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Les empoisonnements au moyen âge

Après une détente marquée durant la décadence romaine, il y eut une recrudescence d'empoisonnements au moyen âge .

(1) Berthelot, collection des alchimistes grecs, p. 82, 1887 : Bull, de la Soc. chimique, t. XLIX, p. OGl.

LES EMPOISONNEMENTS AU MOYEN AGE. ^Jo

Au xii° siècle, ils étaient si fréquents que Maimonides (1) donnait les conseils suivants, pour se mettre en garde contre les empoisonneurs.

« Défiez-vous, écrivait-il, de ces aliments qui exhalent une mauvaise odeur, d'oignon, par exemple ; comme ceux préparés avec du vinaigre et de l'oignon, ou ce qui a cuit avec ce dernier ; l'on ne doit manger de ces mets que ce qui a été préparé par une personne dans laquelle on a une confiance absolue, et à l'égard de laquelle il ne reste pas le moindre doute, parce que c'est dans ces sortes de mets que s'exerce la ruse des empoisonneurs, car c'est avec eux que se dissimule facilement la couleur, l'odeur ou la consistance du poison. Il faut se tenir en garde contre les substances dont le goût s'altère et qui n'exhalent point une bonne odeur, et en général contre tout ce dont on ne connaît pas l'espèce et la nature. Prenez garde à tout ce qui a cuit avec le garum et dans lequel domine un goût d'acidité, ou slyptique, ou bien une saveur douce en excès. Prenez garde au vin, car ce liquide semble disposé pour cet effet, parce qu'il dissimule la couleur, l'odeur et le goût du poison, et ensuite parce qu'il facilite son arrivée au cœur; et celui à qui on en a donné dans l'intention de l'empoisonner — et qui le soupçonne — a certainement besoin d'y porter son attention pour lever les doutes. »

Comme antidotes, il donnait la thériaque, le mithridate (électuaire composé de substances aromatiques et d'opium) et la poudre d'émeraude.

Un siècle plus tard l'histoire rapporte la tentative d'empoisonnement commise par Charles le Mauvais, voi de Navarre, qui envoya en 1384 le ménestrel Woudretton à la Cour du roi de France, Charles VI, avec mission d'empoisonner le roi, le duc de Valois, son frère et les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, ses oncles. Le roi de Navarre donnait des Instructions précises :

(1) Maimonides, traduction de Rabbinoviez. - Cité par Ciiapuis Précis de toxicologie, 3 édit. Paris, 1897, p. G. ^ '

« Tu vas à Paris ; lu pourras faire grand service si lu veux. Si tu veux faire ce que je te dirai, je le ferai tout aisé [ et moult de bien. Tu feras ainsi : il est une chose qui sap- ■çqWq arsenic sublimât. Si un homme en mangeait aussi gros qu'un pois, jamais ne vivrait. Tu en trouveras à Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où lu passeras, ès hôtels des apothicaires. Prends de cela et fais-en de la poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois, son frère, des ducs de Berry, Bourgogne et Bourbon, liens-loi près de la cuisine, du dressoir ou de quelques autres lieux, où lu verras mieux ton point; et de celle poudre mets ès potages, viandes et vins, au cas que tu pourrais le faire pour la sûreté ; autrement ne le fais point. »

Woudretton fut pris et écartelé en place de Grève.

Au xv^ siècle et au xvi'' siècle, le poison régna en maître dans les petites cours de l'Italie.

Le pape Alexandre Borgia empoisonnait les cardinaux avec lesquels il était mal pour se venger d'eux, et ceux avec lesquels il était en bons termes pour capter leurs biens. « C'est en voulant empoisonner le cardinal de Corneto qu'il trouva la mort; le domestique se trompa et servit au pape et à son fils la bouteille de vin destinée au convive. »

César et Lucrèce Borgia, deux de ses cinq enfants, acquirent eux aussi la réputation d'empoisonneurs émérites.

Au xv!!"^ siècle, on employait en Italie Vacqua Toffana, qui était d'après Garelli, médecin de Charles VI d'Autriche, de l'acide arsénieux dissous dans de l'eau distillée de cymbalaire, solution à laquelle on ajoutait de l'alcoolat de can- Iharides.

Cette eau, encore appelée acquêt la di Napoli, fut inventée vers le milieu du xv!!"-- siècle, par une Italienne appelée Toffana. Cette femme, qui habita Palerme, puis

Naples, faisait partie des empoisonneurs qui passaient pour pouvoir donner la mort en administrant un fluide. Au xvi" et au xvii" siècle on ne parlait de cette association qu'avec terreur. On remarqua à cette époque, à Rome, que beaucoup de jeunes femmes devenaient subitement veuves, et qu'une foule de maris, soupçonnés de n'être pas en bonne intelligence avec leur femmes, mouraient inopinément. Les soupçons s'arrêtèrent enfin sur une société de jeunes veuves, présidée par une vieille femme, du nom de Spara, qui avait la réputation de prédire l'avenir et qui avait annoncé exactement la date de la mort de plusieurs personnes. Grâce à la ruse d'iine courtisane qui joua le rôle d'une grande dame désireuse de se débarrasser d'un époux importun, le mystère fut dévoilé. Toute la bande fut arrêtée et mise à la question. La vieille mégère et quatre autres empoisonneuses subirent publiquement la peine capitale. La Spara, paraît- il. Sicilienne d'origine, tenait son secret de la Toffana, qu'elle avait connue àPalerme, où le poison était vendu dans de petites fioles de verre portant cette étiquette : Manna di S. Nicolas di Bari, et ornées de l'image de ce saint. La Toffana vivait alors dans un monastère d'où elle fut retirée pour subir la torture. Elle avoua que son poison avait donné la mort à six cents personnes, parmi lesquelles on compte les papes Pie III et Clément XIV (1).

Il est un autre poison qui eut grande vogue, Vacquella di Peruzia, qui était composé d'acide arsénieux associé à des matières organiques. Le mode de préparation était paraît-il le suivant : on tuait un porc, on l'ouvrait, on saupoudrait l'intérieur d'arsenic, et on l'abandonnait à la putréfaction. Les liquides recueillis possédaient une toxicité beaucoup plus considérable que l'acide arsénieux employé en dissolution aqueuse.

Au xvii'' siècle le sublimé commence à être en usage.

(1) Chapuis, Précis de toxicologie, 3« édit. Paris, 1897, p. 8.

Ollo Taclienius, de son vrai nom Tachen, qui était originaire de Westphalie, et qui vécut le plus souvent à Venise, vers le milieu du xvii" siècle, décint avec soin les procédés usités à Venise et à Amsterdam pour la préparation du sublimé corrosif. Il amêmeétudié sur lui-même les effets de l'arsenic [i).

Ce sont ces deux substances que nous retrouvons dans les empoisonnements qui eurent en France un si grand retentissement sous le règne de Louis XIV.

En France, on trouve, surtout pendant tout le temps de la dynastie des Valois, des accusations dont il est difficile de contrôler la justesse. Catherine de Médicis avait amené d'Italie ou attiré en France un grand nombre de courtisans, de marchands; on n'ignorait pas le rôle que les poisons avaient joué dans la politique italienne, et une suspicion s'éveillait lorsque survenait une mort imprévue pouvant favoriser les vues des catholiques ou des Huguenots.

« On leur faict accroire que l'on peult empoisonner une lettre par la pouldre que l'on met sur l'escriture (2). »

Les gants, tous les objets de toilette étaient réputés capables par leurs effluves de répandre des odeurs toxiques dissimulées par les parfums.

Ainsi, lorsque Jeanne d'Albret, reine de Navarre, malgré une vive répugnance, vint à Paris pour les noces de son fils, elle arriva vers le 13 mai, tomba malade le 4 juin et succomba le 9.

« A la douleur des Huguenots (3), dit Henri Martin, se mêlèrent des soupçons sinistres : autour du lit de mort de la reine de Navarre, on parlait de poison ; l'on accusait la reine mère ; on rappelait l'assassinat du prince de Condé, la mort mystérieuse de d'Andelot, du duc de Deux-Ponts, du cardinal de Châlillon, du maréchal de Vieilleville, un des chefs des politirjues, mort récemment pendant une visite de la cour à son château de Duretal. Depuis, les his-

(1) Ogier, Traité de chimie loxicologique, 1890, p. 10.

(2) Garloix, XV, 10. Cité par Litlré.

(3) Heuri Martin, Histoire de France^ 4" édit., t. IX, p. 012.

LES EMPOlSOxNNEMENTS DANS LES TEMPS MODERNES.

loriens huguenots ont imputé le crime prétendu au parfumeur italien de la reine mère, qui aurait vendu à Jeanne des gants et d'autres objets imprégnés d'un poison subtil... Néanmoins un autre historien, Palma-Cayet, qui avait été sous-précepteur du prince de Navarre, et qui dédie son livre à. ce prince, devenu le roi Henri IV, nie l'empoisonnement avec des détails tellement précis qu'on ne peut guère repousser son témoignage ; il assure que le chirurgien de la feue reine lui ouvrit non seulement le corps, mais le cerveau, en présence de son médecin et de plusieurs officiers de sa maison, lesquels vivaient encore au moment où lui, Cayet, écrivait ; qu'il fut constaté que la reine était morte d'un « apostume aux poumons ». Les historiens même qui parlent de poison reconnaissent l'existence de la maladie de poitrine. »

Il semble donc que Jeanne d'Albret succomba à une pleurésie purulente.

Gilles de la Tourette et moi (1) avons étudié à nouveau la mort de Charles IX, qui mourut d'une phtisie bien démontrée par son autopsie, mais que l'on soupçonnait victime d'un prétendu complot dont La Mole et Coconas auraient été les agents. « On torture barbarement La Mole sans lui arracher l'aveu d'un prétendu complot, qu'on l'accusait d'avoir tramé avec l'astrologue et nécromant Ruggieri, pour donner la mort au Roi par maléfice, au moyen d'une figure de cire piquée au cœur. La Mole et Coconas furent condamnés à mort et exécutés (2). »

M. Frantz Funck-Brentano a bien voulu demander à M. Legendre et à moi notre avis sur les causes de la mort de Madame Henriotle d'Angleterre, qui succomba subitement le 29 juin 1670, très probablement à une perforation de l'estomac consécutive à un ulcère simple (3).

La suspicion d'un empoisonnement surgit dans l'esprit

(1) Pièce no 1.

(2) Henri Martin, loc. cil., p. 377.

(3) Pièce u»

des parents, des témoins et du peuple dans deux circonstances que l'expert ne doitjaraais oublier, d'abord quand il i s'agit d'un personnage connu, d'un grand de la terre, qui a des partisans dont cette mort déconcerte les projets et les ambitions. Bien que Vulpian, après avoir donné des soins pendant sa vie, au comte de Chambord, ait publié son autopsie, j'ai souvent entendu, sur les causes de la mort de ce prince, des insinuations dénuées de tout fondement.

La seconde circonstance qui éveille l'attention et la suspicion est la soudaineté, l'imprévu de la maladie et la rapidité de la mort.

Nous ne pouvons actuellement vérifier la valeur d'assertions émises sans preuves et nous ne résumerons devan t vous que l'histoire de deux procès. Si nous désirons que vous en reteniez les phases principales, c'est que la réalité des faits est établie par les aveux des inculpés ou par des pièces probantes après débats devant les tribunaux.

La marquise de Brinvilliers est demeurée la figure la plus célèbre de nos annales judiciaires, dit justement M. Frantz Funck-Brentano (l). Je ne puis, Messieurs, trop vous engager à lire le livre que cet auteur a écrit sur le drame ou plutôt les drames des poisons sous le règne de Louis XIV. Je lui emprunte les nombreux passages qui se rapportent à nos études, mais je suis obligé de laisser de cùlé tout ce qui concerne les études de la Société du xvii" siècle et la cour de Louis XIV.

Marie-Madeleine et non Marguerite d'Aubray, marquise de Brinvilliers, naquit le 22juillet 1630. Elle étaitTaînée des cinq enfants de Antoine Dreux d'Aubray, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris, etc. Elle reçut une bonne éducation au point de vue littéraire, mais l'éducation morale lui fit entièrement défaut. « Dès l'âge de cinq ans, elle était adonnée à des vices horribles. Elle perdit sa

(1) Frantz Funck-BreBtano,£eDra7>3e desjoo2so?is,HaclielteetC>s 1900.

LES EMPOISONNEMENTS DANS LES TEMPS MODERNES. 'dJ

virginité à sept ans. C'est ce que Michelet appelle des « menus péchés de petite fille ». Dans la suite, elle se livra fi ses jeunes frères. Nous sommes fixés sur ce point par son propre témoignage {i). »

A vingt et un ans, elle épousa un jeune maître de camp du régiment de Normandie, Antoine Gobelin de Brinvilliers, descendant de Gobelin, le fondateur de la célèbre manufacture de tapisseries.

La jeune marquise était charmante, alerte, impressionnante. « Elle était de fort petite taille et fort menue. »

Nous dirions aujourd'hui qu'elle était amorale et présentait les caractères de l'infantilisme.

Le marquis de Brinvilliers aimait le jeu, les plaisirs et son mariage ne lui fit pas changer ses habitudes. En 1659, il se lia avec un nommé Godin, dit Sainte-Croix, capitaine de cavalerie dans le régiment de Tracy. Sainte»-Croix était un brillant et galant cavalier et la marquise de Brinvilliers était la plus charmante du monde.

« La dame de Brinvilliers, observe l'avocat Vautier (2), ne traitait pas l'amour de mystère ; elle s'en faisait honneur dans le monde où il en résulta beaucoup d'éclat. » Elle s'en fit honneur également devant son mari, qui lui répondit en se faisant honneur de l'amour qu'il avait pour d'autres dames ; mais comme il lui arriva aussi de s'en faire honneur devant son père, le lieutenant civil, qui était un homme de vieille roche, celui-ci, fort des droits que les anciennes coutumes mettaient dans les mains du père de famille, obtint une lettre de cachet contre l'amant de sa fille. Le 19 mars 1663, Sainte-Croix fut arrêté « dans le carrosse même de la marquise qui était à ses côtés », et jeté à la Bastille.

« Les différents écrivains qui se sont occupés de ces faits montrent Sainte-Croix, prisonnier à la Bastille, en compa-

(1) Frantz Funck-Brentano, loc. cit., p. 4.

(2) JbicL, p. 8.

30 iiisTOUiguE,

gnie du fameux Exili et apprenant de celui-ci le secret des poisons italiens. Rendu libre, Sainte-Croix aurait transmis ' les terribles recettes à sa maîtresse et à d'autres, qui, à leur tour, les auraient répandues en France.

« Cependant, ce n'est pas Exili qui forma Sainte-Croix dans l'art des poisons, pour reprendre l'expression du temps. Bien avant son entrée à la Bastille, le jeune officier de cavalerie avait acquis, en matière de poisons, des connaissances qui dépassaient celles d'Exili. Il les tenait d'un célèbre chimiste suisse (1), Christophe Glaser, né à Bàle, établi à Paris, au faubourg Saint-Germain, où il s'était fait une situation importante après la publication, enl6Go, d'un Traité de chimie, qui eut dès l'époque un succès considérable et qui a été, depuis, souvent réimprimé et traduit. Glaser était apothicaire ordinaire du Roy et de Monsieur et démonstrateur de chimie au Jardin des plantes. C'était d'ailleurs un savant de réelle valeur. Le sulfate de potasse, qu'il a découvert, a longtemps porté son nom. Glaser fut le principal et, sans doute, l'unique fournisseur de Sainte- Croix et de sa maîtresse. Dans leur correspondance, ceux-ci appellent les poisons dont ils se servent : la recette de Glaser. »

Le désir d'entrer en possession de l'héritage paternel fit concevoir k la marquise de Brinvilliers l'idée d'empoisonner son père. On vit alors s'arrêter fréquemment au carrefour de la foire Saint-Germain un carrosse, d'où descendaient un jeune officier et une dame élégante ; à pied ils se rendaient rue du Petit-Lion où demeurait l'apothicaire Glaser.

« Bientôt l'on vit cette jeune femme (2), sous les dehors édifiants de la piété et de la religion, franchir le seuil des hôpitaux : elle se penchait au lit des malades, avec des paroles de douceur et d'amitié; elle portait des confitures, du vin, des biscuits; mais, fatalement, les malades dont elle s'était approchée ne tardaient pas à succomber dans des

(1) Frantz Funck-Breutano, loc. cil., p. 8. {1) IhicL, p. 11.

douleurs horribles. « Qui eût dit, « écrit le lieutenant de police Nicolas de La Reynie, « qu'une femme élevée dans « une honnête famille, dont la figure et la complexion étaient « faibles, avec une humeur douce en apparence, eût fait un (( divertissement d'aller dans les hôpitaux empoisonner les « malades pour y observer les différents effets du poison « qu'elle leur donnait ? » Elle empoisonnait aussi ses domestiques « pour essayer ». « Françoise Roussel dit qu'elle a « été au service de la dame de BrinviUiers. Celle-ci lui donna « un jour des groseilles confites à manger sur la pointe d'un (( couteau, dont aussitôt elle se sentit mal. Elle lui donna « encore une tranche de jambon humide, laquelle elle « mangea, et depuis lequel temps elle a souffert grand mal « à l'estomac, se sentant comme si on lui eût piqué le cœur. » La malheureuse en fut malade trois ans.

« Quand la marquise de BrinviUiers eut expérimenté la force de la « recette de Glaser », et quand elle eut constaté l'impuissance des chirurgiens à découvrir les traces du poison dans les cadavres, l'empoisonnement de son père fut résolu.

« A l'approche de la Pentecôte (13 juin) de l'année 1666^, Ant. Dreux d'Aubray, déjà souffrant depuis plusieurs mois de maux étranges, partit pour ses terres d'Offémont, à quelques lieues de Compiègne. Il pria sa fille, la marquise de BrinviUiers, de venir y passer deux ou trois semaines auprès de lui, en emmenant ses enfants ; et quand elle arriva, le lieutenant civil la gronda affectueusement de s'être fait attendre. Dès le lendemain de l'arrivée de la marquise, le mal de Dreux d'Aubray redoubla, « il eut de grands vomis- « sementsquiont continué, toujours très violents, jusqu'à sa « mort», laquelle survintà Paris, oùil s'était fait transporter pour y recevoir les soins des meilleurs médecins et où sa fille n'avait pas manqué de l'accompagner. Madeleine de BrinviUiers avoua dans la suite qu'elle avait « empoisonné « son père vingt- huit ou trente fois » de ses propres mains, et d'autres fois par les mains d'un laquais nommé Gascon que

Sainte-Croix lui avait donné; qu'ils l'avaient empoisonné tant avec de l'eau qu'avec de la poudre, et que l'empoisonnement dura huit mois. « Elle n'en pouvait venir à bout. » i Il apparaît dès ce moment que le poison dont Mme de Brinvil- ' liers se servait était simplement de l'arsenic. »

Antoine Dreux d'Aubray mourut à Paris le 10 septembre 1666, âgé de soixante-six ans.

En 1669, par l'intermédiaire d'un valet appelé la Chaussée, qui plus tard mourut sur la roue, LaBrinvilliers empoisonna un de ses frères, puis un second. Elle voulait, dit-elle, faire pour ses enfants une bonne maison. Elle avait besoin de vivre avec « honneur », c'est-à-dire en brillant équipage, avec de belle parures. C'est pour 1' « honneur » qu'elle a empoisonné tant de gens. Le mot est d'elle.

Je ne saurais suivre dans tous leurs détails les actes qui survinrent. Mais, en 1672, « un événement, qui allait entraîner des conséquences incalculables, venait de se produire : Sainte-Croix était mort, le 30 juillet, dans son mystérieux domicile du cul-de-sac de la place Maubert (1).

« Une légende répandue fait mourir Sainte-Croix au cours d'une opération de chimie; le masque de verre dont il se couvrait, dit-on, le visage, pour se préserver de l'émanalion des poisons, se serait brisé. Sainte-Croix mourut ! naturellement après une maladie de quelques mois, au cours de laquelle plusieurs personnes, qui en ont laissé le témoignage, vinrent le voir. Dans le légendaire laboratoire du cul- de-sac de la place Maubert se trouva bien un « four de « digestion ». Sainte-Croix y « philosophait », c'est-à-dire qu'il y travaillait à la pierre philosophale, et, d'une manière particulière, à solidifier le mercure, cet éternel rêve des alchimistes. »

Une cassette trouvée chez Sainte-Croix, contenait les preuves de la culpabilité de la marquise. Elle se sauva en Angleterre, puis dans les Pays-Bas, fut arrêtée à Liège,

(1) Frantz Funck-Brentano, loc. cit., p. 29.

ramenée à Paris et jugée, vu sa qualité, devant les Grand'- Chambre etTournelle réunies.

Le tribunal, présidé par le premier président Lamoignon, tint vingt-deux audiences (29 avril-'16 juillet 1676).

Je ne saurais, sans leur ôter toute couleur, résumer ces débats que vous lirez dans le livre de M. Frantz Funck- Brenlano, ainsi que les derniers jours de la marquise. Je ne connais pas de drame plus poignant.

Enfin, le 16 juillet 1676, la cour rendit un arrêt conçu en ces termes :

« La Cour a déclaré et déclare ladite d'Aubray de Brinvilliersduement atteinte et convaincue d'avoir fait empoisonner M' Dreux d'Aubray, lieutenant civil et conseiller en ladite Cour, ses deux frères, et attenté à la vie de défunte Thérèse d'Aubray, sa sœur, et pour réparation a condamné et condamne ladite d'Aubray de Brinvilliers, de faire amende honorable au-devant de la principale porte de l'église de Paris, où elle sera menée dans un tombereau, nus pieds, la corde au col, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres, et là, étant à genoux, de dire et déclarer que, méchamment, par vengeance et pour avoir leur bien, elle a fait empoisonner son père, ses deux frères et attenté à la vie de défunte sa sœur, dont elle se repent et demande pardon à Dieu, au Roi et à la Justice; ce fait, menée et conduite dans ledit tombereau en la place de Grève de cette ville, pour y avoir la tête tranchée sur un échafaud, qui pour cet effet sera dressé en ladite place ; son corps brûlé et les cendres jetées au vent; icelle préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation de ses complices. »

La marquise de Brinvilliers, après avoir été soumise à la torture de l'eau, subit son supplice avec une énergie qui émut profondément les uns et épouvantâtes autres.

Le nom de la criminelle est resté gravé dans la mémoire populaire. Les mobiles qui la firent agir sont ceux que nous retrouverons presque toujours, débauche, soif de l'or, et P. Brodabdbl. — Les Einpoisonnemeats. 3

pour arriver au but, mort de ceux dont on peut hériter. Aussi dans le peuple, les substances dont se servait la Brinvilliers pour commettre ses crimes ont-elles conservé longtemps le nom de « poudre à succession ».

Les crimes etle procès de laBrinvilliers peuvent être considérés comme la préface du procès plus instructif encore dont les péripéties se déroulèrent devant la « Chambre ardente ».

L'arrêt qui condamnait la marquise de Brinvilliers porte la date du 16 juillet 1676 ; le 21 septembre 1677 un billet trouvé dans le confessionnal des Jésuites de la rue Saint- Antoine dénonçait un projet d'empoisonnement contre le Roi et le Dauphin. Le 5 décembre suivant, La Reynie, lieutenant de police, fit arrêter Louis de Vanens qui se disait ancien officier. Les papiers saisis sur lui et sur Finette, sa maîtresse, firent connaître une association d'alchimistes, de faux monnayeurs et de magiciens, où l'on voyait des prêtres, des officiers, des banquiers, mêlés à des « filles du monde », à des laquais, à des gens sans aveu. En 1678, le lieutenant de police mit la main sur une seconde association de sorcières, de devineresses.

Les aveux, les dénonciations firent découvrir un tel nombre de criminels, des actes si horribles que Louis XIV confia à une commission spéciale, siégeant dans « la Chambre ardente » le soin, par une procédure qu'il espérait devoir être rapide, de couper le mal dans sa racine.

« La Chambre ardente siégea au palais de l'Arsenal. Du 10 avril 1679, jour où elle se réunit pour la première fois, au 21 juillet 1682, date où elle ferma ses portes, elle tint deux cent dix séances, après avoir été suspendue, pour les raisons que l'on exposera plus loin, du 1" octobre 1680 au 19 mai 1681.

« La Chambre ardente délibéra sur le sort de 442 accusés et décréta prise de corps contre 367. Parmi ces arrestations, 218 furent maintenus ; 37 prisonniers furent condamnés au

dernier supplice, à la question ordinaire et extraordinaire, et exécutés ; 2 d'entre eux moururent en prison de mort naturelle; S furent condamnés aux galères; 23 furent bannis; mais les plus coupables se trouvèrent avoir des complices si haut placés que leur procès ne put être instruit. Ajoutons les accusés qui se suicidèrent en prison, comme la Dodée, une sorcière âgée de trente-cinq ans, encore très jolie, qui avait été arrêtée avec la Trianon et se coupa la gorge au donjon de Vincennes. »

Pour comprendre les forfaits dont nous allons parler, il faut être initié aux croyances qui étaient adoptées sans discussions à cette époque. M. Funck-Brentano les a caractérisées dans plusieurs chapitres de son livre (1). On croyait à la toute-puissance du diable, à ses rapports avec les sorcières, à leur transport au sabbat sur un balai à travers les airs .

A côté d'elles, un autre groupe, celui des alchimistes, recherchait la pierre philosophale, la transmutation des métaux : Charteuil, Bachimont, Rabel, l'inventeur de l'eau hémostatique quia conservé son nom. Ces deux groupes étaient en rapport, et leur foi dans l'alchimie et dans la sorcellerie s'affirme à chaque instant. L'un deux, Vanens, était en relations assez suivies avec Mme de Montespan.

Une de ces sorcières, la Voisin, interrogée par La Reynie sur les motifs qui amenaient chez elle les femmes de tout rang, répond : « Les unes demandaient si elles ne deviendraient pas bientôt veuves parce qu'elles en épouseraient quelque autre, et presque toutes demandent et n'y viennent que pour cela. Quand ceux qui viennent se faire regarder dans la main demandent quelque autre chose, ce n'est néanmoins que pour venir à ce point et pour être délivrés de quelqu'un, et comme elle avait accoutumé de dire, à ceux qui venaient pour cela chez elle, que ceux dont ils voulaient être défaits mourraient quand il plairait à Dieu,

(I) Frantz Funck-Brentano, Le drame des poisons, p. 99-148.

on lui disait qu'elle n'était pas bien savante. » Margot, servante de la Voisin, dit que toute la terre y venait. Elle dit ' encore : « La Voisin tire aujourd'hui une grande suite après elle, c'est une grande chaîne de personnes de toutes sortes de conditions. »

La Voisin gagnait annuellement cinquante et cent mille francs de notre monnaie ; mais l'argent était dépensé en ripailles. Elle entretenait princièrement ses amants cl ils étaient nombreux.

Au moment du supplice, la Voisin, prise de remords, crut devoir faire spontanément, avant d'être mise entre les mains du confesseur, la déclaration suivante : « Se croit obligée de dire, pour la décharge de sa conscience, qu'un grand nombre de personnes de tou tes conditions et qualités se sont adressées à elle pour avoir les moyens de faire mourir beaucoup de personnes, et c'est la débauche qui est le premier mobile de tous ces crimes. »

Elle avait entendu toutes les confessions, celles des jeunes amoureux qui lui demandaient d'amollir le cœur de leur maîtresse, ou de fléchir la résistance d'un père. Puis « c'était l'amour charnel et tenace des femmes mûres s'accrochant à l'amant qui les délaisse pour des filles plus fraîches. C'étaient enfin les amours d'ambitieuses, assoifl"ées d'honneurs et d'argent, qui nous mènent aux horreurs de la

« messe noire » (!)•

« La Voisin était assistée dans ces monstrueux offices d'un prêtre « louche et âgé », la figure bouffie, avec des veines violettes qui s'entre-croisaient sur les joues à fleur de peau, l'afi'reux abbé Guibourg. Ancien aumônier du comte de Montgomery, il était alors sacristain de Saint-Marcel, à Saint-Denis. Il disait la messe selon le rite, vêtu de l'aube, de l'étole et du manipule. « Celles sur le ventre desquelles les messes avaient été dites étaient toutes nues, sans chemise, sur une table servant d'autel, elles avaient les bras étendus

(1) Franlz Fuuck-Brentauo, loc. cil., p. I M et suiv.

et tenaient dans chaque main un cierge. » D'auLres fois elles ne se déshabillaient point « et ne faisaient que retrousser leurs habits jusqu'au-dessus de la gorge ». Le calice était posé sur le ventre nu. Au moment de l'offertoire, un enfant était égorgé. Guibourgle piquait d'une grande aiguille dans le cou. Le sang de la victime expirante était versé dans le calice où il se mêlait à du sang de chauve-souris et à d'autres matières obtenues par des pratiques immondes. On ajoutait de la farine pour solidifier le mélange auquel on donnait une forme d'hostie pour être béni au moment où, dans le sacrifice de la messe, Dieu descend sur l'autel. La scène est reconstituée par La Reynie d'après les interrogatoires des accusés.

« Les messes noires n'étaient pas les seules sorcelleries où les rites exigeaient des sacrifices d'enfants. Aussi la Voisin et les devineresses, ses commères, en faisaient-elles une effroyable consommation. Les enfants abandonnés par les filles-mères, d'autres qu'on achetait aux femmes pauvres, ne suffisaient pas : plusieurs devineresses furent convaincues d'avoir égorgé dans ces monstrueuses pratiques leurs propres enfants. Voici un détail horrible. La fille de la Voisin, sur le point d'accoucher, ne se fiant pas à sa mère, se sauva de la maison et ne rentra qu'après avoir mis son enfant en sûreté. Les sorcières enlevaient les enfants dans les rues. » La Voisin était sage- femme et surtout avorteuse. «Audessus du cabinet (où la Voisin donnait ses consultations), il y avait une espèce de soupente où se faisaient les avortements, et derrière le cabinet il y avait un réduit avec un four où l'on trouva de petits os humains brûlés. » Dans ce four étaient calcinés les petits enfants. Un jour, dans un moment d'épanchement, la Voisin avoua qu'elle « avait brûlé dans le four, ou enterré dans son jardin, les corps de plus de 2300 enfants nés avant terme». Ici encore nous trouvons des traits surprenants. La sorcière tenait beaucoup à ce que les enfants venus au monde fussent baptisés avant de mourir. Un soir, la Lepère, sage-femme commère de la

Voisin, se trouvait dans le fameux cabinelavec le mari delà ' sorcière. Celle-ci, qui était dans la soupenle, descendit tout à coup, avec une hâte joyeuse, le visage rayonnant, elle criait :

« Quel bonheur! l'enfant a pu être ondoyé ! » Parmi les nombreuses affaires que la Chambre instruisit, j'emprunte deux exemples à M. Funck-Brentano (1) :

« Mme de Dreux était femme d'un maître des requêtes au Parlement. Elle n'avait pas trente ans, et beaucoup de crâce, de beauté, une beauté délicate et mignonne, infiniment de charme et de distinction. Elle aimait tant M. de Richelieu, — déclara l'une des sorcières de la Chambré ardente, la Joly, — que « d'abord qu'elle savait que M. de Ri- « chelieu regardait quelque personne, elle songeait à s'en « défaire ». Elle avait « en outre » empoisonné « M. Pajot et « M. de Varennes et bien d'autres » ; l'un de ses amants notamment, pour s'éviter, dit-elle, les ennuis et embarras d'une rupture. Elle avait encore cherché à empoisonner son mari et à se défaire de Mme de Richelieu par sortilèges. Tous ces détails se répandirent dans Paris, où la société — on a peine à le croire — s'en amusa énormément. Le mari était criblé d'épigrammes, que Mme de Sévigné déclare divinement divertissantes. Mme de Dreux était réellement trop gentille — et puis elle était cousine de deux juges de la Chambre, MM. d'Ormesson et de Fortia, — si bien que, le 27 avril 1680, les magistrats se contentèrent pour toute peine de l'admonester. « M. de Dreux et toute sa famille, « écrit Mme de Sévigné, allèrent la prendre à cette Chambre « de l'Arsenal. » Remise enliberté, lajeune femme fut fêtée et choyée par tout le monde élégant. « C'étaient une joie et « un triomphe etlesembrassements de toute sa famille et de « tous ses amis. M. de Richelieu a fait des merveilles dans « toute cette affaire. » Ce qui paraîtra inouï, c'est qu'après sa sortie du donjon de Yincennes, Mme de Dreux retourna

(1) Frautz Funck-Brentano, /oc. cU., p. 135 et smv.

chez les sorcières, donna rendez-vous à la Joly dans l'église des Jésuites, lui demanda, et obtint d'elle, des poudres pour empoisonner une personne que M. de Richelieu « considérait ».

« A dire vrai, la Joly fut arrêtée sur ces entrefaites, et, à la suite de ses révélations, un nouvel ordre d'arrestation fut lancé contre Mme de Dreux; mais elle fut avertie et se sauva. Le procès fut instruit par contumace. On vit alors le mari et M. de Richelieu solliciter pour elle de compagnie. Le 23 janvier 1682, Mme de Dreux fut condamnée au bannissement hors du royaume, mais le. roi lui permit de demeurer en France, à condition que ce fût à Paris et avec son mari.

« La présidente Leféron, qui appartenait également au monde de la magistrature, est d'un aspect plus rude. Fille d'un conseiller au Parlement, elle s'appelait de son nom de jeune fille Marguerite Galart. Son mari, président de la première des enquêtes, est représenté en 1661, dans le Tableau du Parlement, comme « un bon juge, de jugement solide, résolu dans ses opinions, qui ne change pas sans grande raison, ne se prévient pas, aime la règle, bonhomme et sans intérêt ». Il avait fait preuve d'indépendance de caractère, lors du procès de Fouquet, par sa clémence pour le surintendant. Mme Leféron le trouvait ennuyeux, avare, puis — comment dire ? — insuffisant. La belle cependant avait passé la cinquantaine. Mais elle s'était follement éprise d'un M. de Prade, qui, lui, s'était épris de ses écus. Mme Leféron demandait à la Voisin des poisons pour tuer son mari, et de Prade lui demandait des sortilèges pour s'attacher le cœur de sa maîtresse. La Voisin donnait tout' ce qu'on voulait : à la dame des fioles, et au galant une figure de cire vierge représentant Mme Leféron. Cette figure, enfermée dans une boîte de fer-blanc, devait être chauffée de temps à autre, ce qui devait échauffer le cœur de la damo. De Prade fit à la Voisin un billet de 20 000 livres — 100 000 francs aujourd'hui.

« Les fioles produisirent leur effet et Leféron expira le 8 septembre 1669 ; la ligure de cire produisit son effet également et Mme Leféron épousa M. de Prade, Le 20 février 1680, montant sur le bûcher, la Voisin dit à Sagot, greffier de la chambre : « Il est bien vrai que Mme Leféron la vint « voir, toute joyeuse d'être veuve, et comme elle lui deman- « dait si la fiole d'eau avait fait son effet : « Effet ounon, il « est crevé I » De Prade ne paraissailpas moins heureux. Il courait la ville dans un carrosse tout neuf, « avec trois ou « quatre laquais derrière ». La joie fut courte. La dame vit que son nouveau mari songeait surtout à lui soutirer des « donations » et le mari vit bientôt que sa femme cherchait à l'empoisonner à son tour. Il se réfugia chez les Turcs. Le 7 avril 1680, Mme Leféron fut condamnée sans rigueur au bannissement hors la vicomté de Paris et à I 500 livres d'amende, bien qu'il y eût, comme Louvois l'écrivait à Louis XIV, treize ou quatorze témoins de son crime. »

« Plusieurs écrivains ont pensé que les sorcières avaient compromis les plus grands noms de France, devant les j^ges de la Chambre ardente, dans l'espoir de sauver leur ■vie en se liant à des personnes si haut placées que nul n'oserait porter la main jusqu'à elles. Tout au contraire, nous voyons la Voisin cacher jusqu'au moment du supplice ses relations avec la maîtresse du roi, car sa plus grande crainte était que l'horrible châtiment des régicides ne lui fût appliqué. Dans un moment d epanchement, elle dit aux gardes qu'elle avait auprès d'elle à Vincennes : « Je crains plus que tout, ce que l'on me demande sur certain voyage à la Cour. » Il sera beaucoup question dans la suite de ce voyage que la sorcière avait fait pour le compte de Mme de Montespan. C'est à toute extrémité, après avoir entendu son arrêt de mort, arrêt sans appel, que Françoise Filastre fil ses foudroyantes dépositions des 30 septembre et 1" octobre 1680, dont il a été question précédemment, dépositions à la suite desquelles Louis XIV, épouvanté, fit suspendre les séances de la Chambre ardente,

« Les déclarations de Marguerite Monvoisin furent exactement confirmées par celles de l'abbé Guibourg, avec lequel elle n'avait eu, depuis son arrestation, aucun moyen de communiquer. Ainsi, comme le dit La Reynie, la preuve en fut faite « selon les règles de la justice » .

« Aujourd'hui, l'histoire a d'autres preuves encore. Nous venons d'entendre la fille de la Voisin : « Toutes les fois « qu'il arrivait quelque chose de nouveau à Mme de Montesce pan et qu'elle craignait quelque diminution aux bonnes « grâces du roi, elle donnait avis à ma mère. » Or, si nous suivons, dans la correspondance de Mme de Sévigné et les chroniques de la Cour, l'histoire accidentée des rapports de Mme de Montespan avec Louis XIV, de 1667 à 1680, en nous reportant, d'autre part, aux dépositions des accusés devant la Chambre ardente, nous trouvons dans le rapprochement la confirmation précise des affirmations de Marguerite Monvoisin, L'observation en est faite plusieurs fois par La Reynie : « Le temps indiqué par l'accusé est consi- « dérable pour Mme de Montespan. »

« Comment, par qui, l'orgueilleuse favorite fut-elle conduite aux taudis des sorcières ? Les historiens ont émis à ce sujet hien des hypothèses. Ils n'ont pas connu la déclaration de La Chaboissière, valet de Vanens, que nous avons citée : « Que le chevalier de Vanens aurait mérité d'être « tiré à quatre chevaux pour les conseils qu'il avait donnés à « Mme de Montespan. » A peine La Chaboissière eut-il laissé échapper cet aveu, que, très agité, il voulut se rétracter et supplia que ces paroles ne fussent pas écrites dans son interrogatoire. La Reynie dégage cet aveu du chaos des papiers de procédure, et le souligne nettement comme le point initial du drame.

« Les relations de la favorite avec les sorcières commencèrent donc h l'époque même où l'on vit poindre son amour pour le roi. En 1667, nous la trouvons rue de la Tannerie, en compagnie du magicien Lesage et de l'abbé Mariette, prêtre de Saint-Séverin. Celui-ci appartenait à une

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bonne famille parisienne ; il était grand, bien fait, avec un teint très blanc et des cheveux noirs. Au fond d'une petite chambre s'élevait un aulel : Mariette, vêtu des ornements sacerdotaux, prononçait des incantations. Lesage chantait le Veni Crmlor, puis Mariette lisait un évangile sur la tête de Mme de Montespan, qui s'était agenouillée devant lui et récitait des conjurations contre Louise de la Vallière. Elle ajoutait — les paroles mêmes se retrouvent dans l'un des interrogatoires de Lesage : — « Je demande l'amitié du roi « et celle de monseigneur le Dauphin, qu'elle me soit « continuée, que la reine soit stérile, que le roi quitte son « lit et sa table pour moi, que j'obtienne de lui tout ce que i « je lui demanderai pour moi, mes parents; que mes service teurs et mes domestiques lui soient agréables; chérie et « respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée « aux conseils du roi et savoir ce qui s'y passe, et que, « cette amitié redoublant plus que par le passé, le roi quitte « et ne regarde la Vallière, et que, la reine étant répudiée, « je puisse épouser le roi. »

« Une autre fois, dans l'église Saint-Séverin, en présence de Mme de Montespan, l'abbé Mariette fit des conjurations sur deux cœurs de pigeons, qui avaient été bénits au nom de Louis XIV et de Louise de la Vallière, durantle sacrifice de

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« Au commencement de 1668, Mariette et Lesage eurent l'audace de se rendre jusqu'à Saint-Germain, en pleine cour royale, et, au château même, dans le logement occupé par Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespan, ils recommencèrent leurs sortilèges. Les fumigations aromatiques remplissaient la chambre de vapeurs bleuâtres, auxquelles se mêlait le parfum âcre de l'encens. Mme de Montespan formulait la conjuration. « Celle-ci, déposa Lesage, était « pour obtenir les bonnes grâces du roi et pour faire mourir « Mlle de lavallière. » Mariette dit : « pour l'éloigner seulece ment ». Or il arriva que, peu de temps après ces pratiques, l'année même, en 1668, Mme de Montespan réalisa son

rêve et fut reçue dans le lit du roi. La faveur de la Vallière pâlit rapidement. En 1669, Mme de Montespan accoucha du premier des sept enfants qu'elle eut de Louis XIV. Eùt-elle mis en doute l'efficacité des pratiques démoniaques, la confiance fût née de ce jour. »

Plus tard s'éleva un astre nouveau :

« La veuve Scarron, devenue Mme de Maintenon, avait été choisie comme gouvernante des enfants du roi et de Mme de Montespan. Quels progrès la fortune de la gouver nante avait faits en peu d'années ! « Mais parlons de l'amie « (Mme de Maintenon), écrit Mme de Sévigné le 6 mais 1676 : « elle est encore plus triomphante que celle-ci (Mme de « Montespan). Tout est comme soumis à son empire. Toutes <( les femmes de chambre de sa voisine sont à elle ; l'une « tient le pot à pâle, à genoux devant elle, l'autre lui «apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne salue per- « sonne et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de « cette servitude. »

Mme de Sévigné nous dit ainsi ce qui se passait à la cour, Marguerite Monvoisin nous dira ce qui se passait chez les sorcières. « La fille de la Voisin a dit, écrit La. Reynie, qu'elle a vu dire de cette sorte de messe sur le ventre, par Guibourg, chez sa mère. Elle aidait sa mère à préparer les choses nécessaires pour cela : un matelas sur des sièges, deux tabourets aux deux côtés où étaient les chandeliers avec des cierges, après quoi Guibourg venait de la petite chambre à côté, revêtu de sa chasuble — blanche, semée de pommes de pin noires, — et après cela la Voisin faisait rentrer dans la chambre la femme sur le ventre de laquelle la messe devait être dite. Mme de Montespan se fit dire cette sorte de messe il y a trois ans chez sa mère (c'est-à-dire exactement en 1676;, où elle vint vers les dix heures et n'en sortit qu'à minuit. Et sur ce que la Voisin lui dit qu'il était nécessaire qu'elle dît le temps où on pourrait dire les autres deux messes qu'il fallait dire pour faire réussir son affaire, Mme de Montespan dit qu'elle n'en saurait trouver

le temps, qu'il fallait qu'elle, Voisin, fît sans elle ce qu'il y aurait à faire pour faire réussir l'affaire, ce qu'elle lui promit, ce qui a été fait, et les messes furent dites sur le ventre de la Voisin par Guibourg. (Ce trait montre encore la sincérité de la sorcière dans l'accomplissement de ces pratiques.) La fille de la Voisin ayant marqué toutes les circonstances du fait, la disposition du lieu, celle de la personne, — elle connaissait Mme de Montespan, — la préparation du prêtre revêlu des ornements sacerdotaux, les termes de la conjuration dans laquelle les actes du procès portent qu'on y disait les noms de Louis de Bourbon et de Mme de Montespan, la fille de la Voisin ajoute qu'il avait été égorgé un enfant à la messe que Mme de Montespan s'était fait dire chez sa mère. »

« Lorsque j'ai été avancée en âge, dit Marguerite Monvoisin, ma mère ne s'est plus défiée de moi et j'ai été présente à cette sorte de messe, et j'ai vu que la dame était toute nue sur le matelas, ayant la tête pendante, soutenue d'un oreiller sur une chaise renversée, les jambes pendantes, une serviette sur le ventre et, sur la serviette, une croix à l'endroit de l'estomac, le calice sur le ventre. » Elle ajoute que cette dame était Mme de Montespan. « Il fut présenté à la messe de Mme de Montespan, dit Marguerite Monvoisin au cours d'un autre interrogatoire, un enfant paraissant né avant terme, qui fut mis dans un bassin. Guibourg l'égorgea, versa dans un calice et consacra le sang avec l'hostie, acheva sa messe, puis fut prendre les entrailles de l'enfant. Ma mère porta le lendemain chez Dumesnil, pour distiller, le sang et l'hostie, dans une fiole de verre que Mme de Montespan emporta. » Ces faits furent confirmés, le 23 octobre 1680, par la confrontation de Marguerite Monvoisin et de Guibourg, avec cette variante que Guibourg s'efforça de rejeter sur la Voisin l'égorgement de l'enfant.

« Guibourg dit qu'il n'est pas vrai que lui, Guibourg, ouvrit l'enfant, parce qu'il se serait tout gâté avec son aube ; qu'il trouva l'enfant ouvert,

LES EMPOISONNEMENTS DANS LES TEMPS MODEaNES. 45

« Par la fille Voisin, au contraire, il est dit qu'il lui ouvrit le cœur, dont il lira du sang caillé, et fut mis dans la fiole où l'autre sang et tout le reste avaient été mis, que Mme de Montespan l'emporta et que, pour faire entrer le sang caillé du cœur, il fut cassé un verre commun, dont, ayant ôté le pied, on le fit servir d'entonnoir.

« Par Guibourg il est dit qu'il n'ouvrit point l'estomac de l'enfant, mais que, l'ayant trouvé ouvert, il en tira à la vérité les entrailles et ouvrit le cœur pour en tirer le sang qui était dedans, et qu'il le mit dans un vase de cristal avec quelques parties de l'hostie consacrée, le tout emporté par la dame sur le ventre de qui il avait dit la messe, qu'il a toujours cru être Mme de Montespan. »

« Ce tableau est empreint de tant d'horreur qu'on ne se résoudrait pas à en admettre l'authenticité si les témoignages de Marguerite Monvoisin et de l'abbé Guibourg n'étaient encore appuyés des aveux arrachés à d'autres complices de ces forfaits, qui furent arrêtés à des dates différentes et interrogés séparément — Lesage, Lacoudraye, la Delaporte, la Yertemart, Françoise Pilastre, l'abbé Cotton, — confirmés par les déclarations de plusieurs témoins qui avaient recueilli, avant le procès, en divers temps et lieux, des propos échappés aux accusés. La Reynie souligne ce fait que les déclarations concordantes de Lesage et de la fille Voisin furent faites à seize mois l'une de l'autre, et sans qu'ils aient pu, dans cet intervalle, avoir aucune communication entre eux. »

Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans l'histoire des faits plus horribles, et on conçoit que les contemporains, les juges, le lieutenant de police elle roi aient été épouvantés par leur révélation. Vous trouverez dans le livre de M. Frantz Funck-Brentano, les détails qui vous permettront de pénétrer plus profondément dans les mœurs de cette époque qui brillait d'un éclat incontestable, mais qui apportait dans la satisfaction de ses passions des ardeurs de sauvages.

Vous serez frappés de ces hécalombes d'enfanls sacrifiés aux superstitions les plus odieuses, et surtout de la presque indifférence avec laquelle cette l'ace spéciale de toutes ces horreurs est accueillie par ceux qui en sont les témoins et les juges.

Je ne veux en ce moment que vous signaler quelques points spéciaux aux empoisonnements accomplis par ces mégères.

Il ne s'agit presque jamais d'un empoisonnement brutal, dont l'issue soit à brève échéance. Ce sont des actes successifs. Pourquoi ? Peut-être la marquise de Brinvilliers et Sainte-Croix ne savaient-ils pas préparer leurs poisons, et il semble bien que, notamment, dans l'empoisonnement de son père, l'activité du toxique ait longtemps trahi l'espoir de la criminelle.

Mais, dans les intoxications pratiquées par la Voisin et les autres sorcières de sa bande, on vise Vaction lente, non révélatrice. Nous aurons dans le cours de celte élude à revenir sur ce mode d'empoisonnement bien plus facile à cacher aux yeux des témoins que le drame qui s'accomplit en quelques heures ou en quelques jours.

Un dernier mot sur ces faits. Il a fallu pour faire éclore cette épidémie d'empoisonnements que Ton trouvât en même temps une cour débauchée à laquelle le roi donnait l'exemple de l'immoralité, et une ignorance profondepermettant aux crédulités les plus grossières de régner sans conteste. Les amis du merveilleux et des sciences occultes sont de tous les temps ; les exemples précédents permettront de comprendre les dangers auxquels une société est exposée, lorsque ces sciences sont mises au service des passions régnantes.

Ces empoisonnements restent dans notre histoire un fait isolé. Depuis Louis XIV nous n'avons plus eu de procès mettant en cause des bandes d'empoisonneurs.

Les auteurs trouvent la raison de cette disparition dans l'édit de Louis XIV de 1682, qui réglementa la vente des

substances vénéneuses et édicta des peines « contre les empoisonneurs, devins et autres » (1). Il est possible que cette poursuite simultanée contre les empoisonneurs et les devins ait empêché les associations analogues à celles de 1676, de se reconstituer, mais il me semble probable que les raisons sont multiples et nous reviendrons sur cette question en étudiant les criminels convaincus du crime d'empoisonnement.

Au xviir siècle on ne relate que peu de procès retentissants relatifs aux empoisonnements, soit que l'ordonnance de Louis XIV ait porté ses fruits, soit que le crime d'empoisonnement fut plus soigneusement caché.

Il y a quelques années, M. Gaillard de la Dionneric a présenté à la Société des antiquaires de l'ouest une bague de fabrication italienne datant du xvni" siècle. Ce bijou est composé d'un anneau creux orné d'un chaton de pierres fausses entre lesquelles est un petit orifice communiquant avec la cavité de l'anneau qui elle-même fait suite à un petit corps de pompe pouvant être facilement caché dans la paume de la main.

Le poison préparé dans le corps de pompe pouvait facilement être projeté dans le verre ou les aliments, sans qu'un mouvement puisse attirer l'attention de la victime (2).

Au XIX'' siècle nous trouvons des empoisonneurs ayant commis un grand nombre de crimes : Hélène Jegado, qui commit 47 empoisonnements ou tentatives d'empoisonnements; la femme Van der Lynden, de Liège, qui attenta à la vie de 102 personnes. Cependant ce ne furent que des crimes individuels.

(1) Voir pièce n" 4.

(2) Voir pièce n° 3.

PREMIÈHE PARTIE

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