RUPTURE DE LA VÉSICULE BILIAIRE
cette maladie, 70 à 80 p. 100, d'après Galliard (1), aient fait penser à un empoisonnement.
L'erreur de diagnostic en sens inverse serait probablement plus probable, parce que, depuis quelques années, l'attention des médecins a été vivement appelée sur cette maladie. On H cru parfois à une appendicite que l'opérateur n'a pas trouvée après avoir ouvert l'abdomen.
En tout cas, le médecin légiste doit songer à cette cause <le mort rapide et s'assurer au cours de l'autopsie que l'appendice n'est pas altéré.
e. — Rupture de la vésicule biliaire.
« La rupture brusque des voies biliaires (2) est un accident exceptionnel de la lithiase. Néanmoins on a rapporté quelques exemples, au cours de violents accès de coliques hépatiques (3).
« La vésicule distendue peut également se rompre sous l'influence d'un effort, d'un mouvement violent (4), d'un accès de toux, des efforts du vomissement. Un traumatisme portant sur une vésicule calculeuse peut évidemment amener le même résultat. Courvoisier a rassemblé 4.1 cas de perforation de la vésicule ou d'un des gros conduits, au cours de ■coliques hépatiques. Cette perforation s'était faite au niveau de la vésicule 33 fois, du cholédoque 6 fois, du cystique 2 fois. »
Quand la bile est aseptique, il n'y a pas de péritonite ; si elle est septique, elle provoque une péritonite qui peut enlever le malade en vingt-quatre heures. Les 41 cas rassemblés par Courvoisier se sont tous terminés par la mort.
Le plus souvent la présence de calculs détermine Tinflammation de la vésicule, mais c'est une inflammation qui dure longtemps avant que se produise l'ulcération, et dans ce
(1^ Galliard, Loc. cit., p. 585.
(2) Gilbert et L. Fournier, in P. Brouardel et Gilbert, Traité de médecine,i. V, p. 193.
(3) Launois et Parisse, Société médicale des hôpitaux, 20 juill. 1900.
(4) Hochenegg, Société médicale de Vienne, 12 mai 189S). — Presse médicale, 1899, n" 40, p. 199.
P. Brouardel. — Les Empoisonnementfs. 10
cas, il se forme entre le péritoine, la vésicule et l'intestin des adhérences solides, de sorte que l'ulcération, quand elle se produit, ne donne lieu qu'à une perloration de la vésicule dans l'intestin et non dans le péritoine.
Que cette rupture survienne brusquement sans coliques hépatiques ou au cours d'une crise, les symptômes peuvent faire croire à un empoisonnement. Il peut en être ainsi, même quand il n'y a pas eu perforation de la vésicule ou des canaux biliaires. Cependant la mort subite dans la lithiase biliaire est un fait rare. Portai en a rapporté deux cas (1) ;Durand-Fardel (2), Curry (3) en ont signalé chacun un. Enfin Charcot (4) parle des syncopes pouvant survenir au cours des coliques hépatiques. Je puis ajouter le cas suivant, qui donna lieu à une expertise médico-légale (5).
Une jeune femme vigoureuse, âgée de vingt-cinq ans, avait un rendez-vous à la gare de l'Est pour une partie de campagne . Un peu en retard, elle se hâte pour ne pas manquer l'heure du train; arrivée h la place de Strasbourg, elle s'aperçoit qu'il lui reste quelques minutes, elle entre dans un café et se fait servir du sirop de groseilles avec de l'eau de Seltz, l'avale rapidement rejoint ses amis et monte en wagon. A peine le train est-il en marche que cette jeune femme se plaint de douleurs atroces dans le ventre et dit à ses amis. « On a dû m'empoisonner au café, je ne sais ce que l'on m'a donné à boire. » A la gare de Lagny oîi la compagnie se rendait, elle est tellement souffrante qu'elle ne peut marcher et on la conduit dans un hôlel près de la gare. Un médecin est appelé, fait le diagnostic de coliques hépatiques et rassure tout le monde. Cependant les douleurs augmentent et la malade meurt dans la nuit.
Cette mort si rapide étonne, le commissaire de police
(1) Portai, Observations sur la nature et le traitement des maladies du /■oie. Paris, 1813, p. 170.
(2) Duraud-Fardel, Maladies des vieillards, lUM.
f3) Curry, Bibliothèque britannique, 25 vol. Voies biliaires. {\) Charcot, Maladies du foie.
(5) Brouardel, La mort el la mort subite, 1895, p. 221.
RUPTUHK DE LA VÉSICULE BILIAinE. 1^7
intervient et le corps est envoyé à la Morgue, où je pratique l'autopsie. Le canal cholédoque contenait un calcul volumineux et la vésicule en contenait un grand nombre. Il n'y avait aucune perforation. Il existait un œdème collatéral des parois du duodénum tellement considérable que la lumière de l'intestin était effacée par la muqueuse qui étaitrefoulée par l'œdème et l'intestin formaitun tube rigide.
Ce fait est surtout intéressant, parce qu'il n'y avait aucune lésion anatomique grave. Gomment alors expliquer le mécanisme de la mort? Il est bien probable que, dans ce cas, elle était due à un arrêt subit du cœur, déterminé par une inhibition consécutive à l'excitation des filets du pneumogastrique.
M. Chauffard (1) a également rapporté un cas de mort au cours d'une violente crise de colique hépatique durant depuis sept jours. A l'autopsie on trouva une douzaine de calculs dans la vésicule et en plus un calcul gros comme un fort pois chiche étroitement enclavé en plein canal cystique immédiatement au-dessus de l'abouchement du canal hépatique. L'occlusion était hermétique et le calcul complètement immobilisé. Il convient d'ajouter que cette malade, âgée de quarante-sept ans, était alcoolique, épuisée par sept jours de douleurs et avait un foie stéatosé ainsi que le montra l'examen histologique.
Un kyste hydatique du foie peut se rompre dans les organes voisins et provoquer une mort rapide et suspecte, surtout lorsque la rupture se fait dans le péritoine. Une statistique de Cyr indique la gravité relative des divers modes d'ouverture des kystes (2); vous pourrez, en le lisant, apprécier les possibilités des interventions médico-légales^
Ouverture du kyste dans le péritoine. Mortalité 90 p. 100.
— — la plèvre. — 80 —
— — les voies biliaires. — 70 —
— — les bronches. — 67 —
— — l'estomac . — '40 —
— — l'intestin. — 16 —
— ^ — par la paroi abdominale. — 10 —
(1) Chauffard, Soc. méd. des liôp., 27 jauv. 1899.
(2) Cyr, in Traité de médecine de Brouardel et Gilbert, t. V, p, 48^.
148 EMPOISONNEMENT CllIMlNEL.
Tar(iieu(l) rapporte le fait suivant: « Le 2 septembre 18:31, j'ai procédé à l'autopsie de la dame L..., qui avait succombé très rapidement, en proie à des vomissements incoercibles et à des souffrances intolérables, à la suite de circonstances qui pouvaient autoriser une suspicion d'empoisonnement : elle avait été surprise par son mari en flagrant délit d'adultère. L'examen cadavérique révéla une toute autre cause de mort, qui ne pouvait laisser place au doute, un kyste hydatique du foie rompu dans le péritoine, où il avait déterminé une inflammation suraiguë. »
f, Rupture de la trompe utérine. Hematocèle péri-
utérine.
« J'ai rencontré, dit Tardieu (1), deux exemples d'épanchements de sang dans le petit bassin, de ces tumeurs sanguines développées en arrière de l'utérus, l'un en mars, l'autre en novembre 1852, chez deux jeunes femmes qui, atteintes de cette afi:ection en dehors de toute conception, de toute tentative d'avortement, succombèrent avec une telle rapidité, que chez toutes deux des soupçons d'empoisonnement suscitèrent des poursuites judiciaires, sans qu'aucune autre cause de mort que celle que nous avons signalée pût être constatée. Dans l'une il s'agissait d'une femme mariée tout récemment; dans l'autre, d'une fille de mauvaise vie; chez l'une et chez l'autre, l'abus de l'acte vénérien avait notoirement provoqué cet accident. » (?)
Je n'ai pas été commis dans des cas analogues; je l'ai été deux fois à propos de la rupture du kyste d'une grossesse extra-utérine, suivie d'accidents qui avaient paru suspects à la justice.
Les grossesses anormalement développées dans la trompe utérine parviennent rarement au terme normal; sous l'influence de l'augmentation de volume de l'embryon, la trompe
(1) Tardieu, Élude médico-légale sur V empoisonnement, 1875, p. 29.
[2) Tardieu, Ibid. 1875, p. 32.
RUPTURE DE LA TROMPE UTÉRINE. l'»'*
éclate, cet accident survient en général aux environs du quatrième mois de la gestation. Les symptômes observés sont une douleur brusque, puis tous les signes d une hémorragie interne, entraînant la mort en très peu de temps.
Il y a une dizaine d'années, une actrice anglaise, très en vogue, arrive h Paris et descend dans un hôtel, accompagnée de sa femme de chambre et de deux amis qui ne savaient pas un seul mol de français. Tous les quatre font une promenade au bois de Boulogne, l'actrice se sent mal à son aise, se fait conduire au Pré Catelan, où elle prend une lasse de lait froid ; de plus en plus malade, elle est transportée au pavillon d'Armenonville où elle meurt en deux heures. Aussitôt après le décès, la camériste, laissant le corps à la garde des amis, retourne à l'hôtel en emportant tous les vêtements de sa maîtresse et télégraphie à Londres, à un grand personnage qui s'intéressait particulièrement à cette jeune femme.
Le commissaire de police prévenu se rend au pavillon d'Armenonville, trouve le cadavre étendu sur un lit, recouvert seulement d'une chemise de soie rouge, il constate que le parquet est souillé par des vomissements, il interroge les compagnons de voyage qui, ne comprenant pas le français, ne peuvent fournir aucun éclaircissement; finalement il envoie les Anglais au poste et le cadavre à la Morgue.
Au moment où j'allais procéder à l'autopsie, un délégué du personnage auquel la camériste avait télégraphié demanda à me parler et ses premiers mots furent : « Il n'est pas possible que cette femme soit enceinte, j'ai des motifs sérieux d'en être sûr. » Je n'avais rien à répondre et je pratiquai l'autopsie. En dépit des prévisions du lord anglais, cette jeune actrice avait une grossesse tubaire de trois mois ; le kyste foetal s'était rompu dans le péritoine et la mort était due à une hémorragie intrapérilonéale.
Le commissaire avait cru à un empoisonnement. C'était dans ce sens que l'enquête avait été dirigée. On s'était assuré qu'à l'hôtel cette femme avait déjeuné dans la salle
commune, qu'elle n'avait pris aucun aliment autre que ceux qui avaient été servis à ses compagnons. Le public, que la mort de cette actrice célèbre avait ému, apprit par les journaux d'actualité, qui se piquent d'être bien informés, que j'attribuais l'accident à l'absorption du verre de lait froid pris par la jeune femme au Pré Calelan!
Je puis vous rapporter un autre fait du même genre et qui présente un intérêt plus grand pour nous, puisqu'il s'agit d'une mésaventure arrivée à un confrère.
En 1884, un jeune médecin s'établit à Paris et prend à son service une bonne de vingt-quatre ans. Un soir, il sort après dîner; quand il rentre, il voit un attroupement devant sa porte, la concierge et les commères du quartier sont exaspérées contre lui. Sa bonne était mourante, elle était en algidité, sans voix, vomissait et succomba peu après. Le jeune médecin fut immédiatement accusé d'avoir fait de sa domestique sa maîtresse, et d'avoir voulu la faire avorter avec des drogues qui l'avaient empoisonnée. Le cadavre fut transporté à la Morgue. L'autopsie révéla l'existence d'une grossesse tubaire de trois mois et demi, rompue dans la cavité péritonéale.
Sur les conclusions de mon rapport, ce jeune médecin ne fut pas poursuivi, mais il dut quitter le quartier et aller s'établir loin de son premier domicile.
Messieurs, un conseil pour terminer : quand on est jeune et célibataire, il ne faut prendre à son service que des bonnes ayant dépassé l'âge canonique.