Plin., Ep. X
no TRAJAN.
11 est un point sur lequel le grand empereur et son constant panégyriste hésitèrent également : c'est leur honneur à tous deux. Il s'agissait des chrétiens, dont l'existence et les progrès devenaient dans l'Empire une question politique.
Au dire de Pline, les temples commençaient à être déserts, les sacrifices négligés, les vendeurs de victimes ruinés, en Asie Mineure. L'association des chrétiens y formait un vaste réseau, une sorte de société secrète de religion et de charité déjà toute - puissante. Pline était un homme éclairé, peu fanatique de ses dieux, peu disposé à leur sacrifier des victimes humaines. Trajan ne demandait point pour lui, comme Caligula, comme Néron, des adorations; il avait consenti seulement à se laisser élever des statues de bronze aux portes des temples. S'il permettait qu'on lui fît des sacrifices, cétait à la condition qu'ils lui fussent offerts en présence de la statue de Jupiter, afin qu'on reportât à qui de droit, au maître des dieux et des hommes, les actions de grâces qu'on voulait bien lui offrir. Il avait confirmé le rescrit de Nerva, qui abolissait le crime d'athéisme et de judaïsme, sous lequel on atteignait les chrétiens. Cependant, les masses païennes commençaient à concevoir une haine aveugle contre cette redoutable association qui séparait sa conscience de celle de tous, en refusant d'accomplir les cérémonies romaines, de sacrifier aux dieux de l'Empire. Dans un état où la religion et la politique ne faisaient qu'un, où la fortune de l'Empire semblait attachée à un culte assez tolérant d'ailleurs pour admettre presque tous les dieux, ce refus semblait un schisme politique autant que religieux; et Trajan, grand pontife de la religion en môme temps que chef de l'État, empereur et futur dieu, en puissance tout au moins, ne pouvait rester indifférent à l'un et à l'autre.
TRAJAN. m
C'est avec un frémissement de sympathique curiosité qu'on lit les deux lettres de Pline et de Trajan, où se discutent la vie et la mort des chrétiens, premier monument officiel que Ton possède des rapports du pouvoir impérial avec le christianisme qui devait le convertir et régner sur ses ruines ! Pline se fait une religion, dit-il à l'empereur, de lui exposer ses doutes : t II n'a encore assisté à aucune information, à aucun jugement contre les chrétiens. Est-ce le nom seul qu'on poursuit en eux ou les crimes qu'on soupçonne sous ce nom? Faut-il admettre toutes les accusations contre eux, punir indistinctement tous les coupables, leur pardonner quand ils ont abjuré et sacrifié à l'empereur et aux dieux? Il en a interrogé beaucoup. Ils s'accusent de se réunir à certains jours pour se prêter mutuellement serment de ne commettre ni vol, ni adultère, ni autre crime, et pour adorer Christ comme un Dieu. Dans ces réunions, ils partagent fraternellement de frugals repas. Depuis qu'on le leur a défendu, ils ont cessé de le faire. Pline a mis à la torture deux filles esclaves préposées au ministère du culte chrétien, pour en savoir davantage; et il n'a pu surprendre que les preuves d'une mauvaise et opiniâtre superstition. Il penche à croire que la douceur ramènera bientôt ces hommes égarés à la religion de l'Empire, et à ses temples leurs adorateurs. » Trajan ne sait point dissimuler son embarras ; enlevant au moins à lui-même, à ses agents, la responsabilité des poursuites, il exige que les dénonciations contre les chrétiens soient souscrites, soutenues parles dénonciateurs; il ordonne l'indulgence pour le repentir, et réserve seulement le châtiment aux opiniâtres. C'est comme avec regret qu'il cède à la pression de l'opinion publique; il crée des nécessités à l'accusation ; il offre le pardon au repentir; il met le pouvoir en dehors, au-dessus de ces luttes, en le faisant juge et non partie.
La haine violente seule bravera les fatigues, les périls de la délation, et la foi vive seule aura les souffrances du martyre. Ainsi, Siméon de Jérusalem, de Taveu peut-élre de Trajan, est crucifié en Syrie; Ignace, citoyen romain, évoque d*Antioche, envoyé à Rome pour être dévoré par les lions de Tampliitliéâtre; Clemens, évoque de Rome, exilé. Les actes des martyrs sont là pour éveiller la sympathie du chrétien pour ces chères victimes ; et cependant, quand on songe que Trajan était le grand pontife de la religion de Rome, responsable de sa fortune, gardien du repos de TEmpire, et exécuteur obligé de ses lois; quand on se rappelle que le christianisme était encore classé parmi les religions illicites^ le chrétien môme hésite à condamner Tempereur païen, comme Trajan a hésité à condamner les chrétiens; elle garde en face du persécuteur lés scrupules que celui-ci a eus en face de ses victimes*.
On a reproché à Trajan d*avoir Irop aimé la guerre. Infidèle à la politique d'Auguste, il porta en effet les limites de l'Empire au delà des frontières que la sagesse de son fondateur leur avait fixées. C'est une nécessité pour les empires fondés par la guerre de conquérir toujours, et pour les gouvernements militaires, d'occuper les soldats. Cette double fatalité pesa particulièrement sur Trajan, qui avait à rafl'ermir l'Empire romain ébranlé par les récentes commotions, et à rétablir la discipline compromise par les complaisances de la tyrannie précédente. Ce fut là que cet empereur, élevé d'ailleurs dans les camps, paya surtout d'exemple.
Décébale (la force des Daces), fondateur d'une sorte d'empire barbare sur les bords du Bas-Danube, avait infligé à l'Empire, en obtenant un tribut de Domitien, une