‹ Les empereurs romainsChapitre 18 sur 73 · Tac.; Atm,, m, 2 et sqq · texte numérisé non relu

Tac.; Atm,, m, 2 et sqq

5ft TIBÈRE,

sans exciter, à la différence de Germanicus, d'autres regrets que ceux de la servilité et de Tadulalion. Toujours maître de lui, Tibère, qui n*a plus qu'un petit-fils encore trop jeune, présente au sénat ses petits-neveux, Néron et Drusus, fils de Germanicus. Après avoir dé< peint sa situation, sur le déclin de ses forces, entre une mère aux portes du tombeau et de jeunes enfants inca« pables de lui succéder, sans appui, il recommande ses nouveaux héritiers au sénat: c Pères conscrits, dit-il, quand la mort priva ces enfants de leur père, je les confiai à leur oncle; et quoiqu'il eût lui-même des fils, je le priai de les cliérir, de les élever comme s'ils étaient de son propre sang. Maintenant que Drusus nous est ravi, c'est à vous que j'adresse mes prières. Je vous en conjure, en présence des dieux et de la patrie, adoptez les arrièrepetits-fils d'Auguste, les rejetons de tant de liéros. Soyez leurs guides; remplissez auprès d'eux votre place et la mienne. Et vous, enfants, voilà ceux qui vous tiendront lieu de père; songez que dans le rang où vous êtes nés, vos vertus et vos vices importent à la république, i

Tacite accuse d'hypocrisie ces belles paroles. Tibère n'avait-il donc aucun des sentiments de l'homme? On ne peut le méconnaître, en politique, il avait pris au sérieux les devoirs que lui imposait la lourde charge de l'empire. il bravait, pour les remplir, même l'impopularité. Dans sa famille, quoi qu'on insinue, il respecta, il honora toujours sa mère Livie. Sa douleur parut sincère au peuple romain même, quand il conduisit les funérailles de son frère. Il avait un ami, un sénateur qui l'accompagna dans son exil, qui lui resta fidèle sur le trône, et auquel il fit faire de splendides funérailles. Sa première femme, qu'Auguste le força de rèpulier, en le mettant entre son ambition et son amour, il l'avait tendrement aimée, il la regietta ; après neuf années de séparation, la première

TIBÈRE. ftft

fois qu'il la vit, il eut peine h retenir ses laimes, et Auguste jugea prudent de ne plus les mettre en présence. Et Tibère n*aurait pas aimé le fils de celte femme ! Il aurait dit sur sa mort un mot plaisant, inventé n plaisir par la malignité, comme bon nombre de ceux recueillis par Suétone. Il aurait méine, s'il fallait en croire les rumeurs de Rome, causé la mort de ce fils pour qui il avait éloigné Germanicus. Cet homme avait une âme pour l'empire, et pour les siens il avait un cœur. Il connut les nobles et les tendres passions de l'homme. Frappe dans son œuvre, dans son fils, dans ce qu'il avait de plus cher, il ne pouvait corapler sur son petit-fils, encore irop jeune; au moment où une grande douleur même ouvre l'âme aux bons senliments, il éprouva le besoin naturel, sincère, de faire retomber ses affections, ses espérances, celles de l'empire, sur ses petits-neveux qui deviendraient, à leur tour, les prolecteurs de ses petits-enfants. S'il a dit les belles pai-oles que lui prête Tacite, il les a senties.

Crs deux enfants que Tibère adoptait, confiait au sénat, ils étaient maintenant comme désignés aux complots de Séjan, dont l'ambition était doublée de celle de la veuve criminelle de Drusus. Le crime cependant n'a vai t guère de prise sur ces enfants. La séduction, le poison, le poignard étaient sans force contre la vertu, l'amour, le courage de leur mère, Agrippine, qui leur servait de rempart. Séjan dressa contre ces malheureux d'autres embûches. Il connaissait son maître, Agrippine, toute la cour. Il savait par quelle pente on pouvait faire glisser Tibère jusqu'au crime, comment on pouvait exciter la fierlé et les craintes d'Agrippine, l'ambition de jeunes gens sans expérience, souffler enfin et envenimt r les passions des courtisans. Séjan dirigea adroitement la justice de Tibère contre les partisans, les amis des fils de Germanicus; il irrita à plaisir Agrippine et fit sous main, par des tralti-es, éveiller

Tambition des jeunes Néron et Drusus. Plusieurs patriciens de la faction furent condamnés, entre autres l'historien Cremutius Cordus, pour avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains, c Âvez-vous donc peur, dit l'accusé à ses juges, que je réveille ces morts endormis depuis soixante-dix ans dans les champs de Philippes? » Il n'est difficile ni de surprendre ni de comprendre le changement qui s'opéra sous le coup de ces intrigues dans l'âme de Tibère. Agrippine, atteinte au cœur par l'accusalion d'une de ses parentes, poursuit un jour jusqu'au fond de son palais l'implacable justicier; elle le trouve offrant un sacrifice aux mânes d'Auguste : t C'est mal, lui dit-elle, d'encenser vos ancêtres pour faire des victimes de leurs descendants. — Eh I repart Tibère, si vous ne régnez vous vous plaignez toujours, i Cependant, lorsque Séjan, marchant à l'accomplissement de ses projets, demande la main de la criminelle Livilla, veuve de Drufus, Tibère la lui refuse de peur d'exciter encore, dilii, c ces haines de femmes, ces faclions si ardentes dont ses petils-fils ressentent déjà les secousses.» Entouré de pièges qu'il soupçonne,qu'il ne voit pas, Tibère, qui avait jusquelà arrôlô les délateurs, commence à les encourager. Dans le moment môme on lui décerne les plus grands honneurs; on lui dédie des temples; au faîte de cette loute-puissance dont il connaît seul les amertumes, on veut l'adorer; il se sent bien mortel : « Pères conscrits, dit-il, je suis mortel, les devoirs que je remplis sont ceux d'un mortel; c'est dans vos cœurs que je voudrais m'élever des temples, des statues, en me montrant toujours digne de mes ancôtres; soigneux des inlérôîs de l'Etat et prêt pour eux à braver môme la haine. Les temples de marbre, quand le jugement de la postérité les condamne, ne sont que des sépulcres. Puissent donc les alliés et les citoyens prier les dieux de m'accorder pendant ma vie une âme toujours

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calme, une intelligence capable de pénétrer les lois divines et humaines, et, après ma mort, une mémoire et un nom qui soient doux à rappeler* ! » C'était justement ce nom, celte mémoire, qu'il était en train de compromettre à tout jamais.

Tibère était fatigué de cette lutte dont la véritable cause lui échappait. Les victimes fournies, désignées par Séjan, se multipliaient : c'étaient Lentulus, Domitius, Antonius^ C. Pison, et tant d'autres. Il commençait à se faire horreur; quoi qu'il en dît lui-môme , il n'avait pas la force de braver en face la haine des hommes. Il exprima le désir d'aller gouverner loin de Rome; Séjan l'y poussa pour avoir ses allures plus libres. L'empereur ne devait-il pas être las de tout ce qu'il voyait, de tout ce qu'il entendait, de tout ce qu'il pouvait pressenlir, sans pouvoir le connaître! Agrippine paraissait-elle à la table impériale, elle refusait de toucher aux mets qu'on lui servait : t Comment ne serais-je pas sévère, dit l'empereur, pour une femme dont tous les actes m'accusent? » Tibère ne savait plus de quelle manière accueillir les enfants de cette mère soupçonneuse, qui se laissaient aller quelquefois d'ailleurs h des paroles imprudentes rapportées aussitôt. Quelle horrible tâche enfin était la sienne ! A combien d'épreuves n'cxposait-elle point sa patience, cette tranquillité de l'âme qu'il ambitionnait sur le siège du juge? Un délateur, 3n plein sénat, pour mieux charger et perdre un accusé, rapporte les paroles de celui-ci devant Tibère; il étale tous les vices, les crimes prêtés au tyran; en vain veuton l'arrêter, il coniinue, en répétant toutes les malédictions que la haine invente contre l'empereur. Tibère n'y lient plus, il se lève, il veut se justifier sur l'heure et par une instruction spéciale. On eut beaucoup de peine à

i. Tac, Ann,, it, 4S.

•s TIBÈRE.

calmer Tempereur; il n'oublia point cette scène; il quitta Rome pour Caprée, cet inabordable rocher où la vue du plus beau rivage de la terre devait lui faire oublier les soucis cuisants de l'empire; et Séjan resta maître de la place.

Les événements seprécipî tarent alors avec une effrayante rapidité. Le défenseur le plus fidèle, le plus hardi des enfants de Germanicus, Siianus, attiré dans un odieux piège par quatre sénateurs qui voulaient mériter le consulat, fut surpris, à travers un plafond, en flagrant délit de paroles coupables contre l'empereur, et condamné. Tibère, plus aisément dupe de Séjan, et plus hardi de loin que de près, envoya lui-même, de Caprée au sénat, une lettre d'accusalion contre Agrippine et ses petits-neveux. Le sénat, encouragé par la résistance d'un de ses membres, intimidé par les cris du peuple, hésila à se prononcer sur cette première atlaque. Mais une seconde lettre de Tibère, irrité contre les sympathies du peuple et contre la résistance du sénat, un ordre cette fois, fut obéi. Agrîppine fut saisie, entraînée malgré sa résistance, reléguée dans l'île de Pandatarie; puis, ses deux fils furent, l'un interné dans l'île de Ponce, l'autre précipité dans les caves du palais impérial de Rome*.

Séjan n'était plus séparé de l'empire maintenant que par un vieillard détesté, caché au bout de l'Italie, dans une obscure retraite. Po issé par Livilla, il prépara son dernier crime. Les prétoriens semblaient dévoués au préfet du prétoire; le sénat, le peuple, voyant en lui le vérîtnble maître, lui élevaient des statues. Tibère n'était plus que l'intendant de Caprée* On n'avait pour lui que de la crainte ou de la haine* Un assassinat fut préparé. Mais les délateurs qui avaient si bieD «û'-vi Séjan se tournèrent

L Tac, Amu, iv, 54.

maintenant contre lui ; ils le dénoncèrent : les voiles lombèrent des yeux du conDant despote. Ce fat alors qu'il surpassa en fourbe, en dissimulaiion, celui-là même qui l'avait trompé, et devint passé maître. Tandis qu'il confia secrètement de pleins pouvoirs, avec le commandement des gardes prétoriennes, à Macron, il acheva de combler d'honneurs son ministre. Déjà il allait lui conférer la puissance tribunilienne : c'était l'associer à l'empire. La fameuse leltre, si longtemps attendue, qui devait mettre Séjan au comble de ses vœux arriva enfin. Elle fut ouverte en plein sénat. Aveugle à son tour, Séjan ne vit pas que Macron, Lacon, gardaient les portes avec des milices urbaines, et que ses prétoriens n'étaient pas là. Le consul Régulus, mis dans la confidence, commença la lecture do la lettre. Elle était longue; elle commençait par d'insignifiants détails, jetait en pa<;sant un mot contre Séjan, s'égaraitdans le dédale d'autres objets, puis revenait tout à coup au ministre infidèb et coupable, le prenait corps à corps, l'accusait, le chargeait, le condamnait, ordonnait enfin de le saisir et de l'exécuter, comme coupable de lèse-majesté, sans plus ample information. On se rappelle cette dramatique scène des derniers temps de la république, quand le grand orateur accusa, dévoila hardiment les menées d'un fameux coupable contre l'Éiat. Au fur et à mesure que l'éloquence de Cicéron portait la conviction dans la conscience des sénateurs, ceux-ci s'éloignaient du criminel Catilina et formaient peu à peu le vide autour de lui. La lettre de Tibère fit progressivement autour de Séjan la môme solitude. Mais quelle dilïérence! Sous la république, un citoyen avait hardiment accusé un citoyen; sous l'empire, le maître dénonçait son esclave. Là l'honnêteté, ici la bassesse des sénateurs abandonnait

i. Suet., Tib., 54. — Dion, lviii, 8.

U JIBÈRB.

le coupable. Catilina sortait encore fier du sëoat et allait mourir bravement à la tête des conjurés, terrible encore et presque respectable, dit Salluste, dans la raorll Séjan, saisi par le bourreau, fut traîné par le croc aux gémonies, parmi les huées de la populace qui renversa les statues qu'elle lui avait élevées. Là, les scènes de la liberté qui finit; ici, celles de la servitude qui commence.

La mort de Séjan fut plus funeste encore h Tibère que sa vie. Le malheureux avait été poursuivi jusque dans ses enfants. Sa femme, ou pour oblenir leur grâce ou pour attacher à Tâmc de Tibère des furies vengeresses, lui dévoila tout ce qu'elle savait : les longs complols de Séjan pour s'emparer de l'empire, la séduction de Livilla, l'empoisonnement du fils que Tibère avait aimé. Ce fut alors que le père dont les blessures étaient encore toutes saignantes, que le despote, honteux d'avoir été si cruellement trompé, devint ce monslre fou de douleur et de vengeance qu'on appelle Tibère. L'âpre justicier, aiguillonné par le ressentiment et par la rage, se réveilla plus terrible que jamais. Il voulut retrouver la trame de toutes ces ténébreuses menées, prétendit remonter jusqu'à leurs auteurs, atteindre tous les complices de ces complots qui lui avaient fait verser tant de sang à côlé des vrais coupables. Il n'avait qu'à laisser faire. Les délateurs des deux factions n'attendaient que le signal. Ils s'entreprirent les uns les autres, attaquant ceux-ci les complices de Séjan, ceux-là les partisans d'Agrippine. Ce fut un délire d'accusations, un feu croisé de délations, une suite de procès terribles et sans fin, dans lesquels Tibère ne vit que des coupables et frappa en aveugle, croyant faire d'autant mieux justice qu'il répandait plus de sang.

On ne saurait plus en effet saisir le sens de la justice de Tibère; c'est maintenant pure férocité de despote trompé qui se venge. Pendant qu'il punit les complices

TIBÈRK. «

de Séjan, il continue le supplice, il ordonne peut-être la mort d'Agrippine, qui succombe aux mauvais traitemenls, de Drusus et de Néron, qui meurent de faim. On voit alors un lemps dont on ne peut pas se faire une idée. Au milieu de la terreur qui règne, les Romains n'osent plus s'aborder dans Rome, ni se parler; les plus intimes se fuient, consentant avec peine à échanger un salut, de peur de se compromettre. Les condamnations se succèdent; il n'y a pas un Jour férié sans exécution, pas une famille un peu marquante qui n'ait sa victime. On compte vingt morts en une seule journée, dont plusieui-s femmes ou enfants. Une prison tout entière est vidée en une fois, sans procès, pour en finir plus vite, et les malheureux qu'on en arrache sont traînés sanglants jusqu'au Tibre, vers lequel nul n'ose porter les regards, de crainte, en voyant ces pauvres corps flottants, de montrer quelque pitié. La mort devient une fièvre, un Jeu. Il suffit d'être accusé pour prévenir le bourreau; un sénateur s'empoisonne en pleine séance. Quelquefois les accusés, pour transmettre au moins leur fortune à leurs hé-* ritiers, ont déjà essayé sur eux-mêmes, d*une main mal assurée, la besogne du bourreau; on les apporte au plus vite, pansés, demi-mourants, devant le tribunal, pour dépêcher le jugement, les faire dûment, légalement exécuter et avoir droit à l'entière succession de ces criminels, incapables de tester. Un sénateur, un Jurisconsulte, un ami de Tibère, Cocceius Nerva, n'est ni accusé ni menacé; il se laisse, en dépit des prières de l'empereur, mourir de faim, pour échapper à un pareil spectacle; et Tibère, ennemi de la mort qui semble être un refuge contre lui, l'envie bientôt à ses victimes; il aime mieux leur prolonger en prison le supplice de la vie, et quand ils implorent la mort, il répond c qu'il ne leur a pas encore pardonné I »

Plus maUu'ureux, plus à charge i lui-même penl-êl qu<» SCS victimes, absorbé dans les pi-oci^s, les queslior les toMuivs, cnlonrO de supplices, mt^mc à Caprêe, Tibè voit partout «les crimes el des coupables. Un du ses hôU (|u*il avait invité de Rhodes, arrive; il le prend pouri témoin (|u'il avait mandé, le fait appliquer à la torture, pn mourir pour cacher son erreur. Tibère enQn ne se coi naît plus. « Que vous écrirai-je, dit-il aux sénateurs dar une longue lettre, ou plutôt comment vous écrirai-je? o même dois-je vous écrii-e? Si je le sais, que les dieux m fassent mourir d'une mort plus cruelle que celle dont j meurs tous les jours! » Tantôt il s'efforce de braver Tlior reur (lu'il inspire en faisant Vive, en plein sénat, le testa menl d'un homme (jui l'injurie, en publiant tous les se crets de la prison où l'un des lils de Germanicus, sous h fouet du geôlier, a prononcé les plus horribles imprécation.^ contre le bourreau de sa famille. Tantôt courbé sous le poids du ressentiment et de la haine, la face gonflée d'éruptions sanguinolentes, myope au jour, voyant clair dans les ténèbres, comme il avait fait souvent au milieu des complots, il se cache au fond des retraites les plus

TIBfiRB C7

terrible question de la succession qui avait troublé lout son règne, empoisonné sa vie et perdu sa mémoire. Faire héritier son petit-flls, Tiberius Gemellus, encbre mineur, il ne le pouvait; force lui fut, comme dernière épreuve, d'adopter, de recommander au nouveau préfet du prétoire Macron, Caïus Caligula, le fils et le frère de ses victimes, le dernier des fils de Germanicus et d'Agrippine, en obtenant de celui-ci Tadoplion de son petitflls. Il avait le pressentiment de ce dernier legs de crime qu'il laissait : « Tu le tueras, dit-il un jour à Caligula, qui jetait un sinistre regard sur Tiberius Gemellus; mais un autre te tuera. » C'est l'histoire de l'empire ; Tibère touchait au vif le vice principal de l'institution. Pour lui, il craignait, non pas de mourir, car il était chargé d'années comme de crimes, demi-mort déjà; il redoutait d'être achevé. Le jour où le médecin surprit, en lui tâtant subrepticement le pouls, la certitude de sa fin prochaine, Tibère retint l'indiscret, prolongea le festin; puis il s'évanouit. On le crut mort. Macron présenta Caligula aux légions. Mais Tibère vivait encore ; il s'était levé, avait tiré son anneau comme pour le donner à quelqu'un, puis l'avait remis à son doigt en trébuchant. Caligula rentrait tout tremblant, craignant la mort pour lui; mais Macron, plus hardi, fit jeter sur la têie du moribond un matelas qui l'acheva *.

Voilà Tibère, tel que l'histoire impartiale doit le présenter. Cinquante-six années partagées entre les infortunes et les honneurs, les travaux ingrats et lés plaisirs, la gloire et l'exil, l'espérance et les mécomptes ; dix années d'un gouvernement peu agréable, sévère, mais juste; huit années d'erreur, dans lesquelles le despotisme le lit tomber, et dont il fut la plus douloureuse victime; cinq

f. Voir pour toute la fin, 4nn., vij Suét., Tià., 50-70.

années enfin d'une horrible et délirante cruauté que rien n'excuse, mais qu'expliquent la douleur du père abusé, la honte du despote impuissant qui se venge au hasard sur tout ce qu'il peut atteindre^ et pendant lesquelles le monstre se fait liorreur.

On le voit, Tibère n'est point sorti tout entier des mains de la nature. Ce sont les circonstances, ce sont surtout les institutions mauvaises qui créent de pareils monstres. Tacite croit que Tibère a dissimulé toute sa vie sa mauvaise nature, pour la déployer en liberté à la fin. N'est-il pas plus naturel de penser que le temps l'a fait ce qu'il est devenu? On a quelquefois accusé Auguste d'avoir choisi Tibère pour successeur, afin de gagner à la comparaison. 11 est juste de repousser cette accusation. Auguste estimait Tibère, s'il ne l'aimait pas ; ses lettres le prouvent; il ne pouvait soupçonner ce que son gendre serait sur le trône. Ce n'est pas un mauvais successeur qu'Auguste a laissé sciemment après lui ; c'est, chose plus grave, mais qu'il ne soupçonnait pas, une mauvaise succession^ une monarchie déguisée, un régime politique fait pour produire un Tibère, un Néron. Pour résumer notre pensée I en deux mots latins, puisque nous parlons de choses romaines: Nasdiur Augvstus^ fit Tiberius : on naît un Auguste, on devient un Tibère. Mais pour être équitable, même envers un monstre qui se piqua d'être juste et le fut souvent, ce sont les Auguste qui rendent possibles les Tibère.

37 — il La. Folle de la Divinité.

Rarement le proverbe : Tels parents, lels enfants, fut aussi cruellement démenti que dans la personne du dernier fils du glorieux Germanicus et de la belle et sévère Agrippine, Caïus, surnommé Caligula, le successeur do Tibère.

Rien ne recommandait le nouvel empereur, pas même sa jeunesse. Ses traits, quoiqu'ils ne fussent pas dépourvus de beauté, étaient défigurés par une pâleur livide, par une calvitie précoce, une maigreur extrême, et surtout une étrange contraction des muscles que le marbre môme a reproduite. Son corps était monté sur des jambes longues et grêles, sa démarche était chancelante et saccadée, sa voix rauque et détonnante. Il ajouta bientôt encore à ces défauts par les vêtements orientaux faits de soie et de pourpre, les colliers et les perles dont il se couvrit, de sorte que Ton ne pouvait dire si Ton avait sous les yeux un homme ou une femme. D'un tempérament faible et maladif, il avait été, dès sa jeunesse, sujet à des attaques de nerfs et à des défaillances dans lesquelles, homme fait, il retombait encore; et il en avait conservé une sensibilité

maladive qui dégénérait en fiévreuse irritabilité*. Les exercices de déclamation alors en vogue avaient été à peu près toute son instruction. On citait de lui quelques mots spirituellement méchants. Il avait profité davantage à Técole d'un esclave-roi, le Juif Hérode Agrippa. Nourri à Rome avant d'être envoyé en Judée, celui-ci avait rempli rimagination de Caïus des rêves du luxe et du despotisme oriental. On avait remarqué, comme trait particulier, que Caïus aimait à se travestir, à faire le bouffon, et qu'il se plaisait à voir souffrir. Confié à Livie, mère de Tibère, sévère marâtre pour ses petits-neveux, puis gardé par Tibère lui-même, il avait appris la crainte, la dissimulation, Tadulation et la haine. A quinze ans, il prononça réloge de Livie. Il n'en avait pas moins conçu le dessein, assure-l-on, de la poignarder; mais il avait eu pour. Tempérament épileptique, esprit inconstant, caractère dépravé, il voulait et il ne voulait pas. Faiblesse d'esprit et faiblesse de cœur pouvaient le précipiter également dans toutes les extrémités.

Caligula, âgé de vingt-cinq ans, n'avait pas fait l'apprentissage du pouvoir en s'efforçant à le conquérir ou à le mériter. Tibère l'avait désigné, par devoir et par nécessité, pour son successeur. L'affection que le peuple romain avait nourrie pour Germanicus et pour Agrippine lui fraya les voies. Non-seulement le peuple le salua, à son entrée dans Rome, des noms les plus tendres, comme ceux ù! astre i de nourrisson^ d'enfant chéri; le sénat encore cassa pour lui le testament de Tibère et l'institua seul héritier et seul souverain. Caïus se conduisit en retour avec sagesse. Loin de se faire complice des haines qui se déchaînaient déjà contre son prédécesseur, il l'honora des funérailles consacrées et prononça avec tact et mode*

i. Suet., Caîig,, 50. - Sénèque^ DecoHst, sap, 18,

CAIUSCALIGULA. 7i

ration son oraison fanëbrc; il promit d'être le père de Tiberius Gemellus. Les sénateurs furent heureux de l'entendre se déclarer leur pupille, et s'engager à conformer ses actions à leurs sages conseils. Ses largesses au peuple, aux soldats furent considérables; mais il n'accepta qu'avec modération les honneurs qu'on lui offrit et fit pieusement revenir à Rome les cendres de sa mère et de ses frères*.

Les commencements du règne de Caius répondirent à ces heureuses promesses. Les priions furent vidées, les exilés rappelés. Caligula brûla, il le dit au moins, les registres de suspects tenus par Livie et par Tibère. Les histoires de Labienus, de Cremulius Cordus et de Cassius Severus, qui avaient été proscrites, eurent licence de circuler'. Caligula déclara qu'il était de l'intérêt de tout bon prince que l'bistoire fût écrite et lue. Il publia les comptes de l'État, habitude perdue après Auguste. De riches prorinciaux augmentèrent le nombre des chevaliers, et plusieurs villes reculant le droit de cité romaine. Le nouvel empereur aurait cherché à rendre aux comices les élections aux magistratures, si l'on avait pu encore prendre les candidatures au sérieux. On remarqua seulement que Gains se livrait avec excès tantôt à l'expédition des affaires, tantôt à la fougue des plaisirs; et le peuple lui sut plus de gré des jeux qu'il lui donna que des soins qu'il prit pour lui. Les fêtes célébrées particulièrement pour la consécration d'un temple en l'honneur du divin fondateur de l'empire surpassèrent tout ce qu'on avait vu depuis longtemps. Quatre cents ours, autant de lions et de léopards figurèrent dans l'amphithéâtre; de l'argent, des viandes furent distribués au peuple. Le reste des épar<*

i. Suet. Calig., 13.

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