IV. — Absorption et élimination des poisons
L'inlroducLion des poisons dans l'organisme et leur élimination doivent être étudiées pour chaque intoxication en particulier, je me bornerai en ce moment à vous indiquer les considérations générales qui vous guideront dans les expertises médico-légales.
1° Voies de pénétration des substances toxiques.
Qu'il y ait crime ou suicide, dans la plupart des cas, le poison est ingéré par la voie buccale et sa diffusion dans l'organisme se fait par les vaisseaux qui ont leur origine dans la muqueuse digestive stomacale et intestinale.
Mais, excepté lorsqu'il s'agit d'un suicide, la substance toxique est ingérée d'ordinaire en même temps que les aliments solides ou liquides, et la composition chimique de ceux-ci, leur état liquide ou solide, leur addition de graisse, la plénitude ou la vacuité de l'estomac peuvent modifier leur état, la rapidité de leur absorption et le moment d'apparition des phénomènes toxiques.
Ainsi, dans l'intoxication phosphorée, l'ingestion simultanée de phosphore et d'une salade hâte les phénomènes d'absorption et l'apparition des symptômes qui révèlent cette intoxication, parce que le phosphore se dissout dans l'huile. Par contre, si, en même temps qu'un composé arsenical, on ingère des substances grasses ou si l'arsenic est avalé incorporé à un véhicule constitué par un corps gras « même administré à doses massives, l'intoxication est considérablement retardée. L'absorption est liée à celle des corps gras qu'elle accompagne, c'est-à-dire, ne s'opère que six ou huit heures après l'ingestion (1) ! »
Exceptionnellement, l'absorption peut se faire par la
(l) Chapuis, Influence des corps gras sur Vahsorplion de Varsenic. Thèse inaugurale, Lyou, 1879; Précis de toxicologie, 3" édition, 1897, p. 66.
VOIES DE PÉNÉ-rnATlON DES POISONS. 9^
muqueuse rectale, il y a des exemples d'empoisonnement criminel par ce procédé ; un fait de ce genre est rapporte par Fodéré, un autre par Christison, d'autres enfin sont attribués aux empoisonneurs du xvin" siècle. Mais, il s'agit le plus souvent d'une erreur de garde-malade, d'un lavement dans la composition duquel on a fait entrer par erreur une substance toxique. Récemment une infirmière de l'hôpital Lariboisière administra à plusieurs malades des lavements dans lesquels elle mit par inadvertance une certaine quantité de chlorure de zinc. Deux de ces malades ont succombé.
L'absorption peut se faire par d'autres muqueuses, et l'on a signalé des cas d'intoxication médicamenteuse ou criminelle par la muqueuse uaâ'ma/e. L'intoxication médicamenteuse provienne plus souvent d'injections de sublimé faites après l'accouchement, moment où des excoriations existent sur toute la muqueuse dont le pouvoir absorbant se trouve dans ces conditions considérablement augmenté (1).
Les intoxications criminelles par introduction de substances toxiques dans le vagin, au moment du coït, ont été signalées, par Ansiaux de Liège (2).
« Une femme du village de Loueux, département de rOurthe, succomba à l'âge de quarante-quatre ans, après une courte maladie qui s'était manifestée par une tuméfaction considérable des parties génitales, avec pertes utérines, vomissements, selles abondantes. L'ouverture du corps fit reconnaître un état gangreneux de la vulve et du vagin. Le ventre était météorisé, les intestins enflammés et frappés de gangrène. 11 est résulté du procès intenté à son mari, que celui-ci, au moment de jouir de ses droits conjugaux, avait introduit de l'acide arsénieux dans le vagin de sa femme. Il fut condamné à la peine capitale. »
Un autre fait a été signalé à la Société de médecine de Copenhague et a donné lieu à des expériences intéressantes.
« Un paysan avait fait périr ses trois femmes en leur
(1) Voy. pièce n" 23, p. 440.
(2) Aasiaux de Liège, Journal de médecine, 1816.
introduisant de l'acide arsénieux dans le vagin au moment de la copulation. Les experts trouvèrent encore des parcelles de ce poison dans les parties génitales. La troisième femme qui avait aidé à, préparer le poison pour la seconde, fit connaître ce crime. Cependant ces résultats laissant encore quelques doutes 'dans l'esprit des magistrats, le collège de médecine de Copenhague fut consulté. Il fit alors l'expérience suivante : une demi-once d'acide arsénieux incorporé à du miel fut introduite dans le vagin de deux juments. Une demi-heure après, signes de douleurs vives, émissions fréquentes d'urine, agitation extrême ; quatre heures après, gonflement de la vulve. Le lendemain au matin, refus de se tenir debout, tumeur et rougeur plus considérable. On abandonne l'une des juments à l'action du poison, on administre des secours à l'autre et elle guérit. Chez la première, l'inflammation devint extrême et la vulve se couvrit de phlyctènes. Au quatrième jour de l'expérience, le pouls ne donnait plus que trente pulsations, et la mort survint à midi. A l'autopsie, on a trouvé le col de l'utérus gonQé, sphacélé, un épanchement de sérosité sanguinolente dans l'abdomen, des traces d'inflammatfon de l'estomac, de l'intestin, des poumons et beaucoup de sérosité sanguinolente dans le péricarde (1). »
L'absorption d'un même poison par des muqueuses différentes peut donner des résultats également différents ; par exemple pour la cocaïne, ainsi que je vous l'ai dit dans un des cours précédents (2), les statistiques montrent que les accidents sont plus fréquents quand l'absorption se fait par la muqueuse gingivale, conjonctivale ou urétrale.
11 en est de même pour l'acide sulfhydrique, poison extrêmement actif quand il pénètre par la voie respiratoire et qui peut être injecté à dose assez considérable dans le rectum sans produire d'accident.
(1) Henke's, Zeilsschr. filr Staals arzneikunde, II.
(2) P.,Brouardel, VExercke de la médecine et le charlatanisme, 1899; p. 233.