‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 8 sur 122 · Suet., OcL · texte numérisé non relu

Suet., OcL

Comment Rome ne se serait-elle point donnée tout entière à cet homme si soucieux même de ses plaisirs! Elle voulut lui sacrifier la république qu'il conservait. Au théâtre, le peuple, lui appliquant un jour les vers d'un poëte, le salua du nom de maître. Octave protesta de la voix et du geste. Lui, maître {dominus)\ il ne voulait môme point qu'on lui donnât ce nom dans sa famille, en plaisantant. Etait-ce donc un maître que le simple habitant de cette simple maison du mont Palatin^ ouverte nuit et jour, comme celle des anciens tribuns? 11 était vêtu de la tunique de laine que lui tissaient sa femme et ses filles, il sortait de Rome ou y rentrait incognito, à pied ou dans une modeste litière. Il allait visiter ses amis; il assistait à leurs flançailles. C'est cet homme qu'on veut faire dictateur, roi! Quel mal a-t-il fait aux Romains, pour qu'ils lui offrent le titre qui a tué César t II se jette aux.pieds du peuple romain, il déchire ses vêlements, il se découvre la poitrine. Le titre de Père de la patrie, voilà celui qu'il aime ; les larmes aux yeux^ il remerciera le sénat de le lui avoir conféré. Il n'a plus rien à désirer, si ce n'est que le sénat lui garantisse la continuité de ses bons sentiments ^

Ici on admire Thabiletë du fondateur de l'empire; on le met au-dessus de César. César a été dictateur ; il a voulu être roi, et il est mort victime de son ambition, sans avoir achevé son œuvre. Auguste n'a pas voulu même être dictateur, et il est mort à soixante-seize ans, plein de joui^ et do puissance.

César pouvait désirer d'être roi. Descendant de la famille royale des Jules, était-ce un vain titre seulement qu*il convoitait? Il méditait une double révolution politique et sociale dont la royauté n'était que le coaronne-

ment. Étendre le droit de cité aux hommes libres de tout ) Tempire ; avoir à Rome, dans le sénat élargi, une représentation non du patriciat romain, mais du patriciat du monde civilisé; abaisser les barrières entre la liberté et la servitude, en facilitant les affranchissements, en mettant le travail en honneur; créer une classe moyenne de citoyens*, qui vécût de son travail et qu'on ne dût plus amuser; fondre, en un mot, les lois de la cité exclusive de Rome dans celles du droit des gens, fonder une monarchie non romaine, mais humaine ^ ; régner sur le monde pour le monde entier, non au profit de ToUgarchie ou de la démocratie quiritaires: voila ce dont témoignent les Gaulois et les Espagnols introduits dans le sénat, le droit de cité conféré à des provinces entières, Corinlbe et Carthage relevées, un code uniforme projeté; voilà, sans croire même aux prétendues lettres de Salluste, dont le fond est cependant vraisemblable, ce que les indications de Dion Câssius, de Plutarque, de Suétone laissent entrevoir, bien qu'ils aient pu prêter à César quelques-unes des idées de leur temps. Les Parthes soumis, les Germains domptés, eussent moins assuré l'empire que ces institutions larges et générales données pour bases au nouvel édifice. Roi du monde soumis et organisé par lui. César n'eût pas craint, sinon la liberté, au moins Tégalité générale fondée sur la ruine du privilège des vainqueurs et sur les droits légitimes du travail. Mais ces castes projets blessèrent Torgueil aristocratique et le patriotisme étroit de Rome, qui ne voulut pas être réconciliée par lui avec le monde. v

Brutus et Cassius, en tuant la monarchie avec César, livrèrent le monde à une nouvelle expérience. « Appelle, »

1. C'est l'eipressioa dont se sert l'historien anglais Ch. Merivale, t H^ p. 406 : « Eleyation of a middle class of citizens. »

2. Loc. cit. Tbc first and rude conception of popular monarchy.

aurait dit Mécène à Octave, s'il faut en croire Dion Cassius, qui met encore dans la bouche de ce ministre quelques-unes de ses idées, c appelle les hommes libres au droit de cité, les notables de toutes les provinces à Tordre équestre et au sénat. Fais passer sous ce niveau les différences infinies de lois, d'usages, de gouvernement local du monde soumis. De l'agrégation de toutes ces petites cités et républiques fais une grande cité, une monarchie. Etablis un seul impôt pour tous, applicable à tous, des mesures et des poids égaux dans tout Tempire, une armée permanente, recrutée dans toutes les provinces. Vends les vastes et peu productifs domaines de TÉtat; constitue avec le produit un établissement qui soutienne par des prêts rindustrie et le commerce de Rome et des provinces. Appelle h ton aide les maîtres et les rhéteurs; avec eux fais donner aux nobles, aux citoyens une éducation commune, obligée, dont TËtat fera les frais. » Mais le prudent Mécène aurait dit aussi : c A Rome, plus de comices populaires ; dans le reste de Tempire point d'assemblées t Honore beaucoup les sénateurs et les consuls, mais gouverne sans eux. Tiens-les éloignés des provinces et de Tarmée; gouverne avec des salariés, avec des affranchis, avec des espions. »

Le premier empereur a-t-il fait de ces conseils un heureux choix? Octave reconstitua le sénat de Rome, qu'il se condamna ainsi à laisser sans puissance, au lieu de créer le sénat de l'empire, c'est-à-dire un corps nouveau qui n'eût point hérité des anciens préjugés, du vieux levain des discordes, et auquel il eût pu donner plus d'indépendance. Il conserva les Romains comme une classe privilégiée quoique sans puissance réelle. S'il améliora l'administration des provinces, il les maintint dans une véritable infériorité politique. A l'école large et libérale de Labéon il préféra, en droit, l'école étroite du flatteur

AUGUSTE. il

Capiton. En politique, il ne fut pas le fondateur d'an ordre nouveau, mais le restaurateur de Tordre ancien et souvent dans ce qu'il avait d'étroit, y introduisant seulement, sous le couvert des vieilles institutions, le pouvoir d'un seul. Il n'étendit pas la monarchie de Rome sur le monde ; illa garda a l'étroit dans Rome, pour gouverner le monde en son nom.

Mais César est mort pour avoir conçu, poursuivi cette chimère et bravé, pour la réaliser, le préjugé romain. C'est ce qui fait sa grandeur. Il est mort en voulant faire tout d'un coup ce qu'accomplirent plus tard les Antonins et les Sévères Auguste a vécu, c'est ce qui le rend moins grand. Il a vécu au jour le jour d'un expédient d'où sont sortis Tibère, Caligula, Néron. Octave fut un homme habile. Il fonda sous les apparences de la république un régime qui fut doux sous lui, mais bientôt après meurtrier. César fut un homme de génie. Il voulut fonder une monarchie véritable sur les besoins nouveaux et les nécessités du temps. Ou république ou monarchie ; la société a besoin de savoir à l'abri de quel principe elle repose. Conserver la république de nom, élever l'empire de fait, et prolonger ainsi pendant cinquante années un état transitoire, c'est faire un gouvernement de ce qui n'est qu'un expédient. C'est régner au hasard, sans souci de l'avenir; c'est faire du provisoire le définilif. Mais les hommes de génie et les habiles ont leur tâcBe et viennent en leur temps pour la remplir. Né au milieu de celle effervescence de tous les éléments en travail d'un ordre nouveau, d'où naissent les grandes pensées. César entrevit le but; il le montra, il crut pouvoir y atteindre. Venu dans un moment de fatigue où tout s'apaisait et commençait à se rasseoir, son héritier vit ce qui était possible et l'accomplit.

Qu'on admire néanmoins jusqu'où l'homme peut pousser l'inconséquence! Le fondateur de l'empire ne voulut

point da titre de dictateur ou de roi. Sur la proposition de Plancus, célèbre transfuge d'Antoine^ il en accepta un bien plus relevé, qu'on appliquait aux temples, à Ja faveur» à Tautorité même du maître des dieux: celui d'Auguste, c'est-à-dire sacré, divine Ambition surhumaine, à laquelle Auguste arriva cependant, en vertu de la logique, dans l'antiquité» où l'État était tout, et à Rome où lui-même était l'État tout entier. La maîtresse de l'univers, la cité toute-puissante par excellence, n'avait-elle pas ses temples dans Jes provinces : temple de Rome, de la Fortune de Rome! N'était-elle point divinisée? Aujourd'hui que la cité se faisait homme, que la cité c'était César ou Octave, César ou Octave passaient naturellement dieux. Julius^ après sa mort, avait déjà été mis au nombre des divinités; on élevait à Pergame, à Alexandrie, à Lyon des temples à son héritier. Octave ne voulut point d'abord qu'on lui en élevât à Rome, en Italie; il accepta du moins le titre d'Auguste. De son vivant il participera de la divinité. Ainsi une sorte de droit divin consacrera son pouvoir; le monde aura pour dieu visible son maître! Il ne fallait pas moins de puissance au fondateur de l'empire pour raffermir la religion ébranlée par le scepticisme, rétablir la prospérité compromise par les factions, relever les letlres dispersées par les fureurs civiles, régénérer la famille atteinte de corruption, en un mot réformer la société après l'État. Mais c'est justement ici qu'éclatèrent le vice du système et la faiblesse de l'homme-dieu, en dépit de l'apothéose des Césars. Au moment où s'accomplit la plus étroite et la plus formidable union du pouvoir politique et du pouvoir religieux, naissait Celui qui

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