Marc-Aur., Pensées, it, 23; vi, 54; m
Les prédécesseurs immédiats de ce grand homme avaient beaucoup fait pour rendre au sénat la confiance, pour lui restituerTinfluence qui l'avaient fui. Marc-Aurèle fit bien davantage; il lui attribua la connaissance et la décision d'affaires que les premiers Césars s'étaient réservées à eux seuls, entre autres celles dont on appelait au consul. Il recruta désormais avec soin le sénat pour relever sa considération. Il choisit parmi les sénateurs des époux pour ses filles, sans tenir compte de la fortune. Quand il s'agit d'une affaire qui eût trait à la vie ou aux intérêts d^un sénateur, il l'instruisit en secret, avant de la présenter à l'assemblée. Toutes les fois qu'il le put, il assista aux séances du séna't, et il ne les quittait jamais que lorsque le consul avait prononcé ces paroles : tNous n'avons plus rien, pères conscrits, à vous exposer. » Ce ne fut point seulement de sa part simple déférence; il suivit presque toujours les avis du sénat qui, en présence de sa vertu, n'en savait guère émettre que de bons. « Il est plus juste, disait-il, à moi, de suivre l'avis de tant d'amis éclairés que de leur imposer le mien. » Plein de mépris pour les délateurs, il tenait moins à savoir ce que l'on disait des autres que ce que l'on disait de lui-même, pour pouvoir se corriger ; car il avait relenu cette parole d'Antisthènes : « C'est chose royale, quand on fait le bien, d'entendre dire du mal de soi; » et il ne croyait pas au-dessous de lui de se défendre contre d'injustes reproches ou d'éclairer le peuple sur ses actes, en plaidant la cause de son gouvernement sur les murailles de Rome. Il aimait la publicité et savait s'en servir à son honneur.
Une des conquêtes des peuples modernes qui semble le plus assurée, bien qu'elle ait été longue à faire, Marc- Aurèle, par simple honnêteté, en dota son règne. Il n'employa jamais aucun des deniers de l'Étal sans avoir pris l'avis du sénat. S'agissait-il d'une guerre, de monuments
268 MARC-AURËLE.
à élever, de villes à réparer, de provinces à soulager, il consultait les sénateurs. Si le sénat avait été le vrai produit, la fidèle image des provinces, au lieu d'être un corps aristocratique qui, même en se recrutant dans tout TEmpirO; ne représenta jamais qu'une tradition toute romaine et usée, l'Empire eût joui d'une sorte de gouvernement représentatif : «Je n'oublie point, disait Marc- Aurèle aux sénateurs, que rien dans l'Empire ne m'appartient, pas même cette maison que j'habite, et qui est vôtre. » Le palais même qu'avait élevé les plus fastueux empereurs romains, était pour lui un édifice national ; il se rappelait que Nerva y avait fait inscrire ces mots, qui avaient été respectés par Trajan et qui y étaient peut-être encore : « Palais public. » Aussi Marc-Aurèle fut-il si ménager de l'argent de l'Empire, qu'on le vit plusieurs fois diminuer les impôts et abolir les arriérés dus au trésor. On ne trouve point dans ses historiens qu'il ait, à Texemple des empereurs ses prédécesseurs, élevé des cirques, des basiliques, des monuments nouveaux; l'Empire en possédait assez. Il répara seulement les routes, entretint les anciens édifices, releva les ruines que des tremblements de terre ou des incendies avaient faites à Smyrne, à Nicomédie, à Carthage *. Quand, au lendemain d'une disette et d'une peste, il dut entreprendre une grande guerre, le trésor se trouvant vide, il engagea ses palais, ses meubles, ses tableaux et sa vaisselle.
Cet empereur, qui releva la dignité du sénat, n'eut pas de trop grandes complaisances pour la multitude. Le premier, il osa restreindre la dépense des jeux et des speclables publics et diminuer le salaire des histrions; c'est ainsi qu'il trouva moyen d'ajouter, aux professeurs de rhétorique et d'éloquence, des maîtres de philophie à