‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 7 sur 122 · Dion Cassius, Hist. rom., us, 51, 55. Suet., Oct · texte numérisé non relu

Dion Cassius, Hist. rom., us, 51, 55. Suet., Oct

Octave ne dédaignera point, après la mort de Lépide> la dignité de grand pontife.

N*était-ce point assez que le premier citoyen de la ré« pnbliqaë revélll à tour de rôle et selon le besoin ses différentes magistratures? Le sénat prélendit encore les lui donner toutes à la fois pour qu'il en fU un meilleur usage. Il les lui offrit à titre perpétuel, afin qu'il ne fût jamais désarmé pour le bien. C'était un moyen de constituer du faisceau de lôules les magistratures républicaines le pouvoir monarchique. Toujours fidèle à son rôle. Octave refusa longtemps de porter cette atteinte aux vieilles institutions. Comment réunir le consulat avec le proconsulat qui le continue^ la censure patricienne et le tribunat plébéien, dignités qui s'excluent ? Comment posséder à titre perpétuel des fonctions pour la plupart annuelles? Mais, à plusieurs reprises^ le peuple, après des malheurs publics, après une disette et une conspiration, insiste pour conférer à Octave tous les pouvoirs. Il cède; mais cette conscience, en cela toute romaine et toute formaliste, imagine, comme dans le droit prétorien, une fiction, une distinction qui respecte la lettre de la constitution et en viole l'esprit. Le prince du sénat ne veut accepter ni ensemble ni à litre perpétuel des magistratures dont il priverait les autres citoyens. Il en prendra donc seulement l'autorité. Au lieu de la censure, seule abolie, il prendra la préfecture des mœurs; au lieu du consulat^ la puissance consulaire; au lieu du proconsulat^ la puissance proconsulaire (jproconsulare imperium) ; au lieu du tribunat, la puissance tribunitienne {tribunitia potestas). Attentif du reste à prouver qu'il n'a à litre perpétuel que la puissance de ces magistratures, il en briguera encore parfois le titre et en revêtira les insignes lorsqu'un vote populaire voudra bien les lui conférer.

On peut se faire maintenant une idée de la nature

du pouvoir de l'héritier de César. Empereur, il est le chef de toutes les. armées; il exerce à Rome, en Italie, dans les provinces, le commandement (imperium) avec tous les droits qui y étaient attachés chez les Romains. Il sera bientôt seul triomphateur, et les soldats ne prêteront plus serment qu'à lui. Prince, il a sous la main le premier corps de l'État, il est le premier de la nation. Préfet des mœurs, il a un pouvoir constituant. Consul et proconsul, il est le chef de tout l'ordre civil; il a rinitiative et l'exécution des lois; il est à la tête de l'administration et de la justice de tout l'empire. Tribun, il est inviolable et sacré comme le peuple lui-môme; et, perpétuel comme lui, il participe de sa majesté. Quelle immense puissance, quand on songe que dans l'antiquité l'État est tout, et que l'État maintenant c'est une seule personne ! L'héritier de César n'est point cependant un roi comme ces potenlats d'Orient que Rome a vaincus et dont elle déteste le nom. Il est bien plus. Il tient tous ses pouvoirs du peuple qui les lui a conférés, il les exerce par le sénat qui donne force à ses lois et ratifie ses actes. Son gouvernement a ses racines dans les traditions et les précédents de la république, pour les formes de laquelle il professe le plus obséquieux respect. Grand pontife après Lépide, et chef de la religion de l'Etat, il rehausse encore tous ses pouvoirs politiques de la sainteté du cérémonial religieux. Quand on veut donner un nom à ce souverain de la république, on ne trouve d'analogie nulle part. On l'appelle Jules, on l'appelle César, et ces noms, consacrés par un grand homme et par une mort douloureuse, empruntent de cette circonstance quelque chose de sacré qui fait pâlir môme les monarchies de l'Orient.

L'héritiei* de César pouvait maintenant réformer les différents corps de l'Etat et raviver ses inslitutions, restaurer en un mot la république. Il commença par le sénat.

Cette grande assemblée ayait^ à vrai dire, le plus grand besoin d'ane réforme. Eile se composait d'un millier de membres sans liens, sans union, épaves de la guerre civile ou créations posthumes du testament de César, inlerprélé par Antoine. La plupart de ses membres étaient flétris par l'opinion publique du nom de Charonites, Orcini. C'étaient les sénateurs de Charon, de l'enfer, non ceux de la république.

Octave remania deux fois le sénat. La première fois, il sollicita de volontaires démissions ou prononça quelques destitutions. Le nombre des sénateurs fut ainsi réduit à six cents, chiffre désormais invariable. L'opération était délicate. Tant qu'elle dura. Octave n'entra à l'assemblée que ceint, contre l'usage, d'une épée avec une cuirasse sous sa toge et entouré de dix robustes sénateurs *. Cette première réforme ne suffit point. La seconde fois, le prince du sénat chargea trente citoyens romains de choisir chacun cinq candidats sur lesquels le sort désignerait le sénateur définitif. Les trente sénateurs ainsi nommés feraient ensuite la même opération jusqu'à ce que le nombre de six cents filt complété. Ce n'était pas seulement d'abord un instrument, mais un auxiliaire qu'Octave avait dessein de se donner dans le sénat. Le prince du sénat voulait laisser à ses collègues quelque indépendance. Le maître cependant s'effraya bientôt des résultats que ce mode d'élection lui préparait. Caecilius Regulus, son ennemi, descendant du célèbre patricien, fut, il est vrai, écarté, quoiqu'il montrât ses cicatrices el demandât si c'était à cause d'elles qu'on voulait l'exclure. Mais le fameux jurisconsulte Labéon couche en tête de sa liste l'ancien triumvir Lépide, et demande à Octave s'il n'a pas le droit de faire

1. Suet., Oct 35. — Cf. Dion Cassius, liv, 15. — Suet., Vie (tÀuguste^ 54.

sénateur le grand pontife de Rome. Octave arrêta alors l'opération au milieu de son cours. Il se substitua aux sénateurs déjà nommés, prit la place du sort et compléta lui-même le sénat, de manière à ne lui laisser qu'une indépendance sans danger pour son pouvoir.

Après avoir ainsi reconstitué ce grand corps, Auguste en maintient la dignité par le respect qu'il lui témoigne et les privilèges qu'il sait lui conserver. Il prend toujours dans son sein ses principaux magistrats, les premiers officiers de Tempire et de l'armée; s'il prive le sénat d'une partie du pouvoir exécutif, il augmente son importance législative en diminuant considérablement celle des assemblées du forum. Le sénat, néanmoins, devient surtout une assemblée consultative. Il délibère, mais sur les propositions d'Octave. Il vote, mais toujours sous les yeux du prince, qui opine le premier. La discussion a peu de publicité. Octave restant maître de la permettre ou de l^empôcher. Il y a délibération sans doute, mais sous un maître puissant. « Je te contredirais, dit un jour un sénateur au prince du sénat, si j'en avais la liberté. » Fatigué de la chaleur de la discussion, une autre fois Oct^ lève la séance. « N'avons-nous donc pas le droit, dit un sénateur, de parler sur les affaires publiques? » Enfin, sur la fin de sa vie, Octave, prétextant ses infirmités, demanda que vingt sénateurs s'adjoignissent aux consuls pour délibérer dans sa maison, et pour y prendre avec lui des résol utions qui auraient force de loi comme de véritables sénatusconsultes *.

Octave, cependant, recevant le monde des mains du sénat, en partagea l'administration avec lui. L'empire romain fut divisé dès lors en provinces sénatoriales et impériales; les unes, celles du centre et les plus ancienne-

J. Suet., Oct, 35. DioD; uu, 2.

ment soumises, à la disposition du sénat ; les autres, récemment conquises et sur les frontières, sous la surveillance directe de l'empereur. Mais Octave sut tourner cette gé* nérosité même à son profit. Il garda ainsi sous sa main l'armée, cantonnée dans des provinces livrées encore au régime militaire, tandis que les provinces qui jouissaient de la paix et d'un gouvernement purement civiK restèrent seules aux sénateurs. Nommés par lui et choisis parmi des hommes obscurs, n'ayant que le simple titre de propréteurs, mais investis du droit de vie et de mort, révocables à volonté, mais pouvant être continués dans leurs commandements^ les gouverneurs des provinces militaires y devinrent les véritables lieutenants de l'empereur. Nommés au contraire par le sénat, mais pour une année seulement, revêtus du titre de proconsuls et entourés d'honneurs, mais sans autorité sur Tarmèe ou sur les finances, les gouverneurs de^ provinces sénatoriales restèrent de simples magistrats civils, surveillés encore, au moyen de légats, par l'empereur, proconsul de tout l'empire.

L'héritier de César asservit ou annula l'aristocratie romaine, qui ne fut plusdans ses mains qu'un instrument. Il l'avait vaincue, ce n'était pas à lui à la relever. Elle s'était perdue elle-même par ses excès et par ses vices. Releva-t-il à sa place la démocratie?

Comme il avait épuré le sénat, Octave prétendit épurer également le peuple. Il mit des obstacles à l'alfranchisscment, source trop abondante et sans contrôle du civisme romain. Plusieurs fois il balaya de Rome la lie du peuple, en renvoyant dans les provinces les étrangers et los gens sans aveu. Il s'efforça de ramener les plébéiens à l'usage de la toge qu'on abandonnait pour le manteau grec. Le poëte ne les avait-il pas appelés : Romanos remm dominos gentemque togatam? Il fit écfuilibre à la

population remuante et mêlée de la capitale, et rendit réel le droit jusque-là illusoire des citoyens des colonies, en faisant apporter à Rome leurs suffrages cachetés. Le recensement des citoyens romains de toutes les provinces, fait sous son règne après une période de quarante-deux ans, se monta à 4,063,000 citoyens *. Mais Octave laissat-il au peuple romain une plus grande part d'influence qu'à Taristocratie?

Tribun au forum comme il est prince du sénat, Octave n'y propose plus aucune loi. il n'y a plus de plébiscite. Le peuple se contente de ratifier les sênatus-consultes. Les appels au peuple deviennent bientôt des appels à la personne du maître. Revêtu de Tautorité et des fondions attachées à chaque magistrature. Octave ne laisse plus à la disposition de ce môme peuple que des titres inutiles. Pour ces titres mêmes, auteur de lois qui punissent d'amende ou qui préviennent par des dépôts d'argent la brigue et la corruption. Octave, à Rome, recommande en personne ses candidats. Il les promène à travers les tribus, et distribue au peuple des tablettes où il expose leurs titres. D'ordinaire, 1,000 sesterces par tête servent de gratification aux deux tribus avec lesquelles il vole, et qui votent les premières. Quelle est la liberté de ce vote? Un jour, un seul, un ennemi du système nouveau, Egnatius Rufus, pendant l'absence d'Auguste, sollicite les suffrages du peuple pour le consulat Sentius Saturninus, consul en exercice, s'y oppose, menace, en cas de succès d'Egnatius, de ne point proclamer l'élection. Le peuple, favorable à Egnatius, persiste. On vote; Egnatius est élu. On veut forcer Saturninus à faire son devoir. Celui-ci en appejle au sénat; le sénat, effrayé, investit le consul des pouvoirs de la grande formule républicaine : Caveant

i. Mon, Ancyr., ii, 1.

AUGUSTE. il

consules. Mais Satuminus, encore plus effrayé de ses pouvoirs que de rémeute, s'en réfère à Octave, qui casse l'élection, s'attribue la nomination, et fait consul un proscrit^ alors à Samos.

Empereur et consul, le fondateur de l'empire réforma également l'armée et les finances. Ce fut pour les avoir aussi dans sa main. Il savait où est le nerf du pouvoir.

L'empire avait alors 450,000 spMats, y compris les légions, les cohortes de cavalerie, les auxiliaires et les marins. Les armées, qui tendaient à devenir permanentes depuis les guerres civiles, le restèrent définitivement avec l'empire. La paye, le temps de service furent règles. Octave garda en Italie, où il les recruta, et attacha à sa personne par une augmentation de solde et une diminution de temps de service, les gardes prétoriennes, première troupe d'élite dévouée. Pour les autres soldats répandus dans les garnisons de l'empire et sur les frontières, il fit du service militaire une carrière véritable en fondant, avec l'impôt du vingtième sur les successions romaines, un trésor particulier, une caisse de l'armée. Il rétablit, du reste, et maintint la discipline par une juste sévérité, qu'il n'osa môme pas toujours montrer au peuple. Il évita de donner trop d'avantages à l'épée sur la toge. Il tint à distance de sa personne les soldats qu'il n'appela plus, comme autrefois, compagnons d'armes, mais soldats. Quelquefois, cependant, il n'osait résister à leurs exigences : « Je ne t'ai pas fait si longtemps attendre quand il s'agissait de vaincre à Actium, » lui dit un jour un soldat qui n'obtenait point assez vite ce qu'il avait demandé.

Auguste chercha à se faire une idée nette des ressources de l'Empire pour asseoir équitablement les tributs et impôts nécessaires. Domaine public,tribuls des provinces, capitation, payements en argent, en nature, produits des

mines, des carrières, etc. ^ il tint soigneosement de tout un registre pour son successeur. L'établissement d'une règle uniforme fut un bienfait pour les provinces livrées à l'arbitraire. Il y eut le trésor de l'État, (srarium^ et le trésor du prince, fiscus. Mais, comme l'armée romaine, le trésor romain devint bientôt sien. Le mot de fiscus, qui désignait d'abord une propriété privée, ne lardera pas à signifier la propriété collective de l'Étal. L'État n'est-il pas déjà dans une personne?

Partout on aperçoit le but de l'œuvre d'Auguste. Dans les finances^ il n'établit pas une assez grande distinction entre le trésor du prince et le trésor de l'État resté sans contrôle. C'est pourquoi il aime à venir parfois, avec ses richesses particulières, au secours du trésor public. Dans l'administration militaire, s'il constitue une forte armée permanente, il n'en confie le commandement qu'à ses gendres ou à ses petits-fils. Il fait juste assez de guerre pour exercer, entretenir les soldats, pas assez pour créer des réputations militaires trop à craindre.

Ce serait, du reste, une erreur de croire que l'habileté d'Octave ait, de son temps, trompé, ou môme espéré tromper quelqu'un. Octave faisait ce que le temps demandait.

Après cinquante ans de guerre civile, et avec l'horreur qu'ils conservaient pour la monarchie, les hommes de ce temps, dont Octave flattait avec soin les préjugés, ne demandaient pas mieux que de se laisser tromper. On sentait bien que la république n'était plus là qu'en nom, et les magistratures pour mémoire. Les consuls faisaient montre de la pourpre à Rome, et les proconsuls, pour aller dans leurs provinces sénatoriales, prenaient fièrement les faisceaux; ils savaient bien que le préfet de la ville, véritable administrateur de Rome, que le préfet du prétoire, vrai comman-

1. C'est ce que Suétone appelle (Oct. 28) « rationarium iniperii. »

AUGUSTE. ta

dant militaire de l'Italie, qu'une multitude de préfets^ de curateurs et procurateurs, pour l'annone, pour les finances, pour tes travaux publics, en Italie et dans les provinces, tous agents subalternes, obscurs mais dévoués^ actifs d'ailleurs, soigneux des détails, et surveillés de près, recevaient d'Auguste et exerçaient la réalité du pouvoir dont eux n'avaient plus que l'ombre. Mais le patriciat romain, la démocratie quiritaire,étaientmaintenusdans leurs anciens titres et privilèges. La cité n'avait pas changé ; les formes, les traditions étaient respectées. L'orgueil de la maîtresse du monde était sauf. Il n'y eut donc guère de dupes sous le premier empereur; il y eut des indifférents, quelques mécontents, et, d'abord^ beaucoup de satisfaits.

L'indifférence est un des sentiments les plus funestes que puisse faire naître un gouvernement. Octave le sentit et chercha à réagir contre elle.

Dans une société presque sans industrie, où les lettres étaient le prestige de quelques-uns, où la famille était peu de chose, où le citoyen avait été tout et n'était plus rien, à quoi s'intéresser désormais? Il n'y avait maintenant qu'un citoyen dans la république. Les honneurs du sénat ne sont donc plus recherchés. Les fils des sénateurs ne réclament point le siège de leurs pères. Il faudra une loi pour les obliger à accepter cette part de l'héritage paternel. Sénateurs forcés, ils ne se rendent point aux séances, malgré les amendes mises sur les absences non légitimes. S'ils y viennent, c'est en si petit nombre qu'une ordonnance rendit valables les résolutions prises par moins de 400 membres. Quand ils délibèrent, c'est avec si peu d'attention , que le prince du sénat s'avise souvent de prendre brusquement les avis et les votes des sénateurs, au hasard, et non suivant le rang de chacun, afin de s'assurer qu'ils savent ce dont il estjquestion. Ce n'est pas sans raison que l'empereur, à la fin de son règne^ rem-

place le sénat par une simple commission de vingt membres réunie au fond de son palais; origine du conseil d'État, connu plus tard sous le nom de Consistorium sacrum.

Même indifférence pour les magistratures. Personne ne brigue plus Tédilité, celle charge qui menait à loutes les autres. Elle coûtait trop cher et ne rapportait plus rien. Que Tempereur soit seul édile, qu'il donne seul des jeux, puisque seul il est magistrat, puisque seul il a les profits de Tédilité. On ne trouvera plus de tribuns, même en promettant une place dans le sénat aux chevaliers qui consentiraient à revêtir cette magistrature. Le peuple n'ira bientôt plus au forum. Auguste, avec raison encore, et pour l'y voir sans doute , transformera les septa en un amphithéâtre. C'est là que le peuple viendra demander Tabolilion des lois qui le gênent.

Les éclats du mécontentement, pendant un règne de plus de cinquante ans, furent rares, et Tancien triumvir mit dans leur répression la politique qu'il consacra à fonder Tempire. Après avoir fait condamner Caepion absent. Octave laissant un libre cours à la douleur publique du père, souffrit qu'en pleine Rome celui-ci donnât la liberté à l'esclave qui avait défendu son jeune maître, et la mort à celui qui l'avait livré. Mais il porta une loi qui permit de prononcer la peine en l'absence du coupable, et il ordonna que, dans les causes criminelles, le vote eût lieu à haute voix et non au scrutin secret. Ginna conspire, Auguste l'accable de son pardon. On connaît cette histoire illustrée par un chef-d'œuvre. On ne peut révoquer en doute ni la conspiration, ni le pardon. L'art en a presque consacré l'authenticité. Les témoignages de Dion Cassius et de Senôque concordent sur les points principaux. Mais Auguste, le premier, pour les crimes de lèse-majesté, admit l'esclave, soumis à la torture, à déposer contre son maître.

La clémence d'Auguste fut souvent dans ses actes, rarement dans ses lois. Il fit grâce à quelques coupables; ses lois purent faire périr plus d'un innocent.

En réalité, on peut dire que la grande majorité», dans Tempire, fut satisfaite du nouvel ordre de choses. Et d'à- j bord l'empire était réellement la paix, la pacification de toutes les querelles, la fin de toutes les résistances au dedans, et presque de toutes les guerres au dehors. L'autel de la Paix fut érigé au milieu du sénat. La fête d'Octave fut célébrée avec celle de Janus, du Salut et de la Concorde. On dira bientôt : < L'immense majesté de la paix romaine ; » et ce fut une paix glorieuse. Cinquante années durant, on se reposa d'un siècle de guerres étrangères ou civiles. Trois fois le temple de Janus fut fermé, après de> commotions qui avaient ébranlé le monde entier. Quel immense bienfait! Cinq cent mille hommes distribués dans des garnisons bien choisies suffisent à garder un empire de quatre-vingt-cinq millions d'hommes. Rome ne songe plus à conquéiir, mais seulement à apaiser : pads imponere morem. Sa domination est un gouvernement d'opinion. On a le sentiment de la supériorité morale des conquérants. C'est la principale gloire d'Auguste, c'est là qu'éclate particulièrement le génie du fondateur de l'empire.

Le premier, Auguste fixa les limites de l'État romain. Il ne les dépassa plus; il ne porta point la guerre, il fit la police chez ses voisins. Les plus rudes campagnes de son règne au dedans furent faites contre les Asturiens et les Cantabres, dans les Pyrénées ; contre les Salasses, dans les Alpe<i. bs Pannoniens au Danube, et les Dalmates sur les bords de l'Adriatique. Elles eurent pour but d'assurer la paix intérieure, de protéger les provinces contre des Barbares enfermés dans les limites de l'empire. Quelques-unes de ces campagnes, il les conduisit encore en personne. Au dehors, il se fit rendre les drapeaux de Crassus par les

Parthes; et il poussa Drusus et Tibère jusque sur le Weser et l'Elbe, au milieu des Germains, pour venger Thonneur ou fortifier les frontières de Tempire. Mais il aimait mieux terminer les conOits des prétendants en Arménie, protéger les rois de Pont et de Numidie, aux extrémités de sa domination. L'empire court-il quelque danger, il va audevant avec sa famille, avec ses biens. Dans la guerre pannonienne il se présenta au sénat : f Avant dix jours, dit-il, si nous n'y prenons garde, les Barbares sont ici; • et il donna l'exemple des plus grands sacrifices. Quand Varus perdit trois légions dans les forêts germaines, il manifesta plus de douleur que lorsqu'il perdit Drusus, son fils, et il envoya pour réparer ce désastre Tibère et Germanicus, prodiguant sa famille comme sa personne pour le salut de l'empire.

A Texploitation capricieuse, désordonnée des provinces, succéda du moins, sous un contrôle commun, un gouvernement régulier. Tacite nous dit lui-môme que les provinces saluèrent le gouvernement d'un seul comme une délivrance et le commencement d'une ère nouvelle. Plus d'une fois l'héritier de César les visita en personne. On le voit en Gaule pré-ider à Narbonne une assemblée des députés gaulois pour régler de gré à gré avec eux les tributs de la province. On le trouve en Espagne, en Grèce, en Asie, distribuant les grâces, répandant les améliorations, créant des villes sous ses pas, traçant dans les provinces ces magnifiques voies qui ne traversaient d'abord que l'Italie, et qui maintenant se prolongent dans tous les sens jusqu'aux extrémités de l'empire. Son pouvoir apparaît comme une providence puissante et réparatrice, qui dompte les rebelles, ménage les dociles, termine les conflits, guérit les misères, relève les ruines. Mais c'est à Rome surtout qu'il réserve ses plus grands bienfaits.

Là, Octave anime tout par sa présence. Sur sa fortune, il complète le cens des sénateurs ruinés; il paye les dettes de chevaliers qui n'osaient plus venir s'asseoir sur les bancs qui leur étaient réservés au tbéâlre, de crainte d'y être saisis par leurs créanciers. Aux grands enrôlés dans Tarmée, ou investis de fonctions publiques, il prodigue ses dons; aussi tous se tournent -ils vers celte intarissable source de richesses. S'il prend la fortune de Rome, il en use du moins généreusement. Comme il dicte la paix aux rois, ses alliés, ou plutôt ses sujets, il met à néant les dettes publiques contractées, les accusations, les procès criminels commencés avant son avènement. Rome surtout est embellie par ses mains II avait trouvé la capitale bâtie en briques, il la laisse en marbre. Il serait difficile de compter les édifices, temples, théâtres, portiques, aqueducs, qu'il construit ou répare dans Rome, fait construire ou réparer par ses ministres ou par ses amis. On peut regretter qu'il n'ait pas eu le courage de faire cesser les distributions de blés, d'argent, et les spectacles destinés à satisfaire le peuple. Là, au contraire, il surpasse tout le monde. Il ne nourrit pas seulement le peuple romain, il devient le pourvoyeur assidu, inépuisable de ses plaisirs, faisant venir à grands frais toute merveille nouvelle, un serpent boa, un rhinocéros, un nain, pour en assurer la primeur à la capitale. Esclave en cela du peuple, il ne manque pas un spectacle, une représentation; il s'excuse quand il n'y vient pas; quand il vient, il est attentif. Il se garde bien de mériter les reproches que le peuple romain avait faits à César, ce premier empereur qui avait le mauvais goût de lire des placets et de dicter à ses secrétaires pendant la célébration des jeux *.

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