Capit.^ Ant
duire? Les édits que les préteurs publiaient chaque année, comme règle de leur jurisprudence , flottaient entre ces deux directions, selon leurs préférences particulières. Adrien fit faire un premier pas à Téquité, besoin naturel d'une société où se confondaient toutes les nations. Il arrêta que les réponses rendues par des jurisconsultes, des prudents dûment autorisés, auraient force de lois quand elles seraient unanimes ; et, lorsqu'elles ne Tétaient pas, il donna la préférence à Véquiié^ au droit des gens. Un second pas fut la rédaction, par Salvius Julianus, et la promulgation d'un ëdit type {edictum Adrianum)^ qui fixa désormais la jurisprudence et mérita bientôt le nom Hl edictum perpetuum^ . Destiné depuis longtemps à c aider, suppléer, corriger » le droit civil, Tédit prétorien avait toujours accordé une grande prépondérance à l'équité. S'il est vrai, comme quelques-uns le prétendent, que le successeur d'Adrien fit rédiger Védit provincial , attribué par d'autres à Marc-Aurèle, pour servir à ceux qui ne jouissaient point des privilèges du droit romain, nul doute qu'Antonin ne fît une plus large part encore à l'équité dans une jurisprudence destinée à servir aux nations qui avaient introduit, demandé, hâté l'avènement de ce droit des gens, en entrant dans l'Empire. La moralité infiniment plus haute et plus équitable des rescrits d'Antonin, lorsque ces deux empereurs règlent des questions semblables, semble au moins parfois l'indiquer.
Ces deux empereurs ont été fortement préoccupés de la question de l'esclavage. Adrien transféra le droit de vie et de mort sur l'esclave, du maître au magistrat, et défendit au maître de vendre son esclave pour l'arène ou pour la prostitution, sans avoir prouvé sa culpabilité devant le
1. Hug. R. R. G., 596; — Civ. Mag., ii, p. 288. — Heinec, Ani, rom, R. XVI. — Giraull. Histoire du droit romain.
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juge. Antonin fit plus : le maître qui tua son esclave, tomba sous raccusation d'homicide; il n'avait plus seulement détruit une chose, mais un homme. L'esclavo qui avait à se plaindre justement des mauvais traitements ou de l'impudicilé de son maître, put aller se plaindre devant le magistrat, qui eut le droit, si les plaintes étaient fondées, de faire passer l'esclave, par vente judiciaire, entre les mains d'un autre maître. Anlonin introduisit même dans la législation une délicatesse de sentiment digne des législations modernes. Il déclara une personne condamnée à un châtiment par la justice, incapable de recevoir un legs; il refusa au mari le droit de poursuivre sa femme aduliére quand il était adultère lui-môme. Dans les questions de succession, il favorisa les mères. La morale de Zenon, appliquée aux devoirs et aux obligations de l'individu et de la famille, avait-elle donc fait tant de progrés? l'esprit nouveau du christianisme inspirait-il déjà ces décisions humaines?
Dans ce monde bouleversé alors par le vent de toutes les doctrines morales, mais soumis à un gouvernement doux et glorieux, dominait, au milieu de la plus grande diversité des opinions et des formes, un sentiment commun qui rapprochait et nivelait les nations, les religions et les classes. Sur les grandes routes, dans les carrefours des villes populeuses, les sophistes et les déclamateurs de toutes les écoles grecques se croisaient avec les adeptes de toutes les superstitions asiatiques, en même temps qu'avec les apôtres chrétiens des Évangiles. C'était le pêlemêle moral le plus étrange qu'on pût voir. Favorinus le Gaulois et Polémon l'Asiatique, l'un dans un langage élégant et harmonieux, l'autre d'une voix puissante et chaleureuse, faisaient retentir Smyrne, puis Rome, de l'op* position de leurs principes. Alexandre d'Abonoteichos, le nécromancien, et Apollonius de Tyane, le pythagoricien,
cherchaient, l'un dans des superstitions asiatiques, l'autre dans de vieux mystères, le secret d'une inDuence que les disciples des premiers apôtres acquéraient par le simple récit des enseignements et de la mort de leur divin Maître. La science de l'éclectique Aulu-Gelle et l'ironie du satirique Lucien, en inventoriant ou en persiflant toutes les superstitions, toutes les croyances, toutes les rêveries et toutes les doctrines, toutes les aspirations et tous les avortements, les cultes vieux et nouveaux, les déclamations, les incantations, les prédications, annonçaient une époque d'incrédulité et de scepticisme où devait venir se fondre tout ce qui n'était pas de trempe à survivre à cet énergique dissolvant. En attendant, grâce au stoïcisme en haut et au christianisme en bas, régnait dans les cœurs et dans les paroles une disposition morale qui, malgré de grands écarts, ne contribuait pas peu à assurer à ce temps la clémence et la douceur dont il jouit. La situation des chrétiens, sous Adrien et sous Antonin, en est une preuve. Excités toujours ça et là par les exigences populaires, les gouverneurs demandèrent encore, sous ces deux empereurs, des décisions qui missent leur responsabilité à couvert, comme avait fait Pline. Cette fois Quadratus et Aristide présentèrent à Adrien une première apologie du christianisme; Juslin en écrivit une seconde pour Antonin. L'affaire fut plaidée contradictoirement au tribunal de la conscience impériale, a Si les chrétiens, répondit Adrien au proconsul d'Asie, sont convaincus d'agir contre les lois, qu'on se serve contre eux des voies de la justice, mais non de demandes et de cris tumultuaires; s'ils sont coupables, quils soient punis proportionnellement à leur faute; s'ils sont innocents, que leurs accusateurs soient punis. » Celte réponse, bien que juste en elle-même, prêtait encore à l'arbitraire des gouverneurs. « Ne voyez-vous point, écrit Antonin aux États
d'Asie en parlant des chrétiens, que ces hommes ne souhaitent pas tant de vivre, qu'ils ne se trouvent heureux de mourir pour leur Dieu ! Que le chrétien accusé à cause de sa religion soit renvoyé absous, quand môme il serait convaincu d'être chrétien, et que l'accusateur soit puni. » Ici, le fait de christianisme môme cesse d'être un crime. Le premier rescrit est d'un légiste, le second est d'un homme*. Les dispositions d'esprit d'Adrien et d'Antonin, en ce qui regarde les choses religieuses, expliquent encore cette différenca
Adrien, dans sa fureur de tout savoir, aurait voulu pénétrer môme l'avenir. Sans croire à rien, il admettait tout. Savant comme Aulu-Gelle et moqueur comme Lucien, il désirait même les talents du magicien d'Abonoteichos. Comme il admettait tous les dieux et nourrissait un goût particulier pour les mystères, il n'avait pas plus d'aversion pour les chrétiens que pour la magie. On lui a fait l'honneur d'un penchant particulier pour le christianisme. Il est probable qu'il ne faisait pas grande difFérence entre le christianisme et les sectes de l'Orient qui affluaient alors a Rome. Il reçut à Athènes l'apologie du chrétien Aristide et il s'y fit initier aux mystères d'Eleusis. Il pratiquait les secrets de lathéurgie orientale, aussi soigneusement qu'il consultait les livres sibyllins. L'Egypte était toujours la mère de toute superstition, quoique Alexandrie fût devenue le laboratoire de toute science. Aijrien ne se contenta pas de discuter à Alexandrie avec tous les savants que le Musée voyait assis à sa table, il disputa de superstition avec le peuple égyptien. Selon les mystères de la kabbale, un ami, en se dévouant à la mort pour un ami, pouvait mettre celui-ci à même de savoir
1. Euseb., Hist, eccl., m, 25; iv, 8, 9, 13, 26. — Just., Apol., ii, p. 56, 100. — Cap., Vit. AnU, 9.
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Tavenir, en le lui communiquant de l'autre monde. Adrien avait un ami qu'il chérissait particulièrement : Antinous; c'était le type idéal de la beauté gracieuse. On accusait Adrien de Faimer plus qu'il n'eût fallu. L'empereur et son favori mi)ntèrent un jour en canot sur le Nil. Adrien revint seul sur le rivage, et fit élever aussitôt un temple à la place où Anlinoiis avait disparu, pour reparaître bientôt à ses yeux, disait-il, dans une étoile. Dans ce temple, le nouveau dieu rendit des oracles; et Adrien multiplia ses statues et ses images à Rome, dans son palais et sur* tout dans sn maison de campagne.
Anionin, dit Marc-Aurèle, n'avait pas pour les dieux de crainte superstitieuse; il avait de la religion sans superstition. N'était-il pas ainsi bien près de la véritable? Sous cette soif du martyre qui dévorait les chrétiens, il devina, plus facilement qu'Adrien, le sacrifice à une idée, à une foi. Son rescrit lui fut inspiré, on n'en peut douter, par cette sinj;ulière douceur à laquelle Marc-Aurèle attribunit la puissance de vaincre le mal : a Ame douce, sage, humaine et pure, » pouvait dire en effet de son père le fils adoptif d'Antonin, < source d'eau claire et rafraîchissante que rien ne peut altérer! Un passant s'avise de vouloir troubler la pure fontaine en y mêlant un peu de boue; elle rejette cette souillure et continue à couler toujours limpide et salutaire. » Le limon impur du paganisme n'avait pas gâté l'âme d'Antonin ; elle rejeta ces immondices el se répandit sur le monde, toujours féconde en lois et en actions bienfaisantes *.
Adrien était un lettré, un savant de profession, curieux de toute littérature et de toute science. Voyageur infatigable, il parcourut à pied toutes les provinces, visita
1. spart., Adr,, c. 14. — Suidas, Adr, — Dion, Adr, — Marc-Aurde, Pensées.
toutes les grandes villes de son empire. Antonin, quoique avec un esprit cultivé et une mémoire suffisamment ornée, ne pouvait passer pour un savant. Par goût et par principe, il se faisait scrupule de changer de lieu, craignant d'encourir le reproche de mobilité et d'inconstance ; pendant son long règne il n'alla guère que de Rome à Lanuvium, sa maison de campagne, et de Lanuvium à Rome. On se tromperait étrangement si l'on pensait qu'Adrien fût un protecteur des lettres plus efficace, un administrateur des provinces plus attentif et plus constant que son successeur.
Le palais des deux empereurs ne désemplit guère de philosophes, de jurisconsultes, de savants, de lettrés, de rhéteurs, de poètes de toute sorte. Ceux-ci furent leurs compagnons, leurs commensaux habituels. Là se rencontrèrent, comme sur un terrain neutre, les rivaux Favori nus et Polémon, tout-puissants dans les villes d'Asie, ici humbles et flatteurs. Hérode Atticus, rhéteur riche comme un prince, qui élevait des monuments comme un empereur et croyait ses discours encore plus durables, y ftt grande figure, et trouva cependant un rival dans le déclamateur romain Fronton, dont le titre de sénateur relevait le vigoureux talent. Sous ces deux souverains, curieux ou bienveillants pour les lettrés, on assista à une vraie renaissance littéraire, remarquable moins par la hauteur de l'inspiration et la perfection classique, que par la souplesse des talents, la variété des vues et l'universalité des connaissances.
Adrien, qui se piquait particulièrement de littérature et d'arts, partagea peut-être trop les goûts de ce temps pour être un protecteur toujours utile, éclairé et impartial des lettres. Il fit beaucoup pour elles, mais sans les épurer, les élever et chercher à leur donner une direction meilleure; quelquefois il les gêna ou les harcela par
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ses caprices ou ses engouements. Il fonda à Athènes trois chaires, de politique, de sophistique et de philosophie. 11 fonda rÂthenaeum à Rome, et augmenta de ses deniers les ressources du Musée d'Alexandrie *. Il encouragea et emplova Arrien, l'historien d'Alexandre et Tauteur du Manuel d'Épictète, et il Tencouragea à faire et à écrire le périple de la mer Noire. Mais il avait parfois de singuliers goûts, et la passion exagérée de l'archaïsme et des curiosités. Il préférait l'orateur Galon à l'orateur Cicéron, Ennius à Virgile, et un certain Aniimaque à Homère. Il aimait à poser à ses savants commensaux des questions ardues, préparées de longue main; et il ne faisait pas bon discuter avec lui, bien qu'il écrivît en vers et en prose, pour soutenir son opinion et provoquer la réponse. En définitive, il voulait avoir le dernier mot, et finissait par humilier, persécuter ses maîtres et ses adversaires. Il exila en Egypte Juvénal, qui y mourut de chagrin. Favorinus savait céder à temps à l'empereur, même sur des questions de grammaire où il avait évidemment raison, a Celui qui commande à trente légions, disait-il à ses amis qui l'en raillaient, doit être le plus savant de l'univers. » Adrien ne pouvait s'entendre longtemps avec ses secrétaires, qu'il chicanait toujours. Suétone, rhistorien des Césars, qui profita de sa position pour consulter ies archives de l'empire, tomba en disgrâce, sous prétexte d'une trop grande familiarité avec la femme de l'empereur. Son successeur, Eudemon, fui d'abord comblé de faveurs, puis laissé en proie à la misère. Héliodore, longtemps en faveur, fut non-seulement chassé, mais poursuivi par Adrien de plaisanteries et d'insultes dans un livre diffamatoire. L'empereur descendit au rôle de libelliste et de pamphlétaire contre lui. Il n'est pire souve-