DOIT-ON REPRÉSENTER LE POISON EN NATURE
Ainsi que je vous l'ai dit, les poisons subissent des modifications dans l'organisme. Certaines substances pouvant servir à empoisonner, telles que l'acide chlorhydrique, l'acide sulfurique, le phosphore, se transforment après ingestion en sels qui se trouvent normalement dans le corps humain : chlorhydrates, sulfates, phosphates (1).
Pour les alcaloïdes tels que l'aconitine qui est toxique à la dose de 1 milligramme et l'ouabaïne dont un quart de milligramme peut occasionner la mort, demandra-t-on à l'expert de les isoler et de les présenter à l'audience? Comment le chimiste pourra-t-il extraire d'un corps de 70 à 80 kilogrammes cette quantité infinitésimale de poison, dont une partie peut-être a été éliminée par les urines ou rejetée dans les efTorts de vomissement ? Et quand bien même l'expert présenterait quelques grains d'une substance qu'il aura extraite des viscères et qu'il dira être, sans caractères objectifs bien nets, un alcaloïde végétal, l'esprit des jurés ne serait que peu frappé par l'aspect de cette substance dont la nature n'a rien de spécifique et dont les effets lui sont inconnus.
Enfin, Messieurs, il est un point sur lequel j'appelle votre attention: la mort consécutive à une intoxication peut survenir longtemps après le moment même de l'intoxication; le poison peut avoir disparu en totalité ou en grande partie de l'organisme par les voies ordinaires de l'éliminanation, de sorte que l'expert ne trouvera plus de substance toxique en quantité suffisante pour expliquer la mort. Celle-ci est due aux désordres organiques occasionnés par les processus pathologiques provoqués par le poison et survivant même à son élimination.
Voici un exemple qui vous fera comprendre l'importance de la question. L'homme qui boit de l'alcool avec excès s'intoxique, il succombera à une cirrhose ou à une sclérose rénale, et si on fait l'autopsie, il sera impossible
(1) Voir p. lOG.
de déceler la moindre trace d'alcool, louLle poison a disparu carie malade meurt, alors que depuis plusieurs mois il était soumis à un régime duquel l'alcool était rigoureusement exclu. Il succombe à l'évolution d'un processus provoqué par le poison et qui survit à sa disparition.
La représentation du poison comme preuve de l'intoxica- j tion est donc, sauf dans des cas spéciaux, très difficile, sinon impossible; j'ajouterai qu'elle est inutile, il n'est pas besoin de présenter une certaine quantité de poison aux j jurés pour qu'il y ait certitude de l'empoisonnement, pas | plus qu'il n'est nécessaire de présenter un couteau pour -qu'il y ait certitude que la mort a été occasionnée par une arme tranchante.
4» La substance employée pouvait-elle donner la mort?
D'après le code, l'empoisonnement est l'attentat à la vie par des « substances qui peuvent donner la mort plus ou moins promptement, de quelque manière que ces substances aient été employées ou administrées ».
La réponse serait simple, si cette propriété de donner la mort était inhérente à la substance elle-même, si, au sens absolu, il y avait des poisons. Or, il n'en est rien, ainsi que je vous l'ai exposé au début de ce cours (1).
Cette question est surtout soulevée dans les tentatives d'empoisonnement. Il ne s'agit plus ici de savoir s'il y a eu intention d'empoisonner, il faut pour qu'il y ait condamnation que la substance choisie possède une propriété toxique. C'est ainsi que la femme d'un mécanicien, qui avait fait prendre à son mari de la limaille de cuivre mêlée à du vin dans le but évident de l'empoisonner, n'a pas été considérée comme ayant commis le crime d'empoisonnement, parce que la limaille de cuivre est incapable de donner la mort.
(1) Voir p. 6.
QUANTITÉ Dli LA SUBSTANCE INGÉRÉE. ioJ
11 en est de même lorsque la substance, vénéneuse, cesse de l'être par le fait de l'empoisonneur qui la mêle à une autre substance qui neutralise ses effets. C'est ainsi qu'un homme qui avait mélangé de l'acide sulfurique au vin de sa femme fut acquitté, l'acide sulfurique mélangé au via s'était transformé en sulfate de potasse, jugé inoffensif (?).
Au contraire, si le mélange préparé dans l'intention de donner la mort était primitivement inoffensif et n'est devenu toxique que par suite de réactions chimiques s'opérant dans le mélange même, il y aura crime d'empoisonnement, car il y a eu intention de donner la mort et la substance administrée était capable de Toccasionner. C'est ainsi que l'antimoine métallique mélangé à du vin n'est pas toxique si le mélange est bu immédiatement, mais le devient au bout de peu temps: le tartrate d'antimoine étant toxique (1).
La doctrine de ces arrêts est que : // fout et il suffit que la substance, telle qu'elle a été préparée et donnée par l'auteur de l'attentat, ait pu causer la mort.
5° La substance vénéneuse a-t-elle été ingérée en quantité suffisante pour donner la mort?
Orfila déclarait que l'expert devait refuser systématiquement de répondre à cette question ; en théorie, il avait raison. En pratique, il est difficile d'opposer un refus catégorique à une question posée par le président des assises. Mais on peut répondre que d'abord, il est presque tou jours impossible d'établir quelle dose a été absorbée. Prenons un exemple : vous êtes commis trois semaines après un empoisonnement, vous faites l'autopsie et l'analyse chimique, vous reconnaissez la présence d'un composé arsenical. Pouvez-vous déterminer par la présence de ce poison, par la quantité que vous pouvez extraire du corps quelle
(l) Briand et Chaude, Manuel complet de médecine légale, 1880, t. I p. 626.
€sl la quantité qui a été ingérée? Assurément non. Tout d'abord, une partie du poison a été rejelée par les vomissements, et par les garde-robes, une partie a été éliminée par les urines, la peau, etc. On n'a pas été, au €0urs des recherches, sans perdre quelques parcelles du toxique. Enfin, de ce fait que l'on retire tant d'acide arsénieux d'un poids donné de foie ou d'os, peut-on en inférer, par un simple calcul, le poids de l'arsenic contenu dans tout le cadavre? Non, car l'arsenic, suivant le mode d'ingestion, se localise soit dans le foie, soit dans les os, et il y en a (une quantité beaucoup moins considérable dans les autres organes.
L'expert ne pourra donc pas dire quelle a été la dose ingérée, mais il pourra dire: « J'ai pu isoler tel poids de substance toxique ».
Dans certains cas ce sera possible, ainsi on a quelquefois retrouvé dans l'estomac et l'intestin, des quantités considérables de poison, encore non dissous ou non absorbé (1). Mais ces cas sont rares dans les empoisonnements criminels, plus fréquents lorsqu'il s'agit de suicides. Dans la grande majorité des faits, quand la quantité retrouvée est supérieure à la dose réputée mortelle, vous êtes en droit de dire : la quantité extraite du cadavre correspond à une dose qui pouvait causer la mort. Mais vous devez, pour
(1) Un exemple cité par Tardieu (*) vous montrera que même dans ces cas, votre conclusion ne doit pas involontairement aller au delà de votre pensée : « Un fait que rapporte M. Boutiguy dEvreux^ ) comme un exemple remarquable de la possibilité des erreurs judiciaires, montre cette question dans son véritable jour. Le crime dépendra en effet, ici de l'époque à laquelle le poison aura ete administre; l'empoisonnement est constant : le mari accusé est en prison depuis huit jours : est-ce au delà de ce terme qu il faut reporter l ingestion de ce poison? A l'autopsie du cadavre, on découvre dans les ei^railles une dose tellement énorme d'arsenic en nature, qu'il demeure é ideut qu'une telle masse de substance vénéneuse n'a pu être tolérée plus de huit jours et que la femme s'est empoisonnée elle-même après 1 arrestation de son mari. »
OT^irdion, Étude médico-légale sur l'empoisonnement, 5 p m.
n Boutigny d'Évreux, Annales d'hygiène et de médecine légale, 183b, t. X\ I, p. 3S1.
QUANTITÉ DE LA SUBSTANCE INGÉRÉE. i61
chaque espèce, passer en revue les difficultés spéciales à la substance toxique mise en cause.
On vous demandera : cette dose est-ello mortelle? Je ne vous reparlerai pas des susceptibilités spéciales de quelques personnes pour certains médicaments; vous savez que les enfants ne supportent pas l'opium et qu'il est des individus qui présentent des accidents graves à la suite de l'ingestion de doses même minimes de substances telles que l'antipyrine dont la toxicité se chiffre en général par plusieurs grammes. Je vous signalerai de plus les différences de constitution qui peuvent exister dans un même poison. Ainsi l'aconitine n'est pas un corps toujours identique à lui-même au point de vue de ses effets..
J*ai eu l'occasion avec MM. les professeurs Crolas et Lépine de Lyon de faire des recherches sur ce point, et les divergences que nous avons constatées sont considérables. Ainsi les chiens intoxiqués avec de l'aconitine cristallisée de la Pharmacie centrale des hôpitaux mouraient plus rapidement que ceux intoxiqués avec de l'aconitine cristallisée Duquesnel. La différence dans le temps entre l'ingestion et la mort est d'environ un tiers (1).
En plus de cette différence dans la constitution et l'action des substances toxiques, il est un point sur lequel je vous prie d'insister, car vous aurez un peu de peine à le faire comprendre par le jury. C'est le suivant :
Les personnes étrangères à la médecine pensent qu'une dose de médicament ou de poison doit agir constamment de la même manière sur des personnes de même âge. Il leur semble que les faits doivent se passer comme lorsqu'on met dans un ballon deux réactifs en présence. Dans l'économie animale, il en est tout autrement. Le poison trouve dans l'estomac des aliments, des sécrétions variables, suivant les heures de la journée et les individus. Ces aliments et ces sécrétions agissent de façon à, atténuer l'ac-
(1) P. Brouardel, L'exercice de la médecine et le charlatanisme, 1900 p. 220.
P. Brouardel. — Les Empoisonnements. 11
lion des uns, à exalter Taclion des autres. Absorbés par les veines et les lymphatiques, ils sont en contact avec les cellules des différents tissus qui ont une puissance physiologique variable pour chacun. De plus, ces poisons se transforment, les uns sont fixés par les tissus, les autres entrent dans des combinaisons dont les unes sont plus toxiques que les poisons ingérés, les autres cessent de l'être. Aussi nous ^devons déclarer que, chez deux personnes, l'action d'une même substance ne peut jamais être identique.
Enfin je vous rappelle qu'une même dose d'un même corps, donnée dans des temps différents, administrée sous forme massive en une fois, sera généralement plus active, plus dangereuse que si elle est répartie en plusieurs jours, mais que pour certaines substances comme le plomb, le mercure, les antiseptiques, c'est l'inverse qui se produit.
En sorte que vous n'avez pas à répondre à une question générale mais à une question très spéciale, propre à chaque cas particulier qui pourrait se formuler ainsi : s'il est démontré que la victime a pris telle substance, dans les conditions que vous m'indiquez, les conséquences ont dû être les suivantes, avec toutes réserves sur la susceptibilité personnelle de l'individu, sur l'activité propre au médicament lui-même, sur les conditions physiologiques ou les maladies
de la personne.
Si vous ne croyez pas pouvoir vous ranger à l'opinion d'Orfîla, si comme je vous le conseille, vous répondez k la question posée par le juge, ayez soin de n'oublier aucune de ces considérations qui dominent absolument toute appréciation sur les doses toxiques.
6« Peut-on trouver des poisons dans un cadavre, sans qu'il y ait eu empoisonnement?
Il me reste à vous signaler deux questions inévitables. Vous avez trouvé dans un cadavre une substance toxique rjui est employée comme médicament, il faut savoir si la