ACTE SECOND
LE CORRÉGJDOR.
Paix donc, paix donc. Toute une cour souveraine n’y suffiroit pas. Et mon greffier qui est dans ses vignes, il prend bien son temps : il y a de quoi perdre la tête, ( à Carlos. ) Vous l’accusez de s’être approprié vos effets, ( à Robert. ) Et vous ?
Robert.
Je l’accuse de calomnie et de voies de fait, ton pathicR
que. ) De calomnié, en voulant inculper ma probité pour s’approprier un bien acquis par mon travail , et je le prouve par les pièces que voici. (j‘'eîitlkL2nt.) Certificats de la princesse des Asturies, d’un ex-gouvetneur de Lima , d’un greffier du Saint-Office, du corrégidor d’Agullar ; ce dernier, daté d’hier. Vous le voyez. Seigneur, je ne viens pas surprendre votre religion par des inculpations hasardées. Je n’avance rien que je ne l’appuie par des pièces probantes et auihentiques.
LE Corrégidor.
Mais cela me paroît fort en règle.
Carlos.
Mais tout cela est à mol , vous dis-je.
Robert.
Je l’accuse de voies de fait, comme étant ven» dans cette maison , dans cette chambre même , avec l’intention de me dépouiller à force ouverte, lequel dessein il a manifesté en me frappant violemment avec le bâton que voilà , et j’invoque le témoignage de l’hotesse , qui est accourue à mes cris , et qui m’a trouvé dans un état à faire pitié.
l’aubergiste.
il est vrai que sans m.oi , ce malheureux assomm.oit le docteur. {^Ü aubergiste sort dans le courant de la scène. )
Carlos.
11^ s’entendent , c’est clair.
Robert.
Les faits prouvés , je me résume , et je dis que les demandes et k conduite de cet lîomnje sent tellement extravagantes , qu’on
ne peut les attribuer qu’à un cerveau dérangé, et je conclus à ce, qu’il soit renfermé dans l’hôpital des fous , où les saignées et les douges le rendront peut-être à lui-même. C’est ce que je lui souhaite.
Carlos.
Je n’y tiens plus , je suffoque.
Vraiment , il parle bien. Docteur , avez-vous été avocat ?
Robert.
Non 5 Seigneur,
LE CoRRÉGIDOR.
C’est donc pour cela que vous êtes si bref et si clair. — La cour^ yu les pièces et ouï les témoins , faisant droit sur les conclusions...
Carlos.
■ Un moment , un moment , seigneur Corrégidor. Je n’ai pas encore parlé. ’
/ Robert.
Il est inutile de l’entendre. Les faits sont prouvés.
LE Corrégidor.
Les faits sont prouvés.
Carlos.
Rien n’est prouvé , pas même les coups , puisqu’il n’y a qu’on témoin mais c’est une question incidenîe. Venons d’abord au fond de l’aftaire. Il veut prouver qu’il est le vrai Carlos , par la preuve même de son vol ; car il ne m’oppose que des pièces qu’il m’a excroquées; et je proLU''erai , moi....
LE Corrégidor.
Vous prouverez Vous ne prouverez pas que vous
soyez double , peut-être }
Carlos.
Non , |e prouverai que je suis simple , par cette lettre que j’écris à Agudar. Qu’on y envoie un exprès à mes frais , et vmgt personnes dignes de foi viendront aussi- tôt me reconnoître, et met-
tront votre Seigneurie en état de prononcer. En attendant , qu’on nous garde l’un et l’autre en prison , et qu’enfin l’imposteur soit confondu. ^
R O B E R T , i part.
Voilà une botte de longueur à laquelle je ne m’attendois pas,'" LE CORRÉGIDOR.
L’expédient est fort de saison ; et je ne crois pas devoir le rejetter. Ce seioit sûrement l’avis de mon greffier,
Robert, à part au Corrcgidor.
Votre monture est vieille et malade, et un Corrégidor d’ürgel doit étrebien monté. Demain matin je vous envoie la plus belle de mes mules, ) J’observe à la justice, que ce fou ou ce frip-
pon,qul veut me faire arrêter, ne peut avoir d’autre but que d’inquiéter un honnête homme, qui n’a rien de commun avec lui. Et comme les formes sont en ma faveur , il seroit souverainement injuste de me priver de ma liberté, à la demande d’un homme que ces mêmes formes condamnent.
Carlos.
Seigneur Corrégidor , il ne faut qu’un jour et demi pour avoir des nouvelles d’Aguilar, et si je vous en impose, vous ferez de moi ce que vous voudrez.
LE Corrégidor.
Je le crois bien , parbleu ; je suis Corrégidor pour quelque chose 5 peut-être. J’ai bien affaire de vos avis.
Robert.
C’est un vagabond.
Qui n’a point de certificats.
Robert, cdun air d' intelligence.
Point de mules.
Carlos.
Je le crois bien , le drôle m’a tout pris.
Robert.
Et qui’ se mêle de donner des avis à un magistrat,
dont la
«3 LÈSEMPIRIQUES,
pénétration , le profond savoir , faiistère intégrité sont connus
de toute l’Espagn?.
LE CoRRÉGïDORj^e gonflant.
Un magistrat qui possède une charge de quatre mille plstoles; ' Carlos.
.Voilà pourquoi la justice est si chère et si rare.
R O B E Pv T. ^
îi injurie le magistrat lui-même.
LE CORRÉGÎDOR.
Vous croyez, Docteur, qu’il m’a Injurié?
Pc O B E R T.
Et grièvement. Oser dire que vous vendez la justice !
LE CORRÉGIDO'R.
Sans doute, je la vends. Ne faut-il pas que ma charge me rapporte l’intérêt de mon argent ?
R O B E R T, d ^art.
Il est de bonne-foi , au moins.
Carlos.
Faut -il se voir ainsi mener par un frippon fieffés un empoisonneur public....
Robert, s’écriant.
Dommages et intérêts.
Carlos.
Cul, un 'empoisonneur public, qui ne connoit rien en médecine, et qui 5 ( au Corrégidor. ) grâce à vous, tuera impunément ses malades. Leurs mânes crient déjà vengeance , et leur sang retombera sur vous.
LE CoRRÉGIDOR.
Comment des mânes qui tombent sur moi, du sang qui crie! qu’est-ce que cela veut dire ?
R O B E R T , d part.
Ses gouttes balsamiques prouvent qu’il n’eii sait pas plus que mol. Poussons-le à bout : sM avoue son ignorance, il,est capot;
^ ACTESECOND.
Carlos.
Ah 1 vous êtes interdit , l’homme aux expédiens. Vous ^ui prouvez tout si facilement, vous prouverez aussi que vous êtes médecin.
Je suis interdit ! Prostituons , puisqu’il le faut , le langage de Fart à ces oreilles béotiennes.
leCorrêgïdor.
Deux Carlos , deux avocats , deux médecins.... Mais vous 'êtes donc- six en deux personnes ?
Robert.
Je vais parler anatomie, ostéologie , physiologie , étiologie , nosologie , pirétoiogie , pathologie , séméiologie , et j’entre en matière.
C A R L o s , part.
Mais vraiment , y entendroit-il quelque chose ? Je crains de m’être trop avancé.
LE CoRRÉGIDOR.
Allons , Docteur de fraîche date , parlez minéralogie , mltlîologie 5 parlez, pariez.
Au reste , il importe peu qu’il soit instruit ou non. Il ne s’agit pas de soutenir thèse , mais de savoir à qui appartiennent les équipages et les mules.
Robert.
Voyez- vous , vcyez-viÉs , comme il veut éluder la question; Ignorant avéré. .. .
le Cop.régidor.
Ignorant , ignorantissime.
Et calomniateur sur nouveaux frais. : •
LE Cor RÉGI DO R.
Ohl je l’arrangerai, je l’aiTangerai.
R o B E R T, Corrégidor.
La mule st belle ^ et marche bien.
LES E M P I R l'Q U E S;
LE CORRÉGIDOR
Nous verrons cela.
R O B E R T , j-e gonflant.
Savez-vous que j’ai découvert le tissu cellulaire qui couvre les houpes nerveuses de la crête de l’omoplate ? ( i part. ) Il ne me rit pas au nez : il ne sait rien , il va en convenir.
C A R L O s , i part.
Mais ce fripponnepaieroit-il pas d’effronterie ? Hazardons quelque chose. ( haut. ) Savez-vous, vous qui prétendez être l’homme par excellence , que j’ai guéri nombre de malades abandonnés des médecins ?
Robert.
Le grand miracle ! J’en ai guéri , moi , que les médecins ne vouloient pas quitter.
^ f Carlos.
a J’ai guéri des gouttes, ^es apoplexies, des pulmo- Ensemhk et J ^^ies, des paralysies.
vivement. \ Robert.
f J’ai guéri des épileptiques, des pestiférés , des (^vaporeux, des enragés.
Carlos, très-chaudement.
J’ai guéri un léthargique qui n’avoit respiré de quatre jours<^ Robert, étourdiment.
Moi , j’ai ressuscité des morts.
Carlos riant., le CorrÉgidor stupéfait.
Il a ressuscité des morts !
Robert.
Oui , j’ai ressuscité des morts.
LE CorrÉgidor.
J’ai la plus haute vénération pour la médecine ; cependant ressusciter des morts, c’est un peu fort, seigneur Docteur.
Vos discours ne seroient-ils pas hyper hyper. . . hyperbo. . . .
Robert.
Kyperboliques è