‹ Les empoisonnements criminels et accidentelsChapitre 24 sur 96 · VOIES DE PÉNÉTRATION DES TOXIQUES · texte numérisé non relu

VOIES DE PÉNÉTRATION DES TOXIQUES

Quand il s'agit de poisons gazeux ou très volatils, oxyde de carbone, hydrogène sulfuré, éther, chloroforme, l'absorption se fait par la cote respivaloire.

L'intoxication par la voie cutanée est presque toujours accidentelle, les régions les plus favorables sont celles dont la peau est fine et vasculaire, par exemple les aines, les aisselles, la face interne des cuisses, ce sont celles que le médecin choisit quand il ordonne des frictions mercurielles.

Enfin, Messieurs, la substance toxique peut être introduite par la oole hijpodermique. Par cette méthode, les poisons pénètrent plus rapidement dans la circulation et donnent leur maximum d'effet toxique.

L'injection hypodermique n'est guère pratiquée que par les médecins et les garde-malades et l'intoxication est presque toujours accidentelle. Pour commettre un empoisonnement criminel par ce procédé, il faut, en effet, une réunion de circonstances assez rares. Il faut qu'un individu soit malade ou indisposé, et que la personne chargée de donner des soins substitue une substance toxique à celle qui devait ■être contenue dans la solution prescrite. En Angleterre, un médecin a été condamné pour avoir empoisonné ainsi un de ses neveux dont il convoitait l'héritage.

Les accidents à la suite des injections hypodermiques sont plus fréquents dans la clientèle de la ville que dans les hôpitaux, ce qui tient, je pense, à ce que l'injection de morphine ■est habituellement pratiquée dans les hôpitaux le malade ■étant couché, et ce n'est pas toujours le cas dans la clientèle urbaine. Il y a quelques années, une malade se présentait à la consultation d'un médecin; elle avait une névralgie; le médecin pratiqua une injection de morphine, la malade -tomba en syncope, et il s'écoula plus de trois heures avant qu'elle fût en état de quitter le cabinet du médecin. Dans ■un autre cas, la malade mourut. Ces deux médecins avaient pratiqué les injections les malades étant assis.

Dans la petite ville d'Argenteuil, le même jour, deux mé- -decins avaient chacun un client, l'un un homme, l'autre une P. BROuAnDEL. — Les Empoisomiements. 7

femme, qui moururent subitement après une injection de un centigramme de chlorhydrate de morphine. Cette coïncidence fit penser qu'il y avait peut-être eu erreur de la pari d'un pharmacien, or les deux solutions étaient absolument normales ; l'une avait été exécutée à Paris, l'autre à Argenteuil, et les médecins s'étaient déjà servi pour d'autres malades et sans inconvénient de ces mêmes solutions.

La pratique des injections hypodermiques, si commode et si précieuse, présente donc quelques dangers; je vous recommande de ne jamais pratiquer d'injections sous-cutanées dans votre cabinet; quand de tels accidents se produisent, surtout s'il s'agit d'une femme, la situation du médecin est, on le comprend, fort délicate et sa carrière,, s'il est jeune, très compromise.

G'estégalementparvoiesous-cutanée que pénètre le poison dont certaines peuplades sauvages enduisent leurs flèches.

2° Localisations des poisons dans l'organisme.

Quand le poison a pénétré dans l'organisme, il peut se localiser de préférence dans certains organes. Orfila a eu le mérite d'insister sur ce point, et les analyses faites en dehors de toute présomption d'intoxication ont démontré que dans l'un d'eux au moins, le foie, on retrouve du plomb, du cuivre, c'est-à-dire les métaux des vases usités dans la préparation de nos aliments. On conçoit facilement qu'après leur absorption par la muqueuse digestive, ces substances transportées par le système veineux porte, se trouvent arrêtées dans la glande hépatique. Il en est de même dans les intoxications par l'arsenic, le mercure, etc.

D'autre part, même lorsque l'absorption ne s'est pas faite par la voie digestive, comme la bile est un des agents les plus actifs de l'éUmination de ces mêmes poisons, ceux-ci passent de la circulation générale dans le foie et peuvent y séjourner un certain temps avant d'être complètement expulsés. On ne peut donc conclure, de la présence d'une

LOCALISATIONS DES POISONS DANS l'oRGANISME. 90

certaine quantité d'arsenic ou de mercure dans le foie, que l'ingestion du poison a eu lieu par telle ou telle voie. Cependant lorsque l'intoxication a été violente, que la mort a suivi de près l'ingestion par la voie digestive, les proportions de poison contenues dans la glande hépatique sont considérables, relativement à la quantité trouvée dans le reste de l'économie. L'expert peut tirer de cette constatation une présomption très utile.

Le rein est l'organe par lequel s'éliminent toutes les substances toxiques. C'est un des viscères dans lesquels on en trouve les plus grandes proportions.

D'autres circonstances interviennent pour fixer au moins pendant un certain temps les différents poisons. Il semble que, dans ces cas, certaines affinités chimiques agissent pour déterminer ces localisations. Dans ses beaux travaux sur l'arsenic normal, M. Armand Gautier a montré que l'iode se trouvait dans des relations presque constantes avec la présence de l'arsenic. Enfin, celui-ci à l'état d'arséniate de chaux se substitue au phosphate de chaux dans les os courts, dans les vertèbres, il s'y localise, on peut également le retrouver longtemps après l'intoxication dans les cheveux, les poils, les ongles, etc.

Les expériences de Wassermann (1) ont montré que la substance nerveuse arrête le poison ou toxine tétanique, et MM. Widal et Nobécourt ont prouvé que cette même substance nerveuse arrête aussi la strychnine (2)

MM. Thoinot et G. Brouardel ont recherché récemment 1 action dune série d'organes sur des poisons définis tels que sulfate d'atropine, arsenic, sulfate de strychnine, chlorhydrate de morphine, et ils ont obtenu des résultats très nets, tantôt de renforcement et tantôt d'arrêt de ces poisons par les pulpes organiques. Dans quelques cas, la pulpe s est montrée complètement inactive.

(2) Widal et Nobécourt, Soc.méd. des hôp., 25 févr. 1898.

IQQ EMPOISONNEMENT CRIMINEL.

D'après leurs expériences, deux parenchymes neulra- , lisent en proportions variables, mais d'une façon eonsante, tous le! poisons essayés : le foie et le nuu ^^ fo. exerce son action d'arrêt la plus putssante "j; "

„ine, et c'est aussi sur ce poison que le rem ag.t le plus, mais à un degré inférieur au foie. Également constante, mais moindre! est l'action neutralisante de ces parenchymes sur l'arsenic el l'alropine.

Le tiss^c musculaire neutralise une assez forte proportion de strychnine et une dose moindre de morphine et d atropine, mais il remplit à l'égard de Tarsemc un rôle de

renforcement. , „u

La m^^lancc canlia,ue neutralise nettemen a str^^haine faiblement la morphine, n'agit pas sur 1 atrop.ne et exa-ère légèrement la toxicité de l'arsenic.

L°e pul,nonaire arrête surtout l'atropine, plus faiblement la strychnine et la morphine; il est sans effe. .ui

'''nuanrau cérébral, il neutralise la morphine et la strychnine, reste indifférent vis-a-vis de l'atropine, mais exalte notablement l'action de l'arsenic 1).

Deux circonstances semblent donc inQuer d une façon Générale sur ces localisations : la voie d'introduction du poison et les affinités chimiques de l'organe

Si le poison a pénétré par le tube digestif, .1 n arrue au cer eau!aucceur ete.,qu'aprèsunlapsdetempsunpeuplu

Jolongé que s'il avait pénétré par la grande circulation. Le foie ioue le rôle d'une station d'arrêt.

De plus, nous venons de le dire, le foie fixe une proportion nlus eu moins grande du poison, il en est ainsi notamment % ,:sToxiques minéraux, il peut détruire ou tran— d'autres poisons, les poisons végétaux en particul e

Roger a insisté sur cette action ,ési,Uo.ica,Ue du foie (2) .

„)T,,oi.ole.Geo,.esB..ouajdel~

Secti

VOIES d'élimination. 1^1 que ce soit la matière glycogène qui détruise ces poisons ou forme avec eux un composé non toxique, que ce soient les acides biliaires qui aient celte puissance, comme le pense Kobert, peu importe, mais au point de vue médico-légal le fait matériel doit être retenu. 11 n'est pas contestable que la glande hépatique arrête certains poisons pendant un temps plus ou moins long et qu'elle en transforme d'autres.

3" Voies d'élimination.

Pour beaucoup de substances toxiques, sitôt après l'ingestion, surviennent des vomissements plus ou moins abondants qui entraînent une partie du poison; quand le médecin est appelé assez tôt, il favorise cette tendance naturelle de l'organisme par l'administration de vomitifs, dans d'autres cas il pratique le lavage de l'estomac. Il ne s'agit pas d'élimination, mais d'une simple expulsion du poison qui est rejeté avant toute absorption. Les évacuations alvines qui surviennent très rapidement après l'ingestion de certains toxiques, tels que les sels d'arsenic ou d'antimoine et dans lesquelles on peut retrouver ces substances en nature ne sont également qu'un moyen d'expulsion et non d'élimination.

Cette distinction faite, voyons quels organes participent à l'élimination vraie. Toutes les glandes y prennent une part plus ou moins considérable, mais il n'en est qu'une seule, le rein, dont l'action éliminatrice soit définitive. En effet, si ■nous prenons les glandes salivaires, qui sont une des voies d'élimination des cyanures par exemple, il est facile de ^comprendre que la salive sécrétée et chargée du toxique éliminé étant constamment avalée, il se produit une réabsorption continue. Il en est de même pour la bile dans l'intoxication arsenicale. Le foie est un organe d'accumulation de l'arsenic, la sécrétion biliaire en entraîne une quantité notable, mais cette quantité de toxique tombe de nouveau dans l'intestin. Il y a donc réabsorption et continuité dans l'intoxication.

i02 EMPOISONNEMENT CRIMINEL.

Je vous ai dit que lorsque l'on injecte sous la peau des sels d'arsenic, d'antimoine, de mercure, on retrouve au bout de peu de temps une certaine proportion de ces substances toxiques dans le foie et le tube digestif, moindre il est vrai que si le poison avait été ingéré par la bouche, mais cependant en quantité très notable.

V élimination jmr la voie pulmonaire ne se produit que pour un nombre restreint de substances toxiques, gazeuses ou volatiles, telles que l'oxyde de carbone, l'acide sulfhydrique, l'acide cyanhydrique, l'éther, le chloroforme et l'alcool.

Cette élimination peut être extrêmement rapide, ainsi que le prouve l'expérience de Claude Bernard. On injecte quelques centimètres cubes de solution concentrée d'hydrogène sulfuré dans la veine jugulaire d'un chien; en même temps on place devant le museau de l'animal un papier humide imprégné d'une solution d'acétate de plomb. Trois à cinq secondes après l'ingestion, on voit le papier plombique noircir; l'air expiré contenant de l'hydrogène sulfuré transforme l'acétate de plomb en sulfare noir de plomb.

Messieurs, il est une voie par laquelle l'élimination est définitive pour la personne empoisonnée, mais elle devient un danger pour autrui. Je veux parler de Vélimination jmr la sécrétion lactée. Voici dans quelles circonstances mon attention fut attirée sur les dangers de ce mode d'élimination.

Il y a quelques années, aux environs de Vesoul, une femme accusa son mari d'avoir voulu l'empoisonner avec de l'arsenic. On trouva facilement des traces d'arsenic dans les vomissements de la victime, on découvrit un paquet d'acide arsénieux dans les vêtements de l'inculpé ; le cas n'était pas niable. Sur ces entrefaites, la femme accusa son mari d'avoir voulu l'empoisonner une première fois quinze ou seize mois auparavant alors qu'elle nourrissait son enfant au sein; elle avait guéri, mais l'enfant était mort, et

VOIES d'élimination, 103 elle allribiiait celte mort à l'attentat dont elle-même avait failli être la victime.

Le juge d'instruction me demanda d'une part s'il était possible de retrouver l'arsenic au bout de ce temps dans le cadavre de l'enfant, d'autre part si l'enfant avait pu être intoxiqué parle lait puisé au sein maternel. A la première question je répondis affirmativement, car, vous le savez l'arsenic est le poison qui est le plus facile à retrouver dans un cadavre. L'exhumation fut pratiquée, le cadavre de l'enfant était entièrement transformé en gras de cadavre ou adipocire, cependant il fut facile à M. Pouchet et à moi de reconnaître la présence d'une quantité très notable d'arsenic dans les viscères.

L'enfant était bien mort envpoisonné par l'arsenic; il restait à savoir si l'intoxication avait pu avoir pour cause l'ingestion du lait de la mère. Nous entreprîmes des recherches à l'hôpital Saint-Louis, où il arrive que des nourrices atteintes d'affections cutanées suivent une médication arsenicale, et nous avons pu nous convaincre que l'arsenic s'éliminait chez ces femmes en partie par les voies ordinaires, les reins, la peau, les poils, les ongles, les bronches, mais qu'une grande partie s'éliminait par la sécrétion lactée.

Des expériences, entreprises sur des femelles d'animaux, nous donnèrent des résultats identiques (1),

J'insiste sur ce mode d'élimination qui est définitif pour la mère, mais peut être mortel pour l'enfant, car il faut que vous le connaissiez non seulement comme médecin légiste, mais aussi comme médecin traitant. Dans certains cas, l'élimination par le lait peut rendre des services, par exemple chez les enfants hérédo-syphilitiques ; le traitement mercuriel subi par la nourrice profite à l'enfant; mais il est d'autres médicaments ou poisons qui sont également transmis de la mère à l'enfant par l'intermédiaire du lait,

(I) Voir pièce n» 20.

lO't EMPOISONNEMENT CRIMINEL.

par exemple la quinine et l'alcool. Dans l'un des déparlemenls de France où sévit le plus gravement l'intoxication alcoolique, le département de l'Eure, la mortalité infantile est énorme ; les nouveau-nés meurent intoxiqués par l'alcool ingéré par la mère ; un médecin de cette région me disait qu'il ne pouvait sauver les enfants qu'en interdisant formellement aux mères de les nourrir au sein.

Élimination par la voie rénale. — Le rein est le seul organe qui élimine d'une façon définitive les poisons ; la muqueuse vésicale, n'ayant qu'un pouvoir absorbant très limité, le poison qui est sorti du rein est définitivement rejeté de l'organisme lors de la miction (1).

Mais il est un point important qui domine toute la question. C'est l'état du rein. Il est certain que le travail d'élimination ne sera pas identique dans un rein sain et dans un rein malade. Je vous ai dit, en vous parlant des tables de Gaubius et de Young que l'enfant éliminait certains médicaments avec la plus grande facilité; dans le jeune âge la perméabilité rénale est à son maximum, puis elle diminue progressivement à mesure que l'on avance en âge.

Il y a vingt ans, au moment où l'emploi de l'acide salicylique pour la conservation des denrées alimentaires, était d'un usage courant, je fis une série d'expériences afin d'en étudier l'élimination suivant l'âge.

Pendant un repas, je fis prendre à trois personnes bien portantes un demi-litre de vin contenant 1 gramme d'acide salicylique. "Voici les résultats obtenus.

Chez la première, âgée de vingt-trois ans, l'acide salicy-

(\\ Bazy a empoisonné des animaux avec certaines substances, la cocaïne, l'acide cyanhydrique, etc. par injection dans la vessie Ou ne peut Sonc nier que l'absorption vésicale existe réellement, mais l'expérience montre que dans «ne vessie saine l'absorption de solution, peu concentrées est extrêmement faible. 11 en est autrement dans les vessies, dont la muqueuse est enflammée, irritée, ou ulcérée. Dans ce cas, l'absorption se fait comme à la surface des plaies.

VOIES d'élimination.

lique parut dans les urines au bout de un quart d'heure et l'élimination fut complète en vingt-quatre heures.

Chez la seconde, âgée de quarante-six ans, l'élimination ne commença que deux heures après l'absorption et ne fut terminée qu'au bout de quarante-huit heures.

Enfin chez la troisième personne, âgée d'environ soixantehuit ans, l'élimination ne commença que quarante-huitheures après l'ingestion et dura huit jours. • Dans une autre série d'expériences, j'ai fait prendre, pendant quinze jours, aux repas une dose de 20 centigrammes de salicylate de soude dissous dans le vin de table à ces trois mêmes personnes. Toutes trois étaient soumises à la même alimentation.

Chez les deux plus jeunes, le perchlorure de fer ne décela à aucun moment, la présence de l'acide salicylique ou de l'acide salicylurique dans les urines. Chez la personne âgée de soixante-huit ans, la coloration violette parut légèrement le quatrième jour, alla en augmentant, persista aussi intense quatre jours après que l'administration avait cessé et ne disparut complètement que le septième jour.

Chez ces trois personnes, les reins étaient sains, et la santé bonne, toutes trois du reste sont encore bien portantes, l'âge seul permettait d'expliquer l'extrême variation dans le début et la durée de l'élimination. Mais il est facile de comprendre que si l'âge seul peut diminuer à ce point la puissance éliminatrice de l'organe, l'état de maladie peut avoir une influence plus grande encore.

Bouchard a rapporté que, lorsqu'il remplaçait Bouillaud, il avait eu l'occasion de prescrire un traitement mercuriel à un malade syphilitique; dès la première pilule, le malade eut de la salivation et des accidents d'intoxication; l'analyse des urines permit de constater la présence d'une quantité notable d'albumine.

J'eus autrefois l'occasion de soigner un oflicier qui était atteint d'une furonculose généralisée, dont il guérit rapidement; à cette occasion l'analyse des urines fut faite;

elles ne contenaient ni sucre ni albumine. Le mois suivant ce malade revint me voir, il avait un chancre induré, et j'instituai la médication mercurielle. A la suite de la première pilule, ifeut de la stomatite, les urines examinées à nouveau contenaient de l'albumine. Le traitement fut suspendu et jè demandai une consultation, dans laquelle on décida de renouveler la tentative de traitement mercuriel.

Messieurs, le résultat fut déplorable ; à la suite de l'ingeslion d'une seule pilule mercurielle éclatèrent des accidents d'intoxication grave, dont le malade eut grand'peine à guérir ; l'analyse des urines, pratiquée par M. Descoust, donna 80 grammes d'albumine par litre (1). Il est certain qu'un rein dans un état aussi déplorable, était incapable d'éliminer la substance toxique introduite dans l'organisme. Cependant le malade guérit, mais succomba à une fièvre typhoïde prise quelques années plus tard ; son rein malade n'avait peut-être pu suffire à éliminer les toxines typhiques.

La durée de l'élimination varie pour chacun des poisons et pour tous suivant le mode de leur ingestion, la dose absorbée et le temps pendant lequel cette dose a été ingérée. Un seul exemple fera comprendre l'importance de ces varialions. Un homme prend en une seule fois 3 centigrammes d'acide arsénieux, il le rejette par les vomissements, la diarrhée, les urines ; en quelques jours l'économie se trouve débarrassée du toxique. Il prend cette même dose de façon à ne pas provoquer de vomissements, en huit ou dix jours, la quantité presque totale du poison se fixe dans les organes, l'élimination se comptera non plus par jours, mais par semaines et par mois.

Sous quelle forme a lieu Vélimination ? — Les poisons gazeux absorbés par la voie respiratoire s'éliminent en nature, il en est ainsi pour l'oxyde de carbone, l'éther, etc.;

(I) Descoust, De ralbumbiur'ie survenant dans le cours des accidenls secondaires de la syphilis. Thèse de Paris, 1878.

VOIES d'élimination. lU' oerLains corps ingérés sont également retrouvés intacts dans les urines, tel est le nitrate de potasse.

On a prétendu que les alcaloïdes s'éliminaient en nature parles urines, c'est là une assertion en partie erronée, basée sur les constatations faites à l'autopsie de suicidés. iVIessieurs, celui qui se suicide a généralement peur de ne pas prendre une dose suffisante de poison et en absorbe une quantité bien plus considérable que celle qui est nécessaire pour entraîner la mort. C'est cet excès de toxique que I on trouve parfois en nature dans les urines.

Très souvent, au contraire, les poisons subissent dans l'économie des transformations qu'il serait très utile de bien connaître, d'abord pour les retrouver par l'analyse chimique, puis pour comprendre leur mode d'action sur les organes. M. Ogier a résumé nos connaissances bien incomplètes sur ce point (1). « Un certain nombre de transformations chimiques rfans le tube digestif sonl faciles à prévoir et à vérifier : ainsi la précipitation d'un sel d'argent soluble, sous forme de chlorure, dans l'estomac; la sulfuration de certains sels métalliques par l'hydrogène sulfuré, dans l'intestin, etc.

« Parmi les substances dont les modifications dans l'organisme ont été à peu près étudiées, citons, d'après Rabuteau et d'autres observateurs, les corps suivants :

Sulfures se transforment en...

Hyposulfites

Sulfites

Cyaaates de potasse et de soude.

Acétates, tartrates, malates, citrates alcalius

Formiates, valérianates, quinates, mécoûates, fumarates, aconitates alcalins

Acide succinique et succinates alcalins

Ferricyanure de potassium....

Perchlorure de fer

Hypochlorites

Sulfates (Wôhler).

Sulfates (Rabuteau).

Sulfates (Rabuteau).

Carbonates de potasse et de soude (Rabuteau et Massul).

Carbonates alcalins (Wôhler).

Carbonates alcalins (Rabuteau).

Carbonates alcalins (Rabuteau).

Ferrocyanure (Wôhler).

Protochlorure (Rabuteau).

Clorures (Kletzinski).

(1) Ogier, loc. cit., p. 38.

lodales

Bromates

Séléuiates

Tellui'ites et Tellurates

Acide benzoïque et cinnamique.

Acide nitrobenzoïque

Acide tannique

Ilypophosphites

l'hosphites

Jodures (Melsens).

Bromures (Rabuteau).

Acide sélenhydrlque (Rabuteau;.

Acide tellurliydrique et Tellure

(Rabuteau).

Acide beuzoïque (Wôltier).

Acide nitrohippurique.

Acide gallique (Landerer).

Phosphates (Rabuteau).

Phosphates (Rabuteau).

« On voit d'après celte liste qu'il s'agit tantôt de réactions d'oxydation, tantôt de réductions.

« D'autres transformations ont été nettement observées : parmi les corps organiques, la benzine se change en hydroquinone ; le toluène, en acide benzoïque ; les phénols passant à l'élat de phénysulfales, ou s'oxydantpartiellemenl, l'indol et le scatol se changeant en acides indoxylsulfurique et scatoxylsulfurique ; l'acide benzoïque en se combinant au glycocolle et formant l'acide hippurique, etc.

« Mais on remarquera sans peine que les corps dont les modifications dans l'organisme ont été ainsi étudiés, ne sont pas pour la plupart des poisons bien actifs; l'expérimentation devient en effet fort difficile lorsqu'on travaille avec un poison qu'un animal ne peut supporter qu'à la dose de quelques milligrammes ; les quantités des produits de transformation existant dans les organes ou produits de sécrétion, spécialement dans l'urine, deviennent alors tellement petits que l'analyse chimique est impuissante à les déceler. C'est pour cette raison que nous ne savons à peu près rien sur les changements que subissent dans l'économie les alcaloïdes vraiment toxiques ; les difficultés de semblables travaux ont de quoi décourager les plus habiles.

« L'importance de ces questions dans les recherches de chimie légale est manifeste. Le plus souvent même, dans les cas les plus simples, nous ne savons pas retrouver le poison lui-même, soit parce qu'il a été transformé dans l'économie en une nouvelle substance chimique, soit parce que nos procédés ne nous permettent pas de l'isoler sous la forme qu'il avait

QUESTIONS POSÉES AU MÉDECIN EXPERT. lOU

lorsqu'il a été ingéré. Un homme a été empoisonné par l'acide arsénieux ou l'arséniate de soude ; c'est l'arsenic que nous isolons- de même nous constatons du mercure quand le toxique absorbé était du sublimé; de l'acide cyanhydr.que, quand il s'agissait de cyanure de potassium, etc.. Dans les cas que nous venons de citer, l'inconvénient n'est, en généra , pas bien grand ; la présence de l'arsenic, du mercure métallique suffira pour étayer des conclusions précises, quant à la réalité de l'empoisonnement par une substance arsenicale, mercurielle, etc. ; mais s'il s'agit d'un corps organique de grande activité, tels que certains alcaloïdes, l'ignorance ou nous sommes des transformations subies par le poison dans l'organisme a des conséquences beaucoup plus graves : supposons qu'un homme soit empoisonné par une dose très faible, 2 ou 3 milligrammes, par exemple, d'aconiline cristallisée, il ne paraît guère probable qu'une si petite quantité d'un corps aussi actif puisse traverser l'économie sans y subir des modifications profondes; il faudrait donc, sans négliger la recherche de l'aconitine, qui peut être, en effet, partiellement éliminée en nature, s'appliquer bien plutôt à retrouver les produits de la transformation ; et c'est malheureusement ce que nous ne savons pas faire quant à, présent. »

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