C. — Conclusions
A l'occasion de cette première question du juge d'instruction : « la mort ou la maladie doivent-elles attribuées à l'ingestion d'une substance vénéneuse? » plusieurs cas peuvent se présenter.
Le chimiste n'a trouvé aucune substance toxique. — Est-ce à dire qu'il n'y ait pas eu empoisonnement? Assu-
RUPTUPE d'un viscère.
rément non, puisqu'il est des poisons qu'il nous est actuellement difficile, parfois impossible, de déceler. Telles sont l'aconitine, l'ouabaïne qui tue à la dose d'un quart de millio-ramme. Le chimiste devra donc faire ses réserves, il na pas trouvé de poison, mais il ne peut affirmer, de façon absolue qu'il n'y ait pas eu intoxication.
Dans d'autres cas, l'expert trouve à l'autopsie une lésion capable à elle seule d'expliquer la mort nalurelle ; maigre cette constatation, l'analyse chimique des viscères doit être faite, car il est possible que l'on ait empoisonné un individu gravement atteint; on a vu des malades, souffrant d'une affection chronique, dont l'entourage avait hâté la fin.
Enfin vous pourrez trouver des lésions qui semblent insuffisantes pour expliquer la mort, mais sans quon découvre de toxique dans l'organisme. Dans ce cas, vous devrez garder la plus grande réserve et avouer franchement que vous ne pouvez déterminer la cause de la mort.
Vous vous souvenez de l'aff"aire du baron Reinach, qui, bien portant la veille, fut trouvé mort dans son lit, le lendemain; cette mort sembla suspecte, le baron étant sur le point d'être impliqué dans l'affaire du Panama.
L'autopsie nous révéla une dégénérescence graisseuse du cœur. Mais au cours des perquisitions, on trouva dans un meuble une remarquable collection de poisons végétaux que le baron Reinach avait rapportés de divers voyages; la présence de ces toxiques donna à penser qu'il y avait eu suicide. Les recherches chimiques et physiologiques demeu rèrent négatives (1).
Que pouvions-nous conclure? Vous savez. Messieurs, que la dégénérescence graisseuse du cœur, comme l'insuffisance aortique, exposent à la mort subite ; chez le baron Reinach, la lésion était légère, mais, ce n'est pas au degré de celle-ci que peut se mesurer la gravité du pronostic. Je connais un homme âgé de quarante-cinq ans environ, qui, depuis l'âge de sept ou huit ans, à la suite de rhumatismes articulaires, (I) Voir pièce n" 19.
est porteur d'une insuffisance aorlique énorme. Les médecins consul lés à ce moment portèrent un pronostic des plus graves, lui interdirent les études sérieuses, et surtout les jeux de son âge. Cependant cet aortique est depuis longtemps inspecteur d'une compagnie de chemin de fer, a une vie très active, se surmène, voyage de jour et de nuit, sans avoir jamais eu le moindre symptôme inquiétant dû à sa lésion cardiaque.
Il y a donc des personnes qui survivent avec des lésions aortiques considérables, alors que d'autres succombent subitement avec une insuffisance légère. Nous ignorons le pourquoi. Nous invoquons, sans doute avec raison, les émotions, les fatigues, un trouble intestinal, une congestion pulmonaire, etc., mais nous ne pouvons doser l'importance de ces conditions accessoires, et le médecin légiste ne peut qu'indiquer la possibilité de leur intervention sans parvenir à préciser l'importance qu'elles ont pu avoir. Il en est de même pour la dégénérescence graisseuse du cœur (1).
Ce que je viens de dire s'applique à bien d'autres cas-,
(1) Discutant l'importance de cette lésion, nous disions, MM. Richardière, Ogier et moi, dans les conclusions du rapport de l'expertise du baron Reinach :
« Rappelons que le cœur de M. de R... était gras ; la paroi du ventricule droit était amincie et réduite presque à la moitié de l'épaisseur normale ; une partie de la substance musculaire, qui détermine les contractions cardiaques, était transformée en tissu adipeux; du fait de cette dégénérescence graisseuse, il pouvait résulter un fonctionnement défectueux des mouvements de diastole et de systole; dans ces conditions vicieuses de l'organe, un arrêt du cœur pouvait être particulièrement à craindre sous la forme d'une syncope. Il est donc légitime de dire que le baron de R... était plus exposé au danger de mort subite que ne l'aurait été une personne possédant un cœur de structure normale et sans trace de dégénérescence graisseuse.
« Mais nous sommes bien loin de pouvoir affirmer que telle a été réellement la cause de la mort. Quelles que soient en effet les conditions dans lesquelles elle se produise, la syncope, qui consiste en un arrêt fonctionnel des mouvements cardiaques, ne laisse aucune trace qui puisse être appréciée par l'examen direct, ni même par l'examen microscopique. Dans la syncope, les cavités du cœur sont vides ; maiscette constatation n'est plus possible quand l'autopsie est pratiquée trois semaines après la mort ; car alors, par suite de la putréfaction, le sang a été expulsé du cœur et des vaisseaux et le cœur est noraïalement vide. »