‹ Les empereurs romainsChapitre 7 sur 73 · Suet., Ocf. 65. — Iliade, m · texte numérisé non relu

Suet., Ocf. 65. — Iliade, m

dans les derniers désordres, finissait en exil. Retiré au fond de son palais, sous la surveillance sévère de sa femme Livie, soustrait peu h peu aux regards, se faisant remplacer dans toutes les cérémonies, attentif seulement aux murmures du peuple, sevré des joies de famille et saturé de pouvoir, Auguste atteignait soixanleseize ans, quand la mort le surprit dans un voyage à Noie.

On connaît cette fin. Au dernier moment, Auguste demanda un miroir, se fit décemment parer pour la mort, demanda à ceux qui étaient là, c s'il avait bien joué la comédie de la vie, » et murmura le vers traditionnel de l'épilogue : f Applaudissez, citoyens. » Il ne faudrait pas trop abuser de ce dernier mot d'Auguste. Sans doute il joua la comédie du pouvoir absolu sous les formes républicaines. Il crut néanmoins bonne l'œuvre à laquelle il consacra sa vie. Avec les grâces seules d'un acteur, il n'eût rien fondé. Ce n'était point une comédie qu'il jouait, quand atteint dans ses affections les plus chères, dans ses préoccupations les plus vives par les vices de son temps, il sévit contre son propre sang; quand encore, à son lit de mort, il défendit qu'on réunit à ses cendres, dans le môme tombeau, les cendres de ses filles coupables. 11 ne jouait pas la comédie quand il dictait, quelques jours avant sa mort, cette inscription d'une simplicité pleine de grandeur, et rédigée dans les deux plus belles langues du monde, pour rappeler sur les monuments, comment: en cinquante-six ans, il avait vengé son père adoptif, terminé la guerre civile sur mer et sur terre, revêtu toutes les dignités, obtenu tous les triomphes, réformé le sénat, multiplié les citoyens, fermé le temple de Janus trois fois, bâti quatre-vingt-quinze temples, diverti le peuple par de gloiieux spectacles, recouvré les aigles de Crassus, porté l'empire à ses extrêmes limites, et ponr tous

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ces services, reçu du peuple la couronne de laurier avec la couronne civique, et du sénat les litres à^Auguste et de Père de la patrieK Après avoir parlé au monde, à la postérité, ce langage sculptural, ne pouvait-il pas s'éteindre tranquillement, comme il l'avait désiré, en jetant encore, avec un dernier sourire, un trait d'ironie sur la scène qu'il avait si longtemps remplie?

1. Il est inutile de rappeler que le texte complet de celte belle inscription, que j'abrège, a été récemment relevé par un jeune archéologue chargé à cet eilet^ par Tempereur Napoléon HI^ d'une missioa en Asie Mineure*

(De l'aa 14 à l'an 37.) Ij*héritage d^Auguste.

Auguste n'avait ni détruit la république, ni édifié l'em* pire. Nous savons aujourd'iiui que penser de la loi royale^ supposée par des juristes postérieurs, pour donner des bases légales à l'empire. Le peuple romain n'avait pas abdiqué entre les mains de son nouveau maître ; il n'avait consenti que tacitement à l'établissement du pouvoir d'un seul. Auguste lui-même n'aurai l pas songé à demander, à accepter cette abdication, ce consentement. Sa politique, toute contraire, était de fonder le pouvoir d'un seul, en laissant croire qu'il ne changeait rien dans l'Étal. Cinquante années durant, il prolongea cette équivoque, laissant à son successeur le soin de l'éclaircir; c'est ce qu'il ne faut point oublier en jugeant Tibère. Pendant longtemps, et avec quelque raison, Auguste scellait les actes de son gouvernement avec une pierre sur laquelle un sphinx était gravé. Tibère a dit le mot de l'énigme. On ne le lui a pas pardonné.

Le second des empereurs ne semblait pas, avant son règne, annoncer à Rome le monstre qu'elle a trouvé en lui, et que la postérité surtout y a vu. Descendant des Claudes et des Drusus, d'une famille aristocratique et d'une famille populaire, il offrait des garanties aux deux factions qui s'étaient longtemps disputé la république.

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Son père, après avoir suivi le parti de César, puis celui de ses meurtriers, prit, sous les drapeaux d'Antoine, les armes contre Octave, et n'obtint son pardon du vainqueur qu'en lui cédant sa femme Livie. Le jeune Tibère connut dès Fenfance, en fuyant avec son père et sa mère à travers l'Italie, les misères de Texil et de la persécution. Passé avec Livie dans la famille d'Auguste, élôvé dans la pourpre, il affronta dans cette position supérieure autant de labeurs et de mécomptes qu'il y recueillit d'honneurs et de gloire. On le revêtit de bonne heure des premières dignités de la république; mais il les paya cher. Il fut obligé par-Auguste de répudier une femme qu'il aimait, fille d'Agrippa, petile-fille du chevalier romain Atticus, Vipsanic, pour épouser, après la mort de ses deux premiers maris, la fille d'Auguste, Julie, qu'il n'aima jamais, et qui n'était, comme on sait, guère digne de l'amour même de Tibère. Chargé, pendant plus de quinze campagnes, des plus rudes guerres de ce temps, en lUyrie et en Germanie, maintenant toujours la discipline la plus rigoureuse, couchant sur la dure, mangeant sur le gazon, il termina la première de ces guerres, la plus rude, dit un historien romain, depuis les guerres puniques; dans la seconde, il raffermi! les armes romaines ébranlées par la défaite de Varus^ et montra comment on pouvait contenir, sinon vaincre, le peuple qui devait plus tard détruire l'empire.

En récompense de ces services, Tibère fut obligé de s'exiler durant neuf années, pour ne point porter ombrage aux petits-fils d'Auguste, Caïus et Lucius, héritiers désignés de sa puissance; il vécut en simple particuUer,au fond de l'île de Rhodes, occupé de grammaire et de rhétorique, études que préférait ce génie un peu formaliste» entouré du reste, surveillé, espionné comme un conspirateur. Quand il revint, après la mort de ces rejetons impé-

riaux, accueilli avec estime, mais avec froidear par le maître, il fut associé à la puissance tribunitienne, désigné héritier de ieinpire, moins pour ses services que grâce à l'ascendant que Livie avait su prendre enfin sur Tarbitro du monde*

Auguste mort, quel personnage était son héritier? Celait un homme mûr de cinquante-six ans : il connaissait les hommes et les choses; il avait Texpérience du gouvernement et de la guerre. D'un extérieur peu agréable, quoique son visage ne manquât pas de beauté et de dis« tinclion tant qu'il ne fut pas défiguré par la maladie, il avait l'humeur morose, hautaine, sévère,* sans être parti-* culiérement méchant. Il était enclin surtout à mépriser les hommes, défaut que les hommes ne pardonnent point. Général habile et administrateur entendu, il avait cependant contracté des chances si diverses de sa carrière une défiance de lui-môme et de la fortune qui rendit son caractère encore plus ombrageux. Tel qu'iLétait, Tibère devait accepter l'héritage d'Auguste, lors même que son ambition ne l'y eût pas porté. Il avait déjà partagé l'exercice de la souveraineté. Après cinquante années d'interruption, le rétablissement de la république n'était plus possible. La plupart des patriciens regrettaient moins l'ancien ordre do choses qu'ils ne désiraient se mettre à la tête du nouveau; la république était un drapeau dont ils couvraient leur envieuse convoitise. Associé au commandement des Iroupes, à l'empire, revêtu des pouvoirs Iribunitien et consulaire, légataire universel d'Auguste, héritier de sa fortune privée ei; de sa fortune publique, Tibère avait entre les mains les principaux instruments du pouvoir d'Auguste. Il devait le continuer.

Dès le lendemain de la mort d'Auguste, Tibère donna le mot d'ordre aux cohortes prétoriennes et aux légions; il pi'lt le commandement des armées et envoya pailout

ses ordres. Les discordes de la république et les malheurs du temps avaient fait des armées la propriété d'un homme. Depuis Marins et Sylla, elles n'appartenaient plus à la patrie. Auguste eut tout quand il réunit sous ses drapeaux toutes les légions. C'est ce que voulut avoir aussi son héritier.

Tibère avait à craindre seulement qu'un rival lui disputât le commandement de ces légions. Agrippa Posthumus étîit peut-être le plus à redouter, malgré son mauvais caractère et son exil. Comme le plus proche, par le sang, du défunt, il pouvait au moins servir d'instrument à quelque ambitieux plus habile et plus avenant. On y pensait, quand Agrippa fut tué dans l'Ile où il était relégué, par un tribun légionnaire. L'ordre vintil d'Auguste ou bien de Tibère? Tibère prétendit Tavoir trouvé dans les dernières volontés d'Auguste. Cela est resté, comme le voulait le sénateur Salluste, un secret du palais. Ces crimes naissent dans les monarchies où il n'y a pas de loi fixe d'hérédité qui repose soit sur un respect séculaire, soit sur le consentement des peuples. Mahomet II, fondateur du despotisme ottoman, érigea le fratricide en loi de l'Etat, sous prétexte de l'inlérôt de tous. Les premiers empereurs romains devinèrent cette loi mahoraétane. Les tribuns des lésions remplirent plus d'une fois à Rome le rôle des muets de Constantinople.

La fidélité de Germanicus, neveu de Tibère, épargna à celui-ci un autre crime ou une guerre civila A la fin du premier règne impérial, les légions, celles duRhin surtout, avaient compris que c'était a elles que le nouvel empereur devait paver la rançon delà liberté romaine. Comptant peu sur Tibère, déjà maître en Italie, et connaissant d'ailleurs son inflexible sévérité, elles espéraient davantage d'un jeune homme. Au milieu d'une révolte effroyable, elles ofl'rirent l'empire à Germanicus pour prix

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d'une augmentation de solde et d'une diminution de service. Lescenturio is, les tribuns élaient déjà massacrés. Les soldats élaienl leurs propres maîtres; ils forcèrent en armes et avec des cris la tente de leur général, et, Tépée sur la poitrine, lui présentèrent l'empire. Germanicus saisit une de ces épées, et menaça de s'en percer lui-môine pour ôîcr aux soldats un anti-César, à lui-même la vie. 'irompées dans leur atlente et furieuses, ces légions en délire, postées sur le Rhin pour défendre la Gaule contre les Gcrm.iiiis, étaient prêtes à mettre la province au pillage, quand la vue de la femme de leur général , la fière Agrippme, fuyant, un jeune enfanta la main, un autre dans son sein, les ramena au devoir. Elles jugèrent sommairement ellesmêmes les instigateurs de la révolte et revinrent tremblantes sous la main de Germanicus, qui mena ces soldats désireux de laver leur révolte dans le sang germain, reconquérir les aigles de Rome et ensevelir les resîes de ses légions laissées depuis Varus sans sépulture.

Maître du pouvoir militaire sans contestation, Tibère le déposa aux pieds du sénat, qu'il convoqua en sa qualité de tribun. A l'exemple d'Auguste, il offrit à cette assemblée le fardeau du gouvernement pour paraître le tenir de ses mains. Après un instant de silence et quelques observations timides, les sénateurs le conjurèrent au nom des dieux de garder le pouvoir pour le salut de la société, ceux-ci de bonne foi, ceux-là par crainte, quelques-uns avec ironie : t Tu es bien long, dit l'un d'eux, à promettre ce que tu as déjà fait, tandis que d'autres sont si longtemps à faire ce qu'ils ont promis. » Tibère, après s'en être faiblement défendu, accepta enfin, comme convaincu ou contraint*. N'accusons point ici Tibère de dissimulation. La dissimulation tenait à la situa-

i. Tacite, Ânn., ii, 13. — SueU, Tib., «4. — Dion, lvu, 2.

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lion et non à la personne. Elle venait de l'Iiéritage et non de riiêrilier. Aucun décret cependant n'inicrvint pour conférer le pouvoir à Tibère. La transmission de l'empire n'eut pas plus de sanction légale que sa fondation même. Elle fut, comme la première, reffet d'un consentement tacite.

En général, Tibère est un génie plus franc, moins dissimulé qu'on ne se l'imagine communément. Il avait plus de défiance de lui même et de la fortune que de penchant à ruser; plus de roideur que de souplesse. Il ne dissimula point ses déboires sous Auguste; il ne l'avait point flatlé pour lui succéder. Sa rudesse sombre et ironique s'accommodait mal de l'hypocrisie; il savait qu'il n'avait point de grâce à feindre, après le grand maître dans l art de la dissimulation. Le gouvernement de Tibère fut, au commencement, empreint de plus de netlelé, de franchise, de hardiesse que celui d'Auguste.

Tibère refusa plus réellement et plus fréquemment que son prédécesseur les titres, les dignités dont on voulait l'accabler. Les honneurs divins qu'il repoussa pour sa mère Livie,ce dont on lui fit un crime, il n'en voulut pas pour lui. Il ne souffrit point qu'on l'appelât maître : « Il était, dit-il, le maître de ses esclaves, l'empereur des soldats, le prince des citoyens. » Quand on voulut donner son nom au mois de novembre, comme Jules et Auguste avaient donné leur nom à deux autres mois, il demanda ce qu'on ferait s'il y avait treize Césars *. Il détestait la flatterie ; il se recula un jour pour faire tomber un courtisan qui se précipitait à ses genoux. Il se prêtait rarement à revêtir temporairement les magistratures dont il avait le pouvoir à perpétuité. « Ma position, dit-il, n'estpelle ni d'un édile, ni d'un préleur, ni d'un consul. Que ces ma-

i. Dion, LTii, 18.

gîstrats se confinent dans l'exercice de leurs fonctions spéciales et contribuent au salut commun, cliacun dms les limites de leurs provinces. Plus grands et plus larges sont les devoirs dévolus au prince. Il doit pourvoir au bien général, corriger les mœurs, guérir les maux de l'État*/» Tibère dit en toutes lettres le mot qu'Auguste avait caché. Il tint cependant à ce que chacun remplît s([* rieusement dans l'État la fonction à laquelle il était le plus propre.

Le sénat reprit sous Tibère, et grâce à lui, pendant longtemps, la considération, Tinfluence sur les affaires qu'il avait complètement perdues. Les lois qui défendaient aux sénateurs de figurer dans les joux publics, et aux femmes nobles de se faire inscrire dans les mauvais lieux, pour échappera la punition de l'adultère, sont de lui. Tibère n'entrait jamais au sénat avec des gardes. Il ne voulait pas que les dépêches des gouverneurs lui fussent adressées, mais bien à cette auguste assemblée. Les com-. munications qu'il avait à lui faire étaient toujours conçues dans des termes de profond respect et môme de soumission 2. « Un bon prince, disait-il, est le serviteur du sénat. » Tibère se levait toujours et se rangeait devant les consuls. C'était au sénat que ces magistrais rendaient compte. Ils jouissaient d'une si grande considiTation que des magistrats d'Afrique vinrent une fois réclamer contre César devant leur tribunal. Et Tibère ne paya pas seulement le sénat de déférence et d'honneurs. Le sénat fut investi sous lui de nouvelles attributions enlevées au peuple. La nomination des magistrats, soustraite aux comices, lui revint comme le vote des lois. Le sénat choisit les consuls sur une liste de cinq candidats dressée par

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