‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 78 sur 122 · J. Cap., Marc-Aur., 10 et 17. — Dion Cassius · texte numérisé non relu

J. Cap., Marc-Aur., 10 et 17. — Dion Cassius

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Athènes et dans les autres écoles de TEmpire. Il donna encore des jeux. Pouvait-il réduire le peuple romain au régime des philosophes? Il présida même à ces plaisirs trop aimés du peuple, et sans affecter pour eux un mépris qui eût excédé la mesure de la sagesse. « Le vain appareil de la magnificence , disait-il , les spectacles de la scéne^ les combats de gladiateurs, les animaux de toute grandeur, tout cela est comme un os jeté en pâture aux chiens, un morceau de pain qu'on laisse tomber dans un vivier; ce sont fatigue de fourmis traînant leur fardeau, déroute de souris effrayées , marionnettes qu'un fil fait mouvoir. Assistez-y donc, avec un sentiment de bonté, sans orgueil. » Marc-Aurèle, après avoir fait mettre entre les mains des gladiateurs des fers émoussés et tendre des matelas sous les danseurs de corde, assista à ces spectacles ; assis au milieu de l'amphithéâtre il lisait des placets, expédiait des affaires et souffrait que le peuple le raillât de prendre si peu de part à ses plaisirs. Quelquefois seulement, pris de dégoût pour l'uniforme répétition de ces spectacles, il se disait à lui-même : c Jusques à quand donc? » En revanche, Marc-Aurèle développa et améliora les établissements fondés par ses prédécesseurs en faveur de Téducation et de l'entretien des enfants des citoyens pauvres. Des prœfecti alimentorum furent chargés de Tadministration des revenus placés sur hypothèque pour couvrir ces frais; et des personnages consulaires remplirent désormais ces fonctions. De nouvelles catégories d'enfants des deux sexes, sous le nom de pueri Aureliani et de puellœ Faustinianœ, furent ajoutées par l'empereur et l'impératrice aux précédentes, et leur entretien resta assurée Un élégant bas-relief appartenant

1. Jul. Cap. if. A., XI, xxiTi. — Henzen^ Tab. alim. Bœbian,, p. 20. — Marc-Aor.^ Pensées^ i, 16. — Dion Cassius, lxxi.

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au musée de la Villa Albanie elqui représenle des jeunes filles pressées autour de Faustine pour recevoir le blé qu'elle verse dans les plis de leurs vêtements, a perpétué le touchant souvenir de ces fondations.

Dans la réforme des lois et dans la distribution de la justice, Marc-Aurèle porta une préoccupation particulière à la nouvelle philosophie stoïcienne et à lui-même; il imprima au droit et à la justice un caractère jusque-là inconnu de douceur et de patience. « Tous les êtres pensants, dit-il, ayant été créés les uns pour les autres, la patience fait partie de la justice qu'ils se doivent les uns aux autres. Ceux qui gouvernent leurs semblables avec orgueil et tyrannie et qui traitent leurs inférieurs du haut en bas, que sont-ils? Des misérables qui, un peu auparavant, faisaient bassement leur cour^ et qui tout à l'heure vont s'humilier devant celui dont ils ont à espérer ou à craindre quelque chose. Il faut vivre sans orgueil et avec douceur parmi les hommes, trop souvent menteurs el injustes, sans s'écarter soi-même de la vérité et de la justice. » Le règne de Marc-Aurèle n'est pas recommanda ble seulement parce que les jurisconsultes stoïciens, et le célèbre Gaïus surtout dans les Institutes^ proclamèrent les principes d'équité et de justice qui dérivent de la raison comme les fondements du droit, et inclinèrent l'esprit de la loi de la sévérité à la douceur; l'empereur stoïcien tenta de faire passer ces principes et ces habitudes dans d'excellentes lois, sur lesquelles on n'a pas assez de détails, quoique plusieurs se retrouvent dans le Digeste, mais qui suffisent à montrer Téquité, l'adoucissement, la pudeur môme des sentiments qu'il voulut répandre dans les rapports des hommes entre eux. L'établissement de greffiers et de registres pour l'état civil, à Rome et dans les provinces, mit la liberté des citoyens à l'abri de bien des contestations et assura l'exé-

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culioQ des mesures d'assistance publique. L'institution d'un préteur des tutelles chargé de protéger les mineurs, la création de curateurs obligés pour tous les adultes, non pas seulement pour les débauchés et les aliénés, étendit la protection et la sollicitude de l'État sur les faibles. Le droit de vendre les esclaves pour l'arène refusé au maître, la condition de ceux-ci améliorée, les anciennes formes d'affranchissement facilitées, de nouvelles inventées, partout les doutes dissipés, les obstacles aplanis, les difficultés résolues dans un sens favorable à la libération, montrèrent que les esclaves faisaient partie de la cité humaine rêvée par Marc-Aurèle. De nouveaux adoucissements et de nouvelles exceptions apportés à l'impôt du vingtième des successions, l'indépendance et les droits de succession de la mère élargis ; Tautorilé paternelle adoucie, soumise à la prescription ; la liberté, la propriété des enfants garanties; les parents obligés envers leurs jeunes enfants, les enfants envers leurs vieux parents; la part des enfants mâles assurée sur l'héritage de leur mère, des fils ingrats même sur l'héritage du père, resserrèrent les liens de la famille en les adoucissant. Enfin rhonnôteté exigée dans le commerce de la banque et les ventes à l'encan, les bains communs aux deux sexes interdits, le luxe effréné des festins et des parures limité, l'ensevelissement des pauvres ordonné aux frais de l'État, montrèrent jusqu'à quels détails Marc-Aurèle savait descendre, dans l'intérêt de l'amélioration, de l'adoucissement des mœurs et de la dignité humaine ^

C'est l'exemple surtout qui propage les bonnes et douces habitudes de la justice. Marc-Aurèle reprochait vivement aux préteurs leur précipitation dans l'instruction des

1. Jul. Cap., 9, 10. Dî^., xxiY, § 21, 24, 26, 37, De fideicom. lib. — Just., Instit,, m, 3, 4, 11. Cod. de patern. pot.; de agnosc. et alend, lib.; de alend. liber ac parent.

causes et dans la décision des procès. Il restreignit la dnrée des vacances des tribonaax pour qu'ils accordassent plus de temps aux affaires. Lui-même il ne se trouvait jamais assez éclairé. Habitué à prendre connaissance de tous les procès criminels ou civils intentés aux personnes distinguées, il y consacrait ses jours et ses nuits, recherchant, pour incliner à Tindulgence, dans l'acte coupable. Terreur de l'intention ou l'ignorance de la volonté. Il accorda les plus grandes facilités à la défense. « Il n^y a point de lenteurs à craindre, disait-il, quand il s'agit de la vie d'un homme. » C'était toujours d'après l'avis des préfets et sous leur responsabilité qu'il rendait ses décisions; le jurisconsulte Scaevola était celui qu'il consultait de préférence. S'il mit quelque chose du sien dans les décisions, ce fut pour diminuer la peine, évitant la mort autant qu'il était possible, et laissant au moins le choix du dernier supplice au condamné; inexorable cependant lorsqu'il avait rendu une sentence, et reconnu dans le criminel l'intention éclairée et bien préméditée de nuire à son semblable. La raison et la douceur lui semblaient la force par excellence pour vaincre le mal : t Celui qui commet une injustice, disait-il, est un impie. Il y a en effet un lien de parenté qui unit chaque homme atout le genre humain, par une participation à une même intelligence; et l'esprit de chacun de nous est un dieu émane de l'Être suprême. Mais c'est là une raison pour ne point haïr le méchant. Dis paisiblement au méchant quand il veut te nuire : Non , nous ne sommes point faits pour vivre de cette manière; mon enfant^ tu ne saurais me faire un vrai mal, mais tu t'en fais à toi-même. > Celui qui a écrit ces paroles retranchait de la société l'homme qui s'en était retranché lui-même en lui devenant nuisible, mais il le faisait seulement lorsqu'il n'avait plus l'espoir de l'y faire rentrer, dans son intérêt propre et

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dans celui de tous, c C'est démence^ disait-il, de vouloir absolument qu'il n'y ait point de mal au monde ; c'est tyrannie et injustice, sans doute, de souffrir que les hommes se nuisent les uns aux autres; mais prétendre qu'on ne te fasse point de mal à toi-même, c'est injustice et tyrannie *. » Il réservait la rigueur pour quelques-uns, rindulgence pour le plus grand nombre, et pour lui, maître des autres, le péril et les honneurs du pardon.

La plupart du temps, comme il l'avait appris d'Antonin, Marc-Aurèle ramena son rôle à celui de simple citoyen et tenta comme homme d'améliorer tes hommes. Dès qu'un citoyen se présentait pour lui adresser une demande, il allait à lui en lui tendant la main ^. « Vivant comme dans un État libre, dit Capitolin, il avait l'art de détourner les hommes du mal et de les porter au bien. > Cet art était tout entier dans la bonté. Quelquefois, il se laissait aller, sur l'invitation de ceux qui le voulaient entendre, à exposer ses maximes en public comme un simple philosophe, c'est-à-dire à ouvrir au peuple son âme môme. Sa conduite était encore une meilleure leçon. Il conserva pour ami le philosophe Junius Rusticus et le consulta sur toutes les affaires; il l'embrassait toujours publiquement, avant le préfet du prétoire. Themistius nous dit qu'il l'avait arraché à ses livres pour partager avec lui le fardeau de l'empire. Marc-Aurèle avança les bons dans les charges, sut revenir sur ses injustices quand il en commit ; s'il pécha en quelque chose, ce fut par trop de douceur, cette vertu, à Rome, si peu impériale. Il put le premier élever un temple, et ce fut peut-être le seul qu'il bâtit, à la Bontés qui n'avait point

1. Jul. Cap., MarC'Aur,^'ÈK. — Eutrope, viii, 13. — Dig., 14, ad leg. Corn, de Sic, i, § 3. 79. De reg, juris. — Marc-Aur., L. C. xi, 18; TIl, 71.

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