‹ Les empereurs romainsChapitre 69 sur 73 · THÉODOSE · texte numérisé non relu

THÉODOSE

Le dernier des Hoxnaine.

De tous les empereurs romains, Théodose est le seul à qui la postérité ait été tentée d'accorder Fépithéte de Grand. Les circonstances au milieu desquelles il arriva à l'Empire ne promettaient pas à son nom une si heureuse fortune. Une administration décréditée, une armée sans discipline, des provinces ruinées, des sectes pullulant au sein de la religion venue pour régénérer le monde^ en face du paganisme encore vivant, enfin deux empereurs presque coup sur coup engloutis sous le débordement de là barbarie germaine qui ne devait plus rentrer dans son Mt, tel était l'état de l'Empire. Pour supporter un tel fardeau, l'empereur Valentinien, mort le premier, n'avait laissé après lui que deux enfants de deux mères différentes : l'un, âgé de seize ans, Gralien, qu'il avait fait empereur de son vivant en Gaule; et l'autre âgé de neuf ans, Valentinien II, que l'armée d'Illyrie, après la mort de son père, élut par esprit de rivalité, et k qui son frère Gratien consentit à laisser Tltalie et rAfrique.

Arrivé sur le tUéâlre du grand désastre de Yalens, en

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dans la Hœsie, et de servir ainsi, avec le collier d'or et la double paye, sous les enseignes des Romains.

Le premier des empereurs chrétiens. Théodose, dès le commencement de son régne, eut soin de se faire baptiser, de recevoir ce signe du salut chrétien que ses prédécesseurs n'avaient pris jusque-là qu'à leur lit de mort. Soldat pieux, mais tout occupé de combats, iLne se donnait guère le temps d'approfondir les questions de dogme et n'avait point fait son choix pour ou contre la divinité de Jésus-Christ. Il se trouva que Tévèque Ascole, de Thessalonique, qui le baptisa, était orthodoxe. Théodose, k Constantinople, n'était cependant pas encore décidé, quand, un jour, tenant état de cour avec son fils, enfant en très-bas âge, mais déjà décoré du titre d'empereur, il aperçut un solitaire près du trône. Le moine, après avoir rendu honmiage au père, traita assez irrévérencieusement Tenfant impérial. Théodose tenait fortement à l'étiquette; il allait faire chasser le malappris, quand celui-ci lui dit : c Tu as raison de me maltraiter pour cette insolence, mais agis de même envers ceux qui ne traitent pas le Fils divin à l'égal de son divin Père. > Cet argument agit peut-élre davantage sur l'esprit simple de Tempereurque toutes les subtiles dislinclions de la théologie byzantine. A quelque temps de là, l'empereur ordonna, par un édit, que « tous les peuples de son obéissance suivissent la foi que l'Église romaine avait reçue de saint Pierre, et qu'enseignait également Pierre, évéque d'Alexandrie; à peine d'être regardés et traités comme hérétiques. » L'évôi^ue arien de Conslantinople dut choisir entre son siège et la foi de Nicée; et, sur l'honorable sacrifice que fit Damophile de son siège, Théodose ^ à l'imitation de l'arien Constance, installa, à la tête d'une troupe de soldats, saint Grégoire de Nazianze, évêque orthodoxe, à Constantinople, an milieu de la population arienne frémissante. Un officier militaii'ei

à recevoir ie baptême à la veille de son supplice, éprouvé de bonne heure par rinfortune, Théodose inclinait trop au cbriî^tianisme pour èlre la dupe des plaintes païennes; et ie bon sens pratique, qui était une de ses qualités, lui faisait juger que le christianisme ne remporterait une victoire complète que lorsqu'il se serait mis d'accord avec lui«tnème«iie nouvel empereur se proposa donc aussi pour but, dans les affaires religieuses^ de faire triompher au sein du christianisme l'orthodoxie, et d'assurer ensuite sur les débris du paganisme encore vivant la victoire de la chrétienté réunie» C'est au mérite d'avoir accompli ces deux desseins que Théodose doit sans doute un surnom qui n'é* tait plus guère de mise à cette époque^ A relarder de quelques années la chute d'une grande ohose^ il y a en^ core de la grandeur*

Avec une petite atmée dont il releva peu à peu le mo-^ t*al et acci^t le nombre, mêlant les combats aux négocia* tions^ employant les menaces et les promesses, Théodose se précipita au milieu des bandes de la nation gothique qui parcouraient) le fer et le feu à la main^ les campagnes de la Macédoine et de là Thracé. A force de les barceler elde les tente!*, du tnilieu de la désolation qu'ils avaient «faite^ il ameûa enfin leurs principaux chefs à fuir ou à se disputer l'honneur d'entrer à son servicOé Le roi AihafiArfe tint ie premier admirer dans son palais de Constantinoplé) pour traiter de la soumission d'une partie des Gdths^ lé dieu visible sur terre» Il mourut des suites de ta ftpletididé et lâOpieuse réception que lui fit son hôte iinpériàli Après lul> les deux plus puissants chefs goths «e disputèrent les faveurs i*omaines en vrais Barbares. Au milieu d'un festin ^ Fravita, à la suite de quehiues ttiôtsAmôrà) tua Éiiulph; et bientôt la nation gothique 16 trouVà heureuse d'aller repeupler la Phrygie au mivUM dé TAlie Minetire) oa garder la frontière du Danube

lit TaBODOB&

chemin brillant ei bonnôle dans la carrière aea emplois civils, proconsul de Ligarie tui-m6me« connu de bonne heure pour son attachement au christianisme autant que pour rhonorabilité de son caraclère^ il assistait dans Téglise cathédrale de Milan à une élection épiscopale, fort disputée entre les ariens et les orthodoxes ^ lorsqu'une Yoii d'enfant s'écria : c Ambroise évèquel » Tous les assistanis répétéi*ent alors la parole de l'enfant comme le résultat d'une inspiration divine ; et Ambroise, bon gré mal gré» forcé de devenir en un môme jour ca*« técliuméne et évèque, apporta dans ses nouvelles fonc-» tions ecclésiastiques l'habileté pratique qu'il avait acquise dans l'exercice des fonctions civiles. Depuis ce temps, en effett t'ôvèque de Milan réprima les velléités ariennes du jeune Yalentinien et de sa mère Justine, en s'appuyant conti*e elles de Gratieni l'aîné des deux empereurs, et le plus puissant, en même lemps que le plus orthodoxe. Il obtint de oeluin^i d'étendre à TOccident la loi que Théo^ dose avait promulguée contre les apostats chrétiens^ et lui (it môme faire bientôt, contre la vieille religion dâ> Rome, un pas décisif qui exposa cependant l'Empire et le ctiristianisme à une crise dangereuse ^

La religion de Rome ayant toujours été toute politique, il n'était pas étonnant que toutes ses vieilles divinités se fussent rôsumées enfin en une Seule, mais chère auxRo-^ mains : la divinité de la Victoire. Déjà Constance avait fait enlever de la salle des séances du sénat de Rome la statue de cette déesse, qui présidait depuis des siècles k les délibérations, et aux pieds de laquelle les sénateurs prô« talent serment au chef de l'Empire; mais il l'avait transf^» portée peut-être seulement à Gonstantinople» Le philoso«'

1. Paulin., Ambr. Vit., p. 79, SO. — Socr., v^ t, — Soz,* ▼, 1. Lib* Or. pro tempL

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phe guerrier, Julien, plus d'une fois l'objet des faveurs de la déesse, l'avait réintégrée sur son vieux piédestal. Les Praetextalus , les Symmaqne, les Flavius, ne perdaient pas Tespoir, tant qu'ils pouvaient contempler celte image. En revanche, les chrétiens supportaient mal la présence de cette déesse païenne, dans rassemblée où ils délibéraient, et n'assistaient qu'avec répugnance aux sacrifices qu'on lui faisait encore pour le salut de l'Empire. Gratien, qui avait sur tout TOccident et môme sur les contrées à la tôte desquelles se trouvait son jeune frère, une haute surveillance, fit enlever de nouveau cette statue, objet de querelles entre les sénateurs, et supprima l'allocation faite de temps immémorial par l'État, pour les sacritlces célébrés en son honneur. Vainement les sénateurs envoyèrent-ils à Gratien, comme un reproche ou une tentation, la robe blanche du grand pontificat, que tous les empereurs môme chrétiens avaient jusque-là revêtue, et qui était comme le symbole de l'union de la religion romaine et de l'État romain; Gratien le premier répondit hardiïnent t que cette dignité el cette robe ne convenaient point à un chrétien; » il proclama hautement le divorce de l'Empire et du paganisme, du trOne impérial et de l'autel païen, et annonça que la révolution était accomplie ^

Mal en prit à Gratien, s'il en faut Croire les païens. Un des membres mécontents de l'ambassade envoyée de Rome à Gratien dit, en s'en retournant ; t Gratien ne veut pas être Pontifex maximus, eh bien f Maximus sera pontife. » Maximus était un général assez habile et de renom, chargé du commandement et de la défense de la Grande- Bretagne, et en relation avec l'aristocratie romaine. Il ne manquait pas d'ambition. La Gaule n'était pas trèscontente de son empereur. Jeune et sans expérience,

1, Sozom., IV, 37. — Ambr., Ep,\i, — Symm., Ep, x.

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(ifatien, dans m capitale de Trêves, laissait à sa mère Marina, qui avait toujours passé pour avide, et à quelques ministres sans cœur, les soins du gouvernement; et ceui-ci, pour s'enrichir, vendaient les faveurs du pouvoir. Élève du célèbre poète Ausone, alors préfet de Gaule, habile dans l'art de faire des vers et parleur assez élégant, il était épris d'une passion encore plus vive pour le tir de Tare II consumait des journées entières à abattre des bétes dans des garennes réservées qu'il avait fait abondamment pourvoir; il n'avait de faveurs que pour une troupe d'Alains ou de Scythes, habiles à se servir de cette arme, et qu'il avait, avec de grands privilèges, attachés à sa personne. Maiimus crut voir dans toutes ces dispositions une occasion favorable. Il n'eut, en effet, qu'à descendre sur le continent avec ses troupes augmentées de nombreux auxiliaires bretons auxquels il avait promis des terres. Battu près de Paris, le jeune Gratien fut abandonné de presque toutes ses troupes, atteint près de Lyon par Andragathion, général de Maximus, attiré dans un giiet-apens et assassiné. La Gaule, TEspagne et la Grande-Bretagne reconnurent Maximus empereur.

Théodose, à la première nouvelle de cette usurpation, eut d'abord l'idée de la combattre. Ayant encore trop à faire en Orient, il se contenta de la demande déférente mais ferme que lui fit Maximus d'être accepté par lui comme collègue dans l'administration de l'Empire. Yalentinien, plus effrayé, envoya auprès du meurtrier de son frère le célèbre Ambroise, sous prétexte de redemander les restes de Gratien, en réalité pour assurer ritalie contre ses entreprises. La chute de Gratien était néanmoins un encouragement pour les païens de Rome. En voyant la crainte que Maximus inspirait au faible Yalentinien, le sénat romain recouvrait quelque espérance. L'orateur Symmaque, le plus influent comme le plus

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éloqaent alors des sénateurs païens, vint redemander le rétablissement de la statue de la Victoire. Mais l'orateur païen trouva encore Tévéque de Milan, Ambroise, devant lui. Âpres avoir rappelé la séculaire protection accordée par la Victoire à la ville de Rome^ et demandé sur quel autel désormais les sénateurs prêteraient seimentde fidélité à l'empereur, Symmaque fit vainement parler Rome elle-même : c Respectez ma vieillesse, disait Rome par sa bouche; laissez-moi suivre la religion à Tombre de laquelle j'ai grandi, prospéré. Elle a soumis le monde à mes lois. Gràce à elle, j'ai repoussé les Gaulois de mon Capitole et Annibal de mes murailles. La réforme de la vieillesse est inopportune et offensante. Aurai-je donc tant vécu pour souffrir ce déshonneur I » — t Ce ne sont point les vices de votre religion, répondit Rome par la bouche d'Ambroise, mais les vertus de mes enfants qui ont autrefois sauvé le monde. Il ne s'agit plus d'ailleurs pour moi de conquérir les peuples, mais de les convertir; de ravager les contrées, mais de les nourrir de la céleste manne. » Valentinienll resta inébranlable, comme l'avait été avant lui Gratien*.

Ferme contre les païens, Valentinien II fut plus tendre à la tentation arienne; et c'est ce qui excita en Italie les troubles dont l'usurpateur Maximus tenta de profiler. Quand Valentinien II et sa mère Justine demandèrent la basilique Porcienne, à Milan, pour y célébrer le culte arien : « Je sais rendre à César, repartit Ambroise, ce qui est à César. Mais comme tu n'as pas droit sur la propriété d'un des citoyens, encore moins as-tu droit sur la propriété divine. Prends ma vie, je ne te céderai point une de mes églises. » Valentinien donna ordre d'approprier

1. J*ai dû empninter beaucoup, pour ee chapitre, ao Tableau d€ téloquence chrétienne au i?« siècle ^ de M. Viliemain : Saint Ambr,^ p. 315; De Synimuguê el de Saint- Ambroise, p. 510.

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U basilique ra serfiea arien. Soutenu par le peuple en émoi, Ambroiae s'y porta poar empêcher la profanat\o&» « Es-tu deyenn, » dit-il à rofllcier golh ehargé d'exécuter Tordre impérial, c es-tu devenu l*hôto de l'Empire poui Tioler les maisons de son Dieu? t Pour la premlto» fois^ la force militaire recula devant une puissance morale. L'empereur lança un arrêt de bannissement oontre le courageux évêque : c Ce n'est point l'empereur, dit Ambroise, qui m'a mis à la tête de ce troupeau ; Je ne le quitterai point qu'il ne fasse porter violemment la main sur moi. » L'évêque s'enferma alors dans son palais épiseopal, attenant à l'église ; le peuple milanais barricada les rues, les portiques qui pouvaient y conduire, prêt h défendre son évêque, qui nota, pendant la nuit^ le plainchant des psaumes pour les gardiens, les défenseurs qui veillaient h sa porte. Les sujets de l'Empire recouvraient, dans une affaire de conscience, la volonté qu'ils avaient perdue depuis longtemps dans tout le reste. La psalmodie des églises chrétiennes garde encore le souvenir de celte première résistance d'un évêque au pouvoir temporel. Yalentinien II était convaincu d'impuissance sur une des questions les plus importantes du temps.

L'usurpateur Maximus crut le moment favorable. En correspondance avec Martin de Tours, persécuteur des priscillianistes^ tolérant pour les païens, il donnait des espérances à tous. Après avoir fait saisir les passages de l'Italie, sous prétexte de la défendre, il apparut tout à coup en vue de Milan. Valentlnien H et Justine n'eurent que le temps de. s'enfuir, de s'embarquer sur l'Adriatique pour aller implorer la protection dé Théodose, tandis que l'évêque de Milan, Ambroise, refusait de communiquer avec l'usurpateur, k Milan» et que le païen Symmaque, à Rome, prononçait son panégyrique. Théodose, cette fois, ne pouvait laisser se propager l'exemple de l'usurpation,

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ÉÉlls emnpromettre tout ce qu'il avait déjà fait pour l'Empire et pour le ohrislianisme en Orient. Sa résolution fut bientôt prise; 11 ramassa toutes ses troupes à Constantin nople, Romains et Barbares, et marcha contre l'usurpateur, arrivé déjà avec son armée germaine et gauloise dans la Pannonie. Maximus, indécis, ne s'était encore dé* claré pour personne afin.de ménager tout le monde. Théodose Tattaqua avec ses troupes gothiques elalaines, entre la Save et la Drave, et le vainquit. Maximus repassa les Alpes, essaya encore de tenir dans Aquilée, mais fut poursuivi, atteint et décapité (388). Maximus avait excité les espérances païennes; Théodose avait imputé à Tabandon de la foi orthodoxe le malheur de Valentinien. La victoire de Théodose, qui ne rétablit Valentinien en Occident qu'en exigeant de lui la promesse d'ôtre plus sage, fut donc la victoire du christianisme et de l'orthodoxie.

Théodose ne se contenta pas d'étendre de l'Orient à rOccident les lois qu'il avait déjà faites contre l'arianisrae et le polythéisme. Il en dirigea de nouvelles contre le polythéisme surtout, encore si vivace en Occident. Une première loi défendit à tous c de se souiller par des sacrifices^ d'immoler d'innocentes victimes, de pénétrer dans les temples, et de faire des simulacres, si l'on ne voulait devenir coupable aux yeux de la loi divine et humaine. » Une nouvelle distribution des Jours fériés effaça du calendrier la plupart des fêtes païennes, pour y substituer celles du christianisme. Ce qui fut plus avantageux encore, la loi politique devint plus humaine et la loi civile se purifia. Un édit garantit aux enfants et aux parents d'un condamné ou d'un exilé politique une partie de ses biens. Théodose fit même davantage: il soutint la mère et éleva les filles de Maximus.

Les chrétiens signalèrent leur vlelolre avec encore plus il*impatience que Tempereur. Théodose avait ordonné,

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