MARCHE DE LA PUTREFACTION
lenu dans le cœur et les gros vaisseaux de la poitrine. Il se produit donc par le fait même de la putréfaction une circulution posthume, qui a pour effet de congestionner après la mort les organes périphériques, notamment le cerveau.
En même temps, le sang expulsé des vaisseaux intestinaux porte avec lui les agents de la putréfaction et les actes microbiologiques signalés plus haut vont évoluer dans les diverses parties du corps.
Aussi, au bout de quelques jours, surtout en été, le tissu cellulaire des cadavres est-il distendu par les gaz. Ceux-ci présentent dans leur nature la succession que je vous signalais en étudiant la putréfaction d'un caillot. En été, quarantehuit heures après la mort, ils sont constitués par de l'acide carbonique, puis ils sont remplacés après vingt-quatre heures par des hydrocarbures, une ponction de la peau détermine un jet de gaz qui s'enflamme au contact d'une bougie avec une flamme bleuâtre ; deux ou trois jours plus tard, cette combustibilité des gaz cesse, et la ponction de la peau ne donne plus issue qu'à des gaz azote, ammoniac. On assiste donc par la production gazeuse des aérobies, des facultatifs, des anaérobies à la succession des colonies microbiennes signalée par Bordas, dans son étude sur la putréfaction d'un caillot de sang.
Quelles sont les modifications apportées par ces actes dans les apparences des organes et quelles sont les erreurs commises dans l'interprétation des altérations qui en sont les conséquences?
Quand la circulation posthume a eu le temps de se produire, le cerveau est toujours congestionné, les sinus du crâne, les gros vaisseaux sont gorgés de sang. On ne doit donc pas conclure que pendant la vie l'encéphale a été congestionné. C'est un phénomène cadavérique. Ainsi, Devergie, qui était resté fidèle à la formule de Bichat, « on meurt par le cœur, le poumon ou le cerveau », a-t-il eu tort de considéj'er la mort par le cerveau comme un des modes possibles dans la submersion. En relisant ses observations très soigneuse-
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ment prises, on constate que celte interprétation n'est applicable qu'aux noyés putréfiés, chez qui la circulation posthume avait fait reiïuer le sang à la périphérie. 11 en est de même dans les intoxications.
Mais cette expulsion du sang ne se fait pas avec la régularité de la circulation pendant la vie. Certaines parties déclives sont, par leur position, tenues de garder le sang qu'elles contenaient, il se fait donc des congestions locales secondaires, mais elles se font après la mort et n'indiquent pas ce qui a existé pendant la vie ; il en est ainsi des congestions des parties postérieures des poumons, de certaines anses intestinales, des organes du petit bassin.
En même temps, la matière colorante du sang abandonne les globules rouges, elle diffuse d'abord dans le plasma, puis hors des vaisseaux, colore les tissus qui les entourent, le sérum qui se collecte dans les plèvres, le péricarde, le péritoine. Elle provoque sur divers organes, notamment sur la muqueuse de l'estomac et de l'intestin des taches qui bien souvent ont été prises pour des ecchymoses, indices prétendus de l'action d'un poison irritant.
La matière colorante du sang subit ensuite les transfor- •mations indiquées par Yirchow à propos des ecchymoses, elle prend une couleur vert sale et au bout d'un certain temps la décoloration peut être presque complète.
Pendant que ces phases successives de la putréfaction s'accomplissent, il se produit dans les tissus des alcaloïdes cadavériques. Selmi de Bologne, Arm. Gautier, Boutmy et moi-même, Brieger, Gab. Pouchet et bien d'autres ont étudié cette question, si importante au point de vue médico-légal dans les inculpations d'e.mpoisonnement. De ces travaux il résulte que certaines plomaïnes se produisent au moment où se développent les hydrocarbures inflammables, que d'autres ne se forment qu'au moment où paraissent les gaz azote et ammoniac.
Enfin je vous signalerai un autre phénomène de la putréfaction trop peu connu des médecins légistes. Si on voulait
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enfermer dans une formule générale les modifications subies parles organes pendant la putréfaction, on pourrait dire que ces processus constituent le retour de la matière organique à la matière inorganique, au règne minéral. Lesmicroorganismes aérobies, facultatifs ou anaérobies produisent de l'acide carbonique, de l'hydrogène, de l'azote, des ammoniacs. Les matières quaternaires ou azotées ont une tendance manifeste à se transformer en matières ternaires, en graisses (saponification) et celles-ci tendent à revenir aux combinaisons binaires.
Aussi lorsque l'expert trouve dans un cadavre en voie de putréfaction un foie gras, avant de conclure qu'il s'agit d'unealtération due à une intoxication arsenicale, phosphorée ou de toute autre nature, il doit se rappeler que la putréfaction peut à elle seule provoquer cette transformation ; si la putréfaction est un peu avancée, les altérations cellulaires sont tellement prononcées que le diagnostic microscopique n'est plus possible. Ce processus est souvent Irès rapide ; trois ou quatre jours après la mort, en été, les colonies microbiennes se sont creusées dans le foie des alvéoles, si grandes et si nombreuses, que projeté dans l'eau le foie nage.
J'en dirai autant des reins.
Lorsque la putréfaction évolue, le médecin légiste doit toujours avoir dans sa pensée la crainte de commettre une erreur et de considérer des altérations purement cadavériques comme des lésions toxiques.
Nous étudierons plus loin les modifications que subissent les cadavres suivant le terrain du cimetière, la nature de la bière (cercueil de plomb), les substances introduites dans celle-ci, sciure de bois, acide phénique, essence de mirbane, etc.
3" Préliminaires de l'autopsie lors d'une exhumation.
S'il y a exhumation, le médecin doit y assister. Si on prend les précautions convenables, il n'y a aucun danger
pour les personnes qui sont chargées de celte opération. Si le cadavre est inhumé en pleine terre, il s'exhale des parois de la fosse une certaine quantité de gaz carbonique. 11 en •est de môme lorsque, sans qu'il y ait de cadavre, on fore un puits en des lieux très habités, depuis longtemps inhltrés de matières végétales. Avec Dumesnil (1), nous fîmes creuser dans le cimetière d'Ivry deux fosses de 6 mètres de profondeur, à 10 mètres de distance l'une de l'autre. Nous fîmes placer dans chacune d'elles des bougies et des oiseaux en cage, étagés de mètre en mètre; l'une des fosses contenait deux cadavres humains. La présence des cadavres ne parut rien ajouter à la quantité d'acide carbonique produit. En vingt-quatre heures, les deux fosses étaient remplies d'acide carbonique. Il résulte de cette expérience qu'il est néces- •saire de renouveler l'air à l'intérieur d'une fosse, avant d'y laisser descendre les fossoyeurs ; à Paris, une pompe à air refoule l'air contenu dans la cavité. Depuis que cette précaution est observée, c'est-à-dire depuis une vingtaine d'années, on n'a noté qu'un seul accident qui fit deux victimes parce que les ouvriers, trop pressés de terminer leur travail, avaient négligé de procéder à ce renouvellement de l'air (2).
Le cadavre peut être déposé dans un cercueil en bois dont les planches sont mal jointées. Il en résulte, au moment des inhumations, deux inconvénients. Il se répand dans la pièce et pendant le transport du corps à l'église et au cimetière des odeurs absolument intolérables; par les fissures des planches, il sort souvent des liquides sanieux, dus à l'expulsion des liquides sortant de la bouche el du nez par suite du développement des gaz dans l'abdomen, de ceux qui sortent de l'anus et de ceux qui s'écoulent des larges bulles séro-sanguinolentes formées par le décollement de l'épiderme.
(1) Broaardel et Dumesnil, Des condilions d'inhumation dans les civietieres. Réforme du, décret de prairial sur les sépuUurea [Ann. d'hyg. piibl. et de méd. tég., 3° série, 1892, t. XXVIII, p. 27). —Pièces n»' 16 €t 17.
(2) Accident Panpy, Cimetière Montparnasse, 22 août 1881.
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On a cherché à remédier ces accidents. Pour empêcher récoulement des liquides hors de la bière, on me dan. celle-ci de la sciure de bois, soit pure, so.t, pour evUer les • odeurs, de la sciure de bois imbibée d'acide phenique d'essence de mirbane, etc. Une commission nommée à cet effet (1) a constaté que lorsque ces substances pulvérulentes étaient fortement tassées, la décomposition des corps était notablement relardée. En hygiène, c'est un inconvénient, car il est important de pouvoir remettre en service dan& un espace de temps peu prolongé (cinq ans an maximum), les terrains dans lesquels se font les inhumations.
On inventa dans le même but des bières revêtues a 1 intérieur d'une étoffe caoutchoutée ; deux ans après la mort, le cadavre d'une femme phtisique qui pesait 32 kilogrammes lors de son inhumation, n'avait perdu que 2 kilogrammes de son poids. Dans ces bières caoutchoutées, du reste, la destruction des corps se fait en trois ou quatre ans, mais elle laisse dans la bière un produit liquide, gras, noirâtre, une espèce de cambouis qui clapote dans le cercueil, et qui, lorsqu'on ouvre la bière, répand une odeur épouvantable.
La commission a donc repoussé l'adjonction de substances antiseptiques à la sciure de bois et l'emploi des bières caoutchoutées. La sciure de bois suffît à empêcher l'écoulement des liquides au moment de l'inhumation et permet à la décomposition des corps de s'accomplir en deux ans dans, un cimetière dont le terrain est favorable, ou qui a été drainé pour permettre à l'air de circuler au-dessous du plan d'inhumation des cadavres.
L'avis de la commission n'est pas toujours observé et le médecin légiste trouvera parfois, ajoutés à la sciure de bois, du sublimé, de l'acide phénique, de l'essence de mir-
(1) La commission était composée de MM. A. Carnot, Scliutzenberger, Ogier, Dumesnil, Brouardel. - Brouardel et Dumesuil, Des conditions d'inhumation dans les cimetières. Réforme du décret de prairial sur les sépultures [Annales d' hygiène et de médecine légale, 1892, t. XXYIil, p. 27). — Pièces. n<" 16 et 17.
EMPOISONNEMENT CIUMINEL.
bane, etc. Celle adjonction inutile pour l'iiygiène complique singulièrement les problèmes médico-légaux, car ces substances en général impures peuvent contenir un certain nombre de principes toxiques, qui, au moment d'une exhumation et d'une recherche toxicologique embarrasseront le médecin expert le plus exercé.
Je vous ai dit que l'exhumation, lorsqu'il s'agit de sortir de terre un cercueil en bois mal joint, ne présente pas de danger, qu'il suffit de renouveler l'air dans la fosse, qu'après l'expulsion de l'acide carbonique les fossoyeurs peuvent y descendre sans danger, car les autres gaz ont été absorbés par le sol; lorsqu'au lieu d'être inhumé en pleine terre le cercueil en bois est placé dans un caveau, si celui-ci est formé par des dalles de pierre soigneusement scellées, il n'en est plus de même. J'ai insisté auprès de vous sur la grande quantité de gaz qui se forme pendant les premières périodes de la décomposition des cadavres; elle est telle que si le corps est enfermé dans un cercueil de plomb, non entouré d'un cercueil de bois, autour duquel sont assujetties des lames de fer, le cercueil fait explosion (1). J'en ai eu deux exemples. Si le corps est dans un caveau bien scellé, au moment où on descelle une des dalles, les gaz qui y étaient contenus sous une forte pression, font irruption et rendent l'atmosphère du caveau irrespirable. Dans deux exhumations, une fois, un des fossoyeurs, l'autre fois, le commissaire de police qui m'accompagnait, furent très sérieusement incommodés.
Lorsque le corps a été mis dans un cercueil en plomb ou en zinc, la marche de la putréfaction est sensiblement modifiée. Pendant les premières phases, la décomposition gazeuse obéit aux mêmes lois, la tension dans la bière est excessive et si le cercueil en bois qui enveloppe celui de plomb n'est pas solidement établi, il se déchire; en tout cas, lorsque, pour pratiquer une exhumation, on enlève le cou-
(1) Brouardel, La mort et la mort subite, 1895, p. 91.
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vercle de bois pendant les deux ou trois premiers mois, le cercueil de plomb bombe, et au moment où on lui fait une ouverture, il sort une grande quantité de gaz. Si, au contraire, l'exhumation a lieu quatre ou cinq mois après la mort, la surface du cercueil de plomb est excavée, il y a dépression au lieu de ôuperpression. Le corps est couvert d'eau, de gouttes rappelant celles de la sueur, la peau est plissée, au choc elle sonne comme du carton. Dans ce mode de sépulture, il m'a semblé que la saponification se faisait d'une façon plus précoce.
Lorsque le cadavre est sorti de la bière, je vous recommande de ne pas essayer de le désinfecter, car vous introduiriez ainsi des substances propres à fausser les résultais des analyses futures; Pouchet et moi fûmes commis pour examiner des viscères d'un homme que l'on soupçonnait avoir été victime d'un empoisonnement. Nous trouvâmes du soufre et du charbon dans tous les organes soumis à notre examen. Un médecin, pour combattre l'odeur nauséabonde, avait trouvé bon lors de l'autopsie de répandre sur la tablCj sur laquelle reposait le sujet, un lit de poudre de chasse à laquelle il avait mis le feu.
Dans son rapport, le médecin doit décrire d'abord le mode de sépulture, noter les inscriptions placées sur la bière, ce sont elles qui prouvent l'identité du cadavre, l'état de la bière, son intégrité ou sa destruction plus ou moins avancée. 11 est en effet important de savoir si après effondrement des parois, le plus souvent du couvercle, la terre a pénétré, cette terre pouvant contenir des minerais arsenicaux, sinon, comme on l'a prétendu, du mercure dans un cimetière oùsontinhumés un grand nombre de syphilitiques.
Il faut noter s'il y a des poudres conservatrices, leur quantité, décrire le linceul, les divers objets qui peuvent se trouver dans la bière avec le cadavre. On a extrait de l'arsenic dans une recherche de ce genre, parce qu'on avait placé dans la bière une couronne dont les feuilles étaient peintes avec le vert de Schweinfurt.
11 faut décrire enfin l'élat de décomposition du cadavre lui-même et indiquer s'il y a eu une tentative d'embaumement.
A" Autopsie.
Avant de commencer l'autopsie, le médecin expert doit avoir à sa disposition un grand nombre do bocaux; ceux-ci peuvent être neufs ou non, mais doivent être absolument propres. Dans les premiers, l'expert recueillera des échantuions des diverses substances ou objets qui entourent le '' cadavre. C'est ainsi qu'il prélèvera une certaine quantité de la terre qui touche la bière, une large partie du linceul, des lêtements, les corps étrangers contenus dans la bière; il mettra dans un ou deux bocaux une partie de la sciure de bois, du charbon, de l'ouate qui parfois emplissent le cercueil, Tous ces objets doivent être placés dans des bocaux séparés.
Au moment de l'autopsie il enfermera dans un bocal spécial chaque viscère dont il jugera l'analyse chimique ou l'examen microscopique nécessaires.
N'oubliez jamais, Messieurs, qu'une autopsie mal faite ne se recommence pas ; aussi, attachez-vous aux moindres détails, qui, en justice, pourront avoir une importance considérable Bien qu'ayant trouvé, dès le début de vos recherches, une lésion capable à elle seule d'expliquer la mort, continuez l'autopsie ; un homme atteint d'une maladie mortelle peut être la victime d'une intoxication. N'omettez jamais de noter, dans votre rapport, l'état détaillé de tous les viscères.
Quand il y a pi'ésomption d'empoisonnement, vous n'oublierez pas de recueillir du sang, prenez-en la quantité la plus considérable possible. Deux médecins de Rouen, médecins très instruits mais peu habitués aux expertises médico-légales, négligèrent de rechercher les caractères spectroscopiques du sang et, firent condamner une femme qui était accusée d'avoir tué son mari et son frère, morts en réalité d'intoxication oxycarbonée (1).
(1) Brouardel, Descoust et Ogier, Un cas d'empoisonnement par l'oxyde