AUTOPSIE
on les fermera avec un peu plus de soin, en protégeant le dessous du bouchon par une feuille de papier-parchemin mouillée ; il est d'ailleurs inutile et même nuisible de chercher à obtenir une fermeture totalement hermétique : l'accumulation des gaz produits par la putréfaction pourrait faire sauter les bouchons et même dans certains cas briser les flacons.
« Le col du bocal est entouré d'une ficelle dont les bouts sont rabattus sur le bouchon et scellés sur celui-ci avec uncachet de cire ; les bouts de la ficelle, repassés et noués surla portion de ficelle entourant le col, sont fixés par un. cachet de cire à une fiche de carton, mentionnant la naturedu contenu; il est utile aussi de mettre une étiquettegommée sur chaque bocal ; mais l'étiquette n'est pas suffisante, elle est susceptible de se détacher, de s'elTacer, etc.- La fiche est signée par le médecin légiste qui a procédé à l'autopsie, souvent aussi par le magistrat qui a assisté aux. opérations.
« Il faut se contenter de mettre sur le bouchon un simplecachet de cire, maintenante ficelle sur le liège, et s'abstenir de recouvrir entièrement ce bouchon avec de la cire ou tout autre enduit imperméable. Cette pratique est mauvaise, d'abord parce que la fermeture devient ainsi tropcomplète ; ensuite parce qu'il est très difficile ultérieurement d'enlever les bouchons sans laisser tomber dans l'intérieur quelques parcelles de cire ; les cires à cacheter du commerce contiennent d'ordinaire des oxydes métalliques, du plomb (minium), diverses impuretés : la recherche du plomb dans les scellés où seraient tombés des fragments decire serait donc illusoire. Pour les mêmes raisons, l'emploi de certains mastics (1), à base de litharge pour compléter la fermeture des bocaux, doit être également prohibée. »
L'examen à la loupe fait au moment de l'autopsie permet
(1) Le plus souvent le mastic ordinaire des vitriers ne contient qnede la craie et de l'huile de lin.
fi4 EMPOISONNEMENT CRIMINEL.
de reconnaître la présence de certains corps suspects, tels que débris de têtes d'allumeltes, fibres végétales, poudre d'ergot de seigle, enfin de petits globules de graisse qui, dans certains cas, se trouvent sur les parois de l'estomac et de l'intestin et ont été parfois confondus avec de la poudre d'acide arsénieux.
5° Analyse chimique des organes prélevés au cours de l'autopsie.
Après l'autopsie, les bocaux seront immédiatement portés chez le chimiste. Si la distance est grande, la température élevée, on peut craindre que la putréfaction ne fasse derapides progrès. Pour la restreindre, on emballera les bocaux en lieu frais, dans des caisses contenant de la sciure de bois, de l'ouate, de la glace si l'on en a à sa disposition.
Analyse chimique. — Sous aucun prétexte, l'expert-medecin ne doit accepter de remplir les fonctions d'expert-chimiste 11 faut être très habitué aux analyses chimiques pour mener à bien une expertise chimique, et il est impossible, sauf de rares exceptions, qu'un médecin, au cours de ses études, ait pu acquérir une telle expérience.
Le chimiste expose en détail ses opérations dans un rapport que les juges et les avocats discutent rarement, car ils se trouvent sur un terrain qu'ils connaissent mal.
Mais s'ils admettent en général les conclusions scienlitiques du rapport du chimiste, ils en discutent les conséquences et en assises c'est le médecin qui supporte le poids du débat. On lui demande : l'analyse n'a révélé la présence d'aucune substance toxique, un empoisonnement est-il cependant possible ? Quel est le poison qui a cause a mort ou la maladie ? La substance employée pouvait-elle donner la mort ? A-t-elle été ingérée en quantité suffisante pour donner la mort? A quel moment a eu lieu l'ingestion du poison ? Celui-ci a-t-il pu disparaître sans qu on en trouve de trace ? Après combien de temps ? La substance
vénéneuse peut-elle provenir d'une source autre qu'un empoisonnement (médication antérieure, profession, poudres dans la bière, embaumement, terrain du cimetière) ? L'empoisonnement est-il le résultat d'un suicide, d'un accident ou d'un crime? L'empoisonnement est-il simulé? Pourquoi le criminel a-t-il fait choix de tel ou tel toxique ?
Le président des assises, l'avocat général et la défense posent ces questions au médecin qu'ils considèrent comme plus compétent que le chimiste sur la dose médicamenteuse ou toxique d'une substance, sur ses effets physiologiques, etc. Le médecin doit donc les avoir étudiées, les prévoir pour ne pas se trouver surpris pendant les débats par des questions qu'il pensait devoir être adressées au chimiste.
6" Expériences physiologiques.
Une quatrième source de renseignements est fournie par l'expérimentation physiologique. L'enthousiasme qui surgit après les belles découvertes de Claude Bernard, fît espérer que la physiologie allait permettre de déceler sûrement des substances qui, comme l'aconitine, la vératrine, etc., ne peuvent parfois être mises en évidence ni par l'autopsie la plus minutieuse, ni par l'analyse chimique la mieux conduite. On trouve, dans le livre de Tardieu, l'expression de cet espoir (1) :
« Si de ce corps, d'où la vie s'est brusquement retirée sous l'influence d'une maladie accidentelle dont les symptômes et les lésions rappellent ceux de l'empoisonnement, la chimie parvient à retirer une substance qui, administrée à des animaux vivants, les fasse périr ou les rende euxmêmes malades, en reproduisant des symptômes semblables, il sera permis d'affirmer que le cadavre soumis par la justice à l'expertise médico-légale contenait un poison et
(1) Tardieu, Éludes sur les empoisonnements, p. 106.
que c'est à ce poison, quelle qu'en soit la nature, qu'est due . la mort violente. »
Cette conception du rôle de la physiologie est certainement exagérée.
L'histoire du procès de Couty de la Pommerais suffit à lie prouver. Je tiens à dire de suite que, lorsqu'on relit les
■ débals du procès, on est convaincu de la culpabilité de la Pommerais, elle semble prouvée parles circonstances étrangères à l'enquête médico-légale. Mais il est facile de voir
• aujourd'hui que l'on a attribué aux expériences physiologiques une importance qu'elles n'avaient pas (i).
L'autopsie de Mme de Pauw fut faite treize jours après la mort. L'anatomie pathologique et l'analyse chimique ne
• donnèrent aucun résultat. On avait des raisons très sérieuses de soupçonner que la mort était due à l'ingestion
• de la digitaline.
Tardieu et Roussin firent des expériences sur les ani- . maux avec les extraits de l'estomac et de l'intestin, avec des
■ extraits provenant des impuretés du parquet sur lequel Mme de Pauw aurait vomi, avec des extraits provenant des
• impuretés d'autres lames de plancher sur lesquelles cet . accident n'avait pu se produire.
De ces expériences, les experts conclurent :
1° La veuve de Pauw est morte empoisonnée ;
2° Le poison qui l'a tuée est de la nature de ceux qui,
• empruntés au règne végétal, peuvent ne pas laisser de ' traces caractéristiques dans les organes, ne pas être isolés
par l'analyse chimique, mais révèlent leur présence par fleurs effets et sont décelés par l'action meurtrière qu'ils exercent sur les êtres vivants ;
3° Nous avons, en effet, retiré, non seulement des matières vomies par la veuve de Pauw sur le parquet de sa
• chambre, mais aussi des organes soumis à l'analyse, un , principe toxique très énergique qui, expérimenté sur les
(J) Tardieu, Études sur les empoisonnements, p. 69^4.
EXPÉRIENCES PHYSIOLOGIQUES. o'
animaux, a produit des effets analogues à ceux qu'a ressentis la veuve de Pauw et les a fait périr de la même manière ;
4° Ces effets ont une grande ressemblance avec ceux de la digitaline, et, sans toutefois que nous puissions l'affirmer, de fortes présomptions nous portent à croire que c'est à un empoisonnement par la digitaline qu'a succombé la veuve de Pauw.
Les autres conclusions visent l'absence de lésions dans le cadavre auxquelles la mort aurait pu être attribuée, et des circonstances étrangères à notre critique.
Or, les experts avaient eu le tort de pratiquer ces expériences sur des animaux avec des produits non purifiés et de rejeter, sans les avoir contrôlées, les expériences d'Albertoni et Lussana. « Théoriquement comme expérimentalement, dit Tardieu (1), cette objection, tirée de ferments ou de matières vénéneuses solubles existant dans une solution alcoolique de viandes putrides, n'a pas le moindre fondement et ne représente qu'une fantaisie de l'imagination. »
Hébert, pharmacien de l'Hôlel-Dieu, appelé par la défense, soutint l'opinion contraire avec beaucoup de vigueur. Il ne fut pas écouté; on crut que cette hypothèse ctait un argument d'audience.
Mme de Pauw avait succombé le il novembre 1865.
En 1872, A. Gautier constata, en dehors de toute préoccupation médico-légale , que la putréfaction des matières albuminoïdes produit des composés alcaloïdiques.
En 1870, Selmi (de Bologne), dans un procès provoqué par la mort du général Gibbone, découvrit que, pendant ■la putréfaction, il se produit dans les cadavres des alcaloïdes auxquels il donna le nom de pto?naïnes, et de 1872 à 1881, il inséra sur ce sujet une série de mémoires dans les Annales de l'Académie des sciences de Bologne.
0) Tardieu, Eludes sur les empoisonnements, p. 793.
En 1876, avec Boutmy, je lus appelé à faire l'aulopsie d'un individu que l'on croyait empoisonné par la ciguë. Le cadavre contenait une grande quantité de poisons différents de la ciguë, poisons qu'il nous fut possible de retrouver dans les cadavres d'individus ayant succombé de tout autre manière. Nous avons pu démontrer que, dans le cours de la putréfaction, il se produit des alcaloïd&s différents suivant le moment de la putréfaction (1).
Chez un noyé, nous avons isolé deux alcaloïdes, l'un anesthésiant, qui injecté sous la peau d'une grenouille, la pion- • : geait dans une sorte d'ivresse ; l'autre, convulsivant, qui tétanisait la grenouille, comme eut fait la strychnine. Les|jj tracés graphiques donnent des résultats très comparables. . Pour vous montrer avec quelle prudence il faut conclure, lorsqu'il s'agit de procéder à la recherche d'alcaloïdes végétaux, permettez-moi de vous citer le fait suivant (2) :
Le nommé R... était accusé d'avoir empoisonné safemme avec de la colchicine qu'il s'était procurée à l'aide d'une ordonnance fabriquée frauduleusement. Le juge chargea MM. Gab. Poucliet, Ogieret moi de l'expertise.
Les symptômes présentés par Mme R... étaient analogues à ceux de l'intoxication par les préparations de colchique, mais celles-ci renfermant des principes actifs autres que la colchicine, nous avons donc conclu sur ce premier point : Aucun des symptômes observés pendant la maladie à laquelle a succombé Mme R... ne permet d'exclure l'hypothèse d'une mort causée par l'ingestion d'une dose de colchicine. L'autopsie ne fait retrouver dans le cadavre aucune lésion qui permette d'attribuer la mort à une cause naturelle. L'analyse chimique révèle dans les organes de Mme R... l'existence d'un alcaloïde présentant des réac-
(1) Brouardel et Boutmy, Réactifs propres à dislinguer les plomainrs des alcaloïdes végétaux [Ann. cVhyg. publique et de méd. légale, ISSl. t. V, p. 497). — Réaction des ptomuïnes et condibons de leur formai lu i (Ann. d'hyg. publique et de méd. légale, 1881, t. VI, p. 9).
(2) Brouardel, Pouchet, Ogier, Empoiminemcnl par la colchicine {Annales d'hygiène cl de médecine légale, 188G, et pièce a» 11).
EXPÉRIENCES PHYSIOLOGIQUES. o.r
lions qui sont celles de la colchicine. Les expériences physiologiques n'ost donné aucun résultat confirmalif ou infirmalif.
Il serait donc logique de conclure en faveur de l'hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine, mais les symptômes, les lésions, la physiologie de l'empoisonnement par cet alcaloïde sont encore peu étudiés, il n'est pas impossible que l'avenir révèle l'exislence d'un alcaloïde encore inconnu pouvant avoir les réactions chimiques de la colch icine.
Nous avons donc conclu : Les données fournies par l'observation des symptômes, par l'autopsie, par l'analyse chimique sont en concordance avec cette hypothèse que la mort de Mme R... a été causée par une intoxication résultant de l'ingestion d'une certaine quantité de colchicine, 7nais nous ne pouvons affirmer scientifique?nent avec entière certitude ciue cette hypothèse soit exacte.
Notre préoccupation était celle-ci : dans le cadavre de Mme R..., il avait pu se développer un alcaloïde cadavérique donnant des réactions analogues à celles de la colchicine.
A la demande de l'inculpé, le Juge d'instruction nous commit de nouveau, et MM. Vulpian et Schutzenberger voulurent bien accepter de nous être adjoints.
Les recherches chimiques faites sur les viscères de Mme R... donnèrent les mêmes résultats; ici je reproduis les termes de notre rapport :
« "VL — Il nous reste à examiner si, pendant la putréfaction, il ne peut pas se former des alcaloïdes cadavériques pouvant offrir simultanément la réaction violette par l'acide nitrique, et la réaction verte par le sulfovanadale. Ce point capital avait déjà été examiné en ce qui concerne l'acide nitrique dans le premier rapport par MM. Brouardel, Gab. Pouchet et Ogier.
« Il nous a semblé utile, vu l'importance de la question,, de procéder à de nouvelles expériences sur ce point.
« Avec les organes putréfiés provenant de deux cadavres pour lesquels l'idée d'une intoxication par la colchicine ne
peut être soulevée, nous avons préparé deux exlrails cliloroformiques en opérant exactement dans les conditions énoncées plus haut, à propos des viscères de Mme R...
« L'un de ces extraits n'a donné ni coloration verte avec le sulfovanadate, ni la coloration violette de la colchicine fraîchement dissoute dans le chloroforme avec l'acide nitrique, ni la coloration rose ou rose violacé observée avec les extraits du cadavre de Mme R...
« Le second extrait cadavérique a donné une coloration vert sale avec le sulfovanadate, comparable à celle que produirait le résidu chloroformique des viscères de Mme R..., avec l'acide nitrique de densité égale à 1,40, ce second extrait cadavérique a donné une coloration rose violacé, formant auréole autour de la goutte d'acide, coloration analogue à celle obtenue dans les essais sur les viscères de Mme R... Cette coloration était, il est vrai, beaucoup moins intense...
« Il résulte de ces observations que, dans certains cas, il peut se former, pendant la putréfaction, des composés alcaloïdiques capables de donner, avec les réactifs les plus caractéristiques de la colchicine, des colorations qui se rapprochent, dans une certaine mesure, de celles que donne la colchicine elle-même. »
Les expériences physiologiques, faites sous la direction •de M. Vulpian, nous permirent de formuler les conclusions suivantes :
i° La physiologie, dans l'état actuel de nos connaissances, ne peut pas nous donner le moyen de reconnaître, à l'aide d'expériences faites sur les animaux, un empoisonnement par la colchicine ;
2° Si le résidu chloroformique, provenant des viscères de Mme R..., contenait de la colchicine, il n'en renfermait qu'une quantité très minime, insuffisante pour produire de la diarrhée chez un chien de petite taille (1).
(1) Voy. les détails des expérieuces physiologiques, pièce n» 18, page 345.
Les conclusions du second rapport furent donc celles-ci : « La réserve théorique formulée par MM. Brouardel, Pouchet et Ogier se trouve justifiée par Tune des expériences que nous avons faite pour servir de contre-épreuve ; dans cette expérience, en effet, avec des extraits provenant d'un cadavre qui ne renfermait pas de colchicine, les réactifs ont fourni des colorations, moins intenses, il est vrai, mais analogues cependant à celles qui ont été observées sur les extraits du cadavre de Mme R... « Nous conclurons donc ainsi :
« Les résultats de nos expériences n'excluent pas l'hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine, mais ils n'apportent à cette hypothèse aucune preuve décisive et qui ne puisse être controversée. »
L'inculpé contre lequel s'élevaient des charges très sérieuses fut acquitté.
La relation de l'expertise faite à l'occasion de la mort du baron de Reinach fournit également la preuve de la possibilité de la formation d'alcaloïdes cadavériques, de la difficulté avec laquelle on élimine cette cause d'erreur et d.e l'incertitude dans laquelle on se trouve pour conclure d'expériences physiologiques à une certitude ou même à une probabilité (l).
« Cette expertise, dit M. Ogier, nous a amené à découvrir une classe nouvelle de poisons cadavériques, normalement produits par la putréfaction, poisons de la famille des jglucosides et dont l'étude que j'ai à peine ébauchée, est importante au même titre que celle des ptomaïnes, c'est-àdire au point de vue des erreurs possibles dans la recherche •de certains poisons végétaux (2).. »
Ces exemples vous montreront que, dans les enquêtes
(1) Brouardel, Richardière, Ogier, Élude médico-légale sur les causes ■de la mort du bnron Reinacli [Annales d'hygiène, 1893. t. XXIX, p. Ifil), ~ pièce no 19, p. 387.
(•2) Ogier, Traite' de chimie toxicologique, p. 19.
médico-légales se rapporlanl à la toxicologie, vous avez à vous défendre, non pas seulement contre les erreurs d'origine connue, mais contre une foule d'autres dont l'existence est soupçonnée, mais actuellement indéterminée.
Conclure d'après les données physiologiques établies pour les alcaloïdes végétaux, ne pas tenir compte de toutes celles qui nous échappent actuellement et qui concernent la fabrication pendant la vie et surtout après la mort de substances toxiques mal déterminées serait commettre des erreurs coupables.
Je ne voudrais pas être trop sévère pour la physiologie ; je reconnais qu'elle donne parfois des résultats excellents, à la condition expresse qu'on les interprète et qu'on ne leur demande pas ce qu'ils ne peuvent donner.
En tout cas, je n'accepte pas l'opinion de Tardieu. Pour moi, si on retire d'un cadavre une substance qui, administrée à des animaux, reproduit des accidents semblables à ceux qu'a présentés cet homme pendant sa vie, il n'est j^as permis d'affirmer, sur cette seule preuve, que le cadavre soumis par la justice à l'expertise médico-légale contenait un poison et que c'est à ce poison, quelle qu'en soit la nature, qu'est due la mort violente.
La formule de Tardieu contenait deux erreurs. On ignorait, lorsqu'il l'écrivait, que les corps en putréfaction fabriquent des alcaloïdes toxiques; nous savons, aujourd'hui, que ces alcaloïdes sont excessivement nombreux ; nous en connaissons quelques-uns, nous sommes encore mal renseignés sur leur action physiologique, mais nous sommes encore dans l'ignorance la plus absolue sur le plus grand nombre d'entre eux. 11 serait extrêmement dangereux d'attribuer à la strychnine, à l'aconitine, etc., des effets qui peuvent résulter de la présence de l'un quelconque de ces alcaloïdes ignorés.
Enfin, la formule de Tardieu ne tient pas compte de la différence des effets de certaines substances sur certains animaux, du tabac sur la chèvre, de la belladone sur le
lapia etc. On ferait une erreur, en sens inverse de la précédente si, en rabsence des réactions physiologiques de ces substances sur ces animaux, on concluait que les extraits retirés d'un corps humain et injectés sous la peau de ces animaux, ne contenaient pas ces poisons.
L'enregistrement graphique, par la méthode de Marey, des réactions d'un poison comme la strychnine ou l'aconitine nous fournit un document écrit très important. Mais cette méthode ne doit avoir qu'un but, celui de diriger nos recherches ; quand on obtient un tracé avec un extrait des viscères d'un cadavre, on doit chercher le poison que le tracé semble indiquer. Si d'autre part le poison paraît être décelé par la chimie, on doit chercher la confirmation du résultat par un tracé. En résumé, l'expérimentation physiologique est ou une indication ou un contrôle; actuellement elle ne constitue pas à elle seule une preuve absolue.
Je conclurai en répétant que l'expert a, pour rechercher un empoisonnement, quatre modes d'investigation : les symptômes de la maladie, l'autopsie du cadavre, les recherches chimiques, enfin l'expérimentation physiologique, qui est un procédé adjuvant. Comme il n'existe pas en général de caractère fournissant à lui seul la preuve qu'il y a eu empoisonnement, je ne saurais trop répéter que tous les résultats fournis par l'expertise doivent concorder d'une façon absolue pour que la conclusion soit formelle. Quand un des résultats est en contradiction avec les autres, il faut bien se garder d'être affirmatif et l'expert signalera dans son rapport le fait qui empêche de formuler une conclusion affirmative. Nélaton disait : « En clinique, quand un seul symptôme est contraire à votre diagnostic, dites-vous, je fais une erreur de diagnostic. » Nous devons appliquer cette formule à la médecine légale.