‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 72 sur 122 · Plin. Ep. X, 97. Tert. ApoL c. ii · texte numérisé non relu

Plin. Ep. X, 97. Tert. ApoL c. ii

honte qui pesait sur le cœur de Trajan. c Par les dieux, répétait-il souveni, je conquerrai la Dacie. » Il le fit comme il l'avait juré ; mais il n'y parvint qu'après deux rudes guerres. Trajan composa l'armée avec laquelle il fit sa première campagne des meilleures troupes de TEmpire. Une fols en marche, à pied, son cheval à côté de lui, il partagea toujours à la tête des légions, leurs fatigues, leurs exercices, leurs repas, leurs jeux, leurs périls. Il restait soldat pour apprendre aux soldats la discipline, comme il était resté citoyen pour rapprendre aux citoyens la liberté. Ses prédécesseurs, pour conjurer la rivalité ambitieuse des généraux, leur avaient enlevé au moins Toccasion de s'illustrer. Trajan s'imposa l'obligation de rester le premier, en faisant la guerre. Dans la première guerre de Dacie (101), il jeta un pont do bois sur le Danube, au-dessous de la Save, s'enfonça à travers les marais de la Hongrie actuelle, battit trois fois le Barbare, sans se laisser tromper par ses ruses, entra dans sa nouvelle capilale,Zermizegethusa, et le réduisit à demander la paix et à recevoir garnison dans ses principales forteresses. L'opiniâtre Décébale, comme le lion qui se relire dans sa tanièi-e, chercha, avec ses plus braves soldats, une nouvelle indépendance dans les fourrés les plus épais des montagnes des Carpalhes, et y construisit de nouvelles forteresses et une autre capitale. Trajan, grâce au talent de son architecte, Apollodore, jeta, pour sa seconde campagne, un pont de pierre colossal beaucoup plus bas, en aval du Danube, afin de prendre les Barbares à revers, par les montagnes. Il dompta en effet le fleuve, força les Portes de fer, pénétra dans la Transylvanie actuelle, pourchassa les Barbares de forteresse eu forteresse, de sommet en sommet, et mit la main sur la nouvelle retraite improvisée de Décébale, qui n*cutplus, en Romain, qu'à s'ôter la vie, en môme temps qu'il per-

dit tout espoir. Trajan prétendit garder la Dacie, comme César avait gardé la Gaule, c'est-à-dire porter les limites de l'Empire jusqu'aux Carpathes et au Pruth inférieur. Il rebâtit Zermizegethusa , sous le nom d'Ulpia Trajana, fonda une Nicopolis, établit, sur les points les plus importants, des colonies militaires et éleva, aux endroits les plus faibles, des murailles et des retranchements, pour protéger cette no.uvelle possession contre les Sarmates. Cette province ne devait pas rester longtemps à l'Empire après la mort de Trajan. Ses conquêtes et ses colonies militaires ont cependant constitué dans ces contrées le fonds d'un idiome et d'une nationalité qui durent encore; on reconnaît chez les Roumains le sang et la langue de Rome. La colonne Trajane, dont les intéressants basreliefs racontent ces merveilleuses campagnes, n'est point un vain trophée qui ne rappellerait qu'une gloire inutile et de fragiles conquêtes.

11 nous faut, cependant, d'accord avec Pline, estimer audessus de toutes les gloires de Trajan, celle d'avoir laissé aux écrivains deson temps la liberté de faire justice, dans le passé, des tyrans que Rome avait vus, et d'effrayer ceux qu'elle pouvait voir encore, en montrant que ni l'espace, ni le temps ne peuvent soustraire leur mémoire à une juste flétrissure. C'est cette liberté qui nous a donné les œuvres de Tacite, panégyrique de son époque en môme temps que satire de celle qui a précédé, sans cesser pour cela d'être de l'histoire. 11 est vrai, et Tacite l'a dit luimême, ses ouvrages avaient surtout pour but de mettre en opposition la mémoire de la servitude passée avec le spectacle du bonheur présent. Par là, ce grand peintre, nous avons dû le faire remarquer, a pu nous montrer parfois la tyrannie plus cruelle, la défiance plus soupçonneuse^ la lâcheté plus basse et la servilité plus honteuse qu'elles n'ont pu Têtre. Mais ce qui peut être un

défaut de ses histoires reste un honneur pour l'historien, c Ce n'est pas assez aimer les bons princes, dk Pline, que de ne pas détester assez les mauvais; et le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un bon empereur, le plus juste tribut de reconnaissance qu*on lui doive, c'est de condamner sévèrement ceux qui ne lui ressemblent pas. » Tacite savait qu'il pouvait vivre assez pour tomber encore sous un prince qui eût pu devenir le vengeur de Domitien. c On avait cru la tyrannie finie, dit-il quelque part^ après Tibère, après Caïus, et il se trouva bientôt pour les venger un homme plus méchant qu'eux. » C'est la gloire de Tacite d'avoir mis, à ses risques et périls, la morale dans l'histoire. Tacite ne nous a laissé qu'un regret, en ne tenant pas la promesse qu'il avait faiie de consacrer sa maturité à célébrer la prospériié et la gloire qu'il avait vues sous Trajan, comme il avait consacré sa jeunesse à flétrir les malheurs et les hontes dont son patriotisme avait souffert. Tacite devait cette justice à l'Empire. Le génie gagne à rester équitable. L'heureuse administration de l'Empire, la guerre difficile de Dacie, celle qui suivit bientôt, lui auraient fourni le sujet de brillants tableaux qui eussent montré son falent sous un nou^ veau jour. Il avait, pour terminer le règne de Trajan et pour couronner son œuvre, une noble fin à raconier.

11 était assez naturel que Trajan, qui avait raffermi la frontière du Danube, en reculant l'Empire jusqu'aux Carparthes, crût pouvoir aussi raffermir celle de l'Euphrale, en la reculant également jusqu'au Tibre. Cette pensée lui fit enireprendre sa dernière guerre, en Orient, contre les Parthes (118-116). Le succès de sa première campagne parut lui donner raison. La conquête du plateau et des montagnes de l'Arménie lui assura au nord Tohéissance des petits souverains de la Colchide, de l'ibérie et du Bosphore, sur la mer Noire, et lui livra au sud toute la

nr> TRAJAN.

plaine de la Mésopotamie réduite en province, entre les deux flt'uvôs. L'année suivante, il jeta un pont sur le Tibre, eptra dans Ctésiphon, dans Séleucie et dans Suse, et prit à Chosroès sa fiile et son trône. Le sénat et le peuple romain voyaient refleurir leurs antiques jours de gloire. Trajan lui-môme, en visitant Arbelles, Babylone et tous les lieux illustrés par tant de souvenirs, rêvait la gloire du jeune conquérant qu'il prenait bien tard pour modèle. Il projetait un canal pour rejeter TEuphrate dans le Tigre, rassemblait une flotte sur les côtes du golfe Persique, et projetait une expédition dans l'Inde, quand la révolte des tribus arabes et des contrées récemment soumises le ramena à la réalité. Il conduisit lui-même ses vaillantes légions jusque sous les murs d*Atra, en Arabie. Mais, devant cette ville, la maladie, suite de grandes faligues, le saisit. 11 revint sur ses pas très-affaibli; et un coup de sang l'emporta subilement à Sélinonte.

Cet empereur avait porté dans la guerre l'esprit de mansuétude qu'il avait ramené dans le gouvernement. Au milieu de ses expéditions, une veuve lui demandait compte du sang de son flis injustement condamné. Il remit d'abord après la guerre le redressement de ce tort. La veuve insista, craignant qu'il ne mourût. Il promit de recommander son affaire à son successeur. — « Pourquoi abandonner 5 un autre, » repartit celle-ci, « une bonne action que tu peux faire? » — Trajan se rendit el répara l'injustice. C'était celle des bonnes et grandes actions de cet empereur que prisait le plus saint Grégoire le Grand, un Romain des anciens jours, devenu successeur de saint Pierre, à Rome, au vi« siècle.

1. Dion Cassius, Traj\, 17-28. — Eutrope, viu, 2. — Plin. ,£'/). x» 13 à 15. — Aur. Vict. César,^ xiii, 5. — Grég., Op* i, 32.

(117-138. ~ «38-161 ap. J. O Science et Sagesse

Parmi les trailés de morale que les besoins et le spectacle du temps ont inspirés à Plutarque, il en est deux qu'on n'a pas assez remarqués : Tun conseille a la philosophie^ qui comprenait alors la science et la sagesse, de hanter les palais des princes, si elle veut remplir tout son office; Tautre conseille aux princes de devenir savants et sages s'ils veulent bien gouverner, t La philosophie ne se pro- « pose point en effet pour but, dit-il, comme lasculplure, c de faire des statues immobiles et muettes, mais des € créatures vivantes et agissantes; et quand elle pénètre « l'esprit, ou descend dans le cœur des rois, elle fait d'au- « tant plus de bien, qu'elle prend alors force et efficace de « vives lois. Ce n'est plus le mince filel d'eau de l'oasis i découvert au fond d'un désert, c'est la source aboni dante, détournée alors sur toute une ville pour l'ali- € menter et pour l'embellir. »

L'alliance que Plutarque demandait entre les empereurs et les philosophes semblait conclue, depuis que Trajan avait fait cesser le sanglant divorce que quelques-uns de

ses prédécesseurs avaient fait entre le poayoir et les lettres. Trajan avait connu intimement Plutarque dans sa jeunesse. Des savants et des sages étaient devenus ses familiers, ses amis; il avait fondé à Rome la bibliothèque Ulpienne. Quelquefois il avait paru le modèle, Texemplaire de la philosophie pratique au pouvoir. Il faut compter la familiarité de l'Empire et de la philosophie parmi les causes de la félicité extraordinaire dont jouit l'Empire romain au siècle des Antonins, où nous sommes arrives.

Repoussés en effet longtemps du palais impérial, persécutés dans le sénat, poursuivis même sur les grandes routes dans la personne des Epictète, des Athénodore, des Dion Chrysostome, les philosophes^ pendant cette époque, obtinrent crédit près du trône, en attendant que l'un d'eux y montât dans la personne de Marc-Auréle. La philosophie peut cependant exercer, et elle exerçait alors surtout, une influence bien différente sur les hommes, selon le côté qu'elle leur présente ou qu'ils savent en saisir. Elle peul instruire, meubler, orner l'intelligence ; elle peut agrandir, élever, échauffer l'âme; dans le premier cas, elle n'est que la science ; dans le second elle est la sagesse. On peut la comprendre avec son esprit, on peut la sentir avec son cœur. On est dans le premier cas Adrien; dans le second, Antonin : un souverain passable pour ce temps, ou un souverain excellent dans tous les temps.

L'Espagnol Adrien, né à Italica, neveu de Trajan et son successeur immédiat, montra de bonne heure les dispositions les plus extraordinaires et les facultés les plus heureuses pour l'étude. Il parla jeune avec une égale facilité^ quoique avec un accent étranger, le latin et le grec; on l'appelait grœculus, comme Ton dirait le petit savant. Il avait une mémoire extraordinaire, capable de retenir plus, tard les noms de toute une armée; une intelligence souple, vive, qui pouvait s'appliquer à tout

et qui lui rendit facile d'écrire, de dicter, d'écouter et de converser à la fois avec ses amis. Il apprit tout ce qu'on apprenait alors : la rhétorique, la philosophie, l'astronomie, la médecine, la magie, la géométrie et le droit; il s'exerça même à peindre, à dresser des plans, à sculpter, à jouer de la lyre, à danser. De bonne heure, il servit à l'armée, prit place dans les tribunaux et se distingua, à la tête des légions et dans la magistrature, par son zélé et sa perspicacité. Des arts de la paix et de la guerre, il so flattait que rien ne lui était étranger. Il se piquait particulièrement de vers et de prose. Ce fut peutêtre l'éducation scientifique et littéraire la plus étendue et la plus encyclopédique de ce temps ^

Antonin, d'origine gauloise, né à Lanuvium et élevé à Lorium, fils adoptif et successeur d'Adrien, pelit-filsd'un homme qui avait laissé en Asie la réputation de l'administrateur le plus intégre, ne manqua point non plus de maîtres et sut en profiter. Son historien nous assure qu'il avait une éloquence peu commune et de belles connaissances en littérature. On admira cependant de bonne heure en lui les qualités du cœur plus que celles de l'esprit. Élevé dans la maison de son grand-pére maternel, puis de son aïeul paternel, il portait à un haut degré Famour de tous ses parents; il afl'ectionna jusqu'au mari de sa mère, jusqu'à ses oncles et cousins, dont il devint aussi le seul et unique héritier. Il avait pour la vieillesse une vénération si particulière, qu'il ne pouvait voir passer un vieillard sans lui offrir son bras. On dit que ce fut une pieuse politesse de ce genre qui le fit adopter par Adrien. Certainement, cet amour respectueux pour ses parents, pour la vieillesse et pour les dieux, lui valut le sur-

1. Dion Cass., Adrien, 1 à 4. — Suidag, Adr,, passùn, — Spart., Adr.y c. 15.

nom de Pieux^ qoi lai est resté. L'amour de la campagne et des travaux des champs, qoi est aussi le goût des âmes tendres, fat la seule passionna peu forte qu'on lui connut après celle du bien, qu'il montra dès ses plus jeunes ans.

Ces deux empereurs enrent cet extérieur avantageux, cette beanté que les Romains demandaient, à ce qu'il parait, dans leurs maîtres, pnisqne les historiens vantent, sous ce rapport, presque tous les empereurs. Cependant, Antonin avait, dans l'expression du visage, plus d'ouverture^ de noblesse et de bénignité naturelles. Sa majesté sereine et son inaltérable douceur ressortaient dans la modeste tunique de laine de Lorium dont il était revêtu. La finesse et l'originalité narquoise d'un satyre, la vanité d'un pédant, éclataient sous la longue barbe portée à dessein par Adrien, pour cacher quelques défauts physiques, et sous l'édifice d'une chevelure arrangée avec art. Antonin prenait de lui un soin modéré^ comme un homme qui cultive sa personne, mais qui ne veut point étaler ses avantages. Adrien mettait dans son personnage de la recherche et de l'apprêt*.

Adrien poursuivit avec passion, avec adresse, l'Empire qui alla chercher Antonin presque malgré lui, au fond de sa retraite. Neveu de Trajan, Adrien courtisa son oncle dès son avènement et lui fit la cour pour s'en faire adopter. Il fut le premier à lui annoncer son adoption par Nerva. Pour retarder sa marche, on brisa sa voilure; il fit le chemin à pied, plus de vingt milles par Jour, et devança le courrier. Pour entrer dans la faveur de Trajan, il se fit guerrier et chasseur. 11 étudia l'art militaire et y devint habile, au point d'en écrire un traité qui servit peut-être à Vegèce, et de faire plus tard des règlements

1. Hist. Aug. — Capit., Ani.,\,^y 3. — Marc Aurèle, Ptf«.v^w, 1, 13; 6, 23. — F.o.it , De feriis abs., éd. Nieb., 3, p. 138.

de discipline et de lactique qui durèrent jusqu'à la flu de l'Empire. Il fit mieux et combattit vaillamment, sous les yeux du vaillant Trajan. Flatterie moins honorable pour son caractère I il alla jusqu'à vider force coupes de vin avec cet empereur, auquel on n'avait peut-être à reprocher que ce seul défaut ; si Trajan en avait eu d'autres, l'ambitieux Adrien sans doute les eût flattés. Trajan hésita cependant à adopter cet habile poursuivant de l'Empire. Adrien n'était pas économe de son bien; il faisait des dettes; il était gourmand, témoin ce fameux pâté, le t Tetrapharmaque, » composé de chair de faisan, de tétine de truie et de jambon, dont l'invenlion valut peut-être, plus tard, à JËlius Yerus, son adoption. Il était surtout inconstant et entêté, léger et colère; fier de sa science, il n'aimait pas la contradiction. Découragé par quelques froideurs de Trajan, le superstitieux Adrien consulta les sorts virgiliens, la fontaine de Castalie, qu'il fit ensuite boucher, pour que personne n'y trouvât l'Empire qu'il y cherchait. Il aida encore à l'accomplissement de ces présages, en se glissant dans l'amitié des préfets du prétoire de Trajan, et surtout dans la conGance de sa femme Plotine. Tout en dissimulant son ambition, il avait un parti tout-puissant à la cour dans les dernières années de Trajan. Il n'est pas bien sûr que Trajan, qui recommanda les provinces au grand jurisconsulte Nératius Priscus, ait désigoé Adrien pour héritier. Il n'aimait pas beaucoup ce sophiste ironique dont tous les talents ne faisaient pas un génie, et dont les qualités et les défauts contradictoires ne constituaient point un solide caractère. On croit généralement qu'après la mort de Trajan, une pièce supposée par Plotine et signée de sa main, valut l'Empire à Adrien, savant aussi en intrigues.

Antonin fuyait, jeune, les dignités et le pouvoir. Avant d'arriver à l'Empire, il vécut presque toujours, à la cam-

pagne, en propriétaire laborieux et ménager, sans autre ambition que celle d'obliger ses semblables. On remarque qu*à une époque où le taux légal était à douze pour cent^ il prêta à trois et le plus souvent obligea gratuitement. Il n'osa point se soustraire aux charges de TÉtat; et, de leurs fonctions, il préféra toujours la justice. Questeur, préteur, gouverneur, toujours sobre et frugal, après avoir pris un peu de pain le matin, il jugeait jusqu'au soir. Proconsul en Asie, il surpassa rintégrité de son grand-père. L'opinion publique, qu'il ne sollicitait pas^ fut pour lui le seul et unanime présage desa grandeur future. Unjourqu'il montait au tribunal : c Auguste, » s'écria le peuple tout d'une voix, t que les dieux te conservent, i Une prêtresse de Tralles le salua du nom d'empereur. Le peuple aimait à remarquer que des essaims d'abeilles couvraient ses slatues dans toute l'étendue de l'Empire. La voix du peuple, la voix de Dieu, imposèrent à Adrien le choix ou l'adoption de ce fils, quoiqu'il eût cherché ailleurs. Adrien fit d'abord en effet un fort mauvais choix dans la personne d'iElius Verus, qui mourut; il ne se décida à adopter Antonin qu'en lui faisant adopter à lui-même Marc-Aurèle, fils du frère de sa femme, et un fils d'iElius Yerus, du nom de Lucius. On lui attribua même la pensée d'avoir voulu imposer avec l'Empire, à Antonin, un fardeau que celui-ci aurait voulu éviter. Antonin demanda à réfléchir, pesa mûrement la charge, accepta, décidé à être le meilleur des empereurs, et tint parole.

La libéralité et la clémence sont les deux vertus par lesquelles les Romains éprouvaient comme avec une pierre de touche la valeur de leurs empereurs : la libéralité, dans cette société composée de mendiants, du plus fier des sénateurs au plus affamé des clients; la clémence, sous ce régime si mal fait, qu'il tentait toutes les ambitions et fa-

vorisait les conspirations mêmes, comme le plus fréquent moyen d'arriver à TEmpire.

Plusieurs empereurs avaient déjà donné l'exemple de remettre les impôts arriérés, ou de les diminuer et de refuser les legs de ceux qui avaient des enfants. Adrien et Ântonin en firent autant; le premier cependant, avec plus de fracas que Tautre/brûla solennellement en place publique les obligations des débiteurs du trésor, et fit frapper de nombreuses médailles pour conserver ce souvenir. Tous deux aidèrent également les sénateurs pauvres à soutenir leur dignité et prodiguèrent les congiaires au peuple ; mais Ântonin le fit presque toujours de ses propres deniers, et au point d'être obligé d'aliéner parfois les biens du fisc. Dans des libéralités a peu prés égales, les deux empereurs laissent éclater la différence de leurs caractères. Adrien fit ajouter sur la liste des tables alimentaires de Trajan, un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles. Antonin, donnant à ce bienfait une forme plus charitable, constitua des fonds pour nourrir, élever, marier, au nom de sa femme, un grand nombre de jeunes filles abandonnées ^ Adrien plaça quelquefois sans discernement ises générosités. Antonin fut obligé de supprimer quelques pensions mal placées : « car, il n'y a rien, disait-il, de plus contraire à la justice, que de laisser la république en proie à des oisifs qui ne lui rendent aucun service. » Antonin savait, chose difficile, rémunérer chacun selon ses mérites, tandis qu'Adrien plaçait souvent ses bienfaits capricieusement et au hasard. Où lun mettait de l'ostentation^ l'autre méprisait la vaine gloire. Le plaisir de dire un bon mot ou de faire une plaisanterie ouvrait, en outre, ou fermait la main d'Adrien. Un

solliciteur habitué vient un jour, mieux mis que d'habi-

1. spart., idrfr., c. 7. — Capit., Ant.y de 6 à 18. — Digest., uxiv, 1,14.

lude, épilé de frais, fardé et les cheveux teints, renouveler sa demande. « Je Tai hier, dit Adrien, refusé à votre père. » Aux bains, cet empereur voit un vétéran se frotter Téchine contre le marbre, et lui fait présent de quelques esclaves pour lui rendre ce service; c'était bien. Le lendemain, quelques citoyens faisaient comme le vétéran: f Frottez-vous, leur dit Adrien, les uns les autres.» Antonin était d'un commerce agréable; comme tous les hommes bons, il avait souvent le sourire sur les lèvres; sa plaisanterie élait douce, jamais offensante. Il se fût gardé surtout de mettre Tesprit où il n'a que faire, dans la bienfaisance.

Deux mots achèveront de peindre la libéralité de ces deux hommes si différents. « Je gouverne la république, dit Adrien, comme le bien du peuple, et non comme le mien. » Un jour que la femme d'Anlonin reprochait à celui-ci de ne point déployer sur le irône assez de magnificence : « Oubliez-vous, lui dit-il, que du jour où je suis devenu empereur, rien de ce que je possédais ne m'appartient plus? » L'un voulait bien restituer au peuple ce qui était au peuple ; l'autre lui donnait du sien.

Même opposition dans les jeux qu'ils donnèrent, dans les monuments qu'ils élevèrent et les plaisirs qu'ils offrirent au peuple ou les flatteries qu'ils lui adressèrent. Adrien ne se contenta pas de prodiguer toutes les sortes de jeux et de spectarles, de faire figurer dans l'amphilhéâlre tous les animaux de la création; il eut pour le peuple des complaisances plus recherchées. Un jour, au nom de sa femme, il lui fit distribuer des aromates; uq autre jour, une pluie d'essence et de safran vint rafraîchir le peuple sur les gradins de l'amphithéâtre. Ménager dans la dépense des jeux, Antonin eut le courage de braver en ce point le reproche de parcimonie; il donna des spectacles comme un homme qui se soumet à une nécessité du ré-

gime, et non pour mériter des applaudissements. A Rome seulement, Adrien éleva le temple de Vénus et de Rome, rebâtit presque le Panthéon, les septa, le forum d'Auguste, les bains d'Agrippa, une infinité de temples ; il consacra au soleil la statue gigantesque de Néron, transportée près de l'amphithéâtre, et commença son tombeau, colossal monument qui est devenu le château Saint-Ange. Mesuré en toutes choses, Antonin n'eut point de passion pour les bâtiments; il ne fit guère qu'achever les constructions pieuses de son prédécesseur; on ne commença sous lui que des ouvrages utiles, comme le pont Sublicius, à Rome, la restauration du phare et des aqueducs d'Antium, l'agrandissement des ports de Gaëte et do Terracine*.

Adrien vit accourir au-devant de lui, le jour où il prit le pouvoir^ plusieurs de ses anciens ennemis; il les rassura avec ce mot heureux : t Vous êtes sauvés. » Il refusa à son préfet du prétoire plusieurs têtes que celui-ci demandait pour affermir le pouvoir encore chancelant du nouvel empereur, entre autres celles des personnages importants qui avaient formé à la cour, pendant les dernières années du règne de Trajan, le parti le plus opposé à son adoption. Mais cette bonne résolution céda devant le premier bruit de conspiration. Quatre hauts personnages payèrent de leur vie l'ancienne inimitié d'Adrien; et leur exécution fit si mauvais effet qu'Adrien crut devoir jurer en toute hâte, devant le sénat, que désormais il laisserait cette assemblée juge de toute accusation capitale intentée à Tun de ses membres. Néanmoins, plus tard, avec encore moins de raison, Adrien fit payer cher à quelques citoyens d'anciennes inimitiés. La jalousie, l'envie, un caprice souvent, lui firent commettre plus

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