‹ Les empereurs romainsChapitre 42 sur 73 · Spart.j Adr,, c. 8> xu« — Dioa Cassiusi lxix · texte numérisé non relu

Spart.j Adr,, c. 8> xu« — Dioa Cassiusi lxix

ADRIEN ET ANTONlN.

Ti'iboîi età Septicius Clarus, qui les méritaient il est vrai, l'un par sa vigilance et l'aulre par son liàbiielé. Mais, loujuurs prêt à écouter, à croire toute espèce de rapports, il se (li'*gi)ûta de ses nouveaux favoris, les destitua et les poursuivit souvent de sa haine. Sous Antonin, Gavius Maximus, homme austère, fui vingt ans préfet du prétoire; cet empereur ne donna jamais de successeur à un ix)Q juge, si ce n'esta un préfet de Rome qui en demanda un Comme il ne s'éprenait qu'avec rétlexion, il n'avait point de déceptions. 11 faisait de bons choix, s'attachait dos amis et gardait les uns et les autres.

Adrien consultait généralement son conseil sur les édits {ediclay rescripta, mandata) y qu'il donna pendant son règne. Il rassenibla souvent le sénat pour y rendre, dans l'ancienne forme, des sénatus-consultes; néanmoins les éilits et rescrits impéi iaux, rendus en conseil, prirent une place plus large dans la législation. Il présida le sénat, chaque fois qu'il se trouvait à Rome, et témoigna à ses nionibres beaucoup d'égards. Dans son palais, parcxemple, il les recevait dobout; et, le soir, il les faisait reconduire chez eux avec des flambeaux, et quelquefois les ti'ailait toul familièrement. Cependant, on remarquait qu'Adrien,

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ceux qui Ini apportaient des conseils d'utilité publique; il ne Dëgligeait aucun moyen d*informalion, apportait à toute affaire une in.ijtérable patience, parlait peu, souffrait la contradiction, dédaignait la llatterio, et, après avoir tout pesé, prenait une décision qu'il ne changeait désormais plus : € Nul n'était en droit d'avancer, dit Marc- Anrèle, qu'il fût un sophiste ou un pédant; tous voyaient en lui un homme mûr, complet, prévoyant de loin, réglant les intérêts de grande importance, avec calme et mesure, et les petites affaires sans fracas tragique, toujours à la hauteur, et capable de gouverner les affaires des autres et les siennes avec une égnle et constante force, et avec un juste accord dans tous ses mouvements. »

Préoccupation particulière de tous les empereurs, la justice a été le souci constant d'Adrien et d'Antonin. Les jurisconsultes Neratius Priscns, Celsus le père, Salvius Julianus entouraient constamment le premier. Vinidius, Aburnus Valens,Volusius Metianus, Ulpius Marcellus et Jabolcnus, le second *. C'étaient les représentants des deux fameuses écoles rivales des Proculérenset desSabiniens, dont les divergences s'effaçaient tous les jours davantage. Si l'on pouvait constater une différence entre les jurisconsultes qui enlouraicnt les deux souverains, on pourrait croire qdc les Proculéiens, plus favorables à l'rfquité, eurent une influence plus particulière sur Antonin. Les magistrats hésitaient toujours entre le vieux code national de Rome, sorti de la loi des Douze tables, et l'éditdu préteur, qui visait à se rapprocher de Vêquité naturelle, source plus universelle du droit. Fallait-il appliquer les dérisions déduites du vieux droit romain, ou celles que les coutumes des nations < gcntc$ » tendaient à y iuti'0«

(luire ? Les édits que les prêteurs publiaient chaque année, comme règle de leur jurisprudence, ûoUaient entre ces deux directions, seioji leurs préférences particulières. Adrien lit faire un premier pas à Tèquité, besoin naturel d^une société où se confondaient toutes les nations. Il arrêta que les réponses rendues par des jurisconsultes, des prudents dûment autorisés, auraient force de lois quand elles seraient unanimes; et, lorsqu'elles ne Tétaient pas, il donna la préférence à Véquité, au droit des gens. Un second pas fut la rédaction, par Salvius Julianus, et la promulgation d*un édit type {edictum Adrianum), qui li\a désormais la jurisprudence et mérita bientôt le nom A' edictum perpetuum^. Destiné depuis longtemps à c aider, suppléer, corriger » le droit civil, Tédit prétorien avait toujours accordé une grande prépondérance à Téquité. S'il est vrai, comme quelques-uns le prétendent, que le successeur d'Adrien lit rédiger Védit provincial, attribué par dauti^es à Marc-Âuréle, pour servir à ceux qui ne jouissaient point des privilèges du droit romain, nul doute qu Antonin ne fit une plus large part encore à l'équité dans une jurisprudence destinée à servir aux nations qui avaient introduit, demandé, bâté l'avènement de ce dit)it

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juge. Antonin fit plus : le maître qui lua son esclave, tomba sous l'accusation d'homicide; il n'avait plus seulement détruit une chose, mais un homme. L'esclave qui avait à se plaindre justement des mauvais traitements ou de l'impudicilé de son maître, put aller se plaindre devant le magistrat, qui eut le droit, si les plaintes étaient fondées, de faire passer l'esclave, par vente judiciaire, entre les mains d'un autre maître. Antonin introduisit même dans la législation une délicatesse de sentiment digne des législations modernes. 11 déclara une personne condamnée à un châtiment par la justice, incjpable de recevoir un legs; il refusa au mari le droit de poursuivre sa femme adultère quand il était adultère lui-même. Dans les questions de succession, il favorisa les mères. La morale do Zenon, appliquée aux devoirs et aux obligations de l'individu et de la famille, avait-elle donc fait tant de progrés? l'esprit nouveau du christianisme inspirait-il déjà ces décisions humaines?

Dans ce monde bouleversé alors par lèvent de toutes les do(^trines morales, mais soumis à un gouvernement doux et glorieux, dominait, au milieu de la plus grande diversité des opinions et des formes, un sentiment commun qui rapprochait et nivelait les nations, les religions et les classes. Sur les grandes routes, dans les carrefours des villes populeuses, les sophistes et les déclamaleurs de toutes les écoles grecques se croisaient avec les adeptes de toutes les superstitions asiatiques, en même temps qu'avec les apôtres chrétiens des Évangiles. C'était le pêlemêle moral le plus étrange qu'on pût voir. Favorinus le Gaulois et Polémon l'Asiatique, l'un dans un langage élégant et harmonieux, l'autre d'une voix puissante et chaleureuse, faisaient retentir Smyrne, puis Rome, de l'opposition de leurs principes. Alexandre d'Abonoteichos, le nécromancien, et Apollonius de Tyane, le pythagoricien,

aa ADRIEN ET ANTOîfIff.

clhTchaient,ran dans des superstitions asiatiques, Tautre d;ins de vieux mystères, le secret d'une influence que les di'iriples des premiers apôtres acquéraient par le simple récit des enseignements et de la mort de leur divin Maître. La science de l'écleclique Aulu-6e!!e et l'ironie du satirique Lucien, en inventoriant ou en persiflant toutes les superstitions, toutes les croyances, toutes les rêveries et toutes les doctrines, toutes les aspirations et tous les avortements, les cultes vieux et nouveaux, les déclamations, les incantations, les prédications, annonçaient une époque d'incrtdulité et de scepticisme où devait venir se fondre tout ce qui n'était pas de trempe à survivre à cet énergique dissolvant. En attendant, grâce an stoïcisme en haut et au christianisme en bas, régnait dans les cœurs et dans les paroles une disp<Tsiliin morale qui, malgré de grands ôcaris. ne contribuait pas peu à assurer à ce temps la clémence et la douceur dont il jouit. La situation des chrétiens, sous Adrien et sous Autonin, en est une preuve. Excités toujours çà et là par les exigences populaires, les gouverneurs demandèrent encore, sous ces deux empeours, des décisions qui missent leur responsabilité à cotnen, eoiiitiu^ av:iil fait Fliric. Crtle fois Uii:iilr;itiis ci

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d'Asie en parlant des chrétiens, que ces hommes ne souhaitent pas tant de vivre, qu'ils ne se trouvent heureux do mourir pour leur Dieu I Que le chrétien accusé à cause do sa religion soit renvoyé absous, qunnd môme il serait convaincu d'être chrétien, et que l'accusateur soit puni. • Ici, le fait de christianisme môme cesse d'être un crime. Le premier rescrit est d'un légiste, le second est d'un homme *. Les dispositions d'esprit d'Adrien et d'Antonin, en ce qui regarde les choses religieuses, expliquent encore cette différence.

Adrien, dans sa fureur de tout savoir, aurait voulu pénétrer même l'avenir. Sans croire à rien, il admettait tout. Savant comme Aulu-Gelle et moqueur comme Lucien, il désirait même les talenls du magicien d'Abonoteichos. Comme il admettait tous les dieux et nourrissait un goût particulier pour les mystères, il n'avait pas plus d'aversion pour les chrétiens que pour la magie. On lui a fait l'honneur d'un penchant particulier pour le christianisme. Il est probable qu'il ne faisait pas grande différ'ence entre le chrislianisnie et les sectes de l'Orient qui aflBuaient alors à Rome. Il reçut à Athènes l'apologie du chrétien Aristide et il s'y fit inilier aux mystères d'Eleusis. Il pratiquait les secrets de lathéurgie orient île, aussi soigneusement qu'il consultait les livres sibyllins. L'Egypte était toujours la mère de toute superstition, quoique Alexandrie fût devenue le laboraioire de toute science» Adrien ne se contenta pas de discuter à Alexandrie avec tous les savants que le Musée voyait assis à sa table, il disputa de superstition avec le peuple égyptien, Selon les mystère<5 delà kabbale, un ami, qui se dévouait à la mort pour un ami, pouvait mettre celui-ci à même de savoir

1. Euseb., Hist. eccL, m, 25; iv, 8, 9, 13, 26. — Just., Âpol,, ii, p. 56, 100. — Cap., Vit. Ant, 9.

l'avenir, en le lui commaniquant de l'autre monde. Adrien avait un ami qu'il chérissait particulièrement : Antinous; c'était le type idéal de la beauté gracieuse. On accusait Adrien de Taimerplus qu'il n'eût fallu. L'empereur et son favori montèrent un jour en canot sur le Nil. Adrien revint seul sur le rivage, et fit élever aussitôt un temple à la place où Antinous avait disparu^ pour reparaître bientôt à ses yeux, disait-il, dans une étoile. Dans ce temple, le nouveau dieu rendit des oracles; et Adrien multiplia ses statues et ses images à Rome, dans son palais et surtout dans sa maison de ctimpagne.

Antonin, dit Marc-Aurèle, n'avait pas pour les dieux de crainte superstitieuse; il avait de la religion sans superstition. N'était-il fpas ainsi bien près de la véritable? Sous cette soif du martyre qui dévorait les chrétiens, il devina, plus facilement qu'Adrien, le sacrifice à une idCe, à une foi. Son rescrit lui fut inspiré, on n'en peut douter, par celte singulière douceur à laquelle Marc-Aurèle attribuait la puissance de vaincre le mal : a Ame douce, sage, huiraine et pure, » pouvait dire en effet de son père le fiis adoptif d'Antonin, c source d'eau claire et rafraîchissante que rien ne peut altéier! Un passant s'a-

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toutes les grandes villes de son empire. Antonin, quoique avec un esprit cultivé et une mémoire suffisamment ornée, ne pouvait passer pour un savant. Par goût et par principe, il se faisait scrupule de changer de lieu, craignant d'encourir le reproche de mobilité et d'inconstance; pendant son long règne il n*alla guère que de Rome à Lanuvium, sa maison de campagne, et de Lanuvium à Rome. On se tromperait étrangement si Ton pensait qu'Adrien fAt un protecteur des lettres plus efficace, un admmistrateur des provinces plus attentif et plus constant que son successeur.

Le palais des deux empereurs ne désemplit guère de philosophes, de jurisconsultes, de savants, de lettrés, de rhétcui s, de poètes de toute sorte. Ceux-ci furent leurs compagnons, leurs commensaux habituels. Là se rencontrèrent, comme sur un terrain neutre, les rivaux Favorinus et Polémon, tout-puissants dans les villes d'Asie, ici humbles et flatteurs. Hérode Atlicus, rhéteur riche comme un prince, qui élevait des monuments comme un empereur et croyait ses discours encore plus durables, y fit grande figure, et trouva cependant un rival dans le déclamateur romain Fronton, dont le lilre de sénateur relevait le vigoureux talent. Sous ces deux souverains, curieux on bienveillants pour les lettrés, on assista à une vraie renaissance littéraire, remarquable moins par la hauteur de l'inspiration et la perfection classique, que par la souplesse des talents, la variété des vues et l'universalité des connaissances.

Adrien, qui se piquait particulièrement de littérature et d'arts, partagea peut-être trop les goûts de ce temps pour être un protecteur toujours utile, éclairé et impartial des lettres. Il fit beaucoup pour elles, mais sans les épurer, les élever et chercher à leur donner une direction meilleure; quelquefois il les gêna ou les harcela par

tu

AMIEN BT A!«TO!fI¥l.

ses caprices on ses engonements. Il fonda I Athènes trois chaires, de politiqae, de sophistique et de philosophie; Il fonda rAthenaeom è Rome, et augmenta de ses deniers les ressources du Musée d'Alexandrie *. Il encouragea et employa Anien, l'historien d'Alexandre et l'auteur du ■annel d'Ëpictète, ei il le décida à faire et à écrire le périple de la mer Noire. Hais il avait parfois de singu-^ liers goûts, et la passion exagérée de l'archaïsme et des curiosités. Il préférait l'orateur Calon à l'orateur Cicéron« Ennius à Virgile, et un certain Antimaque à Homère. Il aimait à poser à ses savants commensaux des questions ardues, préparées de longue main; et il ne faisut pas bon discuter avec lui, bien qu'il écrivît en vers et en prose, pour soutenir son opinion et provoquer la réponse. En définitive, il voulait avoir le dernier mot, et finissait par humilier, persécuter ses maîtres et ses adversaires. Il exila en Egypte Juvénal, qui y mourut de chagrin. Favorinus savait céder à temps à l'empereur, môme sur des questions de grammaire où il avait évidemment raison. «Celui qui commande à trente légions^ disait-il à ses amis qui Ten raillaient, doit être le plus savant de î'unïTer^ > Adrien tj r -n ait s'entendre longtemc ;^ av f- -t

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rains que ceux qui se piquent de lettres, ponr lenrf; secrétaires. L'architecture était un des arts dont Adrien se yantait de posséder tous les secrets. Il avait Tait le plan du temple de Vénus et de Rome, le plus beau qu'il éleva dans la capitale de l'empire; content de son œuvre, il la soumit h l'architecte Apollodore, le plus habile de ce temps. Sous Trajan, ce maître avait renvoyé à la peinture de ses citrouilles, le jeune César qui se mêlait de parler d'art. Apollodore trouva le temple trop petit pour l'emplacement où l'on voulait l'élever, et les staïues des d(^esses trop en disproportion avec Tédifice: « Si elles se levaient, dit-il, elles ne pourraient passer par les portes du temple. » Adrien profila des observations d'Apolloclore, mais il ne les lui pardonna pas et trouva un prétexte pour l'exiler, sinon pour le mettre à mort. Un pédant, un dilettante peut devenir aussi le plus capricieux, et quelquefois le plus injuste des souverains, pour les savants et les artistes particulièrement.

Antonin honorait les vrais philosophes et fut Indulgent pour ceux qui n'en avaient que l'extérieur, sans cependant se laisser jamais imposer par eux. Il fit le rhéteur Fronton consul, et lui permit de refuser le consulat parce qu'il entraînait trop de dépenses. Il prêtait l'oreille avec complaisance et il cédait le pas volontiers aux hommes qui avaient quelque distinction dans Téloquence, l'histoire, les lois, la morale; il les mettait, dit xMarc-Aurèle, « sans jalousie, à même d'acquérir la gloire à laquelle chacun d'eux pouvait prétendre en vertu de son mérite. » Il préférait les connaissances solides aux curiosités oiseuses, et se contentait de primer dans la science de gouverner; il savait ce qu'il fallait laisser et prendre des lettres et des lettrés. Par là, il dominait les savants sans le vouloir, et justement parce que, dans leur genre de talent^ il se reconnaissait leur inférieur. Quelles habiles

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et spititoelles leçons il sayail parfois leur donner! Le sophiste Polémon d'Asie, avant qu'Antonin n'arrivât à lenipire, avait trouvé extraordinaire que celui-ci, en passage dans l'Asie Mineure, s'installât dans sa maison comme dans la plus riche de la ville; sur ses plaintes, le futur empereur avait vidé la demeure du rhéteur. Quand Polémon vint à Rome rendre ses devoirs à Antonin empen^ur, celui-ci lui fit donner ses plus beaux appartements et recommanda à haute voix à ses serviteurs d'avoir soin que son hôte n'y fût jamais dérangé. Apollone, philosophe fort en renom en Syrie, vint à Rome, sous Antonin, dans Tespoir, disait un plaisant, d'y gagner la toison d'or. Antonin en effet voulut lui confier, comme au plus digne, réducation de son fils adoptif ; il le pria de venir instruire le jeune héritier de l'empire au palais impérial : c C'est le disciple, répondit fièrement le philosophe, qui doit venir trouver le maître. > Antonin envoya Harc-Aurèle chez Apollone; il s*étonna seulement que le philosophe irouvit le chemin plus long, de sa maison de Rome au pahis impérial, que de Syrie à Rome. Antonin» dans ses encouragements aux lettres, ne pensa pas seulement à la iirèv-e et à FÉgypte, saturées de science; il propagea les

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rhonneur de Plotine, la veuve de Trajan; un obélisque dressé à Thèbes, et aujourd'hui à Rome, lui appartiennentencore; les Arènes et le pont du Gard, ou, pourmieux dire, l'aqueduc du Gardon, reviennent cependant à Antonin. Il y avait un peu dans la conduite d'Adrien à travers les provinces, du touriste et de l'antiquaire. Il acheva à Athènes le temple de Jupiler Olympien, mais il s'y fil élever aussi un autel. /S'il fonda la ville d*AndrinopIe,il bâtit celle d'Adrianothère, à l'endroit où il avait tué un ours. Le même empereur qui élevait un tombeau au grand Pompée et un monument au vertueux Épaminondas, dressait descippes funéraires à un cheval et à un chien qu'il aima d'un amour particulier. On le trouve sur le sommet de l'Etna, où le lever du soleil, disait-on, prenait les couleurs de Tarc-en-ciel ; et sur la cime du Casius, en Syrie, où la foudre tomba sur l'autel pendant qu'il y sacrifiait. Il prétendait voir de ses yeux tous les l?eux dont il avait lu la description dans les livres, comme il voulait se faire initier à tous les mystères, pour en pénétrer les intimes secrets. Une pluie abondante, après huit mois de sécheresse, tomba, dit-il, quand il mit le pied en Afrique. Ce qui lui appartient davantage, il y comprima une révolte des Barbares de l'Atlas. En Égypie, où sa science et sa superstition furent impitoyablement raillées, il accusa la grande école du Musée d'être la confusion de toutes les doctrines, et prétendit qu'en ce pays, Coptes, chrétiens, païens, Juifs, Sanjaritainsou autres, étaient toujours prêts à changer de religion et n'avaient d'autre dieu que l'argent. La province de Syrie faillit être divisée, parce que la molle et voluptueuse Antioche n'avait pas pris au sérieux ses airs de philosophe. Ce fut par recherche d'archaïsme, ou par simple condescendance, que le César voyageur, dans les provinces, revêtit souvent les charges municipales des villes par où il passait : l'archontat à Athènes, la demar-

tM AMIBTf BT ANTONIN.

chie i Naples, la prètnre en Étrorie, la magi«ttratareqtiin- ([neiinale à Itilica, la dictature, l'ëililîté ou le daumvint, dans je ne sais combien de Tilles. Adrien fit cependant a55ez de bien dans les provinces, pour i|ue presque tontes aient frappé des médailles en retour de ses bienfaits. On en tronre dans les collections, de nombreuses frappées en I lionneur d* Adrien : ReOitutori Britanniœ^ GalUœ^ Math ril^miœ, Acàmim^ etc. Il fortiûa les frontières du Rhin et do la Dacie, fil des routes en Espagne et en Afrique. Alexandrie^ Athènes^ Palmyre, Smyme, lui durent plus d'un embellfesement. Beaucoup de villes reçurent de lui les priTiléjres latins et juliens. SéTéresurveillant, il chanjn^att, destituait les gouverneurs^ et leur infligoait des peines rîgoan^Qses. Il passait même quelquefois pour susciter des acvusaleursaux magistrats; on se plaignait qn'ij épiât de tn>p prés ses aigents. aimant à voir, à pénétrer jusque dans leur vîe priiée. par le moyen de ses commissaires aa\ vivres, et abusant de ce qu'il parvenait à connaître stn^i. Tn jonrqn^il disait à un gouverneur des reproches <:2e >i femme lui avait déj) adressés : t Ma femme vous a i^c: écrit. Départit celui-ci. la même cbose qu'à moi? i

A.DR1EN £T ANTONlM. M

vieille ville, décidés encore à moarir avant cette dernière liumilialion. Il fallut noyer cette nouvelle révolte, pendant une guerre de trois ans sur les cimes du Liban et autour de Jérusalem, dans le sang de cinq cent mille Juifs. Adrien se vengea plus misérablement encore do celle révolte, en élevant sa statue sur l'emplacement du temple de Jérusalem, l'image d*un porc sur l'une des portes de la ville, et enfin un temple de Vénus à l'endroit où Jésus avait été crucifié. Enfin, défense fui faite à tout homme issu de cette race indomptable de séjourner, sauf les jours de dévotion, dans la sainte ville, dont le vieil esprit résista encore cependant contre le nom d'iElia Capitolina (135) <.

Anlonin avait pour principe que le t train d'un prince, même économe, est toujours à charge aux provinces, t Sans déplacer avec sa personne le centre du gouvernement, il savait ce qui se passait dans les provinces et était toujours à même de pourvoir à leurs besoins. Il était toujours prêt à écouter les plaintes des peuples contre les gouverneurs, mais il n'allait pas au-devant; il ne changeait guère qu'à bon escient ceux-ci, et se contentait de les destituer. Si Adrien savait les comptes des revenus et impôts de tout TErapire, comme ceux de sa propre mai* son, Antonin connaissait les besoins des provinces comme ceux de sa famille. Celui-ci aima mieux conserver ses revenus pour réparer les anciennes villes, que d'en fonder de nouvelles, et soutenir les anciens monuments que d'en élever de neufs. Il ne fonda qu'une ville, par une sorte dé culte religieux pour les origines de la foi lune de Rome, à Pallantes, en Achaïe, à l'endroit d'où la tradition faisait

1. spart., Adr., 13, 17. — Dion, Adr, — Eckheî, L. c. ti, p. 600. — J'ai consulté souvent, pour Adrien, Touvrage allemand de Gregoroyiiui Hadrian und seine zeit, la thèse latine de M. Gaillet sur cet empereur^ ©t Greppo, Mém, sur les voy, (f Adrien»

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partir Erindre, pour aller fonder eo Italie une yîlle h rem^lacemenl où fat plus lard Rome ; ce ne fat point goût d'antiquaire chez lui, mais affaire de patriotique piété.

La postérité ne s'est point trompée en décorant du beau nom d'Antonin la prospérité politique et littéraire de ce siéiie heureux. Adrien, il est vrai, par ses précautions défensives, parThabilelë de ses réformes, et par ses voyages nombreux, prépara le règne de son successeur. Ce fut sous Amonin, cependant, qu'un rhéteur put comparer l'Empire c à un immense et fécond jardin, situé autour de la Méditerranée comme d'un beau lac, traversé par ces immense routes qui mettaient en communication et en échange toutes les parties et tous les produits du monde, couvert d'autant de villes qu'il y avait autrefois de maisons. > Tous le> a- ts, l'industrie de toutes les provinces, les productions ae toute la terre^ arrivaient alors en effet à Rome, pour sa magniûcence et ses plaisirs. L'albâtre, le marbre, le bix>nze, l'or et l'argent, les bois les plus précieux y brillaient de toutes parts, ainsi que dans les principales villes. Les fourrures de la Scythie, l'ambre de la Baltique, les tapis de la Perse, la pourpre de Tyr, le verre d'Alexandrie, les aromates d'Arabie, les perles

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il teaUitdâ raviver et d'épurer^ par rinspiration platonicienne, les vieilles gnperslilions grecques ou asiatiques* Appien crut pouvoir écrire d'une plume impartiale, dans cette époque apaisée, c l'épouvantable histoire > des guerres civiles. Si le scepticisme railleur de Lucien convient à Tempereur Adrien, l'inspiration religieuse et morale qui anime, comme un souille de la plus haute antiquité, les ouvrages de Plutarque, répond mieux au caractère du César débonnaire, dont les récits mômes du . temps ne nous laissent qu'une image en quelque sorte ^ ébauchée et indécise, comme celles qu'on rencontre en^ core dans les bas-reliefs inachevés ou ust'^s par la vétusté. Les contemporains d'Antonin et d'Adrien, les rois et les peuples étrangers mêmes ne s'y sont pas trompés. Antonin fut plus aimé au dedans, plus respecté au dehors qu'Adrien. Si l'on appelait le premier « l'enrichisseur du monde, » on nommait le second « le multiplicateur des citoyens. » Plus tard, les Romains voulurent que tous les empereurs prissent, en montant sur le trône, ce nom d'Anlonin, qui paraissait surtout devoir obliger leur conscience. Six l'adoptèrent en effet. Adrien, pour assurer la paix à l'Empire, et sans craindre de passer pour avoir laissé reculer le dieu Terme, sacrifia une partie des provinces que Trajan avait conquises, celles qui étaient au delà de l'ËupInate; il en eût fait autant de la Dacie si on ne l'en eût empêché. Il se tint toujours sur le pied de guerre, et donna à la tète des légions, contre les Alains entre autres, l'exemple du courage; mais surtout pour éviter la guerre. Il raffermit la discipline en préparant toujours les troupes au combat, supportant lui-même la fatigue, vivant dans les marches ou s'exerçant au camp, comme le dernier des soldais. Il lit des règlemenls pour la nomination des officiers, pour le recrutement des soldats, pour rapprovisionnemcut do

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l'armée, qui ont eu force de loi jusqu'à la fin de l'Empire. Sous lui disparurent des campe les salles de festin, les iiorliqiies^ les grottes arliOcielles, les jardins d'agré* mt.'nt. Le moyen qu'il préférait cependant pour rester en pai\ avec les rois ses voisins, était de leur faire la cour. Chosroès, roi des Parlhcs, auquel il peimit de rentrer dans ses États, reçut de lui sa fille, fai.'e prisonnière par Trajan. Adrien invita plusieurs autres rois h venir h Rome pour les y combler de prévenances et de présents.

Anlonin, avec des habitudes personnelles louies civiles, désarma presque, et n'eut pas moins la paix, la vraie et grande paix romaine. Il refusa de rendre au roi des Partbes le trône royal que Trajan lui avait pris, et ne Tempécha pas moins, par une simple lettre, d'attaquer son voisin, le roi d'Arménie. Il donna des chefs aux peuples voisins, les rois et les nations le prenaient volontiers pour juge de leurs difféi-ends. Antonin avait réalisé l'idéal de Plularque et do Dion Chrysoslome; on le regardait • comme le représentant et le ministre de Jupiter, ne régnant que par la loi, c'est-à-dire par la justice. » L'opinion superstitieuse de ce temps aimait à croire que la natuiv elle-même adoucissait sa férocité sous le règne de cet

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{MIS Tonla senlement faire le bonheur de cet être de convention qu'on appelle TÉtat, ou même de cette chose plus sensible qu'on appelle la patrie, il prétendit rendre heureux cet être rivant et palpitant qui s'appelle rbocnmei

Adrien et Antdnin s'étaient ménagé à la campagne, près de Rome, deux retraites bien différentes. Adrien, autour d'un magnitique palais situé à Tibur, dans un parc dont l'enceinte embrassait sept milles, s'était fait fan*e, à grands frais, une représentation en petit de tous les lieux célèbres du monde, et particulièrement des édifices qui avaient donné leurs noms aux plus fameuses écoles philo* sopliiques ou aux plus vieilles institutions. On y voyait TEtna, la vallée de Tempe, le Lycée, l'Académie, le Prytanée, le Pœcile; et les chefs-d'œuvre de la statuaire peuplaient celte résidence impériale. Adrien se livrait là à ses goûts, discutait avec ses savants, et cachait quelquefois des scènes scandaleuses avec sa femme, qui le traitait d'homme insupportable, le livrait aux railleries de ses subordonnés, et dont il se débarrassa peut-être. Là, dans ses dernières années, soupçonneux, défiant, regrettant d'avoir à abandonner bientôt tant de richesses, il hésita sur le choix de son successeur; il désigna d'abord iElius Gommodus Yorus, plus malade que lui, fit périr Servianus, son beau-frère, Népos, son neveu, qui avaient espéré être ses héritiers, et ne se résigna que tard, après la mort d'JJlius Verus, à adopter celui qui devait le surpasser. Là, plus soupçoiHieux et plus avide de l'avenir à mesure qu'il approchait de la mort, il couchait à l'avance par écrit ce qui devait lui arriver dans l'année, à tel point que sa mort, qu'il n'avait pas prévue, interrompit une année déjà prédite* Antonin, près de la vieille et simple maison, et dana Tenclos de son aïeul, laissés tels qu'il les avait reçus^ •• contenta de bâtir un temple en l'honneur de ses ancè*

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ti*es. Il eut aussi à y dérober peut-être, à y cacher les écarts de sa femme Fausline; car ramélioralioa des femmes ne marchait pas alors du même pas que celle des hommes; mais il y enseigna à régner à celui qu'il avait depuis longtemps choisi conmie son fils adoptif et comme l'héritier de l'Empire, Marc-Âurèle. Combien, à ce curieux abrégé An monde, à ce microcosme piiloresque et philosophique de Tibur, j'aurais pi*éféré voir la vieille maison et le vénérable temple de Lorium! Lh était la froide et pédante leçon de la science; ici, le doux et fécond exemple de la sagesse ! Combien, au vieillard cacochyme et à l'hydro- ;>ique archéologue de Tibur, j'aurais préféré voir le bon et vert vieillard de Lorium qui, pour tenir droit son corps courbé par Tàge, s*était fait faire, dans ses derniers jours, un corset d'écorces de tilleul, et qui commandait encore ainsi haut et ferme à l'empire romain! Avec cùmbien de respect le jeune Marc-Auréle devait s appi^i)er de ce sublime maître, prêter pour appui à ce nouveau Numa ses jeunes épaules et écouter les leçons de borné, fruit mûr et doux de sa vieille expérience! La trace de ce religieux respect est restée dans le portrait laissé par le disciple de son divin maître, lorsqu'il lui

ADRIEN ET ANTONIN. t57

son existence, Adrien, sur le point de mourir. Joua en mauvais vers avec l'immortalité de son âme, c sa petite âme, sa mignonne, hôte et compagne de son corps, qui allait tremblotante visiter le séjour pâle, froid, nu, où elle ne plaisanterait plus. » Antonin, sain de corps et d'esprit jusqu'au dernier moment, parla de la République, des rois ses alliés, donna ce dernier mot d'ordre qui le peint si bien : c Égalité d'âme t > et, se tournant ensuite comme s'il voulait dormir, exhala sa belle et terrestre vie, peut-ôlre en rêvant à une vie meilleure *.

Heureux, répéte-t-on souvent, les temps et les peuples où l'histoire, ayant peu de fails à glaner, ne trouve presque rien à dire! C*est pour cela sans doute que, dans bien des histoires, les règnes d'Adrien, d'Anlonin, sont retracés en quelques lignes, tandis qu'on pourrait leur consacrer bien des pages. Si ce demi-siècle n'avait rien fourni à l'hislorien des lois, des arls, des lettres, on ne Tauiait pu proclamer heureux; il n'aurait point vécu. C'est le devoir de l'histoire de se transformer, de se déplacer, selon les temps. Heureuses sont les époques où l'on ne rencontre pas les luttes du champ de bataille, quand oa y retrouve, pour les remplacer, les réformes législatives et \e> progrès des mœurs et des arls ; l'histoire ne meurt point avec ces époques : elle s'y pacifie seulement ou s*y spiritualise.

|. Dion, LX«, Lxx. — Spart, Adr,, Î2-24. —Cap.. Ant,, 10-18.

8toioi9me et Gbristianiemo

c Aa siècle des Antonins, dit Montesqnieu, la philosophie sttucienne s'étendait et s'accréditait dans l'empire. Il semblait qne la nature humaine eût fait un effort poar produire d'elle-même cette ptiilosophie admirable qui (Mait comme ces plantes que la terre fait nattre dans des lieux que le ciel n'a jamais vus.

« Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n'est capable de faire oublier le premier Antonîn

MARC-AURËLE. 15»

la défaite. Regardée avec déflance par Auguste, avec iné« pris par Tibère, elle avait été conspuée, dispersée, persécutée dans sa doctrine et dans ses adeptes par Néron et par Domitien. Mais, comme il arrive souvent, la perse* cution lui avait été heureuse ; elle s'y était retrempée, épurée, métamorphosée. A Técole du malheur et de la résignation elle était devenue, d^austëre et rigide, douce et bienveillante, d'étroite, singulièrement large, de poli« tique et civique enQn, tpute humaine. D'abord philosophie trop exclusive d'une raison froide et solitaire, elle était descendue de l'esprit dans le cœur, et était remontée de là, quoique obscurément encore, comme à son exemplaire et à son lype complet, jusqu'à Tiilée d'un être supérieur, tout intelligent et tout bien aisant^ dont Tâme raisonnable et sjmpaihique, répandue dans tous les élres humains, formait une étroite société, et comme t une parenté, non de race et de naissance, mais d'intelligence et d'amour, entre la divinité et les hommes et en Ire les hommes eux-mêmes.» Pour les stoïciens d'alors, en effet, l'homme n'était plus isolé de Dieu. II était partie intégrante du monde et associé à son action collective. Le monde élait une immense cité où Dieu, la cité et Thorame vivaient comme sous un môme gouvernement. L'ensemble de ces lois, c'éiait la raison même, essence de la Divinité, beauté souveraine du bien qui rayonnait dans l'espace et dans le temps, et qui se reflétait dans l'homme pour l'enivrer de foi et d'amour. En s'efforçant de passer dans la pratique et dans les lois, cette philosophie tendait à se consacrer à la réforme de la vieille société corrompue par l'égoisme, linégalilé et l'injustice; car elle professait déjà l'unité du genre humain, Tégalitô des libres et des esclaves, les droits respeclifs des époux, du père et des enfants, les devoirs de la charité des hommes envers les hommes, même dans la terrible sanction que la justice sociale

fee

MAnr-AURÉLE.

exerce contre ceux qui se rendent coupables envers la société. Telle la philosophie, après l'orage, était revenue dans le palais impérial, pour en être rorneraent sous Trajan, l'inspiration sous Anlonin; telle elle-raontail maintenanl sur le trône dans la pereonne de Marc-Aurèle pour essayer de faire régner ses principes dans le gouvernement et jeter un dernier et vif éclat, avant de céder la place à une religion plus puissante et plus efficace, mais dont elle prépara cependant le régne *.

De la famille espagnole des Annius Verus, que Vespasien fit entrer au sénat et Adrien dans le palais impérial, Marc-Auréle montra de bonne heure une raison précoce, un cœur parliculiérement sensible et une grande sincérité de caraclére. Adrien jouant sur le nom de son grandpère, l'appela tout jeune Verissimus. Il avait surtout une aplilude particulière à faire choix et à s'éprendre, parmi les personnes dont il approchait, de renseignement ou de la vertu qui était leur principal ornement, pour se les approprier et les revêtir. C'est ainsi qu'il prit, il nous le dit Uii-méme, de son aïeul la patience, de son père, qu'il perdit jeune, l'énergie, et de sa mère la piété et la bien-

MARC-AURfiLB« 161

tage de son aïenl. Même prudence et même atfention de Fenfaot, quand il passa des mains de ses parents dans celles de ses maîtres. Annius Yerus^ son grand-père, rayait entouré des rhéteurs et des philosophes les plus variés et les plus distingués de son temps. L'enfant s'appliqua avec ardeur et docilité à tout ce qu'on voulut lui apprendre, sans en excepter les exercices du corps. Mais il fit de bonne heure son choix, préféra les philosophes aux rhéteurs et, à la prose et aux vers qu'il ne dédaigna pas cependant, l'étude du bien. A douze ans il prit le manteau, la vie frugale, coucha sur la dure, au point que la tendresse de sa mère exigea de lui quelque adoucissement à son régime; et il se livra toujours avec tant d'ar^ deur à l'étude et à la méditation philosophique qu'il compromit quelquefois sa santé et resta d'une complexion faible et maladive, c Si je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, disait-il, et si je n'ai pas perdu mon temps à l'élude des mots, c'est aux dieux que je le dois. Il voulait tirer surtout de ses maîtres un parti tout pratique. A ce lilre il prisa peu Herodes Atticus, le Grec. Le célèbre rhéteur romain Fronton lui enseigna au contraire, dit-il, tout f ce qu'il y a dans un tyran d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et combien il y a peu de sentimcnls affectueux chez les patriciens; t Diognète lui inspira le mépris des croyances et des pratiques magiques et superslilieuses ; le stoïcien Apollone de Syrie mit dans son âme la douceur à côté de la fermeté. Le stoïcien romain Rusticus, fils peut-être de la victime de Domitien, et dont il tint le beau Manuel d'j^pictète qu'il ne quitta plus, lui fit rejeter le luxe des vêtements, des discours, les passions du cirque, et lui enseigna l'égalilé d'âme^ la clémence et l'horreur de la délaiion. t Ce fut Severus (le péripatéticien), enfin, qui lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Caton, Dion, Brutus; qui lui fit concevoir Ti-

set NARC-AURftLB.

dée d'nn éUt libre où règne régalilè natarelle de tons les citoyens et de tous les droits, ei la pensée d'une royauté qui placerait avant tous les devoirs le respect de la liberté des citoyens. > Le jeune homme profltait beaucoup avec ses maîtres parce qu'il savait les honorer et les aimer; sa correspondance avec Fronton est pleine d'une naïve tendresse ; un jour il pleurait la mort de Tun d'eux : c Ni la philosophie, ni l'empire, t dit le vieil Antonin aux cour« tisans qui se moquaient, c n'interdisent une tendre douleur. » Marc-Aurèle eut toujours le buste de ses maîtres dans son oratoire, in larario stio; plus lard, empereur, il allait encore les écouter, quand il pouvait leur donner des leçons; il les combla tous d'honneurs, en eut quelques-uns, comme Rusiicus, pour conseillers intimes, et les employa, quand il put, dans son gouvernement ^

Lorsque Anlonin, sur Tordre du vieil Adrien, adopta le jeune Marc-Aurèle, qui promettait déjà d'être son meilleur successeur, le jeune philosophe fut saisi d'effroi ; il parla longuement à ses jeunes amis des dangers et des tourments du pouvoir impérial. Ce fut avec douleur qu'il abandonna le jardin maternel pour le palais des Césars, théâtre déjà de tant de tragédies, et qu'il laissa les études, la

MARC-AURÈL8. t63

vinité. Durant vingt-trois ans, toujours à ses cAtés dans Rome ou à Lorium, il ne le quitta que deux fois, et pendant un jour seulement. Honoré d'entrer encore p^us intimement dans la famille de son père adoptif, il épousa, malgré ses répugnances, sa fille Faustine. Il contemplait sans cesse, et il médita toute sa vie les vertus d'Antonin, dont il partagea tous les actes; el4)ar là il s'affermit dans les qualités qu'il avait et y ajouta celles qu'il n'avait pas. Il apprit surtout de ce sage couronné t que l'empire ne consiste pas dans un palais, des gardes, des torches, des habits éclatants et des statues; et qu'un prince peut ramener presque sa vie b celle d'un simple citoyen, sans montrer pour cela moins de grandeur et de force quand il s'agit de faire acte d'empereur et de mettre la main aux affaires de l'État. » Il ne cessa, après la mort de son grand modèle, de se répéter toujours : t Agis en disciple * d'Antonin, » et il sut s'ohéir à lui-môme. Trajan fît le bien par une droite volonté, Antonin par une heureuse nature, Marc-Aurèle par rai?on ; il sut se rendre compte, parfait par là, et supérieur aux deux autres.

Antonin, à son lit de mort, pour assurer le trône à Marc-Aurèle, bien qu'il eût deux fils à lui, se contenta de faire porter dans la chambre à coucher de son fils adoptif la statue d'or de la Fortune, qui, selon l'usage, était toujours dans l'appartement de l'empereur. Proclamé avec bonheur par le sénat, Marc-Aurèle commença son règne par un acte d'abnégation semblable à celui d'Antonin. Il associa à la puissance impénale Lucius Verus, son frère adoptif, qu'Adrien lui avait donné d'avance pour collègue, mais qu'Antonin, trop instruit de ses vices, avait, tout en le gardant au palais, tenu toujours éloigné des honneurs et du pouvoir. On a repro-

f . Jul. .Cap. Hf, 4.^ 3, 7. — Marc-^ur., Pemées^ i, 14,

ché h Mnrc-Aiirôle d'avoir ainsi gardé sur le trône le vice à côté de la vertu. Mais ne devait-il pas, en prenant l.o>session de l'Empire, donner le premier l'exemple de l'obéissance au pouvoir, représenté par un de ses prédécesseurs? En satisfaisant ainsi l'ambition de Verus par un partage dont il sut toujours conjurer les périls, n'évilait-il point une révolte, une guerre civile peut-être, et la triste nécessité de commencer son règne, comme tant d'autres l'avaient fait, par la mort de ses parents? C'était une difficulté sans doute ; mais Marc-Aurèle Taccepta, en vrai stoïcien, comme une épreuve, un mal inévitable et nécessaire. Le rhéteur Aristide lui a prêté encore une autre intention, qui ne messied point à l'âme de Marc- Autèle : celle de montrer sur le trône t Texemplc de l'union d'un bon même avec un méchant, et d'apprendre par là aux hommes à cesser leurs divisions, leurs querelles, pour de bien chétifs intérêts, sous deux empereurs qui avaient su partager le monde. >

Marc-Aurèle, philosophe, apportait sur le trône les idées les plus élevées et les plus humaines que la philosophie eût encore conçues sur les rapports des hommes enlre eux; et ce n'était pas seulement des idées apprises.

MARCAURÉLTS. tn5

eticore de plaisir à leur faire du bien, cominc h tes parents et à tes frères; et si tu leur en fais par pure bienséance, tu ne t'y portes pas encore comme à ton propre bien. » De cet enseignement du stoïcisme à ces tendres et simples paroles : < Âimez-vous les uns les autres, > il y avait encore la différence de l'accent; c'était beaucoup. Mais Marc-Âurèle ajoute: « La meilleure manière de se venger des hommes, c'est de leur prouver qu'on est meilleur qu'eux, en ne se vengeant point. Tu trouves les hommes méchants, ne te fâche pas, instruis-les. • N'estce pas là enseigner le moyen de rendre le bien pour le mal?

Ce que l'on cherche avec le plus de curiosité dms les Pensées de Marc-Aurèle, c'est l'idée qu'il se faisait des devoirs du pouvoir envers les hommes, d'un souverain môme envers l'humanité : • La royauté, dit-il, doit placer avant tous les devoirs, lerespect de la libcrlé des citoyens. L'État véritable est celui où la règle est régalilé naturelle de tous les citoyens, l'égalité de leurs droits.» Ce n'est point que Marc-Aurèle, philosophe pratique et souverain, rêvât une égalité chimérique et impossible des conditions humaines. • Il est, dit-il, dans l'esprit des choses qu'il y ait des inférieurs et des supérieurs; mais les supérieurs sont constitués en vue des inférieurs, comme ceux-ci en vue des autres. C'est ce qui fait le concert mutuel et l'harmonie. Il faut que les hommes aient un chef, comme le monde a un maître, et le troupeau un conducteur. » Mais ce chef ne lui paraît point au-dessus des lois. « Il faut prendre garde, » dit Marc-Aurèle au contraire, t de te croire supérieur à toute loi, comme les mauvais empereurs Néron et Domitien. Ce serait détruire l'égalité naturelle; et ta vie, séparée du corps cîe la société dont tu es le chef, serait une vie factieuse, comme celle de tout homme qui, en se faisant un parti dans la république» en rompt l'iiar-

2r.c MARC-AURÈLE.

monîe et Tiinîtô. » On est heureux de retrouver dans les sénalus-ronsultes de ce temps citt^s au Digeste la m^me pensée ainsi exprimée : t Rien ne convient mieux au prince que d'éire soumis aux lois*.» Les devoirs seulement du souverain étaient plus grands pour Marc-Aurèle. n les caractérise toujours vivement : « Ce qui n'est point utile à la ruche, dit-il, n'est point utile à la reine. • — > As-tu été utile au monde, tu as été utile à toi-même. » Dans certains moments d'enthousiasme, la pensée de Marc-Auréle s'élève même au-dessus, et son cœur s'étend au delà des murailles de l'étroite cité romaine et des larges limites de l'Empire : «J'ai, dit-il, une cité et une patrie; empereur, ma cité c'est Rome; homme, ma patrie c'est le monde. Embellis-toi donc, ô mon âme, de simplicité, de puileur, pour toutes ces choses qui ne sont ni le vice, ni la vertu. Chéris le genre humain, la cité sainte de Jupiter; obéis à Dieu : Dieu, dit le poëte, fait tout par de^ lois *. » Est-il beaucoup de souverains qui aient aussi scrupuleusement pesé la responsabilité de leur couronne et porté aussi loin les limites de leurs devoirs? Marc- Aurèle ne s'arrêtait qu*à l'imitation de Dieu, dans l'action

MARC-AURtLE. ^ f67

Les prèdécessenrs immédiatsde ce grand homme avaient beaucoup fait pour rendre au sénat la confiance, pour lui restituer l'influence qui l'avaient fui. Marc-Aurèle Ht bien davantage; il lui attribua la connaissance et la décision d'affaires que les premiers Césars s'étaient réservées à eux seuls, entre autres celles dont on appelait au consul. II recruta désormais avec soin le sénat pour relever sa considération. Il choisit parmi les sénateurs des époux pour ses filles, sans tenir compte de la fortune. Quand il s'agit d'une affaire qui eût trait à la vie ou aux intérêts d'un sénateur, il l'i.istruisit en secret, avant de la présenter à l'assemblée. Toutes les fois quMl le put, il assista aux séances du sénat, et il ne les quittait jamais que lorsque le<5onsul avait prononcé ces paroles : t Nous n'avons plus rien, pères conscrits, à vous exposer. » Ce ne fut point seulement de sa part simple déférence; il suivit presque toujours les avis du sénat qui, en présence de sa vertu, n'en savait guère émettre que de bons. « Il est plus juste, disait-il, h moi, de suivre l'avis de tant d'amis éclairés que de leur imposer le mien. » Plein de mépris pour les délateurs, il tenait moins à savoir ce que l'on disait des autres que ce que l'on disait de lui-même, pour pouvoir se corriger; car il avait reienu cette parole d'Antisihénes: f C'est chose royale, quand on fait le bien, d'entendre dire du mal de soi; • et il ne croyait pas au-de sous de lui de se défendre contre d'injustes reproches ou d'éclairer le peuple sur ses actes, en plaidant la cause de son gouvernement sur les murailles de Rome. Il aimait ta publicité et savait s'en servir à son honneur.

Une des conquêtes des peuples modernes qui semble le plus assurée, bien qu'elle ait été longue à faire, Marc- Aurèle, par simple honnêteté, en dota son régne. Il n'employa jamais aucun des deniers de l'Étal sans avoir pris l'avis du sénat. S'agissait-îL (i'une guerre, de monuments

e !) MAACAURELE.

à élever, de villes à réparer, de provinces à soulager, îl ronsullail los séiialeurs. Si le sénat avait été le vrai pro<« diiit, la ilJèle image des provinces, au lieu d*étre un corps ari.stocratii|ue qui, même en se recrutant dans tout I Empire^ ne représenta jamais qu'une tradition toute romaine et usée, l'Empire eût joui d'une sorte de gouveruomont représentatif : cJe n*oublie point, disait Marc* Auréle aux sénateurs, que rien dans TEmpire ne m'appartient^ pas même cette maison que j'habite, et qui est vôtre. • Le palais môme qu'avait élevé les plus fastueux empereurs romains, était pour lui un édifice national; il se rappelait que Nerva y avait fait inscrire ces mots, qui avaient été respectés parTrajan et qui y étaient peut être encore : • Palais public. » Aussi Marc-Aurèle fut-il si ménager de l'argent de TEmpire, qu'on le vit plusieurs fois diminuer les impôts et abolir les arriérés dus au trésor. On ne trouve point dans ses historiens qu'il ait, à l'exemple des empereurs ses prédécesseurs, élevé des cirques, des basiliques, des monuments nouveaux; l'Empire en possédait assez. Il répara seulement les routes, entretint los anciens édifices, releva les ruines que des trembleilsde terre ou dejî înrendips svaient faites hSm>

MARC-AURÈLR. f09

Athènes et dans les autres écoles de TEmpire. Il donna encore des jeux. Pouvait-il réduire le peuple romain au régime des philosophes? Il présida môme à ces plaisirs trop aimés du peuple, et sans alTeclcr pour eux un rarpris qui eût excédé la mesure de la sage>se. « Le vain appareil de la magnificence, disait-il, les spectacles de la scène^ les combats de gladiateurs, les animaux de toute Ifrandeur, tout cela est comme un os jeté en pâture aux chiens, un morceau de pain qu'on laisse tomber dans un ▼îvîer; ce sont fatigue de fourmis Iraînant leur fardeau, déroute de souris effrayées, marionnettes qu'un fil fait mouvoir. Assistez-y donc, avec un sentiment de bonté, sans orgueil. > Marc-Auréle, après avoir fait mettre entre les mains des gladiateurs des fersémoussés et tendre des matelas sous les danseurs de corde, assista à ces spectacles ; assis au milieu de l'amphithéâtre il lisait des placets, expédiait des affaires et souffrait que le peuple le raillât de prendre si peu de part à ses plaisirs. Quelquefois seulement, pris de dégoût pour l'uniforme répétition de ces spectacles, il se disait à lui-même : t Jusques à quand donc? • En revanche, Marc-Aurèle développa et améliora les établissements fondés par ses prédécesseurs en faveur de l'éducation et de l'entretien des enfants des citoyens pauvres. Des prœfecti alimentortim furent chargés de l'administration des revenus placés sur hypothèque pour couvrir ces frais ; et des personnages consulaires remplirent désormais ces fonctions. De nouvelles catégories d'enfants des deux sexes, sous le nom de pueri Aureliani et depuellce Faustinianœ, furent ajoutées par l'empereur et l'impératrice aux précédentes, et leur entretien resta assuré*. Un élégant bas-relief appartenant

1. Jul. Cap. M, A,, XI, xxiTi. — Heuzen, Tab, alim, Bœbt'an,, p. 20. — Marc-Aur., Pensées, i, 16. — Dion Cassius, lxxi.

au musée de la Villa Albanie et qui représente des jeunes filles pressées autour de Faustine pour recevoir le blé qu'elle verse dans les plis de leurs vêtements, a perpétué le touchant souvenir de ces fondations.

Dans la réforme des lois et dans la distribution de la justice, Marc-Aurèle porta une préoccupalion particulière à la nouvelle philosophie stoïcienne et à lui-môme; il imprima au droit et à la justice un caractère Jusque-là inconnu de douceur et de patience, t Tous les ôlres pensants, dit-il, ayant été créés les uns pour les autres, la patience fait partie de la justice qu*ils se doivent les uns aux autres. Ceux qui gouvernent leurs semblables avec orgueil et tyrannie et qui traitent leurs inférieurs du haut en bas, que sont-ils? Des misérables qui, un peu auparavant, faisaieni bassement leur cour, et qui tout à rheure vont s'humilier devant celui dont ils ont à espérer ou à craindre quelque chose. Il faut vivre sans orgueil et avec douceur parmi les hommes, trop souvent menteurs et injustes, sans s'écarter soi-même de la vérité et de la justice. » Le règne de Marc-Aurè!e n'est pas recommandable seulement parce que les jurisconsultes

MARC-AURÈLB. 171

cution des mesures d'assistance publique. L'institution d'un préteur des tutelles chargé de protéger les mineurs, la création de curateurs obligés pour tous les adultes, non pas seulement pour les débauctiés et les aliénés, étendit la protection et la sollicitude de TÉtat sur les faibles. Le droit de vendre les esclaves pour Taréne refusé au maître, la condition de ceux-ci améliorée, les anciennes formes d'âflhmchissemeiUfacilitées, de nouvelles inventées, partout les doutes dissipés, les obstacles aplanis, les difficultés résolues dans un sens favorable à la libération, montrèrent que les esclaves faisaient partie de la cité humaine rêvée par Marc-Auréle. De nouveaux adoucissements et de nouvelles exceptions apportés à Timpôl du vingtième des successions, Tindépendance ei les droits de succession de la mère élargis ; Tautorité paternelle adoucie, soumise à la prescription; la liberté, la propriété des enfants garanties; les parents obligés envers leurs jeunes enfants, les enfants envers leurs vieux parents; la part des enfants mâles assurée sur rhéritage de leur mère, des fils ingrats môme sur l'héritage du père, resserrèrent les liens de la famille en les adouci sant. Enfin l'honnêteté exigée dans le commerce de la banque et les ventes à l'encan, les bains communs aux deux sexes interdits, le luxe effréné des festins et des parures limité, l'ensevelissement des pauvres ordonné aux frais de l'État, montrèrent jusqu'à quels détails Marc-Auréle savait descendre, dans Tintérél de l'amélioration, de radoucissement des mœurs et de la dignité humaine^

C'est l'exemple surtout qui propage les bonnes et douces habitudes de la justice. Marc-Aurèle reprochait vivemen aux préteurs leur précipitation dans l'instruclion des

i. Jul. Cap., 9, 10. Dig,^ xxiv, § 21, 24, 26, 37, De fideicom. lib, — Just., Instit, m, 3, 4, 11. Cod. de patern, pot.; de agnosc, et aimd. lib,; de aiend. liber ac parent

MARC.ArnfiLE.

canses et dans la décision des procès. Il restreignit la dur^o des vacances des tribunaux pour qu'ils accordassent plus de temps aux afTaîres. Lui-même il ne se trouvait jamais assez éclairé. Habitué à prendre connaissance i( tous les procès crimineie ou civils intentés aux personnel distinguées, il y consacrait ses jours et ses nuits, recherchant, pour incliner à l'indulgence, dans l'acte coupable, Terreur de l'Intention ou l'ignorance de la volonté. Il accorla les plus grandes facilités à la défense, t 11 n'y a point de lenteurs à craindre, disait-il, quand il s'agit de la vie d'un homme.» C'était toujours d'après l'avis des préfets et sous leur responsabilité qu'il rendait ses décisions; le jurisconsulte Scaevola étaitcelui qu'il consultait de préférence. S'il mit quelque chose du sien dans les décisions, ce fut pour diminuer la peine, évitant la mort , autant qu'il était possible, et laissant au moins le choix du dernier supplice au condamné; inexorable cependant lor-^qn'il avait rendu une sentence, et reconnu dans le criminel l'intention éclairée et bien préméditée de nuire h son semblable. La raison et la douceur lui semblaient la force par excellence pour vaincre le mal : t Celui qui

dans celui de tous, c C'est démence^ disait-il, de vouloir absolument qu'il n'y ait point de mal au monde; c'est tyrannie et injustice, sans doute, de souffrir que les hommes se nuisent les uns aux autres; mais prétendre qu'on ne te fasse point de mal à toi-même, c'est injustice et tyrannie *. » Il réservait la rigueur pour quelques-uns, l'indulgence pour le plus grand nombre, et pour lui, maître des autres, le péril et les honneurs du pardon.

La plupart du temps, comme il l'avait appris d'Anlonin, Marc-Aurèle ramena son rôle à celui do simple citoyen et tenta comme homme d'améliorer les hommes. Dès qu'un citoyen se présentait pour lui adresser une demande, il allait à lui en lui tendant la main ^ c Yi- Tant comme dans un État libre, dit Capitolin, il avait l'art de délourner les hommes du mal et de les porter au bien. » Cet art était tout entier dans la bonté. Quelquefois, il se laissait aller, sur Tinvilation de ceux qui le voulaient entendre, à exposer ses maximes en public comme un simple philosophe, c'est-à-dire à ouvrir au peuple son âme même. Sa conduite était encore une meilleure leçon. Il conserva pour ami le philosophe Junius Rusticus et le consulta sur touies les affaires; il l'embrassait toujours publiquement, avant le préfet du prétoire. Themistius nous dit qu'il l'avait arraché à ses livres pour partager avec lui le fardeau de l'empire. Marc-Aurèle avança les bons dans les charges, sut revenir sur ses injustices quand il en commit ; s'il pécha en quelque chose, ce fut par irop de douceur, cette vertu, à Rome, si peu impériale. Il put le premier élever un temple, et ce fut peut-être le seul qu'il bâtit, à la Bontés qui n'avait point

. 1. Jul. Cap., Afdrc-i4Mr.,24. — Eutrope, viii, iZ, — Dig., 14, ad Icy* Corn, de Sic, i, § 3. 79. De reg, juris, — Marc-Aur., L. C. xi, 18; vu, 71.

a. Hérûdieiif 1,

374 MARC-AURÈLË.

encore eu d'auteU point même de nom, dit Dion Cassms. En dépit de la religion officielle et de la pliilosopbiejl avait le premier découvert, nommé un nouvel attribut de Dieu, parce qu'il Tavail le premier senti, pratiqué avec autant d'efficace.

On peut s'étonner que Marc-Aurèle, avec une raison si ferme, une volonté si douce, une puissance si grande, n'ait pas fait davantage pour l'Empire et pour son temps, et qu'il ail laissé, après lui, le gouvernement impérial aussi mal constitué, et les hommes aussi corrompus qu'auparavant. On voit bien qu'il a amélioré quelques détails de l'administration; mais on regrette qu'il n'ait pas teniédc se survivre à lui-même, en fiiisant passer sa bonté dans les insiilulions politiques, pour épargnera l'Empire le retour des règnes tragiques qu'il avait vus. Nul doute que Marc- Aurèle ne fût préoccupe de celle idée quand il rêvait f un gouvernement fondé sur des lois libres et égales ; » elle le tourmentait : • Mon âme, disail-il souvent, pourquoi ôtes-vous triste et pourquoi me troublez-vous? i La tâche était sans doute trop grande: il retomba découragé, c 11 disait, rapporte Dion Cassius, qu'il est impossible de renilrc les hommes tels qu'on voudrait les voir, mais qu'il

MARC-AURËLE. 875

songe ? Ne me parle plus d'Alexandre, de Philippe, de Démélrius de Phalère, tragiques acteurs que je ne suis pas condamné è imiter. L'œuvre de la philosophie est maintenant plus modeste ; elle ne doit point afTecler une û ambitieuse tâchée > Mémorable aveu du meilleur et lu plus libéral empereur romain, qui doit apprendre aux peuples que la liberté est plus en eux-mêmes que dans la fénérosité du prince, et que la conservation des idées naines et des vertus solides est le meilleur moyen de garder la liberté quand ils la possèdent ou de la recourrer quand ils Tout perdue t

Peu de souverains ont rencontré autour d'eux autant d'obstacles, peu de régnes ont été traversés d'autant d'accidents, de difficultés, de malheurs, que la personne et le règne de Marc-Aurèle. Cet empereur fut mal entouré ; il eut une femme, Fausline, un frère et un associé au trône, Lucius Verus, des filles, et eniinun fils, Commode, indignes de lui. Catastrophes physiques et événements politiques, débordements de fleuves et tremblements de terre, pestes, disettes, révoltes de généraux et de provinces, longues et dangereuses guerres étrangères, aucune épreuve ne manqua à ce mémorable règne. Mais Marc-Aurèlepensaitque le mal est une nécessité extérieure qu'il faut subir sans s'en affecter; et le méchant n'avait à ses yeux aucun pouvoir sur l'homme de bien. La vertu de l'empereur philosophe resta donc inébranlable à l'as» saut de tant d'événements, f comme le roc assailli par la mer en furie, toujours au-dessus d'elle et témoin toujours de son apaisement; » sa personne cependant y succomba avant le temps.

Fille et femme des deux plus verlueux empereurs^ belle, les bustes en témoignent, et hardie, les historiens

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