‹ Les empereurs romainsChapitre 21 sur 73 · Remarque de Pline. Hist» naU, xi · texte numérisé non relu

Remarque de Pline. Hist» naU, xi

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Tir, disait-on, des mets qui ne conyenaient qu'aux dieux, par exemple des perles dissoutes dans des acides. Ni le plaisir ni la douleur ne le touchaient plus. Ne descendait* il pas d'un dieu^ d'Auguste, par Tincesle qu*il lui prêtait,, pour le besoin de la circonstance, avec sa fille Julie? Caïus se montra donc d'abord, pour procédergraduellement, dans le costume, avec les attributs d'Hercule ou de BacchusS demi-dieux. Il prétendit être visilé la nuit par une déesse, Diane, son épouse; un de ses flatteurs, Yilelliusi un soir que la clarté de la lune pénétrait dans Tappaiiement impérial, futpris à témoin, par lui, de la présence de la dées.'ze : • Les immortels seuls, répondit-il, se voient entre eux.t Après tout, Caïus avait la puissance des dieux de TOlympe, ceux-ci avaient ses vices; quelle distance si grande séparait le ciel de la terre? Bientôt Tambition de Ca'ius alla jusqu'à vouloir égaler, puis remplacer Apollon, enfin Ju* piter. Être le plus grand des dieux comme le plus puis* sant des hommes, telle fut sa folie. Il joignit son palais du Palatin, la modeste maison d'Auguste, ornée mainte* nant avec un luxe oriental, d'un côté, au temple do Castor et de Pollux, de l'autre, par un travail gigantesque, au temple de Jupiter Capilolin. Castor et Pollux étaient ses portiers et Jupiter son frère. Mais sur le trône des dieux comme sur celui des hommes, c qui a compagnon a mettre, t Caïus, rendant visite le soir à son frère du Capi* tole, entrait en discussion avec lui et ne lui ménageait point les menaces pour lui faire céder la place : « Tue<moi ou je te tue t était son dernier mot: ^ fA'divaecp 4 àyc# crc; Car le nouveau dieu aimait à se servir de la lan« gue de ses pairs.

Vouloir être dieu, le croire et cherchera le faire croire au monde, tantôt par insinuation, tantôt par violence,

i* Dion, WLg SSt

telle fut ridée fixe dont Caligula sembla possédé. L*êtrange conslitulion du pouvoir impérial à Rome pouvait pousser jusqu'à cette moustruosité le maître du monde. La tête faible et la nature maladive de Caïus ne Ty prrpa-: raient que trop. Toutes les actions que les historiens du temps nous ont conservé, s de lui et les traits nombreux que la malignité y a ajoutés, ont rapport à cette folie, qui ne s'est rencontrée dans aucun homme avec un tel degré de puissance et peut-être de sincérité.

Nihil est quod credere de se NoQ possit cum laudatur Dis œqua potestas,

a très-bien dit Juvénal.

Caïus tendit à prouver qu'il avait tous les attributs de la divinité : la toute-puissance d'abord, non-seulement sur les hommes, on le savait de reste, mais sur la nature. Gains ne fit a te d'empereur à la tôle des armées que deux fois, en se transportant sur les bords du Rhin et sur les côtes de la Gaule, en face de la Grande-Bretagne. Les frontières étaient si bien affermies qu'il n'eut pour ainsi dire qu'à se montrer. Les Germains s'enfuirent à son approche; les Bretons payèrent un tribut de perles. Caïus voulut triompher pour ces victoires faciles. Les médisants s'en vengèrent; ils disaient qu'il avait caché des soldats dans les forêts germaines pour les faire prisonniers, et qu'il avait, à défaut d'autres trophées, fait enlever par ses soldats les coquillages des bords de l'Océan. Caïus avait dans les arts de la paix des conceptions grandioses, remarquables quelquefois par leur caraclère d'utilité, souvent par leur cachet d'extravagance. En Grèce il eut l'idée de commencer des travaux pour percer l'is.hme de Corinihe et unir ainsi la mer de l'Archipel à l'Adriatique. En revanche, il voulut fonder une ville au sommet des Alpes. On ne saurait douter au moins qu'il n'ait mis

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en réquisition presque tous les vaisseaux de la Méditerranée pour construire sur le golfe de Baies, de Bauli à Puleoli, une gigantesque chaussée sur laquelle il commanda, en costume d'Alexandre^ une revue de son armée aux yeux des Romains rangés en amphithéâtre sur le rivage. Était-ce pour ne point faire mentir Thrasylle, qui lui avait promis l'empire quand il pourrait caracoler sur le golfe de Baies? était-ce pour imiter Xerxés, qui avait dompté THellespont? Caius avait au moins fait acte de toute-puissance.

Il n'était point si facile au nouveau dieu de prouver qu'il était tout intelligence; sa puissance n'était pas de trop pour y réussir, f/orateur Domitius Afer, le plus célèbre du temps, se défendant contre une accusation de Caligula, se déclara vaincu par l'éloquence impériale pour échapper à sa vengeance. Le règne farouche, puis terrible de Tibère, avait glacé la vie littéraire si brillante au temps d'Auguste. Sous lui et sous Caligula les bètes seules parlaient dans les vers de Phœdre, et la raison avait repris pour se rappeler aux hommes le masque de l'apologue. L'empereur n'avait donc point là de rivaux dans le présent; mais ceux du passé i'oiïusquaient. Il fit enlever les ouvrages de Ïite-Live et de Virgile des bibliothèijues. Il aurait voulu, à l'exemple de Plalon, bannir Homère de sa république. Un grand, gros et beau jeune gars, le colosse Amour, comme on l'appelait,. faisait Tadmiralion du peuple de Rome : Caïus le fit jeler dans le Tibre. N'étâit-il pas lui-même loute beauté comme toute intelligence et toute puissance? Tels sont, sinon tous les actes, au nioins les traits de satire par lesquels les historiens, caractérisèrent la folie particulière à Caïus.

Le paganisme avait ses dieux bons et ses dieux méchants. Caïus fut un dieu mauvais, capricieux, insatiable surtout II était infini particulièrement en besoins et en

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dési». Il ayait loué modérément Tibère, au commence* ment de son régne; il en fit, à la Un, une apologie menaçante, et commença à peraécuier les grands, comme par haine, sans raisons, terrible pour eux, bon seulement pour les sol lais qu'il gorgeait, et pour le peuple qu'il se plaisait à amuser ^ Tibère avait laissé les délateurs tra* vailler, ainsi qu'il le croyait, au bien de IVmpire. Caïus n'eut besoin que d'un ordre, comme les souverains d'Orient, pour se défaire de ses ennemis. Le gouvernement s'était concentré» Le procédé d'ailleurs était économique. Il diS|>ea$ait de laisser aux délateurs, pour leur peine, le tiers des biens du condamné. Un ordre de l'empereur frappa ainsi les exilés romaine qui vivaient en trop grande joie, au gré du dieu, dans les ties où on les avait relégués. Caligula, pour suffire à ses besoins, pour régler ses flnances, fit tenir par l'affranchi Protogenes un double registre des riches de Rome, dout il s'était institué héf iiier ou dont il convoitait l'héritage. L'un de ces registres s'appelait Vépéên et l'autre le poignard. Ne voulait-on point faire testament en sa faveur? ou, quand on l'avait fait, tardait-on à mourir, Caïus, selon son expression, « apurait ses comptes, i Caligula n'était pas seulement un Pisistrate, un Tarquindans une république, mais la plus mal* faisante des divinités que le paganisme eût connues.

Les jeux de cet empereur avaient quelque chose do terrible, et ses plaisanteries je ne sais quoi d'insultant. Il aimait k se mesurer contre les gladiateurs. Il frappait sérieusement pour sa part. 11 tua un de ses adversaires qui l'épargnait. N'y avait*il point assez d'hommes dans Taréno pour combattre les bétes, il y faisait, à la joie même du peuple, jeter quelques sp(*ctateurs. Un soir, il envoie requérir par ses gardes quatre sénateurs.

!• Dioa., LIS, 4 S, t .

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Ceux-ci, tremblants, croyaient marcher à la mort. Le maître ne les avait mandésque pour leur montrer comment il dansait et pour danser avec eux. Caïus fa:siit volontiers sa compagnie de boulTons et les chargeait d'honneurs. Son meilleur cheval, Incitatns, avait souvent remporté le prix de la course. Les historiens, plus tard, assurèrent qu'il le fit consul, Tadmità sa table, et le reçut dans le collège des prêtres. Caïus, celte foi<î, n'eût peutêtre pas mai raisonné. Sur la fin de la lèpuhlique, c'était en donnant des jeux magnifiques que les candidats avaient mérité les dignités de l'État. Ruinés sous l'empire, ils s'étaient donnés eux-mêmes en speclacle; ils descendaient dans l'arène. Caligula, en flattanr ainsi le peuple, conquérait son droit à le gouverner. En contribuant pour sa part aux plaisirs des Romains, le cheval Incitatus ne méritait-il pas au moins d'être consul ?

Terrible ou capricieuse, la divinité de Caïus fut reconnue : c'est ce qui acliève de peindre ce temps. Il eut ses statues, ses temples, son collège de prêtres. On s'en moqua, mais on lui fit des sacriQres. Un seul peuple dans l'empire lui résista, le peuple juif; et l'ambassade de Phi- Ion, député par les Juifs pour réclamer contre l'introduclion de la statue de Caïus dans le Sainl-Jes-Sainis, à Jérusalem, achève de nous faire connaître Caligula, tel qu'un contemporain le vil, dans lu dernière année de sa vie.

Philon trouva le tyran, comme il l'appelle, dans la maison de Mécène, dont il cherchait alors à faire une résidence royale. Il était entouré d'architectes, d'ouvriers, de serviteurs. Caïus allait, venait de chambre en chambre, changeant à chaque instant d'objet et faisant succéder au hasard les commandements aux commandements. L s'arrêta tout à coup en voyant Philon et ses compagnons qu'on lui avait déjà annoncés. — « Ah I voilà, dit-il, ces ennemis des dieux qui ne confessent pas ma divinité reconnue par

tO CAIUS CAUGUU.

le reste des hommes ! i Philon se défendit en rappelant les sacrifices célébrés par les Juifs. « Oui, repartit Caligula, vous sacrifiez pour moi, mm non à moi; » puis il les entraîna brusquement dans d'autres appartements. Au bout de quelque temps, il se retourna, t Pourquoi, leur dit-il, ne mangez-vous point de chair de porc ? — Chaque nation a ses usages, répondit Philon; il y en a qui s'abstiennent des jeunes agneaux. — lis ont raison, ajouta Caïus, c'est une mauvaise viande. > Et comme Philon commençait de longues explications, l'empereur tourna encore leb talons pour s'occuper de ses bâtisses, et le congédia ensuite brusquement avec ces mots : t Après tout, les hommes qui ne me croient pas dieu sont plus infortunés que criminels * !» A quelques jours de là , cependant, le dieu jaloux fit ordonner au gouverneur de Syrie de dresser sa statue dans le temple des Juifs, jurant qu'il irait jusqu'à Alexandrie et à Jérusalem pour faire reconnaître à ces villes le vrai dieu.

On s'étonnerait que le monde eût supporté si longtemps (il régna quatre ans) cet insensé, si l'on ne se rappelait que Rome, toujours république de nom, monarchie de fait, n'avait aucune institution monarchique destinée à prévenir une pareille monstruosité. Que Caïus ait été réellement dans un état pathologique dont il n'est pas très-difficile de reconnaître les caractères; ou bien que, par une implacable logique de la tyrannie, cette tête faible ait été affligée de cette sorte de démence raisonnable, il est certain que Rome n'avait ni corps de l'État, ni institution destinée à conjurer un pareil fléau. Le sénat n'était plus rien, le peuple rien. Une garde sauvage et dévouée défendait tous les caprices de son maître. Imposiîible de constituer une régence. Le règne de Cali-

U Philon, Leg. ad Comm.f 46*

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gula était un fait auquel un fait seul pouvait mettre fin; et le moment était venu. Les sénateurs étaient partagés entre la crainte et la haine. Le peuple, sur lequel Caïus avait mis quelques impôts, était mécontent. Les provinces pillées par le maître, comme la GauJe et la Germanie, menacées comme la Judée, ou laissées en proie aux gouverneurs, murmuraient. Tout le monde, à cette époque, violente, avait le sentiment qu'on ne pouvait sortir d'une situation si singulière que par une sorte de coup d'État contre le maître, un sacrilège contre le dieu. Déjà deux conspirations avaient été tramées, d'abord par deux princesses de la famille impériale, puis par quelques sénateurs, lorsque Cassius Ghéréas, tribun d'une cohorte prétorienne, réussit où les autres avaient échoué.

Caïus avait fait de ce tribun, dont la voix grêle laissait soupçonner quelque vice physique, le but continuel de ses plaisanteries les plus insultantes. Ghéréas s'entendit avec quelques officiers et quelques nobles pour délivrer Rome et pour se venger. Après avoir plusieurs fois remis l'exécution de leur projet, les conspirateurs l'exécutèrent enfin le jour de la célébration des jeux palatins. Galus s'était arrêté à parler avec quelques acteurs, sous une voûte qui conduisait du palais au cirque, quand Ghéréas et ses compagnons l'assaillirent par devant et par derrière. Frappé de deux coups et renversé: « Je suis vivant! » s'écria Gaïus, comme pour se réclamer encore de son immortalité. « Encore, encore I » crièrent les assassins, et le dieu expira sous vingt blessures^*

i. Siiet. Caiig.f 55-60. — Dion, ux, 29, 80*

CLADDE

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