‹ Les empoisonnements criminels et accidentelsChapitre 25 sur 96 · V. — Questions posées au médecin expert · texte numérisé non relu

V. — Questions posées au médecin expert

lo La mort ou la maladie doivent-elles être attribuées à l'administration de substances vénéneuses ?

Bien que le parquet hésite à entreprendre des poursuites dans la crainte de compromettre l'honneur d'une famille, quand on lui dénonce un empoisonnement et bien qu'il n'engage l'action judiciaire que lorsque l'enquête semble .avoir démontré le bien fondé de l'accusation, dans les deux tiers des cas où le médecin expert est appelé à donner son .avis, la mort a une cause naturelle.

ll'J EMPOISONNEMENT CUIMINEL.

Pour le public, il y a présomption d'empoisonnement, quand au milieu de la santé la plus florissante, une personne est prise brusquement de symptômes graves qui se terminent rapidement par la mort. Les symptômes qui frappent le plus sont : les vomissemenls et la diarrhée, qu'on attribue à l'ingestion à' arsenic ;\qs, convulsions qu'on rapporte à la strychnine; le coma qu'on pense dû aux opiacés.

Tout d'abord l'apparence de la santé n'est pas la santé, bien des personnes sont atteintes d'affections chroniques qu'elles-mêmes et à plus forte raison l'entourage ignorent complètement. Deux maladies capables d'entraîner la mort rapide, l'albuminurie et le diabète restent parfois méconnues pendant des années et dans certains cas une crise entraînant la mort en quelques heures a pu être la première manifestation révélatrice du mal.

Deux groupes de maladies entraînent surtout la mort rapide avec des symptômes qui peuvent en imposer pour un empoisonnement, ce sont les auto-intoxications et les riqHures viscérales.

Vous savez, Messieurs, que dans les matières animales mortes lise développe, sous l'influence de la putréfaction, même dès son début, des substances toxiques, des alcaloïdes dits ptomaïnes.

Cette production n'est pas propre à la matière morte, elle se fait constamment chez chacun de nous, alors que nous sommes en pleine santé, elle s'exagère dans certaines maladies, et provoque à côté des symptômes de l'affection initiale des accidents dont la gravité peut masquer les origines. Ces alcaloïdes déterminent une véritable intoxication, très analogue à celle des alcaloïdes végétaux, difficile à distinguer de cette dernière et justifiant souvent des soupçons et une enquête médico-légale.

Cetle infection de l'économie étail soupçonnée depuis longtemps, et comme le dit Bouchard (1) :

« llippocratc avait une conception très nette de la réalité de ces auto-intoxications, il attribuait certaines maladies aux matières Quantes, et leur guérison à l'expulsion ou à la coction de ces matières ; l'antiquité, le moyen âge, les temps modernes s'inspirant de ces idées ont fait reposer leur thérapeutique sur cette quadruple base : les vomitifs, les purgatifs, les diurétiques, les sudorifiques. »

Mais si nos devanciers avaient ainsi conçu l'influence des humeurs, que quelques-uns dans ce cas avaient appelées humeurs peccantes, sur notre santé et sur nos maladies, il faut arriver à notre époque pour trouver les premiers travaux scientifiques établissant les causes réelles de la formation de ces produits et des troubles de leur élimination.

En 1881, M. A. Gautier disait « qu'il y avait lieu de penser que les tissus et organes des animaux fabriquaient, eux aussi, des poisons par le seul fait de leur fonctionnement normal et que la maladie résultait de l'intoxication par ces jiJ'oduits lorsqu'ils étaient fabriqués en quantité trop grande, lorsqu'ils n'étaient pas bien excrétés au dehors, ou lorsque n'intervenaient pas suffisamment les phénomènes d'oxydation (2) ».

Depuis, dans son travail sur les leucomaïnes (3), et dans un grand nombre de mémoires sur les mêmes sujets, M. A. Gautier a insisté sur cette fabrication normale des alcaloïdes dans les tissus et les glandes, et sur les efl"ets de leur production exagérée.

En 1877, M. Gabriel Pouchet avait retiré d'urines recueillies sur des individus en bonne santé un alcaloïde cristallisable, analogue aux ptomaïnes (4).

Les belles études de Bouchard et de ses élèves sur la

(I) Bouchard, X///« Congrès international de médecine. Paris, 1900. Section de pathologie générale : les auto -intoxications, p. 499. [1) Arin. Gautier, XZ/V" Congrès, etc , p. 505. (.3) Arm. Gautier, Acad. de médecine, 1881, 2« série, t. X, p. 77G. (4) G, Pouchet, Thèse inaugurale, 1877.

toxicité des urines normales et pathologiques ont singulièrement précisé nos connaissances sur ces différents points.

Je ne puis entrer dans les développements et les discussions auxquels elles ont donné lieu. Je résume ces travaux en formules un peu schématiques, parce qu elles serviront d'indication aux médecins légistes.

Il se produit constamment dans l'économie une certaine quantité d'alcaloïdes et de produits toxiques, leur élimination se fait surtout par les urines.

Lorsque, pour des causes quelconques, cette production est exagérée, par suite, par exemple, de fermentations anormales dans le tube digestif ou d'invasion de l'économie par des colonies microbiennes, la guérison est possible si l'élimination de ces alcaloïdes, de ces toxines se fait largement.

Mais si la voie d'élimination la plus puissante, la voie rénale, ne fonctionne plus sans entrave, même lorsque la production des alcaloïdes n'est pas exagérée, ils s'accumulent dans le sang et les différents organes, ils sont retenus et l'intoxication à un moment donné est suffisante pour déterminer des accidents mortels.

Bouchard en donne la preuve dans les phrases suivantes (1) :

« Les urines les moins toxiques sont les urines rendues par les malades urémiques. Elles sont moins toxiques que

l'eau distillée...

« A ce moment les malades ont le symptôme caractéristique de l'accumulation de ce poison dans le sang. Chez les urémiques vrais, la pupille est ponctiforme. Il y a donc chez eux rétention des poisons urinaires...

« J'ai montré que, comme les poisons venus de l'extérieur, comme les poisons élaborés par nos cellules, les poisons microbiens s'échappent par les, urines. Avec l'urine stérilisée et filtrée d'animaux atteints de la maladie pyocya-

(l) Bouchard, /oc. cit., p. 501.

nique, j'ai provoqué chez l'animal sain les signes de l'intoxication par les produits du bacille pyocyanique et plus particulièrement ce symptôme caractéristique : la paraplégie pyocyanique. Plus tard Roux et Yersin ont fourni une démonstration du même ordre : ils ont produit la paralysie diphtérique en injectant l'urine d'un enfant affecté de diphtérie. »

Deux conditions principales règlent donc les dangers des auto-intoxications, la quantité de production des leucomaïnes, des alcaloïdes, des toxines, la liberté de leur élimination.

Que l'une de ces conditions soit troublée, la santé est compromise et il apparaîtra parfois des symptômes revêtant la forme de certaines intoxications vraies.

L'exagération dans la production peut survenir sous l'influence de troubles de la nutrition encore assez mal connus et répondre à des modifications dans le fonctionnement des échanges cellulaires ; en général si le système rénal est largement perméable il n'y a pas d'accident, mais que pour une raison quelconque l'élimination devienne plus difficile, le danger apparaît.

Cette exagération de production accompagne toutes les maladies infectieuses, zymotiques, fièvre typhoïde, diphtérie, choléra, etc. En même temps, ces maladies provoquent des troubles de la sécrétion rénale, je n'ai pas besoin de vous rappeler en ce moment la fréquence de l'albuminurie dans les affections de ce groupe morbide.

La clinique et le laboratoire sont d'accord pour démontrer que ces maladies infectieuses ont pour agent des microbes, que ces microbes produisent des toxines. Dans ces cas, nous trouvons donc réunies l'augmentation de la production des alcaloïdes, toxines, etc., et la gêne apportée par le rein à leur élimination. Parfois, au cours de la maladie, les accidents toxiques prennent le premier rang, masquent les phénomènes ordinaires de la maladie et font croire à une intoxication.

P. Brouaiiuel. — Les Empoiionnemeûts, 8

Il faut ajouter que dans certaines maladies au moins, il est démontré que ces toxines produites par les microbes sont responsables d'un grand nombre des phénomènes ordinaires de la maladie. Pour le choléra, une expérience involontaire de Gab. Pouchet met le fait bien en évidence.

En 1884, Gab. Pouchet a voulu retirer des déjections cholériques les toxines qu elles pouvaient contenir. Il y réussit, plaça le produit obtenu dans un tube fermé, et pria Yulpian de le présenter à l'Académie des sciences.

Mais pendant ces opérations une certaine quantité de la toxine très volatile s'était évaporée et avait été respirée par Gab. Pouchet, par son préparateur et par son garçon de laboratoire. Tous trois présentèrent des accidents graves, dont la durée varia de un à trois jours, ils eurent des vomissements, de la diarrhée, de l'oligurie, de la perte de la voix et présentèrent en outre une dilatation pupillaire considérable.

Dans certains cas, les toxines produites par les agents de l'infection peuvent donc déterminer par intoxication des accidents très comparables à la maladie elle-même, sans que cette maladie ait existé chez la victime.

a. — Prédominance des symptômes gastro-intestinaux.

Bouchard a démontré que les matières fécales contenaient des alcaloïdes toxiques. Que ce soient ces alcaloïdes eux-mêmes ou que ce soient d'autres alcaloïdes résultant de la putréfaction, les matières fécales ou les liquides dans lesquels elles sont diluées, ont parfois agi comme toxiques.

En juillet 1884, on nous prévint, pendant une séance du Comité d'hygiène, qu'il venait d'éclater une épidémie de choléra à Asnières dans un pensionnat de jeunes filles (1). M. Grancher s'y rendit avec M. Roux et trouva neuf petites filles présentant des symptômes gastro-intestinaux graves, de la cyanose, du refroidissement, des crampes, pouvant en

(1) Grancher, Recueil des travaux du Comilé consullalif d-hyqiène, 1884, t. XIV, p. 241.

imposer pour des accidents cholériques. Aussitôt on ouvre une enquête, qui apprit que, la veille du jour de l'éclosion de l'épidémie, on'avait vidé la fosse d'aisance de la pension; les vidangeurs avaient lavé leurs mains et leurs outils de travail dans un petit bassin qui agrémentait la cour de récréation. Les enfants avouèrent avoir bu de cette eau malgré la défense de leur maîtresse.

Un fait presque identique se passa à Paris, rue Pergolèse. On crut aussi à une épidémie de choléra ; il ne s'agissait que d'accidents gastro-intestinaux dus à l'ingestion de l'eau d'un puits qui communiquait avec une fosse d'aisance.

Pendant la vie, la gêne de la circulation des matières dans V intérieur de l'intestin expose aux mêmes accidents par auto-intoxication. La cause de cette gêne peut être ancienne et les accidents éclater brusquement, faisant surgir l'hypothèse d'empoisonnement. Si, dans certains cas, l'autopsie montre qu'il y a un foyer de péritonite autour de la lésion, dans d'autres, la rétention des matières fécales ou une simple gêne dans leur circulation ne permet d'interpréter les accidents survenus qu'en admettant une intoxication par les matières fécales ou les sécrétions anormales de l'intestin.

Il peut y avoir étranrjlement de l'intestin, ou bien une petite hernie, qui s'étrangle au moment où elle se produit. Dans un cas on ne constata son existence qu'à l'autopsie, parce que du vivant du malade les liquides avaient continué à couler à travers l'intestin ; l'intestin était pincé dans l'orifice, toute l'anse intestinale n'étant pas comprise dans l'orifice étranglé. Les symptômes présentés par le malade : diarrhée, vomissements, anurie, refroidissement avaient fait croire à une intoxication.

Vers la fin de l'empire, une dame fut prise de vomissements incoercibles ; comme elle avait été fort liée avec un membre de la famille Bonaparte et qu'elle avait joué récemment un certain rôle politique, son entourage pensa à

un empoisonnement. Une consultation fut demandée ; au % moment où elle allait avoir lieu, la malade étaitaiisise sur un seau de zinc, on entendit tout à coup un bruit singulier, celte dame venait d'expulser un calcul hépatique énorme, qui est conservé au Musée Dupuytren. Ce calcul avait oblitéré l'intestin et occasionné les symptômes graves observés.

Dans ce cas, la suspicion d'intoxication a été immédiatement écartée.

Dans d'autres cas, l'enquête médico-légale a été jugée nécessaire, à cause des accidents suspects observés; c'est ainsi que M. Socquet a trouvé une fois 800 grammes de matières fécales dans l'intestin et une autre fois a retiré d'un gros intestin 8 kilogrammes de matières.

J'ai eu à intervenir dans un cas analogue. Une petite fille âgée de huit ans avait perdu sa mère, elle meurt avec des accidents suspects, sa tante accuse son père de l'avoir empoisonnée. L'enfant était atteinte d'imperforation de l'anus; la défécation s'opérait chez elle par une petite fistule faisant communiquer le rectum avec le vagin, un peu au-dessous de la membrane hymen ; cette fistule avait été obturée par des matières fécales dures ; une accumulation énorme de matières s'était faite dans le rectum, qui mesurait 12 centimètres de diamètre. Il y avait en même temps arrêt de développement de l'utérus. Cette petite fille avait pu vivre jusqu'à cet âge, sans que personne dans sa famille se fût douté qu'elle n'allait pas à la garde-robe comme les autres enfants. Elle a succombé à une obstruction intestinale, dont les symptômes avaient été pris pour ceux d'un empoisonnement.

Il peut y avoir peu de matières retenues, mais altération des parois intestinales et des sécrétions. M. Vibert a rapporté l'observation suivante qui présente un grand intérêt médico-légal, en raison de la situation occupée par la victime et des contestations qui auraient pu s'élever après sa mort au sujet du payement d'une prime d'assurance sur la vie. Un jeune médecin, âgé de trente-trois ans, exerçant dans

AUTO-lNTOXlCATIONS. 117

les environs de Paris, vient déjeuner chez son frère à Paris; il avait l'habitude de se faire des piqûres de morphine ; dans la matinée, il est pris de malaise, de douleurs de ventre, de diarrhée; il refuse de déjeuner, et comme ses souffrances s'exaspèrent, il veut rentrer chez lui ; il meurt dans le cabinet du chef de gare, en arrivant à la station de chemin de fer à laquelle il voulait descendre. Comme le frère du D"* X... savait que celui-ci avait contracté une assurance sur la vie, il se rendit chez le procureur de la République, et, très loyalement, lui déclara qu'il se demandait si le décès de son frère n'avait pas une cause imprévue, un suicide par injection d'une dose exagérée de morphine. Tous les habitants de la petite ville où le D'' X... exerçait son art étaient du reste convaincus de la réalité de ce suicide. Dans le cas où l'autopsie confirmerait ses suppositions, M. X... était décidé à renoncer à ses revendications yis-à-vis de la compagnie d'assurances. L'autopsie médicolégale fut pratiquée par M. Vibert, elle montra qu'au niveau du côlon descendant, il existait un rétrécissement tubaire, long de 17 centimètres, se terminant un peu au-dessus de rs iliaque ; la paroi était indurée, épaissie et présentait au-dessous de la muqueuse une couche de tissu fibreux très dense, d'environ 1 millimètre d'épaisseur; lamuqueuse était un peu boursouflée ; au-dessus du rétrécissement, il y avait une petite quantité de matières fécales. M. Vibert, en présence de ces lésions, rejeta l'idée d'un suicide et conclut à une mort naturelle.

Depuis, nous avons fait, à la Morgue, quatre autopsies de ce genre.

L'intervention dans tous ces cas a été motivée par la suspicion d'intoxication. Elle existait en effet, non pas par cause criminelle, mais par auto-intoxication. . Enfin des lésions péritonéales, des péritonites aiguës ou chroniques ont pu occasionner la mort dans des circonstances telles, que l'on a pu penser à une intoxication. M. Vibert a été commis pour rechercher les causes de la

mort d'un jeune homme fortement musclé, non amaigri et paraissant très vigoureux qu'on avait trouvé mort peu de temps après qu'il avait quitté un individu qu'on supposait animé de mauvaises intentions contre lui. A l'autopsie, on trouva une péritonite tuberculeuse dont l'évolution était très avancée, il existait aussi des tubercules dans les poumons.

Dans un autre cas, chez un jeune homme de dix-sept ans, M. Vibert trouva comme cause d'une mort rapide imputée à un empoisonnement, un sarcome des ganglions mésenlériques.

VïiQ indigestion yi^/^-aîre peut-elle occasionner une mort rapide, de nature à faire croire à un empoisonnement?

Je ne veux pas nier la possibilité du fait. Je l'accepte sans réserve pour les indigestions survenant à la fin d'une maladie aiguë. Tel ce jeune garçon, dont M. Martel a rapporté l'observation et qui, convalescent d'une fièvre typhoïde légère, se promenait librement dans les salles d'hôpital (1). Un jour, après le déjeuner, il a une syncope et meurt si rapidement, que l'interne de service, immédiatement prévenu, ne peut que constater le décès. L'autopsie fut faite ; les divers organes étaient sains. L'estomac était distendu par une masse de haricots blancs, non encore attaqués par les liquides digestifs. Cet enfant, qui pendant le cours de la fièvre typhoïde avait été soumis à une diète sévère, était atteint de l'appétit exagéré, fréquent chez les convalescents ; il avait obtenu de ses camarades de salle ce supplément de ration indigeste et il l'avait avalé rapidement, afin d'échapper à la surveillance. Si cet enfant, dans son état de santé ordinaire, avait ingéré ces haricots, il aurait peut-être eu une indigestion, mais ne serait pas mort. Tardieu ne cite qu'un fait, et il n'est guère concluant.

Pour ce cas et les autres cités par les auteurs, je crois

.(1) Martel, Gaz. hebd., 1877, p. G05. - P. Brouardel, La mort subitey p. 395.

devoir faire des réserves. Voici le cas de Tardieu (1) : Mort presque subite attribuée à un empoisonnement par un médicament, indigestion probable. Un peintre, âgé de trente-trois ans, atteint d'un pityriasis du cuir chevelu, prend un purgatif (calomelQs'-.SO, résine de scammonée0s'',50). lia des vomissements, meurt dans le coma, onze heures après avoir ingéré ce remède, bien peu indiqué, semble-t-il, pour un pityriasis. L'autopsie ne révèle aucune lésion, mais les reins de ce peintre n'ont pas été examinés.

Tardieu note aussi la mort de deux enfants ayant succombé après avoir pris des gâteaux. Chevallier n'y a pas trouvé de toxiques. Nous avons eu, en particulier, avec M. L'Hôte, à examiner des gâteaux dits Saint-Honoré, qui avaient déterminé des accidents graves chez plusieurs personnes, sans que nous y ayons pu déceler la substance malsaine. Les circonstances du fait ne permettaient pas de croire aune indigestion, mais à une intoxication dont nous n'avons pu caractériser la nature.

Dans les autres cas que nous avons pu relever, la prétendue indigestion mortelle avait suivi l'ingestion de moules, de crustacés, de conserves, etc. Il s'agissait très probablement d'intoxications ayant provoqué des vomissements.

En résumé, un des syndromes qui éveillent le plus l'idée d'une intoxication est constitué par les troubles de l'appareil digestif, vomissements, diarrhée, coliques, algidité ; le médecin légiste doit chercher si, dans son enquête, il trouve des raisons de supposer ou qu'il y a eu surproduction d'alcaloïdes ou difficulté dans leur élimination.

b. — Prédo7ninance des symptômes comateux.

La mort rapide, accompagnée d'accidents comateux, a bien des fois fait penser à la possibilité d'une intoxication par des préparations opaciées.

(1) Tardieu, Èlu le médico-légale sur l'empoisonnemenl, 1875, p. 45,

120 EMPOISONNEMENT CniMINEL.

Messieurs, toutes les fois que vous serez commis à l'occasion du décès d'un homme qui, jusque-là, en bonne santé apparente, est tombé dans le coma et est mort en trois ou quatre jours, songez au diabète, maladie qui peut durer pendant de longues années sans que la personne qui en est atteinte s'en doute, quelle que soit la quantité de sucre contenue dans les urines. Le malade ne va pas, en général voir un médecin, parce qu'il se croit diabétique, il vient le consulter, parce qu'il a une éruption de furoncles, parce qu'il perd ses dents, parce qu'il a des troubles oculaires, le fait suivant peut servir d'exemple.

Un commerçant s'était légèrement écorché la peau de la jambe au niveau de la crête du tibia, en tombant d'un tabouret. Il était soigné par son médecin habituel, qui, voyant que cette petite écorchure était lente à guérir appela Trélat en consultation. Le médecin traitant étant tombé malade, je fus prié de le remplacer. J'étais alors interne chez Aran, dans le service duquel l'examen des urines de tous les entrants était fait systématiquement. Je pratiquai donc l'examen des urines du malade: elles contenaient du sucre. Le lendemain^ la sœur du malade et son frère me prièrent d'examiner leurs urines ; ils rendaient de GO à 80 grammes de sucre par vingt-quatre heures. Ces trois personnes ont survécu de vingt à trente ans, sans avoir jamais présenté aucun accident imputable au diabète dont elles n'avaient connu l'existence que fortuitement.

A côté de ces cas favorables, nous devons placer ceux qui provoquent l'intervention du médecin légiste. Sur 153 cas de diabète terminés par la mort, Frerichs a relevé 97 cas de mort dans le coma (1). Dans la forme la plus ordinaire, le coma succède à une phase caractérisée par des troubles gastro-intestinaux, des troubles dyspeptiques : perte de l'appétit, constipation, vomissements, face grippée, pe-

(1) Jaccoud, Leçons de clinique médicale de la Pitic, 1886-87, p. îSî. — Frerichs, Ueber den Diaheles. Berlin, 1885. — Frerichs, Traité du Diabète, trad. par Lubauski. Paris, 1885.

AUTO-INTOXICATIONS. i21

titesse du pouls. Ces symptômes rappelleraient ceux d'une péritonite, si la douleur et la fièvre ne manquaient pas absolument. Il y a en outre une forme particulière de dyspnée, caractérisée par des mouvements respiratoires amples, réguliers et peu fréquents. Cette période dyspeptique dure de trente-six à quarante-huit heures, puis le malade tombe dans le coma, le thermomètre ne marquant plus que So" dans l'aisselle ; il y a perte de connaissance. La durée de celte phase comateuse varie de vingt-quatre à trente-six heures. Vous voyez que le processus entier dure en tout quatre ou cinq jours.

Telles ont été les premières descriptions du coma diabétique. Puis on a décrit des exceptions (1) ; on a cité des diabétiques qui entraient d'emblée dans le coma, la phase abdominale faisant complètement défaut. Ces cas sont souvent difficiles à interpréter, ils deviennent aisément suspects.

Les médecins de Carlsbad, de Vichy, Cyr en particulier, ont depuis longtemps signalé ce coma subit des diabétiques, chez des malades qui viennent en foule dans ces stations hydrominérales. Souvent ces malades se croient bien portants, vont au casino, font des excursions, en un mot, ne ménagent pas leurs forces.

Cyr a décrit une autre variété que j'ai pu observer plusieurs fois. A la suite d'excès de travail, de préoccupations, d'excitation cérébrale, le diabétique entre dans une période d'agitation : son caractère change, il s'aigrit, devient difficile, a des incohérences de langage que l'on peut rapprocher de celles du début de la chloroformisation. Puis surviennent de la céphalée, des vertiges, enfin le malade tombe dans le coma et meurt sans convulsions.

Si dans la famille, on sait le malade diabétique, il n'y aura aucune difficulté, mais si cet état était ignoré du malade et de son entourage, celte mort imprévue pourra

(1) Cyr, Traité pratique des maladies du foie. Paris, 1887.

être allribuée à un empoisonnement, el l'aulopsie sera ordonnée; cela ne donnera d'ailleurs aucun résultat. La seule chance du médecin est de trouver du sucre dans l'urine contenue dans la vessie, malheureusement celle-ci est presque toujours vide, en effet, d'après Colin et Parrot, la quantité d'urine diminue pendant le coma ; il y a presque de l'anurie. D'autre part, souvent, il s'agit d'exhumations et alors le contenu de la vessie est toujours altéré et, il se peut qu'on ne trouve plus de sucre dans la vessie, quand bien même il y en aurait eu pendant la vie.

A côté du coma diabétique, je vous dirai quelques mots ' du coma dyspeptique, infiniment plus rare, il a été surtout étudié en Allemagne, par Kussmaul, de sorte qu'on lui donne aussi le nom de syndi^ome de Kussmaul. Ce syndrome est constitué par les symptômes suivants. Une personne bien portante, antérieurement dyspeptique ou n'ayant jamais souffert de l'estomac est prise brusquement d'une somnolence d'abord légère, qui aboutit rapidement au coma; en même temps existe une dyspnée particulière caractérisée par une amplitude très considérable des mouvements respiratoires qui restent réguliers, mais souvent s'accélèrent. La température s'abaisse plutôt qu'elle ne s'élève. L'haleine a une odeur caractéristique, l'odeur de pommes ou de fruits trop mûrs, et l'urine se colore en rouge par le perchlorure de fer.

On a pensé que ces phénomènes étaient dus à une autointoxication par l'acétone que les fermentations intestinales mettaient en liberté. L'acétone a, en effet, une odeur de fruits mûrs et sa présence dans les urines leur communique, sous l'action du perchlorure de fer, une coloration rouge. MaisSenator, Riess, Lilten ont pu reconnaître la présence de l'acétone, alors qu'il n'y avait pas de coma dyspeptique ; ils ont insisté de plus sur ce fait que le complexus de Kussmaul s'observait au cours d'affections diverses, telles que l'anémie pernicieuse, les maladies du foie

et du rein, le catarrhe chronique de la vessie, certaines maladies éruptives, etc.

c. Prédominance des symptôtnes convulsifs.

Je vous ai dit. Messieurs, que l'émonctoire essentiel de l'organisme est le rein, aussi toutes les affections qui touchent cet organe et en altèrent Ja constitution entravent de façon plus ou moins complète l'élimination des poisons et toxines. Cependant les accidents les plus fréquents ne surviennent pas au cours des néphrites, quelle qu'en soit l'étiologie. Dans ces cas, il y a des symptômes généraux, de l'albuminurie, qui attirent l'attention ; la mort rapide survient surtout quand il existe une lésion chronique du rein, ayant évolué sans bruit.

La première des maladies chroniques du rein et la plus inévitable est le fait de Vâge. Si nous étudions comparativement le rein de l'enfant, celui de l'adulte et celui du vieillard, nous voyons que le rapport entre les dimensions de la glande et le reste de l'économie n'est pas constant.

Chez l'enfant, le rein est énorme, relativement à la quantité des tissus dont il est l'émonctoire, ce qui nous explique que l'enfant puisse dans certains cas supporter des doses de médicaments qui eussent occasionné des accidents chez des individus âgés ; le pouvoir éliminateur du rein est à son maximum.

Pour le rein de l'adulte, vous en connaissez la forme, la dimension, le poids, vous savez qu'il est composé de deux couches, une substance corticale ou sécrétante et une substance médullaire excrétante, constituée parles pyramides de Malpighi convergeant vers le hile dans lequel se trouvent les calices et le bassinet, entourés d'un tissu cellulo-adipeux considérable.

Chez le vieillard, le rein se transforme ; le hile augmente et se charge de plus en plus de graisse, en même temps, la substance corticale, la plus importante, puisque c'est

124 EMPOISONNEMENT CUIMINEL.

elle qui sécrète l'urine, diminue, de sorte, ainsi que le disait Virchow dans une leçon à laquelle j'assistais, que le rein se rétracte des deux côlés à. la fois. Ce rein sénile rétracté, sclérosé a perdu en grande partie son pouvoir éliminateur.

Vous vous souvenez que dans une précédente leçon, je vous ai rapporté le résultat de mes recherches sur l'élimination de l'acide salicylique suivant l'âge : élimination complète d'un gramme d'acide salicylique en vingt-quatre heures, chez un jeune homme de vingt-trois ans, élimination en quarante-huit heures chez un homme de quarante-six ans, élimination en huit à neuf jours, chez une personne de soixante-huit ans.

Un grand nombre de maladies aiguës, particulièrement les maladies infectieuses touchent le rein; la lésion rénale peut sembler complètement guérie, mais la guérison ad i?itegrian est rare et à la moindre maladie infectieuse, l'insuffisance rénale apparaît, des accidents graves sont à prévoir, parce que le rein n'est plus capable d'éliminer les toxines produites dans l'organisme malade.

Parmi les malades qui avaient eu antérieurement une affection aiguë des reins et que l'on considérait comme guéris, l'un contracta, dix ans après, une fièvre typhoïde, il mourut. Deux atteints de grippe eurent, pendant la convalescence, des accès assez prolongés (deux et trois mois) de véritable mélancolie.

Messieurs, toutes les fois que vous aurez, en qualité de médecin expert, à rechercher la cause d'une mort imprévue, songez au rein. Voici quelques exemples.

En 1836, un médecin anglais du nom de William Palmer (i), homme de réputation détestable et qui, s'il était médecin de nom, ne passait guère son temps ailleurs que sur les champs de course, avait comme ami un autre

(t) Tardieu, Mémoire sur l'empoisonnemenl par la strychnine contenant la relation médico-lét/ale complète de l'affaire Palmer. {Ann. d'hyg. publ. et de me'd. lég., 1850, î« série, t. VI, p. 374, et t. VU, p. 132).

AUTO-INTOXICATIONS. l-^^

sporlsman, aussi peu recommandable que lui, John Pearson Coolv. Ils avaient contracté quelques milliers de livres de dettes et leur situation était désespérée. Lors de l'épreuve sportive du Derby d'Epson, ils présentèrent leur unique cheval dans des conditions telles, quïl semblait incapable de pouvoir soutenir la course ; cependant, en dépit de tous les pronostics, ce fut lui qui l'emporta. Cette victoire inespérée leur rapporta environ un million.

Aussitôt en possession de cette fortune, ils offrirent, au domicile de Palmer, à leurs amis, un dîner où l'on mangea bien et but encore mieux. Cook fat pris, au milieu de la nuit, de convulsions et de divers accidents dont il se rétablit du reste rapidement. Quelques jours plus tard, afin de fêter l'acquittement de leurs dettes, ils offrirent un nouveau dîner à leurs créanciers; le Champagne coula à flots. La nuit suivante, Cook fut pris à nouveau de convulsions, tomba dans le coma et mourut en quelques heures. Palmer eut une idée qui devait lui être fatale, il prit le portefeuille de son ami et le mit dans sa poche.

La réputation de Palmer était mauvaise, vous ai-je dit; cette mort, arrivant dans des circonstances mystérieuses, parut extraordinaire, et on l'accusa d'avoir empoisonné son ami avec de la strychnine. Taylor fut chargé de l'expertise.

Dans son rapport, l'expert dit malencontreusement qu'il était impossible de reconnaître la présence de la strychnine dans un cadavre, et, cependant, c'était à cette époque l'un des rares alcaloïdes que l'on savait retrouver. Sur ce rapport, dont cependant les conclusions n'étaient ni en faveur de l'inculpé ni contre lui, Palmer fut condamné à être pendu et exécuté.

Or, Messieurs, en examinant le rapport de Taylor, il nous est facile de reconnaître la cause de cette mort rapide, attribuée à un empoisonnement. En effet, on y lit que les reins étaient petits et qu'ils contenaient plusieurs gommes syphilitiques. Dans ces conditions, la cause de la mort semble évidente, et les circonstances qui l'ont précédée

ne laissent aucun doule à cet égard. Vu l'état des reins, il est bien probable, sinon certain, que la mort est survenue à la suite d'une attaque d'urémie convulsive, occasionnée par des excès alcooliques; du reste, lors du premier dîner, des accidents convulsifs s'étaient déjà produits.

Voici un autre fait qui se rapproche par plusieurs points de l'histoire du médecin anglais.

Un journaliste, après un bon repas, va dans une maison de tolérance de la rue Tiquetonne; il était déjà un peu gris; il paye néanmoins du Champagne à toutes les pensionnaires de l'établissement, et monte finalement avec l'une d'elles. Lorsqu'il est couché, il perd des matières fécales dans le lit. La femme dégoûtée s'esquive et le laisse seul. Le lendemain matin, quand on ouvrit la chambre, on trouva l'homme mort, couché à terre au pied du lit, et le côté gauche du corps couvert de contusions. Naturellement le commissaire de police intervint, le corps fut transporté à la Morgue, et l'autopsie fut faite. Cet individu avait les reins rétractés, plus âgés que lui-même (il avait quarantequatre ans). Le Champagne qu'il avait bu l'avait intoxiqué parce qu'il n'avait pu l'éliminer. Il avait succombé à une urémie convulsive.

L'homme en pleine santé produit des alcaloïdes toxiques, certains troubles de la nutrition s'accompagnent d'une production exagérée de ces alcaloïdes ; nous ne connaissons pas encore le processus qui les règle. Un pharmacien qui avait suivi notre service d'hôpital et qui désire ne pas faire connaître son nom, eut la pénible surprise, la première nuit de ses noces, d'assister à une attaque d'épilepsie de sa femme. Ces attaques se reproduisirent assez fréquemment. Il analysa les urines, systématiquement et constata que, après l'attaque, pendant la polyurie qui la suit, il y avait une notable quantité d'un alcaloïde non déterminé. Vers la même époque (1877), M. Pouchet recueillit, sur mon conseil, des urines de quelques aliénés, il trouva, chez les mélancoliques en particulier, une quantité exagérée d'alca-

Page 1