Spart., Adt\, c. 46. — Philostr., Vit. Soph
rains que ceux qui se piquent de leUres, pour leurs secrétaires. L'architecture était un des arts dont Adrien se vantait de posséder tous les secrets. Il avait fait le plan du temple de Vénus et de Rome, le plus beau qu'il éleva dans la capitale de Tempire; content de son œuvre, il la soumit à Tarchitecle Apollodore, le plus habile de ce temps. Sous Trajan, ce maître avait renvoyé à la peinture de ses citrouilles, le jeune César qui se mêlait de parler d'art. Apollodore trouva le temple trop petit pour remplacement où Ton voulait rélever, et les statues des déesses trop en disproportion avec Tédiflce: «Si elles se levaient, dit-il, elles ne pourraient passer par les portes du temple. > Adrien profita des observations d' Apollodore, mais il ne les lui pardonna pas et trouva un prétexte pour l'exiler, sinon pour le mettre à mort. Un pédant, un dilettante peut devenir aussi le plus capricieux, et quelquefois le plus injuste des souverains, pour les savants et les artistes particulièrement.
Antonin honorait les vrais philosophes et fut indulgent pour ceux qui n'en avaient que l'extérieur, sans cependant se laisser jamais imposer par eux. Il fit le rhéteur Fronton consul, et lui permit de refuser le consulat parce qu'il entraînait trop de dépenses. Il prêtait l'oreille avec complaisance et il cédait le pas volontiers aux hommes qui avaient quelque distinction dans l'éloquence, l'histoire, les lois, la morale; il les mettait, dit Marc-Aurèle, f sans jalousie, à même d'acquérir la gloire à laquelle chacun d'eux pouvait prétendre en vertu de son mérite. » 11 préférait les connaissances solides aux curiosités oiseuses, et se contentait de primer dans la science de gouverner ; il savait ce qu'il fallait laisser et prendre des lettres et des lettrés. Par là, il dominait les savants sans le vouloir, et justement parce que, dans leur genre de talent, il se reconnaissait leur inférieur. Quelles habiles
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et spirituelles leçons il savait parfois leur donner! Le sophiste Polémon d'Asie, avant qu'Antonin n'arrivât à l'empire, avait trouvé extraordinaire que celui-ci, en passage dans l'Asie Mineure, s'installât dans sa maison comme dans la plus riche de la ville; sur ses plaintes, le futur empereur avait vidé la demeure du rhéteur. Quand Polémon vint à Rome rendre ses devoirs à Antonin empereur, celui-ci lui fit donner ses plus beaux appartements et recommanda à haute voix à ses serviteurs d'avoir soin que son hôte n'y fût jamais dérangé. Apollone, philosophe fort en renom en Syrie, vint à Rome, sous Antonin, dans l'espoir, disait un plaisant, d'y gagner la toison d'or. Antonin en effet voulut lui confier, comme au plus digne, l'éducation de son fils adoptif ; il le pria de venir instruire le jeune héritier de l'empire au palais impérial: c C'est le disciple, répondit fièrement le philosophe, qui doit venir trouver le maître. » Antonin envoya Marc-Aurèle chez Apollone; il s'étonna seulement que le philosophe trouvât le chemin plus long, de sa maison de Rome au palais impérial, que de Syrie à Rome. Antonin^ dans ses encouragements aux lettres, ne pensa pas seulement à la Grèce et à l'Egypte, saturées de science; il propagea les écoles en Gaule et en Afrique, où là langue grecque, qui tendait presque alors à remplacer la latine, devint familière.
Il n'est presque point de provinces que l'empereur Adrien n'ait parcourues, et souvent plusieurs fois; peu de villes où il n'ait laissé des traces de son passage. Dans la môme année on le vit en Germanie, en Grande-Bretagne, en Gaule et en Mauritanie ; une autre année, en Judée, en Egypte et en Grèce. La grande muraille qu'il fil élever d'un rivage à l'autre de la Grande-Bretagne, contre les incursions des Pietés et des Scots, est tout à fait d'Adrien. La Maison carrée à Nîmes, élevée comme basilique en
rhonneur de Plotine, la veuve de Trajan; un obélisque dressé à Thèbes, et aujourd'hui à Rome, lui appartiennent encore; les Arènes et le pont du Gard, ou, pourmieux dire, l'aqueduc du Gardon, reviennent cepandanl à Antonin. Il y avait un peu dans la conduite d'Adrien à travers les provinces, du touriste et de l'antiquaire. Il acheva à Athènes le temple de Jupiter Olympien, mais il s'y fit élever aussi un autel. S'il fonda la ville d'Andrinople, il bâtit celle d'Adrianothère, à l'endroit où il avait tué un ours. Le même empereur qui élevait un tombeau au grand Pompée et un monument au vertueux Épaminondas, dressait des cippes funéraires à un cheval et à un chien qu'il aima d'un amour particulier. On le trouve sur le sommet de l'Etna, où le lever du soleil, disait-on, prenait les couleurs de Tarc-en-ciel ; et sur la cime du Gasius, en Syrie, où la foudre tomba sur l'autel pendant qu'il y sacrifiait. Il prétendait voir de ses yeux tous les lieux dont il avait lu la description dans les livres, comme il voulait se faire initier à tous les mystères, pour en pénétrer les intimes secrets. Une pluie abondante, après huit mois de sécheresse, tomba, dit-il, quand il mit le pied en Afrique. Ce qui lui appartient davantage, il y comprima une révolte des Barbares de l'Atlas. En Egypte, où sa science et sa superstition furent impitoyablement raillées, il accusa la grande école du Musée d'être la confusion de toutes les doctrines, et prétendit qu'en ce pays, Coptes, chrétiens, païens, Juifs, Samaritains ou autres, étaient toujours prêts à changer de religion et n'avaient d'autre dieu que l'argent. La* province de Syrie faillit être divisée, parce que la molle et voluptueuse Antioche n'avait pas pris au sérieux ses airs de philosophe. Ce fut par recherche d'archaïsme, ou par simple condescendance, que le César voyageur, dans les provinces, revêtit souvent les charges municipales des villes par où il passait : l'archontat à Athènes, la demar«-
chie à Naples, la préture en Étrurie, la magistra tare quinquennale à Italica, la dictature, l'édilité ou le duumyirat, dans je ne sais combien de vil les. Adrien fit cependant assez de bien dans les provinces, pour que presque toutes aient frappé des médailles en retour de ses bienfaits. On en trouve dans lés collections, de nombreuses frappées en l'honneur d'Adrien : Restitutori Britanniœ^ Galliœ^ Mauritaniœ, Achaiœ^ etc. Il fortifia les frontières du Bhin et de la Dacie, fit des routes en Espagne et en Afrique. Alexandrie, Athènes, Palmyre, Smyrne, lui durent plus d'un embellissement. Beaucoup de villes reçurent de lui les privilèges latins et italiens. Sévère surveillant, il changeait, destituait les gouverneurs^ et leur infligeait des peines rigoureuses. Il passait même quelquefois pour susciter des accusateurs aux magistrats ; on se plaignait qu'il épiât de trop près ses agents, aimant à voir, à pénétrer jusque dans leur vie privée, par le moyen de ses commissaires aux vivres, et abusant de ce qu'il parvenait à connaître ainsi. Un jour qu'il faisait à un gouverneur des reproches que sa femme lui avait déjà adressés : c Ma femme vous a donc écrit, repartit celui-ci, la même chose qu'à moi? » Adrien passait en effet pour rechercher les femmes de ses amis et de ses gouverneurs, esprit de curiosité, passion de tout savoir encore plutôt que libertinage.
Le séjour d'Adrien dans la Palestine y fit éclater une guerre terrible. Il avait eu la fantaisie^ en rebâtissant Jérusalem, sous le nom d'iËlia Capitolina, de faire élever un temple à Jupiter, sur remplacement du temple ruiné de Jehova. Cette inutile profanation souleva une dernière fois les passions du peuple juif, d-èjà si douloureusement éprouvé. A la voix du docteur Akiba, de l'école de Tibèriade, et sous la conduite d'un prétendu messie, le fils de l'étoile^ Barcokebas, les Juifs se saisirent des hauts lieux de la Palestine, et se barricadèrent dans les ruines de leur
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vieille ville, décidés encore à mourir avant cette dernière humiliation. Il fallut noyer cette nouvelle révolte, pendant une guerre de trois ans sur les cimes du Liban et autour de Jérusalem, dans le sang de cinq cent mille Juifs. Adrien se vengea plus misérablement encore de cette révolte, en élevant sa statue sur remplacement du temple de Jérusalem, l'image d'un porc sur Tune des portes de la ville, et enfin un temple de Vénus à l'endroit où Jésus avait été crucifié. Enfin, défense fut faite à tout homme issu de cette race indomptable de séjourner, sauf les jours de dévotion, dans la sainte ville, dont le vieil esprit résista encore cependant contre le nom A'Mlh Capitol ina (135) «.
Anlonin avait pour principe que le t train d'un prince, même économe, est toujours à charge aux provinces. » Sans déplacer avec sa personne le centre du gouvernement, il savait ce qui se passait dans les provinces et était toujours à môme de pourvoir à leurs besoins. Il était toujours prêt à écouter les plaintes des peuples contre les gouverneurs, mais il n'allait pas au-devant; il ne changeait guère qu'à bon escient ceux-ci, et se contentait de les destituer. Si Adrien savait les comptes des revenus et impôts de tout l'Empire, comme ceux de sa propre maison, Antonin connaissait les besoins des provinces comme ceux de sa famille. Celui-ci aima mieux conserver ses revenus pour réparer les anciennes villes, que d'en fonder de nouvelles, et soutenir les anciens monuments que d'en élever de neufs. 11 ne fonda qu'une ville, par une sorte de culte religieux pour les origines de la fortune de Rome, à Pallantes, en Achaie, à l'endroit d'où la tradition faisait
1, spart., Adr., 13, 17. — Dion, Adr. — Eckhel, L. c. ti, p. 500. — J'ai consulté souvent, pour Adrien, l'ouvrage allemand de Gregorovius Hadrian und seine zeit, la thèse latine de M. CalUet sur cet empereur, et Greppo, Mém, sur les voy. d'Adrien.
partir Evandre, poar aller fonder en Italie une yilie à l'emplacement où fat pins tard Rome ; ce ne fut point goût d'antiqnaire chez lui, mais affaire de patriotique piété.
La postérité ne s'est point trompée en décorant du beau nom d'Ântonin la prospérité politique et littéraire de ce siècle heureux. Adrien, il est vrai, par ses précautions défensives, par l'habileté de ses réformes, et par ses voyages nombreux, prépara le règne de son successeur. Ce fut sous Antonin, cependant, qu'un rhéteur put comparer l'Empire c à un immense et fécond jardin, situé autour de la Méditerranée comme d'un beau lac, traversé par ces immense routes qui mettaient en communication et en échange toutes les parties et tous les produits du monde, couvert d'autant de villes qu'il y avait autrefois de maisons. > Tous les ai'ts, Tindustrie de toutes les provinces, les productions de toute la terre, arrivaient alors en effet à Rome, pour sa magnificence et ses plaisirs. L'albâtre, le marbre, le bronze, l'or et l'argent, les bois les plus précieux y brillaient de toutes parts, ainsi que dans les principales villes. Les fourrures de la Scythie, l'ambre de la Baltique, les tapis de la Perse, la pourpre de Tyr, le verre d'Alexandrie, les aromates d'Arabie, les perles de l'Inde, la soie de la Chine se rencontraient partout. Il n'y avait pas de province où ne s'élevât alors quelque remarquable monument, et où l'on ne trouve aujourd'hui des inscriptions constatant des embellissements remarquables ou de sensibles améliorations. Ce fut pour l'empereur, qui donna son nom a ce temps heureux, que le géographe Ptolémée mesura le monde alors soumis à Rome; pour lui également, Pausanias inventoria toutes les merveilles de l'architecture et de la statuaire de l'ancienne Grèce; pour lui, Plutarque consul, et gouverneur d'illyrie sous son règne, peupla ces ruines des anciens héros de la vertu et de la liberté républicaines; comme
il tentait de raviver et d'épurer^ par l'inspiration platonicienne, les vieilles superstitions grecques ou asiatiques. Appien crut pouvoir écrire d'une plume impartiale, dans cette époque apaisée, c l'épouvantable histoire i des guei res civiles. Si le scepticisme railleur de Lucien convient à l'empereur Adrien, l'inspiration religieuse et morale qui anime, comme un souffle de la plus haute antiquité, les ouvrages de Plutarque, répond mieux au caractère du César débonnaire, dont les récits mêmes du temps ne nous laissent qu'une image en quelque sorte ébauchée et indécise, comme celles qu'on rencontre en-* core dans les bas-reliefs inachevés ou usés par la vétusté. Les contemporains d'Antonin et d'Adrien, les rois et les peuples étrangers mêmes ne s'y sont pas trompés. Antonin fut plus aimé au dedans, plus respecté au dehors qu'Adrien. Si l'on appelait le premier « l'enrichisseur du monde, » on nommait le second c le multiplicateur des citoyens. » Plus tard, les Romains voulurent que tous les empereurs prissent, en montant sur le trône, ce nom d'Antonin, qui paraissait surtout devoir obliger leur conscience. Six l'adoptèrent en effet. Adrien, pour assurer la paix à l'Empire, et sans craindre de passer pour avoir laissé reculer le dieu Terme, sacrifia une partie des provinces que Trajan avait conquises, celles qui étaient au delà de l'Euphrate; il en eût fait autant de la Dacie si on ne l'en eût empêché. Il se tint toujours sur le pied de guerre, et donna à la tête des légions, contre les Alains entre autres, l'exemple du courage; mais surtout pour éviter la guerre. Il raffermit la discipline en préparant toujours les troupes au combat, supportant lui-même la fatigue, vivant dans les marches ou s'exerçant au camp, comme le dernier des soldats. Il fit des règlements pour la nomination des officiers, pour le recrutement des soldats, pour l'approvisionnement de
rarmée, qui ont eu force de loi jusqu'à la fin de TEmpire. Sous lui disparurent des camps les salles de festin, les portiques, les grottes artificielles, les jardins d'agrément. Le moyen qu'il préférait cependant pour rester en paix avec les rois ses voisins, était de leur faire la cour. Chosroès, roi des Parthes, auquel il permit de rentrer dans ses États, reçut de lui sa fille, faite prisonnière par Trajan. Adrien invita plusieurs autres rois à venir à Rome pour les y combler de prévenances et de présents.
Antonin, avec des habitudes personnelles toutes civiles, désarma presque, et n'eut pas moins la paix, la vraie et grande pato; romaine. Il refusa de rendre au roi des Parthes le trône royal que Trajan lui avait pris, et ne l'empêcha pas moins, par une simple lettre, d'attaquer son voisin, le roi d'Arménie. Il donna des chefs aux peuples voisins, les rois et les nations le prenaient volontiers pour juge de leurs différends. Antonin avait réalisé l'idéal de Plutarque et de Dion Chrysostome; on le regardait t comme le représentant et le ministre de Jupiter, ne régnant que par la loi, c'est-à-dire par la justice. » L'opinion superstitieuse de ce temps aimait à croire que la nature elle-même adoucissait sa férocité sous le règne de cet homme. Un énorme serpent à crinière avait été .vu, disait-on, en Arabie, dévorant lui-même sa queue jusqu'au milieu du corps ; et des lions de Libye s'étaient laissés prendre volontairement. Antonin frappa si singulièrement l'imagination par sa sagesse, par sa bonté tout antique, que de son vivant il devint déjà comme un sujet de légende ; on lui donnait le nom de Numa, en récompense de l'âge d'or qu'il assurait à son temps. Pour lui, le titre de t Père de la patrie, * que tous les empereurs avaient porté, parut insuffisant. Pausanias proposa qu'on lui décernât le titre de « Père des hommes. » Quelle plus précieuse et plus digne récompense de sa vertu ! Il n'avait
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pas voulu seulement faire le bonheur de cet être de convention qu'on appelle l'État, ou même de cette chose plus sensible qu'on appelle la patrie, il prétendit rendre heureux cet être vivant et palpitant qui s'appelle l'homme !
Adrien et Antonin s'étaient ménagé à la campagne, près de Rome, deux retraites bien différentes. Adrien, autour d'un magnifique palais situé à Tibur, dans un parc dont l'enceinte embrassait sept milles, s'était fait faire, à grands frais, une représentation en petit de tous les lieux célèbres du monde, et particulièrement des édifices qui avaient donné leurs noms aux plus fameuses écoles philosophiques ou aux plus vieilles institutions. On y voyait TEtna, la vallée de Tempe, le Lycée, l'Académie, le Prytanée, le Pœcile; et les chefs-d'œuvre de la statuaire peuplaient cette résidence impériale. Adrien se livrait là à ses goûts, discutait avec ses savants, et cachait quelquefois des scènes scandaleuses avec sa femme, qui le traitait d'homme insupportable, le livrait aux railleries de ses subordonnés, et dont il se débarrassa peut-être. Là, dans ses dernières années, soupçonneux, défiant, regrettant d'avoir à abandonner bientôt tant de richesses, il hésita sur le choix de son successeur; il désigna d'abord iElius Commodus Verus, plus malade que lui, fit périr Servianus, son beau-frère, Népos, son neveu, qui avaient espéré être ses héritiers, et ne se résigna que tard, après la mort d'Jllius Verus, à adopter celui qui devait le surpasser. Là, plus soupçonneux et plus avide de l'avenir à mesure qu'il approchait de la mort, il couchait à l'avance par écrit ce qui devait lui' arriver dans l'année, à tel point que sa mort, qu'il n'avait pas prévue, interrompit une année déjà prédite. Antonin, près de la vieille et simple maison, et dans Penclos de son aïeul, laissés tels qu'il les avait reçus, se contenta de bâtir un temple en l'honneur de ses ancê-
très. Il eut aussi à y dérober peut-être, à y cacher les écarts de sa femme Faustine; car Tamélioration des femmes ne marchait pas alors du même pas que celle des hommes; mais il y enseigna à régner à celui qu'il avait depuis longtemps choisi comme son fils adoptif et comme l'héritier de l'Empire, Marc-Aurèle. Combien, à ce curieux abrégé du monde, à ce microcosme pittoresque et philosophique deTibur, j'aurais préféré voir la vieille maison et le vénérable temple de Lorium! La était la froide et pédante leçon de la science; ici, le doux et fécond exemple de la sagesse ! Combien, au vieillard cacochyme et à l'hydropique archéologue de Tibur, j'aurais préféré voir le bon et vert vieillard de Lorium qui, pour tenir droit son corps courbé par Tâge, s'était fait faire, dans ses derniers jours, un corset d'écorces de tilleul, et qui commandait encore ainsi haut et ferme à l'empire romain! Avec combien de respect le jeune Marc-Aurèle devait s'approcher de ce sublime maître, prêter pour appui à ce nouveau Numa ses jeunes épaules et écouter les leçons de bonté, fruit mûr et doux de sa vieille expérience! La trace de ce religieux respect est restée dans le portrait laissé par le disciple de son divin maître, lorsqu'il lui applique cet éloge de Socrate, qui grandit encore en devenant celui du maître du monde : < Il fut capable, et de s'abstenir, et de jouir des choses dont la plupart des hommes ne savent ni souffrir le manque à cause de leur faiblesse, ni jouir sans en abuser; toujours maître de soi et tempérant comme il convient à un homme fort et invincible. »
Différente fut la mort de ces deux empereurs, comme leur vie. Poussé à bout par les souffrances de la maladie, las des médecins et des magiciens, implorant le poison et le poignard pour en finir avec la vie, sauvé du suicide par la piété d'Antonin, maudissant ceux qui prolongeaient
son existence, Adrien, sur le point de mourir, joua en mauvais vers avec Timmortaiitë de son âme, c sa petite âme, sa mignonne, hôte et compagne de son corps, qui allait tremblotante visiter le séjour pâle, froid, nu, où elle ne plaisanterait plus. » Antonin, sain de corps et d'esprit jusqu'au dernier moment, parla de la République, des rois ses alliés, donna ce dernier mot d'ordre qui le peint si bien : < Égalité d'âme ) > et, se tournant ensuite comme s'il voulait dormir, exhala sa belle et terrestre vie, peut-être en rêvant à une vie meilleure *.
Heureux , répète-t-on souvent , les temps et les peuples où l'histoire, ayant peu de faits à glaner, ne trouve presque rien à dire ! C'est pour cela sans doute que, dans bien des histoires, les règnes d'Adrien, d'Anlonin, sont retracés en quelques lignes, tandis qu'on pourrait leur consacrer bien des pages. Si ce demi-siècle n'avait rien fourni à l'historien des lois, des arts, des lettres, on ne l'aurait pu proclamer heureux; il n'aurait i>oint vécu. C'est le devoir de l'histoire de se transformer, de se déplacer, selon les temps. Heureuses sont les époques où l'on ne rencontre pas les luttes du champ de bataille, quand ou y retrouve, pour les remplacer, les réformes législatives et les progrès des mœurs et des arts ; l'histoire ne meurt point avec ces époques : elle s'y pacifie seulement ou s'y spiritualise.
1. Dion, Lxra, lxx, — Spart., Adr,, Î2-24. — Cap., Ant,, 10-13.
Stoïcisme et Christianisme
c Au siècle des Antonins, dit Montesquieu, la ptiilosophie stoïcienne s'étendait et s'accréditait dans l'empire. Il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette philosophie admirable qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus.
« Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin que Marc-Aurèle qu'il adopta. On sent en soi-même un plaisir secret quand on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement : tel est l'effet qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de soi-même parce qu'on a meilleure opinion des hommes. »
Depuis le jour où elle avait quitté la Grèce pour Rome, la philosophie stoïcienne avait eu les plus grandes et les plus tragiques destinées. Abandonnant la spéculation pour la pratique, dans la cilé politique par excellence, et confondue, pendant les guerres civiles qui précédèrent l'empire, avec le vieil et austère parti de la république, elle avait été vaincue avec lui; elle avait subi la dure loi de
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la défaite. Regardée avec défiance par Auguste, avec mépris par Tibère, elle avait été conspuée, dispersée, persécutée dans sa doctrine et dans ses adeptes par Néron et par Domitien. Mais, comme il arrive souvent, la persécution lui avait été heureuse ; elle s'y était retrempée, épurée, métamorphosée. A Técole du malheur et de la résignation elle était devenue, d'austère et rigide, douce et bienveillante, d'étroite, singulièrement large, de politique et civique enfin, toute humaine. D'abord philosophie trop exclusive d'une raison froide et solitaire., elle était descendue de l'esprit dans le cœur, et était remontée de là, quoique obscurément encore, comme à son exemplaire et à son type complet, jusqu'à l'idée d'un être supérieur, tout intelligent et tout bienfaisant^ dont l'âme raisonnable et sympathique, répandue dans tous les êtres humains, formait une étroite société, et comme « une parenté, non de race et de naissance, mais d'intelligence et d'amour, entre la divinité et les hommes et entre les hommes entre eux. » Pour les stoïciens d'alors, en effet, l'homme n'était plus isolé de Dieu. Il était partie intégrante du monde et associé à son action collective. Le monde était une immense cité où Dieu, la cité et Thomme vivaient comme sous un même gouvernement. L'ensemble de ces lois, c'était la raison même, essence de la Divinité, beauté souveraine du bien qui rayonnait dans l'espace et dans le temps, et qui se reflétait dans l'homme pour l'enivrer de foi et d'amour. En s'efforçant de passer dans la pratique et dans les lois, cette philosophie tendait à se consacrer à la réforme de la vieille société corrompue par l'égoisme, l'inégalité et l'injustice; car elle professait déjà l'unité du genre humain, l'égalité des libres et des esclaves, les droits respectifs des époux, du père et des enfants, les devoirs de la charité des hommes envers les hommes, même dans la terrible sanction que la justice sociale
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exerce contre ceux qui se rendent coupables envers la société. Telle la philosophie, après l'orage, était revenne dans le palais impérial, pour en être Tornement sons Trajan, l'inspiration sous Antonin; telle elle montait maintenant sur le trône dans la personne de Marc-Aurèle, pour essayer de faire régner ses principes dans le gouvernement et jeter un dernier et vif éclat, avant de céder la place à une religion plus puissante et plus efficace^ mais dont elle prépara cependant le règne '.
De la famille espagnole des Annius Verus, que Vespasien fit entrer au sénat et Adrien dans le palais impérial, Marc-Auréle montra de bonne heure une raison précoce, un cœur particulièrement sensible et une grande sincérité de caractère. Adrien jouant sur le nom de son grandpère, rappela tout jeune Verisrimus, Il avait surtout une aptitude particulière à faire choix et à s'éprendre, parmi les personnes dont il approchait, de renseignement ou de la vertu qui était leur principal ornement, pour se les approprier et les revêtir. C'est ainsi qu'il prif, il nous le dit lui-même, de son aïeul la patience, de son père, qu'il perdit jeune, l'énergie, et de sa mère la piété et la bien* faisance, vertus bien dignes d'être enseignées par une mèrel De son oncle maternel ^lius Verus, adopté par Adrien avant sa mort, et dont il n'avait rien de bon à prendre, il tira au moins la leçon de veiller continuellement sur lui-même. Il remercie les dieux de n'avoir jamais donné à ses parents, pour lesquels il eut toujours un grand respect, aucun sujet de chagrin, bien qu'il y eût quelque disposition naturelle; il fit plus, ce qu'il ne nous dit pas, puisqu'il demanda à sa mère de laisser son héritage à sa sœur Cornificia, ayant assez pour lui de l'héri-
1, Voir le Manuel et les Entretiens d'Epictète, traduction nouY. de M. Courdaveaux, et les Pensées de Marc-Aurèle, trad. de M. Pierron.
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tage de son aïeul. Même prudence et même attention de l'enfant, quand il passa des mains de ses parents dans celles de ses maîtres. Annius Verus, son grand-père, rayait entouré des rhéteurs et des philosophes les plus variés et les plus distingués de son temps. L'enfant s'appliqua avec ardeur et docilité à tout ce qu'on voulut lui apprendre, sans en excepter les exercices du corps. Mais il fit de bonne heure son choix, préféra les philosophes aux rhéteurs et, à la prose et aux vers qu'il ne dédaigna pas cependant, l'étude du bien. A douze ans il prit le manteau, la vie frugale, coucha sur la dure, au point que la tendresse de sa mère exigea de lui quelque adoucissement à son régime; et il se livra toujours avec tant d'ardeur à l'étude et à la méditation philosophique qu'il compromit quelquefois sa santé et resta d'une complexion faible et maladive, t Si je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, disait-il, et si je n'ai pas perdu mon temps à l'étude des mots, 'c'est aux dieux que je le dois. Il voulait tirer surtout de ses maîtres un parti tout pratique. A ce titre il prisa peu Herodes Atticus, le Grec. Le célèbre rhéteur romain Fronton lui enseigna au contraire, dit-il, tout € ce qu'il y a dans un tyran d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et combien il y a peu de sentiments affectueux chez les patriciens; » Diognète lui inspira le mépris des croyances et des pratiques magiques et superstitieuses ; le stoïcien Apollone de Syrie mit dans son âme la douceur à côté de la fermeté. Le stoïcien romain Rusticus, fils peu(-6tre de la victime de Domitien, et dont il tint le beau Manuel d'Épictète qu'il ne quitta plus, lui fit rejeter le luxe des vêtements, des discours, les passions du cirque, et lui enseigna Tégalilé d'âme, la clémence et l'horreur de la délation, t Ce fut Severus (le péripaléticien), enfin, qui lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Caton, Dion, Brutus; qui lui fit concevoir Ti-
U% JIARC-\URÉLE.
dée d'un élal libre où règne l'égalilè natarelle de tous les citoyens et de tons les droits^ ei la pensée d'une royauté qui placerait avant tous les devoirs le respect de la liberté des citoyens. » Le jeune homme profitait beaucoup avec ses maîtres parce qu'il savait les honorer et les aimer ; sa correspondance avec Fronton est pleine d'une naïve tendresse ; un jour il pleurait la mort de Tun d'eux : c Ni la philosophie, ni l'empire, » dit le vieil Antonin aux. courtisans qui se moquaient, c n'interdisent une tendre douleur. » Marc-Aurèle eut toujours le buste de ses maîtres dans son oratoire, in larario suo; plus lard, empereur, il allait encore les écouter, quand il pouvait leur donner des leçons; il les combla tous d'honneurs, en eut quelques-uns, comme Ruslicus, pour conseillers intimes, et les employa, quand il put, dans son gouvernement ^
Lorsque Antonin, sur l'ordre du vieil Adrien, adopta le jeune Marc-Aurële, qui promettait déjà d'être son meilleur successeur, le jeune philosophé fut saisi d'effroi ; il parla longuement à ses jeunes amis des dangers et des tourments du pouvoir impérial. Ce fut avec douleur qu'il abandonna le jardin maternel pour le palais des Césars, théâtre déjà de tant de tragédies, et qu'il laissa les études, la chasse et la pêche pour les soins du gouvernement. Il avait déjà rempli, à six ans, avec gravité les fonctions de prêtre salien; à quinze il avait revêtu la robe virile et à vingt exercé la charge de préfet de Rome. Associé bientôt à tous les honneurs, à toutes les dignités de l'empire par Antonin, Marc-Aurèle s'attacha de ce jour à cet empereur comme au meilleur maître dans la science de la sagesse et dans l'art de régner. Ce qu'il éprouvait pour lui de respect et d'amour tenait du culte qu'on a pour la di-
i, Jul. Cap., M. A,, 1 à 10. — Marc-Aur., Pensées, I, 2, 3, 8, 16, 17. — b'ront., Lettres à M, A, César. Outre les sources, voir M. Noël Degvergers, Èinai sur Marc-Aurèle, et la Thèse de M. Suckau.
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vinité. Durant vingt-lrois ans, toujours à ses cdtés dans Rome ou à Lorium, il ne le quitta que deux fois, et pendant un jour seulement. Honoré d'entrer encore plus intimement dans la famille de son père adoptif, il épousa, malgré ses répugnances, sa fille Faustine. Il contemplait sans cesse, et il médita toute sa vie les vertus d'Antonin, dont il partagea tous les actes; et par là il s'affermit dans les qualités qu'il avait et y ajouta celles qu'il n'avait pas. Il apprit surtout de ce sage couronné t que l'empire ne consiste pas dans un palais, des gardes, des torches, des habits éclatants et des statues ; et qu'un prince peut ramener presque sa vie h celle d'un simple citoyen, sans montrer pour cela moins de grandeur et de force quand il s'agit de faire acte d'empereur et de mettre la main aux affaires de l'État. > Il ne cessa, après la mort de son grand modèle, de se répéter toujours : t Agis en disciple * d'Antonin, 9 et il sut s'obéir à lui-môme. Trajan fit le bien par une droite volonté, Antonin par une heureuse nature, Marc-Aurèle par raison ; il sut se rendre compte, parfait par là, et supérieur aux deux autres.
Antonin, à son lit de mort, pour assurer le trône à Marc-Aurèle, bien qu'il eût deux fils à lui, se contenta de faire porter dans la chambre à coucher de son fils adoptif la statue d'or de la Fortune, qui, selon l'usage, était toujours dans l'appartement de l'empereur. Proclamé avec bonheur par le sénat, Marc-Aurèle commença son règne par un acte d'abnégation semblable à celui d'Antonin. Il associa à la puissance impériale Lucius Verus, son frère adoptif, qu'Adrien lui avait donné d'avance pour collègue, mais qu' Antonin, trop instruit de ses vices, avait, tout- en le gardant au palais, tenu toujours éloigné des honneurs et du pouvoir. On a repro-
\. Jul. Gap. M, A. y 3, 7. — Marc-Aur., Pensées^ i, 14.
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ché à Marc-Aurèle d'avoir ainsi gardé sur le trône le vice à côte de la vertu. Mais ne devait-il pas, en prenant possession de l'Empire, donner le premier l'exemple de l'obéissance au pouvoir, représenté par un de ses prédécesseurs? En satisfaisant ainsi l'ambition de Yerus par un partage dont il sut toujours conjurer les périls, n'évi-. tait-il point une révolte, une guerre civile peut-être, et a triste nécessité de commencer son règne, comme tant d'autres l'avaient fait, par la mort de ses parents? C'était une difficulté sans doute ; mais Marc-Auréle l'accepta, en vrai stoïcien, comme une épreuve, un mal inévitable et nécessaire. Le rhéteur Aristide lui a prêté encore une autre intention, qui ne messied point à l'âme de Marc- Aurèle : celle de montrer sur le trône t l'exemple de l'union d'un bon même avec un méchant, et d'apprendre par là aux hommes à cesser leurs divisions, leurs querelles, pour de bien chétifs intérêts, sous deux empereurs qui avaient su partager le monde. »
Marc-Auréle, philosophe, apportait sur le trône les idées les plus élevées et les plus humaines que la philosophie eût encore conçues sur les rapports des hommes entre eux; et ce n'était pas seulement des idées apprises. Il avait épuré, élevé encore celles de ses maîtres. Pour son usage particulier, il rédigeait lui-même, d'une manière concise et frappante, ses propres pensées, le résumé de sa philosophie. C'était une sorle de manuel qu'il portait avec lui, et auquel il travailla jusqu'à la fin de ses jours. On y voit que le culte continuel de la raison était chez lui la première condition de l'art de bien vivre, et la meilleure excitation à faire du bien à ses semblables. i( Répète-toi souvent, dit Marc-Auréle dans ses Pensées^ je suis un membre de la société humaine. Si tu dis simplement: Je fais partie de la société, c'est que tu n'aimes pas les hommes du fond du cœur; c'est que tu n'as pas
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encore de plaisir à leur faire du bien, comme à tes parents et à tes Trères ; et si tu leur en fais par pure bienséance, tu ne t'y portes pas encore comme à ton propre bien. » De cet enseignement du stoïcisme à ces tendres et simples paroles : * Aimez-vous les uns les autres, » il y avait encore la différence de l'accent; c'était beaucoup. Mais Marc-Aurèle ajoute : « La meilleure manière de se venger des hommes, c'est de leur prouver qu'on est meilleur qu'eux, en ne se vengeant point. Tu trouves les hommes méchants, ne te fâche pas, instruis-les. » N'estce pas là enseigner le moyen de rendre le bien pour le mal?
Ce que l'on cherche avec le plus de curiosité dans les Pensées de Marc-Aurèle, c'est l'idée qu'il se faisait des devoirs du pouvoir envers les hommes, d'un souverain même envers l'humanité : t La royauté, dit-il, doit placer avant tous les devoirs, lerespect de la liberté des citoyens. L'État véritable est celui où la règle est l'égalité naturelle de tous les citoyens, l'égalité de leurs droits» Ce n'est point que Marc-Aurèle, philosophe pratique et souverain, rêvât une égalité chimérique et impossible des conditions humaines. « Il est, dit-il, dans l'esprit des choses qu'il y ait des inférieurs et des supérieurs; mais les supérieurs sont constitués en vue des inférieurs, comme ceux-ci en vue des autres. C'est ce qui fait le concert mutuel et l'harmonie. Il faut que les hommes aient un chef, comme le monde a un maître, et le troupeau un conducteur. » Mais ce chef ne lui paraît point au-dessus des lois. « Il faut prendre garde, » dit Marc-Aurèle au contraire, « de te croire supérieur à toute loi, comme les mauvais empereurs Néron et Domitien. Ce serait détruire l'égalité naturelle; et ta vie, séparée du corps de la société dont tu es le chef, serait une vie factieuse, comme celle de tout homme qui, en se faisant un parti dans la république, en rompt l'har-
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monie et Tunité. » On est heureux de retrouver dans les sénatus-consultes de ce temps cUôs au Digeste la m^me pensée ainsi exprimée : t Rien ne convient mieux au prince que d'être soumis aux lois^» Les devoirs seulement du souverain étaient plus grands pour Marc-Auréle. Il les caractérise toujours vivement : « Ce qui n*est point utile a la ruche, dit-il, n'est point utile à la reine.» — « As-tu été utile au monde, lu as été utile à loi-môme. • Dans certains moments d'enthousiasme, la pensée de Marc-Aurèle s'élève môme au-dessus, et son cœur s'étend au delà des murailles de l'étroite cité romaine et des larges limites de l'Empire : a J'ai, dit-il, une cité et une patrie; empereur, ma cité c'est Rome; homme, ma patrie c'est le monde. Embellis-toi donc, 6 mon âme, de simplicité, de pudeur, pour toutes ces choses qui ne sont ni le vice, ni la vertu. Chéris le genre humain, la cité sainte de Jupiter; obéis à Dieu : Dieu, dit le poëte, fait tout par des lois 2. » Est-il beaucoup de souverains qui aient aussi scrupuleusement pesé la responsabilité de leur couronne et porté aussi loin les limites de leurs devoirs? Marc- Aurèle ne s'arrêtait qu'à l'imitation de Dieu, dans l'action bienfaisante de ses lois sur les hommes.
Voilà Marc-Aurèle en théorie : voyons-le dans la pratique.
« Songe » se répétait tous les matiiîs cet empereur, <f songe que tu as à faire œuvre d'homme. » Faire œuvre d'homme pour lui, maître du monde, ce fut, en améliorant le gouvernement et en réformant les lois, chercher à rendre les hommes meilleurs. On aperçoit, en effet, cet effort dans la conduite et dans les lois de Marc-Aurèle.
1. Les jurisconsultes de ce temps ne disent pas encore comme plus tard : Nov. 105, De consul. Z, in fine : « Imperatori et ipse Deus leges subjicit, legem animatam eum mitteris hominibus. »