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tissent au même tribunal. » Chose plus rare encore I les particuliers, dans leurs procès contre l'État, contre le prince, choisirent pour juges le plus souvent, tant ils eurent confiance en eux, les procurateurs, les agents de l'État et du prince.
Ce qui prête surtout au panégyrique dans le règne de Trajan, c'est qu'il fut, dans les conditions défectueuses du gouvernement que lui avaient légué ses prédécesseurs, l'exemplaire vivant d'un excellent empereur. Il fut tout ce qu'il lui était permis d'être dans cette société. A l'amphithéâtre, il laissa renaître la liberté des plaisirs; les spectateurs montrèrent leurs préférences pour les gladiateurs que l'empereur ne favorisait pas, sans risquer de se faire jeter dans l'arène. En affichant son mépris pour lesmimes et les pantomimes, les plus dangereux corrupteurs des mœurs romaines, Trajan obtint que le peuple en demandât l'expulsion. En revanche, il augmenta, en vrai Romain, le nombre des gladiateurs qu'il fit combattre. Il était naturel que celui qui avait étendu le cercle des citoyens nourris par l'État, élargît le cirque des citoyens qu'il amusait * ; mais la plupart des travaux entrepris par Tjui^m eureot un but irmilité. Vue liibfiollièntio. uiié^ h
tRAJAN. ÎIS
C'est en se monirant modeste pour les siens et pour lui-même, que Trajan trouva moyen de suffire aux besoins de l'Empire sans exagérer les impôts. Il mit en vente une partie des palais et des villas de campagne de ses prédécesseurs, c César ne chassa plus les anciens maîtres de leurs maisons, dit Pline; il li'enveloppa plus dans ses murailles le dernier étang et le dernier lac. » Son palais tint la promesse de Tinscription que Nerva avait fait graver à son frontispice : Édifice public. Le Forum, les temples, n'étaient pas plus accessibles. On approchait de la personne de Tempereur, de sa famille, et Ton n'en rapportait que l'impression de vertus décentes. Sa femme Plotine et sa sœur Marcienne, les deux personnes qu'il aimait le plus, refusèrent longtemps le titre d'Augusta; elles chérissaient en lui l'époux et le frère plus que l'empereur; elles rivalisaient de tendresse et non d'influence auprès de lui. Les médailles que fit frapper Trajan en leur honneur vantent leurs verlus. Aurelius Victor rappelle que Plotine plaidait souvent la cause des provinces contre leurs gouverneurs *.
Travaillé lui-même, grâce à la vigueur de son tempérament, d'un grand besoin d'activité, Trajan se livra pendant la paix aux plaisirs de la chasse, image de la guerre qu'il aimait, parcourant les plaines, gravissant les rochers à la poursuite des bêtes sauvages. Quoique peu lettré et point savant, il se rappelait qu'il avait eu pour maître Quintilien le rhéteur, et peut-être Plutarque, moraliste et historien. Son oreille était toujours complaisante pour les lettrés et les philosophes, et il leur confia souvent des emplois. Dion Chrysostome revint à Rome, et sans doute
(jmy., va, p. 6%%, sqq. -^ Orell.^ t. i, Insc. 168> t,b9i, etc. ^ Pirantsi, Ântich. rom, fwir. di Rom.
1, Vwllani, L, c. il, p. 125. — Aur. Vict., EpU. in Flav, M.
THAJAN,
à sa cour, qui retentit aussi de l'éclio des paroles de Tesclavc Épictète. Le célèbre Apollonius de Tyane fut iûvilô à se rendre auprès de lui, s'il faut en croire Philostrale. Trajan raviva les éludes en leur rendant le sentiment qui les alimente, la liberté. La rhétorique eut de nobles et vivants sujets à traiter: les provinces à défendre contre les concussionnaires ou les prévaricateurs. Elle ne fut plus un art dangereux entre les mains des délateurs. La poésie abandonna les fades recherches de la louange pour les libres hardiesses de la satire; et celle-ci épargna ce beau règne. L'histoire quitta les ténèbres de la calomnie, vengeance ordinaire de l'oppression, pour le plein jour de la vérité ; et elle devait lui être douce. Trajan eut pour amis les représentants de la littérature de son temps, et les considi'rait à l'égal des sénateurs, Jes traitant tous familièrement et en amis. Il les recevait à sa table; il allait s'asseoir à la leur, affable et égal dans ses rapports avec eux, prolongeant volontiers dans rinnocenl plaisir de la bonne chère, dont son activité lui faisait un besoin, la jouissance du seul repos qu'il se donnait, au risque de relever quelquefois la conversation d'une pointe de vin. Ses amis, ou les domestiques ordinaires et dévoués du palais,
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moral qui anima, sous cet empereur, ses vers vengeurs. Aux nobles dégénérés qui achèvent de se dégrader dans les tavernes, entre les gladiateurs avinés et les faiseurs de cercueils, Juvénal oppose les travaux consulaires, les patriotiques dévouements des anciens Romains dont son temps a besoin ; et les faux philosophes, hypocrites de vertus, font ressortir ceux qui confirment leurs principes parla vertu de leur vie ou le courage de leur mort. A Téléganle et effrontée Romaine qui n'exige pas moins de son époux que le gros diamant de la reine Bérénice^ il rappelle les joyaux de la mère des Gracques; à Timpudique qui s'éprend d'un histrion et s'enfuit avec lui, il raconte la mort de la flleuse de laine. La tourbe de Rémus, esclave de la fortune, qui traîne Séjan aux gémonies, fait place, dans ses vers, au peuple glorieux qui se retire sur le mont Sacré; et le bourgeois honnête, mais peureux, qui va donner son coup de pied à Séjan pour être vu de son valet, est mis au-dessous de l'esclave qui se dévouait autrefois pour son maîlre. Si le môme crime a pour récompense, un jour, le supplice de la croix, un autre, l'honneur du diadème, le poète attache aux grandeurs imméritées et au succès insolent, comme le plus affreux des supplices inventés par Rhadamanthe, la peur vengeresse et le remords rongeur. Il peut flétrir le César joueur de lyre et Domiticn, le Néron chauve, qui, souillé de crimes, porte des lois contre l'adultère et contre l'inceste; il a devant lui, au pouvoir, l'exemple de celui qui, des deux noms de /upiter Optimus Maximus^ n'ambitionne que le litre et la renommée de l'extrême bonté, abandonnés par ses prédécesseurs, comme un attribut inutile, à l'Olympe. tTrajan optimus, • Trajan très-bon, et qui eût pu prétendre au titre de très-grand, laisse loin derrière lui le fondateur de l'Empire, Auguste. Le sénat demandera que ses successeurs soient, s'il est possible, plus heureux qu'Auguste
ftil ÎRAJAN.
et meilleur» que lui : Feliciores Angusto, meliùre$ Trajano I
C*( st dans le gouvernement des provinces, peul-ôlre, que Trajan se montra le meilleur. Il lit, de concert avec le sénat, d'excellents choix. Quand il se trompait, il abandonnait ses erreurs à la justice. Tacite et Pline accusèrent deux magistrats prévaricateurs. Marins Priscus, gouverneur d'Afrique, et Classicus, gouverneur d'Espagne. Mais il faut lire la correspondance de Trajan et de Pline, l'un des plus consciencieux et des plus appliqués de ses administrateurs, pour se faire une idée de l'inielligence honnête, de l'application assidue aux détails, et en même temps de la nature des rapports de cet empereur avec ses gouverneurs. Elle est toute entière à l'honneur du souverain et de l'homme de lettres.
Pline informe Trajan qu'il est arrivé assez à temps dans la Bithynie pour pouvoir y célébrer, heureux présage! le jour de sa naissance impériale : « Votre lettre m'apprend, i lui répond l'empereur, avec une discrétion pleine de modestie et de raison, « quel jour vous êtes entré en fiitliynie; je ne doute pas que ces peuples ne drmeurent par là bien persuadés de mon dévouement à leurs
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ordinaire; H n'osait point forcer les capitalistes de la pro- Yince à les pn ndre, procédé commun alors, et craignait de faire un placement désavantageux, cil ne convient pas à la justice de mes maximes, répond Trajan, que l'on force quelqu'un à emprunter, à un taux qui ne lui convient pas, de Targent dont il n'a que faire ; » et il engage Pline ft prendre pour base de l'intérêt de l'argent la quantité des demandes K
Souvent le souverain se montre, dans ces lettres, plus éclairé et toujours plus ferme, ce qui s'explique aisément, que rhomme d'étude. Trajan autorise Pline, qui ne l'osait prendre sur lui, à donner à une famille la permission de transporter d'une ville à une autre le cadavre d'an défunt^ en dépit de Topposition des pontifes. Le doux Pline hésite à punir quelques esclaves, qui s'étaient glissés en fraude parmi les recrues de l'armée, et des condamnés, qui avaient réussi à échapper à leur châtiment, en se faisant enrôler paimi les esclaves publics employés au service de i'édiliié des villes d'Asie : « Souvenez-vous, écrit Trajan à Pline, que je vgus ai envoyé on Biihynie parce qu'il y avait beaucoup à réformer. Si Tes esclaves se sont fait volontairement inscrire sur le rôle de la milice, sans y avoir été forcés par les officiers, ils sont coupables de souiller Tarmée de leur préfence; ils devaient répondre eux-mônies de la vérité de leur étal. Pour les condamnés^ je ne connais pas de crime plus grand, après celui d'échapper à leur châtiment, que celui d'usurper des emplois qui doivent être rempUs par des esclaves exempts de tout reproche. • Trajan exigeait avec raison la pureté, l'honnôt»'' iné[ rochable des services^ dans les plus humbles emplois de la vie civile^ comme dans les derniers rangs de l'armée.
i. PUo., Ep, X, 26^ 63.
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Il est un point sur lequel le grand empereur et son constant panégyiisle hésitèrent également : c'est leur honneur à tous deux. li s'agissait des chrétiens, dont Texistence et les progrès devenaient dans l'Empire une question politique.
Au dire de Pline, les temples commençaient à être déserts, les sacriûces négligés, les vendeurs de victimes ruinés, en Asie Mineure. L'association des chrétiens y formait un vaste réseau, une sorte de société secrète de religion et de charité déjà toute -puissante. Pline était un homme éclairé, peu fanatique de ses dieux, peu disposé à leur sacrifier des victimes humaines. Trajan ne demandait point pour lui, comme Caligula, comme Néron/des adorations; il avait consenti seulement à se laisser élever des statues de bronze aux portes des temples. S'il permettait qu'on lui fît des. sacrifices, c était à la condition qu'ils lui fussent offerts en présence de la statue de Jupiter, afin qu'on reporlàt à qui de droit, au maître des dieux et des hommes, les actions de grâces qu on voulait bien lui offrir. Trajan avait confirmé le rescrit de Nerva, qui abolissait le crime d'athéisme et de judaïsme, sous lequel on atleignait les chrétiens. Cepen-
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C'est avec un frémissement de sympathique curiosîlé qu'on lit les deux lettres de Pline et de Trajan, où se discutent la vie et la mort des chrétiens, premier monument olïîciel que Ton possède des rapports du pouvoir impérial avec le christianisme qui devait le convertir et régner sur ses ruines! Pline se fait une religion, dit-il à l'empereur, de lui exposer ses doutes : « Il n'a encore assisté à aucune information, à aucun- jugement contre les chrétiens. Est-ce le nom seul qu'on poursuit en enx ou les crimes qu'on soupçonne sous ce nom? Faut-il admettre toutes les accusations contre eux, punir indistinctement tous les coupables, leur pardonner quand ils ont abjuré et sacrifié à Tempereur et aux dieux? Il en a interrogé beaucoup. Ils s'accusent de se réunir à certains jours pour se prêter mutuellement serment de ne commettre ni vol, ni adultère, ni autre crime, et pour adorer Christ comme un Dieu. Dans ces réunions, ils partagent fraternellement de frugals repas. Depuis qu'on le leur a défendu, ils ont cessé de le faire. Pîine a mis à la torture deux fi.lcs esclaves préposées au ministère du culte chrétien, pour en savoir davantage; et il n'a pu surprendre que les preuves d'une mauvaise et opiniâtre supersiition. Il penche à croire que la douceur ramènera bientôt ces hommes égarés à la religion de l'Empire, et à ses temples leurs adorateurs. » Trajan ne sait point dissimuler son embarras; enlevant au moins à lui-môme, à ses agents, la responsabilité des poursuites, il exige que les dénonciations contre les chrétiens soient souscrites, soutenues parles dénonciateurs; il ordonne l'indulgence pour le repentir, et réserve seulement le châtiment aux opiniâtres. C'est comme avec regret qu'il cède à la pression de l'opinion publique; il crée des nécessités à l'accusation; il offre le pardon au repentir; il met le pouvoir en dehors, au-dessus de ces luttes, en le faisant juge et non partie.
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dit tout c>poîr. Tnjan prélendit garder la Dacîe, comme César avait gardé la Gaule, c'esl-à-dire porter les limites de TEmpire jusqu'aux Carpathes et au Prulh inférieur. Il rebâtit Zermizegelhusa , sous le nom d-Ulpia Trajana, fonJa une Mcopolis, établit, sur les points les plus importants, des colonies militaires et éleva, aux endroits les plufi faibles, des murailles et des retranchements, pour pruléjtu* cilto nouvelle possession contre les Sarmates. Cet 10 province ne devait pas rester longtemps à l'Empire après la mort de Trajan. Ses conquêtes et ses colonies militaires ont cependant constitué dans ces contrées le fon Is d*un idiome et d*une nationalité qui durent encore; on reconnaît chez les Roumains le sang et la langue de Rome. La colonne Trajane, dont les intéressants basreliefs racontent ces merveilleuses campagnes, n'est point uu vain trophée qui ne rappellerait qu'une gloire inutile et de fragiles conquôies.
11 nous faut, cependant, d'accord avec Pline, estimer audessus de toutes les gloires de Trajan, celle d'avoir laissé aux écrivains deson temps la liberté de faire justice, dans le passé, des tyrans que Rome avait vus, et d'effrayer ceux qu'elle pouvait voir encore, en montrant que ni
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défaat de ses histoires reste un honneur pour l'historien, c Ce n'est pas assez aimer les bons princes, dit Pline, que de ne pas détester assez les mauvais; et le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un bon empereur, le plus juste tribut de reconnaissance qu'on lui doive, c'est de condamner sévèrement ceux qui ne lui ressemblent pas. » Tacite savait qu'il pouvait vivre assez pour tomber encore sous un prince qui eût pu devenir le vengeur de Domitien. € On avait cru la tyrannie finie, dil-il quelque part, après Tibère, après Gaïus, et il se trouva bienlôl pour les venger un homme plus méchant qu'eux. > C'est la gloire de Tacite d'avoir mis, à ses risques et périls, la morale dans l'histoire. Tacite ne nous a laissé qu'un regret, en ne tenant pas la promesse qu'il avait faile de consacrer sa maturité à côlébrer la prospérilé et la gloire qu'il avait vuf^s sous Trajan, comme il avait consacré sa jeunesse à flétrir les malheurs et les hontes dont son patriotisme avait souffert. Tacite devait cette justice à l'Empire. Le génie gagne à reslcr équitable. L'heureuse adminislration de l'Empire, la guerre dilTicile de Dacie, celle qui suivit bientôt, lui auraient fourni le sujet de brillants tableaux qui eussent montré son (aient sous un nouveau jour. Il avait, pour terminer le règne de Trajan et pour couronner son œuvre, une noble lin à raconler.
Il était assez naturel que Trajan, qui avait raffermi la frontière du Danube, en reculant l'Empire jusqu'aux Carparlhes, crût pouvoir aussi raffermir celle de l'Euphrate, en la reculant également jusqu'au Tigre. Cette pensée lui fit enireprendre sa dernière guerre, en Orient, contre les Parthes (115-116). Le succès de sa première campagne parut lui donner raison. La conquôle du plateau et des montagnes de l'Arménie lui assura au nord l'obéissance des petits souverains de la Colchide, de l'ibérie et du Bosphore, sur la mer Noire, et lui livra au sud toute la
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plaine de la Mésopotamie réduite en province, entre les deux flt'uyes. L'année suivante, il jeta un pont sur le Tigre, entra dans Clésiphon, dans Séleucie et dans Suse, et prit à Chosroès sa fille et son trône. Le sénat et le peuple romain voyaient refleurir leurs antiques jours de gloire. Trajan lui-même, en visitant Arbelles, Babylone et tous les lieux illustrés par tant de souvenirs, rêvait la gloire du jeune conquérant qu'il prenait bien tard pour modèle. Il projetait nn canal pour rejeter l'Ëuphrate dans le Tigre, rassemblait une flotie sur les côtes du golfe Persique, et projetait une expédition dans Tlnde, quand la révolte des tribus arabes et des contrées récemment soumises le ramena à la réalité. 11 conduisit lui-même ses vaillantes légions jusque sous les murs d'Âtia, en Arabie. Mais, devant cette ville, la maladie, suite de grandes fatigues, le saisit. Il revint sur ses pas très-alTaibli; et un coup de sang remporta subitement à Sélinonte.
Cet empereur avait porté dans la guerre l'esprit de mansuétude qu'il avait ramené dans le gouvernement. Au milieu de ses expéditions, une veuve lui demandait conipie du sang de son fils injustement condamné. Il remit d'abord après la guerre le redressement de ce tort.
(117-138. — 138-161 ap. J. G.) Soienoe et Sagesse
Parmi les trailés de morale que les besoins et le spectacle du temps ont inspirée à Plutarque, il en est deux qu'on n'a pas assez remarqués : Tun conseille à la philosophie, qui comprenaitalors la science et la sagesse, de hanter les palais des princes, si elle veut remplir tout son office; l'autre conseille aux princes de devenir savants et sages s'ils veulent bien gouverner. « La philosophie ne se proo pose point en effet pour but, dit-il, comme la sculpture, c de faire des statues immobiles et muettes, mais des c créatures vivantes et agissantes; et quand elle pénétre € l'esprit, ou descend dans le cœur des rois, elle fait d'au- • tant plus de bien, qu'elle prend alors force et efficace de c vives lois. Ce n'est plus le mince filei d'eau de l'oasis « découvert au fond d'un désert, c'est la source abon- € dante, détournée alors sur toute une ville pour l'ali- € menter et pour l'embellir. >
L'alliance que Plutarque demandait entre les empereurs et les philosophes semblait conclue, depuis que Trajan ^vait fai( cesser le sanglant divorce que quelques-uns (l9
ses prédécesseurs avaient fait entre le pouvoir et les lettres. Trajan avait connu intimement Plutarque dans sa jeunesse. Des savants et des sages étaient devenus ses familiers, ses amis; il avait fondé à Rome la bibliothèque Utpienne. Quelquefois il avait paru le modèle, l'exemplaire de la philosophie pratique au pouvoir. Il faut compter la familinrité de TEmpire et de la philosophie parmi les cnuses de la félicité extraordinaire dont jouit TErapire romain au siècle des Antonins, où nous sommes arrivés. Repousses en effet longtemps du palais impérial, perféciilos dans le sénat, poursuivis môme sur les grandes voûtes dans la personne des Epiclôle, des Athénodore, des Dion Chrysostome, les philosophes, pendant cette époiue, obtinrent crédit près du liône, en attendant que l'un d'eux y montât dans la personne de Marc-Aurèle. La philosophie peut cependant exercer, et elle exerçait alors surtout, une influence bien différente sur les hommes, selon le côlé qu'elle leur présente ou celui qu'ils saisissent Elle peut instruire, meubler, orner Tintelligence ; elle peut agrandir, élever, échauffer lame; dans le premier cas, elle n'est que la science ; dans le second elle est la sagesse. On peut la comprendre avec son esprit, on peut la sentir
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el qui lui rendit facile d'écrire, de dicter, d'écouter et de converser à la fois avec ses amis. Il apprit tout ce qu'on apprenait alors : la rhétorique, la philosophie, l'asironomie, la médecine, la magie, la géométrie et le droit; il s'exerça môme à peindre, à dresser des plans, à sculpter, à jouer de la lyre, à danser. De bonne heure, il servit à l'armée, prit place dans les tribunaux et se distingua, à la tête des légions et dans la magistrature, par son zèle et sa perspicacité. Des arts de la paix et de la guerre, il se flattait que rien ne lui était étranger. 11 se piquait particulièrement de vers et de prose. Ce fut peutêtre l'éducation scientifique et littéraire la plus étendue et la plus encyclopédique de ce temps*.
Antonin, d'origine gauloise, né à Lanuvium et élevé à Lorium, fils adoptif et successeur d'Adrien, pelit-Hlsd'un homme qui avait laissé en Asie la réputation de l'administrateur le plus intégre, ne manqua point non plus de maîtres et sut en profiter. Son historien nous assure qu'il avait une éloquence peu commune et de belles connaissances en littérature. On admira cependant de bonne heure en lui les qualités du cœur plus que celles de l'esprit. Élevé dans la maison de son grand-pére maternel, puis de son aïeul paternel, il portait à un bout degré l'amour de tous ses parents; il afl'ectionna jusqu'au mari de sa mère, jusqu'à ses oncles et cousins, dont il devint aussi le seul et unique héritier. 11 avait pour la vieillesse une vénération si particulière, qu'il ne pouvait voir passer un vieillard sans lui offrir son bras. On dit que ce fut une pieuse politesse de ce genre qui le fit adopter par Adrien. Certainement^ cet amour respectueux pour ses parents, pour la vieillesse et pour les dieux, lui valjit le sur-
1. Dion Cass., Adrien, 1 à 4. — Suidas, Adr., passim. — Spart., Adr,^ c, 15.
nom de Pieux, qui lui est resté. L'amour de la campagne et des travaux des champs, qui est aussi le goût des âmes tendres, fut la seule passion un peu forte qu'on lui connut apri^s celle du bien, qu'il montra dès ses plus jeunes ans.
Ces deux empereurs eurent cet extérieur avantageux, cette beauté que les Romains demandaient, à ce qu'il paraît, dans leurs maîtres^ puisque les historiens vantent, sous ce rapport, presque tous les empereurs. Cependant, Aiitonin avait, dans l'expression du visage, plus d'ouverture, de noblesse et de bénignité naturelles. Sa majesté sereine et son inaltérable douceur ressortaient dans la modeste tunique de laine de Lorium dont il était revêtu. La tinesse et l'originalité narquoise d'un satyre, la vanité d'un pédant, éclataient sous la longue barbe portée à dessein par Adrien, pour cacher quelques défauts physiques, et sous Tédifice d*une chevelure arrangée avec art. Antonin prenait de lui un soin modéré, comme un homme qui cultive sa personne, mais qui ne veut point étaler ses avantages. Adrien mettait dans son personnage de la re-* cherche et de l'apprêt*.
Adrien poursuivit avec passion, avec adresse, l'Empire qui alla chercher Antonin presque malgré lui, au fond
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de diseiplîne et de tactique qui durèrent jusqu'à la flu de TEmpire. Il fit mieux et combattit vaillamment, soun les yeux du vaillant Trajan. Flatterie moins iionorable pour son caractère I il alla jusqu'à vider force coupes de Tin avec cet empereur, auquel on n'avait peut-être à reprocher que ce seul défaut; si Trajan en avait eu d'autres, l'ambitieux Adrien sans doute les eût flattés. Trajan hésita cependant à adopter cet habile poursuivant de l'Empire. Adrien n'était pas économe de son bien ; il faisait des dettes; il était gourmand, témoin ce fameux pâté, le t Tetrapharmaque,» composé de chair de faisan, de tétine de truie et de jambon, dont Finvenlion valut peut-être, plus tard, à Jllius \erus, son adoption. Il était surtout inconstant et eniôlé, léger et colère; fier de sa science, il n'aimait pas la contradiction. Découragé par quelques froideurs de Trajan, le superstitieux Adrien consulta les sorts virgiliens, la fontaine de Castalie, qu'il flt ensuite boucher, pour que personne n'y trouvât l'Empire qu'il y cherchait. Il aida encore à l'accomplissement de ces présages, en se glissant dans l'amitié des préfets du prétoire de Trajan, et surtout dans la confiance de sa femme Plotine. Tout en dissimulant son ambition, il avait un parti tout-puissant à la cour dans les dernières années de Trajan. Il n'est pas bien sûr que Trajan, qui recommanda les provinces au grand jurisconsulte Nératius Priscus, ait désigné Adrien pour héritier. Il n'aimait pas beaucoup ce sophiste ironique dont tous les talents ne faisaient pas un génie, et dont les qualités et les défauts contradictoires ne constituaient point un solide caractère. On croit généralement qu'après la mort de Trajan, une pièce supposée par Plotine et signée de sa main, valut l'Empire à Adrien, savant aussi en intrigues.
Antonin fuyait, jeune, les dignités et le pouvoir. Avant d'arriver à l'Empire, il vécut presque toujours, à la cam-
pagne, en propriétaire laborieux et ménager, sans auti» ambition que celle d'obliger ses semblables. On remarque qu'à une épotjuo où le taux légal était à douze pour cent, il prêta à trois et le plus souvent obligea gratuitement. 11 n'osa point se sousiraire aux charges de TÉlal; et, de leurs fonctions, il préféra toujours la justice. Questeur, préleur, gouverneur, toujours sobre et frugal, après avoir pris un peu de pain le matin, il jugeait jusqu'au soir. Proconsul en Asie, il surpassa Tinlégrité de son grand-père. L'opinion publique, qu'il ne sollicitait pas^ fut pour lui le seul et unanime présage desa grandeur future. Un jour qu'il montait au tribunal : < Auguste, » s'écria le peuple tout d'une voix, t que les dieux te conservent. » Une prôlresse de Traites le salua du nom d'empereur. Le peuple aimait à remarquer que des essaims d'abeilles couvraient ses slatuos dans toute l'étendue de l'Empire. La voix du peuple, la voix de Dieu, imposèrent à Adrien le choix ou l'adoption de ce fils, quoiqu'il eût cherché ailleurs. Adrien ût d'abord en effet un fort mauvais choix dans la personne d'iElius Verus, qui mourut; il ne se décida à adopter Antonin qu'en lui faisant adopter à lui-même Marc-Auréle, fils du frère de sa femme, et un fils
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Torîsait les conspirations mômes, comme le plus fréquent moyen d'arriver à l'Empire.
Plusieurs empereurs avaient déjà donné l'exemple de remettre les impôts arriérés, ou de les diminuer et de réftiser les legs de ceux qui avaient des enfants. Adrien et Antonfîi en firent autant; le premier cependant, avec plus de fracas que l'autre, brûla solennellement en place publique les obligations des débiteurs du trésor, et fit frapper de nombreuses médailles pour conserver ce souvenir. Tous deux aidèrent également les sénateurs pauvres à soutenir leur dignilé et prodiguèrent les congiaires au peuple; mais Antonin le fit presque toujours de ses propres deniers, et au point d'être obligé d'aliéner parfois les biens du fisc. Dans des libéralités à peu près égales, les deux empereurs laissent éclater la difl'érence de leurs caractères. Adrien fit ajouter sur la liste des tables alimentaires de Trajan, un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles. Antonin, donnant à ce bienfait une forme plus charitable, constitua des fonds pour nourrir, élever, marier, au nom de sa femme, un grand nombre de jeunes filles abandonnées*. Adrien plaça quelquefois sans discernement ses générosités. Antonin fut obligé de supprimer quelques pensions mal placées : t car, il n'y a rien, disait-il, de plus contraire à la justice, que de laisser la république en proie à des oisifs qui ne lui rendent aucun service. » Antonin savait, chose difficile, rémunérer chacun selon ses mériles, tandis qu'Adrien plaçait souvent ses bienfaits capricieusement et au hasard. Où l'un mettait de l'ostentation, l'autre méprisait la vaine gloire. Le plaisir de dire un bon mot ou de faire une plaisanterie ouvrait, en outre, ou fermait la main d'Adrien. Un solliciteur habitué vient un jour, mieux mis que d'habi-
1. Spart.» Àdr»^ o.7.— Capit., Ànt, de 6 à 18. — Dige8t.,xxxiv, 1,14.
turlo, ôpîlé de frais, fardé et les cheveux teints, renouveler sa demande, t Je Tai hier, dit Adrien, refusé à votre père. » Aux bains, cet empereur voit un vétéran se frotter réchine contre le marbre, et lui fait présent de queh]nes esclaves pour lui rendre ce service; c'était bien. Le lendemain, quelques citoyens faisaient comme le vétéran: € Froltez-vous, leur dit Adrien, les uns les autres.» Antonin était d'un commerce agréable; comme tous les hommes bons, il avait souvent le sourire sur les lèvres; sa piaisanlerie élait douce, jamais oiïensante. Il se fût gaidé surtout de mettre Tesprit où il n'a que faire, dans la bienlaisance.
Peux mois achèveront de peindre la libéralité de ces deux hommes si dilTêrenis. t Je gouverne la république, dit Adrien, comme le bien du peuple, et non coinme le mien. » Un jour que la femme d'Anlonin reprochait à celui-ci de ne point déployer sur le irône assez de magnificence : t Oubliez-vous, lui dit-il, que du jour où je suis devenu empereur, rien de ce que je possédais ne m'appartient plus? » L'un voulait bien restituer au peuple ce qui était au peuple ; Taulre lui donnait du sien.
Mèmoopposiiion dans les jeux qu'ils donnèrent, dans les
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gfme, et non ponr mériter des applaudisFenienU. A Rnmo senlement, Adrien éleva le temple do Vénus et de Home, rebâtit presque le Panthéon, les septa, le forum d'Augoftte, les bains d'Agrippa, une infinité de temples ; il consacra au soleil la statue gigantesque de Néron, transportée près de l'amphithéâtre, et commença son tombeau, colossal monument qui est devenu le château Saint-Ange. Mesuré en toutes choses, Antonin n'eut point de passion pour les bâtiments; il ne fit guère qu'achever les constmctioos pieuses de son prédécesseur; on ne commença sous lui que des ouvrages utiles, comme le pont Subli* cius, à Rome, la restauration du phare et des aqueducs d'Antium, l'agrandissement des ports de Gaëte et de Ter* racine ^
Adrien vit accourir au-devant de lui, le jour oh il prit le pouvoir^ plusieurs de ses anciens ennemis; il les rassura avec ce mot heureux : f Vous êtes sauvés. » Il refusa à son préfet du prétoire plusieurs têtes que celui-ci demandait pour affermir le pouvoir encore chancelant du nouvel empereur, entre autres celles des personnages importants qui avaient formé à la cour, pendant les dernières années du régne de Trajan, le parti le plus opposé à son adoption. Mais cette bonne résolution céda devant le premier bruit de conspiration. Quatre hauts personnages payèrent de leur vie l'ancienne inimitié d'Adrien; et leur exécution fit si mauvais effet qu'Adrien crut devoir jurer en toute hâte, devant le sénat, que désormais il laisserait celte assemblée Juge de toute accusation capitale intentée à l'un de ses membres. Néanmoins, plus tard, avec encore moins de raison, Adrien fil payer cher à quelques citoyens d'anciennes inimitiés. La jalousie, l'envie, un caprice souvent, lui firent commettre plus
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moins dangereuse pour le pouvoir impérial. La chancellerie, divisée en quatre ministères (scrinia), expédia plus rapidement les affaires. L'ancien conseil privé prit, sous Adrien, une forme déQnilive, et devint une sorte de conseil d'État (condlium secretum, sacrum conmtorium)^ composé non-seulement d'amis et de compagnons du prince, mais de jurisconsultes et de sénateurs. Ce conseil suivit souvent le prince dans ses voyages. On y discuta toutes les affaires importantes, avant de les porter devant le sénat, qui n'en conserva pas moins, sous Adrien el sous ses successeurs, une certaine influence sur le choix des personnes et sur la décision des affaires. Adrien augmenta les pouvoirs du préfet de la ville de Rome, divisa, eu outre, ritalie en quatre départements, dans lesquels il plaça quatre consulaires. Dans les provinces il ajouta, au procurateur de César, un avocat du fisc afin d'améliorer encore Tadministration, par la division du travail et la séparation des fonctions. Il y eut désormais une différence beaucoup moins grande entre l'administration de l'Italie et celle des provinces. Antonin, sans rien ajouter à l'œuvre de son prédécesseur, paraît s'être contenté du gouvernement qui lui avait été légué. Mais ce sont moins les conceptions savantes que les bonnes hafciludes qui font l'excellence des institutions ; et ici, Antonin reprend la supériorité *.
Adrien s'engouait brusquement des personnes et s'en dégoûtait avec la môme promptitude. De ses deux premiers préfets du prétoire, l'un, Tatien, avait été son tuteur, et, en l'appuyant auprès de Trajan, lui avait peut-être valu l'Empire; l'autre. Similis^ était l'homme le plus vertueux et le plus modeste de l'Empire. Il leur demanda tout à coup leur démission, pour conférer leur charge à