ap. J. G
Le Sénat, les provinceii.
Après le spectacle d'injustifiables et criminelles ambitions qui montent à Tassaut du pouvoir, appuyées par une soldatesque en révolte, au milieu des provinces ravagées et dans Rome en feu, on est heureux de voir arriver au trône une honnête ambition qui ramènera l'ordre dans Rome et dans les provinces. Tel est le caractère de Tavénement et du règne de Vespasien.
Né dans la petite ville italienne de Réate, petit-fils d'un soldat, fils d'un receveur intègre, Vespasien fut un bon général et un administrateur économe sur le trône. Son père avait laissé, comme receveur du quarantième, Une si bonne réputation en Orient , qu'on lui avait élevé des statues avec cette inscription : c Au magistrat honnête.» La jeunesse de Vespasien fut sans ambition ; sa mère
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pour leur sanié en leur imposant les mains. Embarrassé, consultant les médecins^ Yespasien consentit eniiu à faire ce qu'ils désiraient. Les événements empruntent la couleur des pays où ils s'accomplissent; les empereurs prennent le caractère des contrées d'où ils sortent.
Aussitôt après la mort de Vitellius, le sénat s'était empiessé de transférer, par un acte, à Vespasien tous les honneurs et toutes les prérogatives qui avaient appartenu à Auguste, à Tibère et à Claude. Il y avait prudence dé la part de cette assemblée, après ce qu'on venait de voir, à donner une sanction civile au pouvoir créé par les légions. C'est le premier acte de ce genre qui soit mentionné par les hisloriens anciens, et celui dans leijuel des jurisconsultes postérieurs ont voulu retrouver la loi royale^ que quelques-uns ont prétendu faire remonter même jusqu'à Auguste ^ Cet acte donnait à Tempereur le droit de conclure des alliances, d'assembler -et de présider le sénat, d'y proposer des lois, d'y recommander des magistrats, de faire en un mot dans la république tout ce qui pouvait être utile à la religion et à l'État, comme avaient fait Auguste, Tibère et Claude. En outre, il dispensait Vespasien des lois dont ses prédécesseurs avaient
Temperear, on voil qu'ils ne constituaienl pas encore i'autorité absolue, et qu'ils ne niellaient point le prince au-dessus de toutes les lois^ comme le feront bientôt Guïus et surtout plus tard les légistes de Justin ien. Ce séualusconsulte,au contraire, en réservant au sénai une certaine part dans la confection des lois, dans la nomiiialioii aux jnagistralures, en n'exemptant l'empereur que de certaines lois et en ne citant que les précédents d'Auguste, de Tibère et de Claude dont le sénat avait approuvé les actes, apportait des limites aux extravagances d'un Caligul^ et d'un Néron. Le sénat n'abdiquait donc pas tous ses droits dans cet acte dont on a voulu abuser en faveur du pouvoir absolu; il en revendiquait au contraire une partie, tout en abandonnant le reste à un prince qu'il était heureux de voir arriver au pouvoir.
Yespasien était l'homme le mieux fait pour ramoner dans les voies civiles l'empire égaré dans les camps. D'origine toute plébéienne, il avait des vertus simples et des habitudes d'ordre. A un certain penchant pour la superslilion, il joignait un grand sens pratique. Il était diligent, appliqué, économe, ferme, de bonne humeur. C'étaient là des qualités dont l'empire avait alors gi-and besoin ; le gouvernement était en effet mal assuré, l'anarchie était au sénat, dans l'armée et dans les provinces. •
Depuis la fondation de l'empire, le sénat était divisé en deux partis bien distincts : l'un regrettait le régime républicain ou voulait au moins ménager une place à la liberté, à l'honnêteté surtout, dans l'empire. L'autre, s'accommodant du nouveau gouvernement, mettait à son ser- • vice du zélé et de la lûciieté pour en tirer profit, au risque d'exagérer son principe. C'était le parti des honnêtes gens et celui des ambitieux, des indépendants et des serviles, des stoïciens et des épicuriens. Depuis Auguste, ces deux
partis, qui s'épiaient et s'accusaient sans cesse, étaient aux prises. Mais le premier avait presque toujours eu le dessous. L'avènement de Vespasien avait rendu quelque espoir au parti des honnêtes gens. Dans ce parti, il y avait alors quelques hommes distingués : Musonius Rufus, qui faisait profession d'enseigner le stoïcisme; et Ilclvidius Priscus, gendre de Thraséas, d'une famille où l'on le pratiquait. Un sénateur, en déférante ses collègues le serment de n'avoir poursuivi injustement la mort d'aucun sénateur, renouvela la lutte. Le philosophe Musonius Rufus prit le premier à parti Celer, un des plus effrontés délateurs du règne de Néron. Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, assaillit Marcellus Eprius, auteur de la mort de Soranus, et peut-être de Thraséas. Au milieu de ces discussions, un sénateur fut violemment chassé de la salle des séances, et le peuple lui-même commença à s'émouvoir. En aUendant Vespasien, Anlonius et Mucicn, ses lieutenants à Rome, étaient fort embarrassés; ils sacrifièrent Celer pour sauver Marcellus Eprius. Mais la querelle reprit entre les deux partis quand on discuta sur la réédilication du Capitole. Les épicuriens voulaient laisser cet honneur à Vespasien; les stoïciens le
de quelques exécutions qu'il crut nécessaires, Vespasien, arrivé à Rome, des^^ina du môme coup sa politique et sa mission réparatrice; il demanda à partager avec le sénat l'honneur de relever le Capitole. Di'jà Ilelvidius Priscus, avec les pontifes, entouré de soldats favorisés de noms heureux et portant des rameaux à la main, suivi de jeunes garçons et déjeunes filles, avait fait les luslralions; les sénateurs, les premiers magistrats, s'étaient attelés eux-mêmes, pour apporter sur les lieux la première pierre. Dès son entrée à Rome, Vespasien, la pioche et la truelle à la main, attaqua les décombres et travailla au nouvel édifice pour que les sénateurs, le peuple entier n'eussent point honte de contribuer de leurs mains à la réédificalion de la fortune romaine.
Après cette Inauguration, le nouvel empereur se préoccupa de l'état du sénat. Sur mille familles qui l'avaient recruté, il n'y en avait plus que deux cents. A l'exemple de h famille césarienne qui s'était comme suicidée elle-même, les familles patriciennes s'étaient acharnées à leur propre ruine. Vespasien, après avoir écarté les éléments impurs que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient introduits dans la compagnie, recomposa l'assemblée en y faisant entrer des personnages considérables et honorés de l'Italie et des provinces. Les deux anciennes factions se trouvèrent comme noyées dans les flots de ces nouveaux membres. Ainsi refondu, le sénat fut de nouveau consulté sur les grandes afi'aires. Cette assemblée, dont on voulait relever la dignité, fournit aux provinces leurs principaux magistrats. La justice avait été suspendue, le droit de propriété compromis sous les derniers empereurs épicuriens, qui ne connaissaient plus la distinction du juste et de l'injuste. Une commission spéciale fut établie pour restituer leurs biens aux propriétaires injustement dépouillés et expédier les procès en souffrance,
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accumulés depuis longtemps. Pour gouverner, Vespasîen, tout en conservant comme familier, à cause de son éloquence, Eprius Marcellus, s'appuya sur les nouveaux sénaleurs, dont la masse honnête, sans partager les pasf^ions stoïciennes, donna au régime un certain cachet d'honorabilité.
Il y avait plus de péril à épurer, à reconstituer Tarinée, dont plusieurs empereurs et deux années de guerre avaient favorisé l'insolence, l'indiscipline et l'avidité. Les soldais étaient disposés à ne plus voir dans l'empereur que rinlendant de leui^ plaisirs et le pourvoyeur de leurs convoitises, mis sur le trône pour exploiter le monde à leur profit. Vespasien, avec une adresse et une fermeté qui l'honorent plus que tout le reste, sépara les bons des mauvais soldats, licencia ou envoya au loin les derniers, garda les premiers pour les cohortes prétoriennes; il ne craignit ni les murmures ni les entreprises des méconterils. et il ne s'attacha point les autres par une complaisance compromettante ou par des largesses dangereuses. En Orient il n'avait point promis et il ne donna pointa Rome le donativum. Il croyait ne rien devoir à ses soldats et il s'attachait à leur persuader qu'ils lui devaient
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murailles de Rome? Lajustice de Tibère poursuivit à Rome, il est vrai, des gouverneurs infidèles ou des magistrats prévaricateurs dans l'intérêt des provinces jusqu'à ce que le sentiment de la vengeance pervertit son règne. Claude eut la bonne volonté de protéger les provinciaux avant que les femmes et les affrancliis la rendissent inutile. Mais Néron, une fois maître, confia l'administration des provinces aux compagnons, aux serviteurs de ses plaisirs, qui poussèrent hors de Rome l'imitation du maître jusqu'à ses dernières limites. On sait les instructions que Néron donnait à la fin à ses agents, quand ils prenaient congé de lui : « Vous savez ce dont j'ai besoin, faites en sorte que personne n'ait rien en propre. » Ce que pouvait ôlre celte tyrannie de seconde main, les deux révoltes de h Gaule et de la Judée, que Vespasien eut à comprimer pendant son règne, le montrent suffisamment.
La province des Gaules avait tant souffert sous Néron et sous Vitellius, qu'elle éclata partout où des chefs se présentèrent. Un Classicus, personnage de race royale en Gaule, un Tulor de Trêves, un Sabinus de Langres, qui prétendait descendre de César, soulevèrent les Trèvires et les Lingons, le Nord et le Centre. Un Batave, Claudius Ci vilis, ancien chef des auxiliaires, prêta main forte à la Gaule avec des Germains qu'il jeta sur les légions gardiennes du Rhin. La nouvelle de l'incendie du Capitole détruit par les fureurs intestines des armées romaines parut un instant aux chefs et aux peuples du nord une occasion unique. On prêta serment un instant à l'empereur gaulois Sabinus. Mais Vespasien avait les vraies traditions de la politique romaine. Son lieutenant Petilius Cerealis triompha de cette révolte moins encore par ses deux victoires de Trêves et de Vêlera - Castra sur Tutor et Ci vilis, que par l'habileté qu'il mit au ser-' vice des instructions impériales. Classicus et Tutor n'a-
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valent donné qu*avec méfiance la main aux Baiaves et aux Germains, leurs séculaires ennemis : « Nous vous avons réunisàRome.ditPeUHusanx6auloisdan»uneassomblée moins pour vous dominer que pour vous défendre contre vos ennemis, contre vous-mêmes. Sans Rome, la guerre serait éternelle entre chaque nation et dans le sein de chaque nation. Rome ne commande point à la Gaule, elle partage la domination du monde avec elle. Restez associés à celle qui se donne h tout et à tous, aux vaincus comme aux vainqueurs. » C'était continuer à faire jouer par Rome le rôle de pacificatrice des nations. Sabinusle Lingon, accablé par les Séquanes eux-mêmes, s'enfuit et se cacha avec sa femme Éponine dans ce souterrain d'où il ne sortit que pour une mort plus déplorée à Rome que dans sa province. Petilius Cerealis permit de tenir à Reims une assemblée des députés de toute la Gaule, persuadé qu'il suffirait de les mettre en^ présence pour les paralyser. Valentin le Trévire essaya en effet vainement de réveiller le patriotisme de ses compatriotes. On l'admira, on ne le suivit pas. On songea plus aux vieilles haines locales qu'à la commune liberté. Le gouvernement de Yespasien faisait d'ailleui's espérer aux provinces un
«Zélateurs, » souleva le peuple contre les grands, traîtres à leur dieu, et s'empara du temple. Mais bientôt, le fanatisme croissant avec le danger, Éléazar fut accusé de tiédeur. Jean de Giscala, Simon, fils de Gorias, se déclarèrent contre lui et lui disputèrent la haute ville et le temple. Jérusalem était partagée en trois factions qui se faisaient la guerre, quand Vcspasien, apn':s avoir conquis déjàpresque toute la Judée, laissa son (ils Tilus pour l'assiéger. Les rivalités de classe perdirent la Judée comme celles de province avaient perdu la Gaule.
Quand le judaïsme n'eut plus pour défense que les murs delà ville sainte, les plus exaltés de tous les partis résolurent avec leurs chefs de mourir sous ses ruines. Après avoir établi à grand'peine ses travaux de siège, Titus fut obligé de prendre l'une après l'autre les trois villes, enceintes chacune de murailles et habitées par des classes différentes, qui composaient Jérusalem. Arrivé enfin, dans la haute ville, devant le temple dont les derniers défenseurs du Dieu des Juifs avaient fait une forteresse, Titus voulait au moins sauver les richesses qui y étaient accumulées. Il avait défendu à ses soldats de faire usage du feu pour forcer cette dernière défense. Mais, quand les Romains venaient de se rendre maîtres sur des milliers de cadavres de la dernière enceinte, un soldat jeta dans le sanctuaire un brandon enflammé. L'incendie gagna bientôt les riches tapisseries qui représentaient le ciel et la terre, les éclatantes tentures de soie, offrandes de la piété des fidèles, et atteignit les poutres lambrissées d'or et d'argent qui supportaient la toiture. Titus à cette vue se jeta au milieu des combattants, les conjura d'arrêter la flamme, d'épargner tant de richesses. Tout à leur fureur, les soldats n'écoutèrent rien. Titus entra au milieu des décombres avec eux. Il contempla un instant ces richesses qui allaient disparaître et souleva, au milieu
des cris de rage des Juifs qui ne pouvaient empêcher celte 1 rofanalion, lo voile mystérieux du sanctuaire. Dans le Saint des Saints, les vainqueurs purent emporter le chandi'lier aux sept branches et quelques autres objets; mais Tarche d'alliance avait disparu avec ses défenseurs, échappés dans les égouts de la ville. En voyant, des toits de Ja ville basse, les flammes dévorer le Saint des Saints, les femmes et les enfants d'Israël se frappaient la poitrine et sanachaient les cheveux. Un arc de triomphe élevé près du Forum en Phonneurde Titus conserva la mémoire de cette ruine, tant de fois prédite (70) *, d'une ville et d'une nationalité.
Maître du sénat, de l'armée, des provinces, Vespasien gouverna avec ordre et sévérité. Son genre de vie était déjà un exemple. On voyait sur le trône une simplicité et presque des vertus privées qu'on n'était guère habitué à y trouver. César plébéien, successeur de la divine fami lie des Jules, Vespasien raillait agréablement ceux qui voulaient faire remonter sa généalogie jusqu'à Hercule; point d'étiquette, point de pompe et peu de luxe à sa cour, si ce n'est lorsqu'il représentait. Il se levait avant le jour, lisait sa correspondance, recevait ses ministres, traitait des
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fit rîen changer. Après avoir perdu sa femme, Il vAcnt avec sa concubine, Cenis, presque avec la constance et la ll<lélité du mariage; il ne faut pas être trop difficile sur ce sujet avec un Romain. La compagnie des leitrés, môme (les philosophes, ne lui déplaisait pas. Il supporta leurs critiques tant qu'il ne les crut pas dangereuses.
Avec une bonhomie railleuse mais ferme, Yespasicn, dix ans durant, tint ainsi à Rome la balance égale entre les passions et les partis. C'était beaucoup, après des empereurs qui avaient presque toujours penché d'un seul côlé. Il opposait les patriciens à l'armée, et Tannée aux patriciens; dans le sénat, il contint les haines de ces deux factions qui s'étaient livré dès le commencement de son règne de si ardentes luttes. Cette politique fait toujours quelques mécontents. Un ancien délateur, MarcellusEprius, un soldat déçu (lans ses espérances, Cécina, l'un orateur habile, l'autre bon général, trouvaient tous deux qu'il n'y avait point assez de place sous ce règne pour les épicuriens et les soldats ; ils conspirèrent, furent surpris et mis à mort. Nul ne les regretta. Les stoïciens se réjouissaient; ils eurent leur tour. Démétrius le cynique et un certain Hostilius, malgré les conseils de Musonius Rufus, déclamaient publiquement contre l'Etat monarchique. Vespasien se contenta longtemps de répondre publiquement à ces attaques par affiches, où il rappelait les malheurs de la république et les avantages du pouvoir d'un seul. C'était au moins de la discussion. Mais les choses s'envenimèrent. Helvid ius Priscus, gendre de Thraséas, celui qu'on pouvait regarder dans le sénat comme le chef du parti républicain et stoïcien oubliait, sous un règne qui les méritait davantage, les ménagements que son beau-père avait eus pour Néron. Préteur, il n'avait jamais dans ses actes officiels reconnu l'empereur; il ne rappelait jamais, pariant à sa personne, que Vespasien;
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il ne le ménageait point dans ses propos ; au sénat, il faisait à ses actes, à sa personne ane opposition sans relâche et quelquefois intempestive. Helvidius passa des paroles aux actes, et commença peut-être une conspiration. En public il parlait plus haut que de coutume. Yespasien lui fit d'abord interdire l'entrée du sénat; il voulut la forcer. L'empereur se résigna à sévir contre lui et le fit saisir par ses licteurs. tNon, s'écria Yespasien en pleurant, il n^y aura point d'autres successeurs à l'empire que mes fils, i II ne voulait condamner Helvidius qu'à l'exil ; poussé par les siens à une plus grande sévérité, il signa un ordre de mort, puis le révoqua; on lui fit croire qu'il était trop tard. Yespasien saisit cette occasion pour ordonner aux philosophes d'avoir à vider la ville de Rome^ puis il les laissa rentrera Ils continuèrent leurs déclamations contre l'empereur et l'empire : € Tu auras beau faire, dit un jour Yespasien à Démétrius, je ne m'amuse point à tuer les chiens. » Deux autres philosophes furent moins heureux : Diogéne fut battu de verges, Héras décapité. Yespasien, au milieu de ces difficultés, paraît avoir donné le premier l'exemple de rendre des rescrils qui eurent force de lois comme des
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Pour se rassurer il renouvela les anciennes taxes et en créa de nouvelles. L'impôt n'est jamais bien venu. Titus plaisantait quelquefois son père, qui, voulant frapper au profit du trésor les infirmités humaines mômes, n'avait rien oublié. Yespasien lui mit sous le nez une pièce de monnaie, premier produit de celte taxe, en lui demandant si elle avait mauvaise odeur.
On ne saurait répéter ce reproche sans faire observer que Yespasien, économe pour lui-môme, était large quand il s'agissait de l'empire. A Rome il éleva ce beau temple de la Paix qui jouit de Tadmiralion du monde, s'il ne lu^ assura pas le bonheur. Il dressa Tare de Titus, il commença le Colisée; de nombreuses rues furent percées, des aqueducs élevés. Le cens de quelques sénateurs complété, une rente annuelle fondée pour les consulaires pauvres, dans un temps où les rapides fortunes des affranchis humiliaient la vieille noblesse, des traitements assurés pour la première fois aux professeurs de rhétorique grecque et latine, des gratifications, des largesses accordées aux poètes, aux artistes, prouvent que Yespasien pensait aussi à satisfaire lés besoins moraux de la société roumaine.
. Après avoir raffermi l'empire dans les provinces, et, pour occuper les soldats, continué la conquête de la Grande-Bretagne, Yespasien s'occupa de leur prospérité* L'Achaïe, la Lycie, Rhodes, Byzance, Samos furent déli-» vrées de la liberté menteuse qu'on leur avait laissée ou rendue sous le régime impérial. Des gouverneurs remplacèrent en Tbrace, en Cilicie, en Comagène les petits rois vassaux qui avaient survécu à la chute de Tindépendance^ Yespasien aimait la franchise, bonne qualité pour gouverner. Il exigeait beaucoup des provinces, mais il le
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leur reiidail en améliorations sérieuses. Vingt villes relevées parlent en faveur de son administra tion. L'ai^cnt dêploNé en inutilités fastueuses lui déplaisait. Des députés lui aunoncèrent un jour que leur ville avait voté une somme considérable pour lui élever une statue : c EU bient posez de suite la statue, > dit-il, en allongeant sa main : < en voici la base toute prête. » On ne saurait approuver complètement la justice qu'il exerçait sur les gouverneurs trop avides. Il ne les condamnait à la confiscation qu'après les avoir laissé se gorger. t C'était, disail-il, les éponges qu'il laissait se remplir pour les vider ensuite. > Il souffrait aussi parfois que sa seconde femme Cenis et ses amis fissent des proûts illicites pour les partager avec eux. En somme, parmi les empereurs, il fut intègre, comme son père l'avait été parmi les gou*verneurs ses contemporains. C'est un éloge relatif.
Les deux derniei*s mots de Yespasien dépeignent assez bien les qualités simples et solides qui firent de son règne l'un des plus louables. Surpris par les premières atteintes de la maladie : c Hélas! dit-iU je sens que je vais passer dieu. > L'ironie était une desbabitudes de son esprit. Au dernier moment, il se dressa, disant : t II faut qu'un
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sesterces, répondit celui-ci. — Eh bien! repartit Yespasien, donnez-moi seulement cent mille sesterces et jetez-moi dans le Tibre. > Il y avait peut-ôtre autant d'éloge que de blâme dans cette repartie. Heureux les empereurs romains dont la mi^moire n'a mérité que de pareilles critiques 1 Vespasien dut à ses modestes et solides vertus de laisser, le premier des souverains de Rome, son trône à ses enfants, de fonder la dynastie des Flaviens. Il ne réforma point l'œuvre d'Auguste, gâtée par les successeurs de celui-ci. Il la ramena dans des voies équitables. Quoi que pût faire après lui son second fils Domitien, il prépara le siècle des Antonins. Ce n'est pas uue médiocre gloire*
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TITUS ET DOMITIEN
Un Prince, un Tyran.
S'il est une preuve frappante de cette vérité que, dans les affaires humaines et dans les conditions de bonheur des peuples, la valeur des institutions compte pour peu de chose, et le caractère des hommes pour beaucoup, c'est l'exemple de Titus et de Domilien, le premier et le second successeurs de Vespasien. Nés du môme père, élevés à l'empire dans les mômes conditions, ils ont régné dans le.s iiirnies ciicoiisliinros r\ sur la tiiL^ne sûciôli.\ Or
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et ta dignité de son yisage. Domitien cachait sous des traits réguliers et sous la rougeur d'une modestie apparente un caractère irascible; ses grands yeux, dont le regard était émoussé, jetaient des éclairs sinistres au moindre mécontentement. Titus était habile dans tous les exercices du corps; il maniait un cheval avec vigueur et avec grâce; impétueux dans les combats, il fut blessé deux fois au siège de Jérusalem. Sous Tapparence de la force, Domitien cachait une grande mollesse; jeune, il se faisait toujours porter en litière; du maniement des armes, il savait seulement décocher de loin une flèche entre les deux doigts que lui tendait un esclave, preuve de cruauté en même temps que d'adresse. Il ne conduisit en personne que deux expéditions pendant son règne: il fut battu et revint triompher. Vespasien avait également soigné l'éducation littéraire de ses deux fils ; il leur avait donné pour inattres des rhéteurs et des poêles. Ces leçons profitèrent à Titus, qui devint un habile orateur et sut trouver des mots heureux; il eut même la réputation d'un improvisateur fécond en fait de vers. Domitien ne fut pas dépourvu de ces talents; mais il les crut bientôt au-dessous de lui. Devenu empereur, il éloigna, méprisa, humilia les rhéteurs et les poètes avant de détester les philosophes. Quoiqu'il fit ti*anscrire h grands frais les manuscrits des anciens auteurs conservés à Alexandrie, et qu'il prît soin de reconstituer les bibliothèques brûlées sous son règne, il ne lut plus ni poésie, ni histoire, si ce n'est les mémoires de Tibère, lecture trop appropriée à son génie *, et il lit composer par d'autres les discours, les lettres, les ëdits qu'il avait à faire.
Les deux fils de Vespasien, tous deux princes de la jeunesse, se laissèrent entraîner de bonne heure aux
i. Suet., Titu$, de 1 à 6. — Domitien, de 1 à S.
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ses actes les meilleurs, d'un air qui en gâtait même la bonté. Ce semblaient être des actes de commande qui laissaient toujours une secrète défiance.
Titus fut toujours affable et bon compagnon. Arrivé à l'empire, il quitta la mauvaise société qu'il fréquentait trop, s'entoura de lettrés, de poStes, de philosoplies, de gens honnêtes et graves, qui furent, après Domilien, les conseillers des meilleurs empereurs. Il se rappelait qu'en Orient le célèbre Apollonius de Tyane, philosophe thaumaturge, auquel il demandait conseil pour bien gouverner, lui ava)t persuadé d'écouter, à Rome, Démétrius le cynique. Il avait les abords faciles et ne rebutait jamais personne, même les plus fâcheux solliciteurs. Ck)mme on lui reprochait de promettre plus qu'il ne pouvait tenir: < Personne, disait-il, ne doit sortir mécontent de l'audience d'un prince. » Ce païen avait deviné l'art de donner l'eau bénite de cour, grand et utile talent pour les princes, qui satisfont ainsi, à peu de frais, la plus exigente de nos convoitises morales, la vanité. II savait représenter, et donnait des festins qui brillaient plus par l'agrément que par la profusion.
Plein de morgue et d'une humeur farouche, n'aimant
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d'une coupe de Tin; alors il raillait, reprenait d'un air dédaigneux ses invités, se levait prompieinont de table et s'en allait promener, jusque bien avant dans la nuit, sous les longues galeries de son palais, sa solitude cba* grine et bientôt ses sinistres projets.
Oomîtien et Titus ont rivalisé de beaux monuments et de nombreux spectacles. Tous les empereurs ont eu la noble passion d'élever des monuments, et la passion moins relevée de gorger le peuple de spectacles et de plaisirs. Bâtir fut de plus une nécessité pour Ti(us et pour Domitien, qui avaient beaucoup à réparer. La guerre civile des Yitelliens et des Antoniens avait ruiné une partie de Rome ; un nouvel incendie sous Titus (80) dévora six temples, entre autres ceux de Neptune, de Sérapis, d'Isis, la bibliothèque d'Octave et deux théâtres; l'éruption du Vésuve engloutit Pompéi et Herculanum. Titus acheva le Colisée et y ajoula les thermes qui portent encore son nom. De plus que la passion de bâtir, Domitien avait du goût en architecture. Cet empereur orna de colonnes de marbre pentélique le temple de Jupiter, éleva sur le Champ de Mars un temple à Minerve Chalridique, acheva le Circus Maximus, bâtit un stade, un odéon, et débarrassa les rues de Rome des laides échoppes qui les encombraient. On le loua moins d'avoir achevé pour lui la maison dorée de Néron. Les deux frères, outre les fêtes régulières, saisirent l'occasion de la dédicace des monuments pour célébrer des jeux extraordinaires. Ils donnèrent des combats d'hommes et d'animaux, par troupes ou seul à seul; des combats d'éléphants; des courses de chars, de chevaux et de grues; des luttes sur terre et sur Peau; on sacrifia un jour cinq mille, un autre neuf mille animaux. Çà et là' ils glissèrent quelques joules d'éloquence, de poésie et de chants. Les deux frères n'épargnèrent rien en ce genre. Combien ils furent dilTérents
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(Cependant là où ils rivalisèrent ! Titus bitit toujours a ses frais, soulagea même les infortunes privées qui suivirent l'éruption du Vésuve, disant que les malheurs publics doivent tomber seulement à la charge du prince. Domitien se réserva d'inscrire son seul nom sur les édifices qu'il ne fit même qu'achever. A l'un les charges, à l'autre l'honneur. Dans les factions du Cirque ils eurent leur parti, leurs préférés. Titus se contenta d'encourager les gladiateurs Thrèces qu'il aimait, et de railler le peuple sur ses préférences. Domitien, qui eut le bon goût de se déclarer contre les Thrèces, fit un jour jeter dans l'amphithéâtre, pour combattre avec les chiens, un spectateur qui avait trop hautement exprimé ses sympathies pour les Mirmillons. Les jeux sont souvent la meilleure épreuve des caractères*.
On ne trouve à Domitien qu'un avantage sur Titus. L'indulgente humeur et la facile bonté de Titus laissaient aisément flotter les rênes du gouvernement et des mœurs romaines. Domitien parait avoir eu l'instinct et la volonté d'unesévère justice, si nécessaire à Rome. Il jugea quelque temps assidûment au forum, cassa les sentences dictées par la faveur, releva les juges du péché d'indul-
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ènsoite itous l6 coup de la justice. On ci le de Domitien quelques jugements heureux. Il sévit une fois contre un tribunal tout entier qui avait fait mauvaise justice. Austère censeur des mœurs, il voulut remettre en vigueur quelques lois d'Auguste, et ôta aux femmes qui ne le méritaient plus l'honneur de se faire porter en litière, et l'avantage de recueillir des successions et des legs. Il dégrada un chevalier qui reprit sa femme après l'avoir légitimement répudiée. Les historiens romains nous assurent que Domitien n'agissait'ainsi que pour blâmer indirectement rindulgence de son père et de son frère. Mais c'est peut-ôlre une supposition gratuite. On regrette au moins que Domitien n'ait pas toujours appliqué à luimême, à son ménage, celte juste sévérité. Il se permit beaucoup à lui-môme; il ne refusa aucun honneur à Domitia, sa femme, et se conduisit à son égard comme, le chevalier qu'il punit.
Pour être juste envers les deux frères, il faut remarquer aussi que Titus ne régna que deux années, Domitien quinze, et que l'aîné des fils de Vespasien eut h dépenser généreusement le trésor paternel, bientôt épuisé sous le cadet. Si Domitien continua Titus au commencement de son règne, et tant qu'il eut de l'épargne, comment ne pas craindre que Titus, s'il avait vécu, n'eût commencé Domitien? Le trône exerce toujours d'abord, sur ceux qui y montent, une influence salutaire; c'est le temps qui, là comme partout, constitue l'épreuve décisive. Titus eut autant de bonheur que de vertus, si pour sa gloire il mourut à temps. Il est difficile de croire cependant que le pouvoir, en le gâtant à la longue, eût jamais fait de Titus ce qu'est devenu Domitien. Il avait en lui deux grandes ressources : du cœur, il le prouva à son père, à son frère ; de la conscience, nous le verrons à sa mort» Domitien n'eut jamais que quelques vertus apprises
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qui faisaient comme partie de son rôle d'empereur. Ia
cœur et la conscience lui manquèrent surtout. C'est r^ qui a fait de lui, quand une fois il eut jeté son masque d'emprunt, le plus affreux sans contredit des tyrans ro« mains. Parmi les empereurs romains, en effet, Domitien fut le tyran par excellence ; si Ton voulait faire une étude moiale de la tyrannie, c'est lui qu'il faudrait prendre pour type.
Descendre dans l'âme d'un tyran, pour y découvrir les sources principales de vices et de haine qui débordent sur le genre humain, n'est pas une entreprise facile. L'envie, ravarice, la peur, Torgueil, tels sont à la fois el les pi incipes consiitutifs et les tourments vengeurs de la tyrannie. Le tyran désire tous les avantages matériels et moraux, et il craint de tout perdre. Il ne peut satisfaire, quoi qu'il fasse, ni ses convoitises, ni son ambition; et plus il les assouvit, moins il est à Tabri de l'envie et de lu^ crainte. Être l'homme le plus puissant du monde, posséder les plus grandes richesses n'est rien pour lui, tant qull reste quelque chose de désirable qui ne lui appartienne point. Le tyran est insatiable. Son avarice est un gouffre qui veut tout engloutir. Le bonheur qui le fuit, et les
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au-dessous de lui; mais comme son orgueil ne va point jusqu'à n'en plus rien craindre, il tremble autant qu'il fait trembler. Comment s'élever assez haut pour échappera cette peur de tous les instants, à tous ces périls? La terre n'a rien d'assez inaccessible pour lui servir de retraite. Ce n'est pas trop du ciel pour cacher le tyran ; le mattre du monde ne sera rassuré que s'il se fait dieu. Dieu jaloux, terrible, vengeur, il fera peut-être peur alors sans trembler. Ëtrange rencontre I le tyran a à la fois tous les vices et tous les tourments qui semblent devoir être le moins ceux de la tyrannie I II est tout-puissant et il est envieux; il a tout et il est avare ; il est maître de tout et il a peur; il est le roi du monde et il n'est point satisfait ; géant de l'orgueil, il met Pelion sur Ossa, Ossa sur Pelion, pour escalader le ciel, usurper la divinité ; et il se sent toujours bomme.
La nature et les circonstances préparèrent singulièrement Domitien à la tyrannie. Présent à Rome quand une révolution fit son père empereur en Syrie, puis quand son frère monta sur le trône, il se crut deux fois frustré de l'empire, d'abord par Vespasien, puis par Titus. Tenu en surveillance par son père et dans l'ombre par son frère, il se nourrit-dans la solitude d'envie et de haine pendant douze ans. Arrivé enfin à l'empire, il eut la force de se contraindre pendant deux ans. Mais au bout de ce temps il entra, par l'envie et Tavarice, de plain-pied dans la tyrannie.
Les deux premiers crimes de Domitien tombèrent sur J!lius Lamia, à qui il avait ravi sa femme, et sur Sabiniïs son cousin, à qui il avait ravi sa maltresse. L'un ne regrettait pas assez (et il n'y avait point de quoi), l'autre regrettait trop, avec quelque raison, celle dont l'empereur faisait trophée. La facile résignation de l'un était une insulte, el rinconsolable douleur de l'autre, un reprocher. Il les en p^nit. Tous deux perdirent la vie.
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Le frère de Tilus, vTiinquenr de Jérusalem, regrettait surtout de n'avoir point les talents d'un général. Agricola, le beau-père de Tacite, un autre Corbulon, conquérait sous son régne, à force d'énergie et de patience, presque toute la Grande-Bretagne. C'était un sujet de sécurité et de gloire pour l'empire, mais de dépit et de crainte pour l'empereur. Était-ce la peine d'avoir étouffé l'éloquence, la vie au forum, si un autre usurpait le privilège de vaincre, cette vertu impériale. Domitien rappela Agricola de Bretagne avec de grands éloges, sous prétexte de l'envoyer en Syrie. Mais il reçut froidement Je conquérant, quand celui-ci rentra modestement de nuit à Rome, selon l'ordre qu'il en avait reçu; et il le laissa dans la foule de ses esclaves. Agricola ne réclama point le gouvernement de Syrie ; il fut heureux d'être oublié, « et peut-être môme, dit Tacite, de mourir à temps ^ i Mais le talent d'Agricola disgracié ne passa pas au service de l'empereur.
Domitien voulut châtier lui-même les Cattes qui avaient insulté la frontière. H parvint avec beaucoup de peine à les joindre au fond de leurs forêts et à leur faire quel- ((ues prisonniers, qu'il augmenta en couvrant plusieurs
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et, pendant que Décéhal badit ses légions et lui imposa un honteux tribut, ii prit le nom de Dacicus^ cûlùbra un triomphe et se fit élever des arcs de triomplic et des statues dans tout Tempire^ En revanche, Doinitien augmenta de près d'un tiers ia solde des légions, et, ce qui était pis, relâcha la discipline en fermant les yeux sur les écarts et les excès des soldats. Non content d'inventer pour le peuple de nouveaux jeux, de nouveaux spectacles, de renouveler de Néron les jeux capilolins qu'il prolongea jusqu'à la nuit aux flambeaux et présida en costume d'Athlolhéte, il multiplia les congiaires, les distributions d'argent, et donna au peuple des banquets publics où le vin coula à flots. Trois fois, pendant son règne, il fit aux citoyens pauvres une distribution de 300 sesterces par tête. Mais ces prodigalités épuisèrent le trésor de Vespasien; Domitien fut obligé de demander aux riches et aux provinces ce qu'il donnait au peuple et aux soldats. L'avarice s'ajouta à l'envie. Les délateurs, ces pourvoyeurs des besoins impériaux, reparurent à Rome dès l'année 84 ; et la tyrannie recommença.
On nous a conservé le nom de quelques-uns de ces infâmes auxquels Titus avait réservé le fouet de l'arène ou les amertumes de l'exil. C'étaient Messalinus Catullus que l'empereur < lançait comme un trait contre tout ce qui était honnête; » Carus, qui appelait ceux qu'il avait une fois dénoncés « ses morts, » et ne permettait point qu'un autre y touchât: ils étaient siens; Régulus,,qui avait vu les honnêtes gins s'élever contre lui au commencement du règne de Vespasien, et qui exerça alors en liberté ses représailles; enfin, Bsebius Massa, le plus habile, qui donna cependant prise sur lui-même plus tard pour ses malversations en Bétique. Grâce à eux le trésor de l'em-
i. Tacite, Hiêt»^ iv, 78-40. — Dion, lxvu, 3-10. — Plin., Pan., 58.
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pire se remplit promptement. Quels que fussent Taccasation et Taccusateur, les biens des vivants, des morts étaient d*abord saisis. Un homme riche avait-il bien parlé de César pendant sa vie; Domition devenait s^n héritier, jal lût-il attaquer le testament pour cause d'oubli. Un autre était- il accusé d'avoir mal parlé de Temperear; condamné comme criminel de lèse-majesté, il laissait ses biens confisqués à Domitien.
Mais Tempire renVoya bientôt à l'empereur la terreur qu'il répandit autour de lui, et commença le tonn|pnl de la tyrannie. Avant Domitien, Titus ne s'était pas contenté d'engager deux conspiraieui*s à ne point lui disputer l'empire, c que les destins seuls donnent; » il avait pris place entre eux sur les bancs de l'amphithéâtre et leur avait donné sans défiance à examiner les glaives des gladiateurs lorsqu'on les lui avait présentés. Trait plus tout chant encore : Il avait envoyé rassurer la mère de l'un deux sur le sort de son fils. Domitien avait eu de bonne heure d'autres principes. La défiance fut toujours pour lui la meilleure garantie contre ses sujets; il avait interdit à son cousin Sabinus de faire porter à ses serviteurs une livrée semblable à la sienne, répétant ce mo-
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Quoique cette tentative eût été promptement déjouée, l'empereur sévit avec une grande rigueur contre tous ceux qui pouvaient avoir de prés ou de loin des relations avec le coupable. Depuis cet événement, l'empereur s'isola complètement dans son palais de Rome ou dans sa maison d*Albe, qui devint une véritable forteresse. L'autorilé du préfet du prétoire fut diminuée. Personne ne resta plus longtemps en possession de cette dignité dangereuse. Au lieu d'un préfet Rome en eut douze. Domitien avait eu jusque-là un conseil composé d'hommes considérables qu'il réunissait de temps en temps; il ne les consulta plus. Le seul favori qu'on lui ait connu, le danseur Paris, n'ayant pas respecté l'impératrice, fut mis à mort dans la rue sans procès, par ordre de l'empereur, et ne fut pas remplacé. Un réseau d'espions, dont les délateurs de la cour tenaient les fils, couvrit Rome et tout l'empire. On vit alors les dtHations et les condamnations se multiplier comme sous Tibère et Néron, dans les provinces comme à Rome. Les grands et les riches en furent naturellement les premières victimes. Tantôt l'empereur se débarrassait directement de ses ennemis par le fer ou par le potson, sans jugement; tantôt il mettait le sénat en demeure de partager la responsabilité de sa tyrannie, en couvrant alors toujours sa conduite d'un faux semblant de clémence. Un si grand nombre de sénateurs périt ainsi, qu'on ne trouvait plus parmi eux, dir Juvénal, de tète blanchie par les années. Les historiens ne nous ont pas toujours conservé le nom des victimes. Rien d'étonnant! Domitien défendit qu'on mentionnât dans des actes ou dans des écrits publics le nom des condamnés ^
La tyrannie de Domitien eut un trait particulier qui la dislingue des autres. Elle était pleine de superstitions,
i. Dion, L;|^yii. 1 1 : èxcoXyore orçâc èç xà OiTO(&vi/)(iam ia^^cufii^m»
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(le religiosité. I! v-isait à passer, comme Auguste, pour le reshiurateur de la religion; c*élail pour lui une garantie. Il fil juger trois vestales infidèles à leur serment. L'une d'elles fut enterrée vive ; et le grand pontife, à celte nouvelle, rendit Tesprit en plein sénat. Les sectateurs des superstitions étrangères, les magiciens, mathematici^ fu« renl plusieurs fois chassés de Rome. En revanche, Domition remit en honneur le culte de Minerve, et encouragea par tous les moyens celui de Vespasien et de Titus. Le collège des prélres (laviens fut très-nombreux. En cela Doinitien pensait surtout à lui-même. Il se proclamait le iils do Minerve, et rappelait que Titus était dieu, pour qu'on n'oubliât pas qu'il était son frère*. Domitien voulut enfin èlre dieu. La plupart de ses prédécesseurs avait refusé le titre de maître comme odieux aut Romains; lui no voulut point qu'on s'adressât à lui autrement qu'en so servant des noms de seigneur et de dieu. Il signa tous SOS édits avec ces mots : Domino et Deo placuit^. Pline nous parle des nombreux troupeaux sacrifiés à Domitien. Ce no fut point de sa part folie, comme chez Caligula; ce fut son sang-froid; il y vit un moyen de gouvernement, une sauvegarde de la tyrannie. On n'attenterail peut-être
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terreur. Les astres suppléèrent au défaut de clairvoyance des délateurs. La divinité de Domitien fut IVcasion de ses persécutions les plus affreuses, mais en même temps aussi, ce qui console, l'objet des plus nobles résistances.
On regrette que la poésie, avec Stace l'improvisateur, et avec Martial, le fécond auteur d'épigrammes, ait ratifié le culte de celte nouvelle divinité. Stace félicite Domilien d'avoir t relevé son propre temple sur le Capitole ; i il n'y voit plus, en effet, Jupiter, mais son empereur. Martial aime mieux adresser ses prières à ce fils terrestre de Minerve, qu'aux dieux de l'Olympe : t Je prie Jupiter, ditil, pour César, et César pour moi. i Jupiter ne lui avait-il pas dit a d'adresser ses demandes à celui qui lui élève des temples? i La philosophie du moins et la foi opposèrent la conscience humaine à cette dernière entreprise; et ce fut là encore que la tyrannie échoua !
Par une fortune extraordinaire alors, des premiers aux derniers rangs de la société, la philosophi(î stoïcienne et la foi chrétienne se rencontrèrent dans une égale opposition contre le nouveau dieu. Le docteur le plus écouté de la philosophie stoïcienne, Épictète, disait alors à Rome : € Nous n'envions pas aux rois leurs palais et leurs richesses. — Mais je veux, repart César, commandera vos pensées?— Comment?— Par la terreur. — Prends mon corps pour tes supplices, mon âme ne t'est pas sujette. Si lu veux être obéi, commande-nous les vertus qu'il faut suivre et les vices qu'il faut éviter; mais de nous dire: Fais ceci, fais cela ou je te tue I ce n'est pas ainsi qu'on gouverne des âmes raisonnables et libres.» Dans le môme temp?, le plus doux des disciples de Jésus, Jean, se trouvait à Rome. Il y répandait la doctrine de Celui qui était venu enseigner de « rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Si le stoïcisme avait toujours dans l'aristocratie et au sénat des adeptes fidèles,
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Sénôcion, Arulenus Rusticus, et le fils d'Helvidius Priscus, le cliristianisme Irouvail déjà Je» disciples au palais impérial même, où il comptait Flavius Clemens, cousin de l'empereur, sa femme Domitilla et Acilius Giabrion, officier du palais. Ce fut parmi ces stoïciens et ces chrétiens que Demi lien fit ses dernières yiclimes.
Depuis longtemps le préfet du prétoire Casperius Jllianus dénonçait les sophistes, c cette engeance frondeuse qui cachait de sinistres projets sous une barbe inculte et un sale manteau, et qui aiguisait le poignard dont d'autres se servaient K La lutte commença par Taccusalion que portèrent deux jeunes gens courageux, Sènécion et Pline, contre Bacbius Massa, au nom de ses administrés de la Bô« tique. Convaincu, Baebius se releva en lançantcontre Sènécion une accusation de lèse-majesté. Pline demanda hardiment l'honneur d'une pareille accusation puisqu'il avait partagé le péril d'accuser fia^bius. L'affaire finit celte fois. Mais Metius Carus la reprit bientôt en sous-œuvre; il accusa Sënécion d'avoir écrit la biographie d'Helvidius Priscus, et de mépriser le gouvernement en ne rechercliant aucune magistrature. Après lui, Aquilius Régulus prit h partie Arulenus Rusticus, l'ancien tribun, qui.
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requête de sa venve; Arulenus Rusticus, le (lis d'HelvidiusPriscus^-bien d'aulres'8uccon)bèrent*.Dan8 le môme temps à pea près, moitié par avarice, moitié par esprit de persécution religieuse, Domitien étendit Timpôt mis depuis Vespasien sur les Juifs, à tous ceux qui, sans faire profession de foi juive, judaïsaienV. Chez les Romains, encore inhabiles à distinguer les religions orientales les unes des autres, c'était désigner surtout les chrétiens. Des perquisitions indiscrètes, honteuses, commencèrent contre les chrétiens. Quand on ne trouva point sur eux la preuve qu'ils judaisaient, on les accusa d'être athées. Ainsi Clemens, Domitilla, Glabrion, trouvèrent place parmi les premiers martyrs du christianisme. Domitien crut pouvoir disperser par Texil celle nouvelle et redoutable conspiration morale. A la fin de son régne, il bannit stoïciens et chrétiens, docteurs et apôtres. Dion Chrysostome, le sophiste; Apollonius de Tyane, le thaumaturge; Artbémidore, le stoïcien , disciple de Husonius Rufus, quittèrent Rome à l'époque où saint Jean l'évangéliste fut exilé dans l'ile de Pathmos^.
C'est l'honneur de la philosophie ancienne d'avoir partagé avec le christianisme la persécution de Domitien, et môle le sang de ses héros avec celui des disciples de lésus. Néron avait déjà fait ouvrir les veines de Sénëque et de Thraséas, en même temps qu'il éclairait ses jardins ^vec des victimes chrétiennes. L'alliance de la philoso- |)hie spirituali^te et de la foi chrétienne est ancienne; elle commence sous les coups de la même tyrannie, et presque dans le sang de communs mai tyres.
Différentes furent la mort de Titus et celle de Domitien, <$omme avait été leur vie. L'ainé de Vespasien avait a&^
i. Plin., Pp., Yii, 19, 33. — Suet., 10. — Tac, Agric,^ 45. î. Philo*tr., Vit, Soph.j i, 7. — Suet., Dom., 12, 15. — TUlem., If/fi. ece..|i|p. 67«
•en
Tirr* F-T nAMiTiEx.
h une longDe re{«rés?nlatîon 'le rampbîtbèâtre, qoaotj il se prit tout à coup à Tirser d'abondantes larmes, sans qn'on Fût pourquoi. Malade, il se Gt transporter à la campagne de son aïeule, où son père était moil. Avant de mourir, il exprima un regret: celui d^a?oir commis une faute qu'il ne se pouvait pardonner. C'est un secret qu'il a emporté avec lui; on est heureui de soupçonner, dans l'urne funéraire qui renferme le meilleur des empereurs, lin secret, un sentiment presque cbrétien : la repentance. Ot empereur a des traits de sentiments, une mélancolie (fui surprennent. Il avait des vertus singulières pour un Homain : il savait pleurer.
Le lyran Domitien finit par prendre en défiance et en haine ses afHdés mêmes, son préfet du prétoire, son chambellan, ses aiïranchis, sa femme Domililla, et jusqu'à ces astres qu'il avait su faire complices de ses crimes. Ca) fut dans son palais cependant qu'il trouva sa fin. Son chnml)('llan, sa femme, avaient résolu de délivrer Rome (lo ce monstre. Ils lui cherchaient seulement un «mccess(Mir. Doinilion, plus soupçonneux que jamais, ne sortait pivs(|uo plus. Il avait fait garnir les galeries où il se proiiuMiail (le pierres phengites, qui ne laissaient personne
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La foudre tomba jusque dans la chambre de Doniilien ; il rêva que Minerve sortait de son temple disant ne pouvoir plus le proléger. Chaque heure du jour amenait sa peur avec elle. Domitien demandait plusieurs fois par jour si l'heure qu'il craignait était passée. Ëntendait-il gronder la foudre : c Qu'elle frappe, s'écriait-il» plutôt aujourd'hui que demain I >
Le 48 septembre de l'an 96, Domitien se réjouissait d'avoir vu s'écouler la cinquième heure, qu'il redoutait surtout, quand Stephanus, un affranchi, introduit probablement par l'impératrice Domitilla dans ses galeries, vint lui présenter un mémoire, une délation. Pour être plus sûr de l'approcher, il avait le bras gauche en écharpe comme s'il était blessé. Domilien lut; aussitôt Stephanus tire un poignard de l'écharpe où il était caché et en frappe Domitien. Furieux, 1 empereur se précipite sur l'assassin, en invoquant Minerve sa mère, pour lui arracher le poignard des mains, se blesse, le terrasse, s'efforce de lui crever les yeux, puis le laisse pour aller quérir une arme et appeler au secours. Mais le chambellan Parthenius tenait toutes les issues; il vint bientôt avec un esclave, un gladiateur et quelques autres, prêter main-forte à Stephanus. En se débattant comme une béte fauve, le tyran succomba sous le nombre ^
1. Dion, LXYU, 15, 16. — Suet., Dom., 14. — Phil., Vit, App,, vin, ib»
TRAJAN