‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 89 sur 122 · Dion, LxxY. Spart., Sev · texte numérisé non relu

Dion, LxxY. Spart., Sev

ÔEPTIME SÉVÈRE. W

L'entrée de Septiiiie Sévère dans Rome, dit l'historien Spartien, fut cette fois odieuse, terrible. Le premier des empereurs, il franchit les portes de la ville en habit de guerre, à la tête de ses troupes. Son discours au sénat fut bien différent de celui qu'il avait tenu après sa victoire sur Didius Julianus. 11 commença par louer la rigueur dont Marins et Sylla avaient usée, et blâmer l'indulgence de César et de Pompée, cause de leur pertef ; il passa de là à l'apologie de Commode, que les sénateurs, selon lui, avaient injustement noté d'infamie, comme s'ils ne menaient point eux-mêmes, pour la plupart, une vie plus déshonnête et plus infâme: « Mais, ajouta-t-ii, il s'escrimait, direz-vous, contre les gladiateurs; il tuait de sa propre main les bêtes dans l'arène. Pourquoi donc avezvous acheté ces boucliers, ces casques d'or dont il faisait usage? Que fait cet appareil d'amphithéâtre entre vos mains. » 11 revint de là à l'éloge de Marc-Aurèle, mais pour couvrir de la gloire du père son indigne fils, pour en faire un demi-dieu, et annoncer sa prochaine apothéose. Les faits répondirent aux paroles. Spartien nous apprend que quarante-quatre sénateurs périrent dès son arrivée, sans aucune forme de procès ; tous consulaires, anciens préteurs, hommes de noblesse et quelques-uns de mérite, la plupart n'étaient coupables que d'avoir formé des vœux contre lui. Sévère ne s'assura môme pas par là l'excuse d'avoir voulu commettre ses cruautés tout d'un coup, pour n'être plus obligé d'y revenir, ainsi que Machiavel le conseillait plus lard au Prince. Longtemps encore après, il poursuivait, en traversant les provinces, les partisans de ses adversaires morts, faisant, comme s'exprime énergiquement Tertullien, t grapillage de meurtre après vendanges. » Pendant tout son règne, un mot, un silence, une pensée indiscrète, un présage même, furent un arrêt de mort; ce n'était point seulement politique

tiS gEt^TÎME SÉVÈRE.

chez Septime Sévère, mais cruauté naturelle : t Que feriez-vous à ma place? » s'écriait en demandant grâce un suppliant. — c Je subirais sans me plaindre, dit-il, ce que tu vas sabir. »

Arrivé au pouvoir contre les vœux du sénat et du peuple romain, et, le premier de tous les césars, avec le seul appui de ses armées, Septime Sévère établit l'empire militaire. En se faisant adopter comme fils posthume de Marc-Aurèle, sans craindre de se donner Commode pour frère, il n'eut pas la prétention de ramener le régime des Antonins. Ceux-ci, par leur manière d'agir, sinon par leurs lois, avaient rendu quelque considération au sénat et montré quelque condescendance pour l'opinion du peuple. Septime Sévère rompit avec cette tradition et étala franchement le despotisme militaire que le fondateur de l'Empire et plusieurs de ses successeurs avaient réussi souvent à dissimuler. Le vice essentiel de l'Empire, on l'a remarqué, c'est qu'il n'avait pas d'institutions. Le pouvoir impérial, isolé en quelque sorte au milieu de la société, n'avait d'autre valeur que celle qu'il pouvait tirer du mérite personnel du prince, d'autre force que celle que lui prêtaient les armées. Les souvenirs ou les débris d'influence que le sénat et le peuple avaient gardés de la république, servaient seuls parfois de contrepoids au pouvoir du prince, quand il voulait bien condescendre à les ménager. C'est ce qui avait adouci quelquefois le pouvoir impérial. Après la victoire qu'il avait remportée sur des compétiteurs appuyés par le sénat et par le peuple, Septime Sévère déchira les voiles : t Traitez bien le soldat, dit-il bientôt à ses fils, et moquez-vous du reste. » Le peuple de Rome commença à tomber en effet dans le mépris qu'il avait pressenti, et fut heureux de conserver encore des distributions et des jeux. Le sénat, rempli de créatures venues d'Afrique et d'Asie, laissa

l'empereur nommer tous les magistrats dans les provinces sénatoriales ou impériales, faire les lois, et rendre les jugements, sans prendre ses conseils. Privé de toute part à la puissance administrative et législative, il tomba même dans une servilité dont Dion Cassius nous rapporte un triste exemple. Un certain Apronianus était accusé dans le sénat d'avoir consulté les devins pour savoir s'il arriverait à TEmpire. Le rapporteur de l'affaire lisait les dépositions; quand il dit qu'un témoin avait vu auprès d'Apronianus, pendant la cérémonie, un sénateur chauve, tous les sénateurs, même ceux qui avaient des cheveux, portèrent instinctivement une main à leur tête, et de l'autre, commencèrent à se désigner entre eux à voix basse. Aussitôt que le rapporteur ajouta que le sénateur portait à sa robe une bande de pourpre, tous se tournèrent vers Marcellinus, alors édile, t Faites entrer le témoin, dit Marcellinus, en descendant hardiment au milieu de la salle, nous verrons s'il me reconnaîtra. » Le témoin entra, fit lé tour de la salle. Les sénateurs dérobaient comme ils pouvaient leur calvitie, et étalaient leurs robes sans pourpre ; mais comme le délateur ne faisait point attention à Marcellinus au milieu de la salle, un Sebennius, plus lâche que les autres, désigna de l'œil et perdit le malheureux édile.

En se faisant despote. Sévère ne prit cependant point, comme Caligula ou Néron, une sinécure. Rien de plus recommandable que l'emploi de sa journée, quand le soupçon ou le souvenir des guerres civiles ne venait point la gâter. Un peu avant le jour, il se levait, faisait une petite promenade, puis admettait ses conseillers privés, pour expédier en commun, avec lucidité et promptitude, les affaires. De là, il passait au tribunal où il jugeait les procès, toujours rigoureux mais juste, excepté lorsqu'il croyait son autorité ou celle de ses enfants menacée;

car alors, le moindre soupçon suffisait pour lui faire sacrifier même un ami, quitte à nier après, en véritable Africain, qu'il eût prononcé la condamnation. La matinée remplie par ces occupations, il se livrait aussi longtemps que possible à l'exercice du cheval, lorsque la goulte le lui permettait. Il fallait le voir alors, avec sa tète blanche presque toujours découverte, et sa barbe également blanche, sa taille droite encore et sa figure imposante, dompter même son mal par la violence de l'exercice, comme il avait dompté l'Empire par ses vengeances. A deux heures de Taprès-midi, il s'asseyait avec sa femme et ses enfants à une table frugale; car son genre de vie comme ses mœurs étaient graves. Après ce repas, il donnait encore des audiences particulières; puis il lisait debout les auteurs latins et grecs qu'il préférait, en attendant le repas du soir, pris avec un petit nombre d'amis et de familiers ; les jours de fête, seulement, il donnait à un plus grand nombre de somptueux festins. Les amis et les compagnons (comités et amici) de Seplime Sévère n'étaient que des hommes utiles, des hommes de gouvernement, militaires et jurisconsultes pour la plupart, avec quelques lettrés. Ils remplirent son conseil, qui remplaça de plus en plus le sénat amoindri, et fit auprès de lui un véritable service administratif et législatif. Les jurisconsultes y furent les plus influents; et ce fut un bien. La jurisprudence romaine était alors arrivée à son apogée. Le privilège dont les jurisconsultes jouissaient depuis Auguste, de donner des décisions obligatoires pour les juges, l'habitude où ils étaient de remplir les plus hautes fonctions de l'ordre judiciaire, la simplicité des lois romaines, qui se contentaient de poser les principes premiers et laissait à la doctrine le soin d'en déduire les conséquences, enfin la hauteur morale de vues, et surtout la rigoureuse méthode logique que le

Stoïcisme enseignait à ses adeptes, faisaient atteindre alors le droit romain à sa perfection, et composaient du corps des jurisconsultes l'ensemble le plus distingué. Papinicn, qu'on appelait Vasile du droit, le trésor de la doctrine légale^ était le plus actif des membres du conseil de Sévère, en attendant qu'il devînt son préfet du prétoire; sous ses ordres, Paulusélait chefde la mémoire et Ulpien chef des requêtes^ en attendant qu'ils lui succédassent. On a reproché à celte grande école des jurisconsultes d'avoir contribué à consolider le gouvernement absolu des emi'ereurs. Gains avait dit en effet déjà sous Marc- Auréle, que « la constitution du prince est ce que l'empereur établit par un décret, un édit ou une lettre, et qu'il n'est pas douteux que cela ne tienne lieu de loi, puisque l'empereur lui-môme a reçu l'empire par une loi. » Bientôt Ulpien écrira que t la volonté du prince a force de loi, puisque le peuple lui a conféré tout son pouvoir avec la loi royale^ qui a été rendue au sujet de son empire*. • Mais quels services civils ne rendirent pas aussi à tous les jurisconsultes, s'ils confirmèrent le pouvoir dans la voie du despotisme où il s'était engagé. En contribuant à centraliser tous les pouvoirs entre les mains de l'empereur, ils donnèrent plus d'unité à l'administration et à la justice. La juridiction, qui passa des magistratures anciennes aux magistratures de création impériale, devint plus régulière. L'appel du magistrat inférieur arriva au magistrat supérieur, et en dernier ressort, devant l'empereur ou le préfet du prétoire. Les correcteurs remplacèrent en Italie les juridid. Le pouvoir des sénats municipaux, corps souvent aristocratiques, diminué, sans être trop amoindri, passa aux gouverneurs, protecteurs des

1. Gaius, Inst., 1. !,§▼. — Ulp., Dig,, 1. 1, tit. h', § 1. — Voir plus haut, p. 171, ce que nous avons dit de la loi royale» Comp. l'excellent Traité des actions^ de M, Bonjean, !«' vol.

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humbles et des petits. Tout tendit à se niveler dans les provinces; le droit des gens et le droit romain se pénétrèrent, pour se perfectionner l'un Tautre. On compte, sous Septime Sévère, cent quatre-vingt-neuf conslitutions impériales. Presque toutes continuent dans le même sens l'amélioration sociale et la réforme civile, commencées sous les Antonins, comme le prouve entre autres la révision des lois Julia et Pappia Poppœa. Il faut faire encore honneur à ce gouvernement d'avoir aboli les frumentaires^ agents secrets et trop efflcacos des délateurs, dans^a police impériale. Mieux valait encore une dure compression. En donnant plus d'unité au pouvoir politique et à la législation civile, Septime Sévère n'évita cependant point de tomber dalis les inconvénients du régime qu'il inaugurait, c'est-à-dire de faire aux soldats des concessions dangereuses, même pour TEmpire. Il porta de dix à trente mille le nombre des prétoriens chargés de contenir Rome ; et il ordonna que désormais cette garde privilégiée se recruterait parmi les meilleurs soldats de toutes les autres légions. Ceci n'était point un mal. La jalousie qui existait entre l'armée prùtorienne et les autres armées fut ainsi diminuée. Rome, il est vrai, qui avait jusquelà vu dans ses gardes, pris seulement en Italie, en Grèce ou en Espagne, presque des compatriotes, regarda d'assez mauvais œil ces Pannoniens, ces Gaulois, ces Germains, barbares étrangers, chargés de veiller sur elle. Mais c'était justice que tous arrivassent à cet avantage, puisque c'en était un. La solde régulière de toutes les troupes fut élevée considérablement ; les gratifications furent augmentées à chaque année nouvelle du règne, comme pour intéresser les soldats à la conservation de l'empereur. Les soldats, partageant même avec les chevaliers le droit de porler l'anneau d'or, formèrent désormais comme l'élite de la nation. Ce qui fut beaucoup plus grave pour le

maintien de la discipline, on remplaça le biscait de campagne par la viande, le vinaigre par le vin ; on bâtit des portiques^ des bains dans l'enceinte des camps; le soldat enfin put y tenir ménage, garder près de lui sa femme et ses enfants. Sur la frontière, aux portes de Rome, on ne vit plus des camps, mais comme des villes de soldats; ce ne fut plus une armée que les empereurs nourrirent, entretinrent, pour garder l'Empire ou le contenir, mais une nation dans la nation, nation privilégiée avec des droits politiques, quand l'Empire même en était dépourvu. Sévère, en efifet, avait déjà donné l'exemple de transformer ses armées en corps délibérants, lorsqu'il les constitua juges de ses querelles. Ce fut devant elles encore, et avec leur assentiment, qu'il proclama césars et associa à sa puissance Caracalla et Géta^ ses fils, au milieu d'une campagne en Orient, sans se soucier de la confirmation du sénat, qui vint comme par surcroît.

€ Sévère ne fut cependant pas, dit avec raison M. Amédée Thierry, un corrupteur vulgaire des soldats. On ne le vit point, comme tant de méprisables empereurs, les Commode, les Domitien, les Néron, soudoyer le dévouement des prétoriens pour tenir Rome et le sénat sous sa main. Ce rôle de chef de bandits pesant sur une population désarmée lui eût paru indigne. » Il chercha à honorer le métier de soldat, à rendre les armes glorieuses en leur subordonnant la toge. A peine maître de l'Empire, n'ayant plus de compétiteurs à vaincre, il partit encore pour l'Orient où, pendant trois ans, il ne déposa ni la cuirasse ni l'épée, poursuivit les Arabes dans leurs déserts, les Parthes au delà du Tigre, prit Séleucie, Ctésiphon, conquit un instant l'Arabie Heureuse et la Mésopotamie. « Il ne voulait point, dit un de ses historiens, paraître triompher seulement du sang romain et des guerres civiles. » Ces succès cependant furent plus brillants que

solides, SéYère montra plus de bonne volonté qu'il n'acquit de vraie gloire; il n'y gagna même pas Tavanlage qu'il cherchait de garantir la discipline militaire contre ses propres faveurs. Il eut la douleur de voir commencer la décadence des armées romaines, avec Tinauguration de Tempire militaire. II n'y avait eu jusque-là que de l'insubordination dans les armées, et des rivalités de corps entre elles; il y eut maintenant relâchement général, lutte d'arrogance et de désordres. Le vainqueur de Pescennius Niger fut obligé d'écrire à Celsus, gouverneur des Gaules, ces paroles significatives : « Il est honteux pour nous de ne pouvoir imiter la discipline militaire de ceux que nous domptons les armes à la main. Vos soldats courent çà et là; vos tribuns se baignent au milieu du jour; leurs salles à manger sont des tavernes, leurs chambrées des mauvais lieux; ils ne font que danser, boire et chanter. Verrait-on tout cela, si nous avions conservé le moindre souvenir de l'ancienne discipline? Corrigez d'abord le tribun, puis le soldat : tant que vous le craindrez, il ne vous craindra pas. L'exemple de Niger a dû vous apprendre que le soldat ne craint que les chefs auxquels il n'a rien à reprocher*, i

Le gouvernement de Sévère rétablit la tranquillité et ramena la prospérité dans les provinces. Il fit môme beaucoup pour elles. Mais cet empereur, qui avait à se plaindre de l'Italie et des provinces d'Europe, dirigea de préférence ses faveurs sur l'Afrique et sur l'Asie. Il sembla prendre sous son patronage la race sémitique. L'Afrique le regardait comme un dieu. 11 fonda en Syrie la fameuse école de droit de Béryte. C'était pour lui comme une politique de famille; sorti du sang punique, il avait

1. Dion, LXXVII; Spart. Sév„ 14, 15. Niger, 3. Am. Thierry, Hist. de la Gaule sous l*adm, ro?/i., vol. II, c. i.

pour femme, enJulia Domna, une savante syrienne. Sous lui et sous ses enfants, la Syrie atteignit son plus haut point de prospérité. C'est grâce à ces dispositions sans doute qu'il protégea assez longtemps, au dire môme de Tertullien, les chrétiens comme les Juifs, i Non-seulement, dit-il, il ne persécuta point des hommes et des femmes distingués qu'il savait être de cette secte, mais il les honora de son estime et les sauva des fureurs populaires. » Les apologies de Tertullien et de Félix eurent elles de l'effet sur lui? Cependant, en homme de gouvernement. Sévère n'aimait point les sociétés secrètes et les troubles que produisait la propagande. C^est pourquoi il rendit enfin un édit qui interdisait la conversion, et qui, malheureusement, occasionna quelques vives persécutions*. Le premier, il concéda à la ville d'Alexandrie le droit d'avoir un conseil municipal et de s'administrer elle-même ; on lui reproche seulement d'avoir, par ressentiment, favorisé Perinthe à la place de Byzance, et Laodicée à la place d'Antioche.

En admirant les monuments et les routes que les Romains nous ont laissés, il ne faut pas se faire une idée exagérée de la sécurité des provinces. Sous ce gouvernement, il y avait des armées pour défendre les frontières et contenir les peuples, peu ou point de ce que nous appelons police ou gendarmerie pour protéger les personnes et les intérêts privés. Le gouvernement romain avait, à cet

égard, le mépris de la vie humaine et des fortunes particulières, ou l'incurie qu'on rencontre également dans les vasles espaces de l'Amérique. Le règne d'un des plus habiles administrateurs nous en offre, entre plusieurs autres, un exemp'e particulier à l'Itaiie, au centre même de l'Em-

1. TerK, da Scap.c. iv et v. Spart., Sév.,\l, Ens., Hist, eccl., 1. VI,

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