‹ Les empoisonnements criminels et accidentelsChapitre 32 sur 96 · ORIGINE DES POISONS TROUVÉS DANS UN CADAVRE · texte numérisé non relu

ORIGINE DES POISONS TROUVÉS DANS UN CADAVRE

présence de ce toxique est due à un traitement normalement suivi. Cette question sera surtout posée quand il s'agira de l'intoxication par l'arsenic, on ne manquera pas démettre en cause la liqueur de Fowler ou la liqueur de Pearson. Le premier point h établir, c'est que la victime a suivi à un moment quelconque de sa vie une médication contenant le toxique que vous avez retrouvé, de préciser la date à laquelle ce traitement a été subi. Cette enquête doit être faite par le juge d'instruction. Il faut la prévoir pendant l'instruction et la discuter dans votre rapport.

La réponse est parfois difficile, quand vous ne trouvez dans l'organisme que des doses très faibles de poison; elle ne peut être résolue qu'en tenant compte de toutes les circonstances de chaque espèce. Si l'intoxication est récente et si vous trouvez une grande quantité de poison, l'hypothèse est facilement écartée; si la mort n'est survenue que longtemps après l'intoxication, si vous ne trouvez que de petites quantités de poison, si sa répartition n'obéit pas aux données ordinaires, le problème sera parfois insoluble. Nous reviendrons sur ce point à propos de l'étude de chacun des poisons.

La seconde question est celle-ci : Peut-il existe)^ normalement clans un cadavre des substances toxiques, alors qu'il n'y a pas un empoisonnement 9

Sans aucun doute, on trouve souvent dans les organes des substances toxiques, notamment des métaux et des métalloïdes: le plomb, l'étain, le cuivre, le phosphore. Il y en a plus particulièrement dans le foie. Leur présence est due à ce que nous nous servons pour les usages culinaires de récipients faits avec ces métaux. Leur présence en petite quantité dans le foie ne doit donc pas nous surprendre.

On trouve aussi assez souvent dans les organes des traces infiniment faibles d'arsênic : « Sa présence, dit Ogier (1), peut s'expliquer par l'ingestion d'aliments, de boissons,

(I) Ogier, Traité de chimie loxieologique, 1899, p. 314.

•l()4 EMPOISONNEMENT CRIMINEL,

de médicamenls renfermant accidenlellement quelque subslance arsenicale. On ne doit pas oublier que l'arsenic est très répandu dans la nature et qu'il constitue une impureté très ordinaire de beaucoup de produits et de médicaments, que dans de nombreuses circonstances nous sommes exposés à absorber des poussières arsenicales, etc. 11 arrive assez souvent que l'expert, tout en employant des réactifs rigoureusement purs et évitant toute cause d'erreur, isole, en opérant sur un échantillon assez considérable du mélange des viscères, un anneau d'arsenic à peine visible, non pesable, inférieur par exemple à 1/50% 1/30" de milligramme. De pareils constatations ne prouvent point qu'il y a eu empoisonnement, et on n'y doit pas attacher d'importance, non plus qu'à la présence très minime de cuivre et de quelques autres métaux toxiques. La production de ces anneaux infiniment petits d'arsenic peut avoir au contraire un vif intérêt, lorsqu'il s'agit d'expériences faites sur des poids faibles de viscères isolés, os, cheveux, etc., en vue de recherches sur la localisation du poison dans les diverses régions du cadavre. »

Tel était l'état de la question en 1899, on n'admettait pas qu'il existât de l'arsenic faisant normalement partie de nos tissus ; si on en trouvait, on l'attribuait à une introduction accidentelle par voie digestive ou respiratoire, on le considérait comme venant toujours du dehors. Mais le 6 juin 1899, M. Armand Gautier communiqua à l'Académie des sciences les résultats de recherches d'où il ressort qu'il « n'a rencontré l'arsenic normal que dans la glande thyroïde. L'arsenic n'existe que dans ce seul organe à l'état pondérable...»

« L'organe arsenical, la glande thyroïde, ne contient chez: l'homme, à l'état normal que IS/lOO-^ de milligramme d'arsenic environ dans sa totalité (1). »

Ces recherches, très intéressantes au point de vue physiologique et thérapeutique, n'ont pas d'application pour la

(1) Armand Gautier, Bull. acad. de médecine, 2 et 9 juil. 190U

MOMENT UE l'iNGESTION DU POISON. lOD

médecine légale. En admettant, ce qui est bien improbable, que dans une recherche toxicologique, l'arsenic normal du corps thjToïde manifeste sa présence par une ombre dans le tube de l'appareil de Marsh, ce dépôt rentre dans « ces anneaux d'arsenic à peine visibles, non pondérables, inférieurs à l/oO% 1/30" de milligramme » dont M. Ogier disait avec raison, qu'il n'y a pas lieu de tenir compte dans les analyses toxicologiques.

7" A quel moment a eu lieu l'ingestion du poison?

Cette question peut avoir une importance capitale dans certains procès, car les effets du poison sont plus ou moins rapides ou intenses suivant l'état de l'estomac au moment de l'ingestion.

Ainsi, si une personne prend de l'arsenic en mangeant de la salade, les effets du poison seront tardifs. Les expériences de Chapuis ont démontré que la graisse retarde l'absorption de l'arsenic (1) ; si au contraire elle prend du phosphore, la rapidité des symptômes sera accrue, l'huile que contient la salade dissolvant le phosphore.

Je vous rapporterai le cas suivant, montrant bien les différences qui peuvent exister entre le moment d'apparition des premiers symptômes dans une même intoxication. Il y a quelques années, à Saint-Denis, un garçon boulanger, qui était en mauvais termes avec son patron, afin de lui causer de graves ennuis, eut l'idée de mêler à la farine du pétrin une pelletée d'acide arsénieux. Avec la farine ainsi empoisonnée, on fit environ quatre cents pains. Deux cent soixante-dix personnes présentèrent des symptômes d'empoisonnement, mais, fait curieux, presque aucune à la même heure. Les uns ressentirent les effets immédiatement après l'ingestion, d'autres après le repas du midi, d'autres enfin seulement après le repas du soir (2).

(1) Chapuis, P)-écis de toxicologie, 1897, p. 60.

(2) Papadaki?, Thèse inaugurale. Paris, 1883.

Parmi les empoisonnés par le pain de Saint-Denis, que nous avons vus avec le D'' Yibert, se trouvait un enfant de quinze mois, qui vomissait presque aussitôt le pain qu'on lui donnait; une seule fois, ce pain, ayant été trempé dans un œuf à la coque, le vomissement ne se produisit qu'au bout de quatre heures; mais ce fut justement cette fois que l'enfant fut le plus malade. Par conséquent si certaines substances alimentaires retardent l'apparition des symptômes, elles n'empêchent pas l'absorption de l'arsenic.

Messieurs, il faut vous souvenir que dans beaucoup d'empoisonnements, surtout dans ceux dont la marche n'est pas suraiguë, il se produit après l'apparition des premiers accidents une rémission, qui parfois est assez accentuée pour qu'on puisse espérer une guérison. Il ne faut donc pas considérer une reprise des accidents comme accusant une nouvelle ingestion.

Dans l'intoxication par l'opium, c'est la règle. Dujardin- Beaumetz avait ordonné à an enfant du chlorhydrate de quinine à prendre en lavements, le pharmacien par erreur donna du chlorhydrate de morphine. L'enfant tomba dans le coma; une médication appropriée fut immédiatement mise en œuvre; l'enfant alla mieux, on espéra le sauver; trois jours plus tard, il retomba dans le coma et succomba.

Dans l'intoxication par le phosphore, cette rémission apparente est à peu près constante. Une première phase comprend les phénomènes provoqués par l'intolérance du tube digestif; la seconde, ceux qui sont dus aux dégénérescences viscérales par absorption du poison. C'est la phase de l'ictère grave.

Telle peut être également la marche des accidents, bien que ce soit plus rare, dans l'intoxication arsenicale, surtout dans la forme gastro-intestinale subaiguë. Tardieu (1) rap-

" (1) Tardieu, Relation médico-légale de l'assassinai de la duchesse

MOMENT DE l'iNGESTION DU POISON. 10/

porte le cas du marquis de Praslin, qui, poursuivi pour avoir assassiné sa femme, se suicida avec de l'acide arsénieux. Il fut dans un état très grave les deux premiers jours; le troisième, il y eut une amélioration notable, mais les accidents se reproduisirent et il mourut le sixième jour. Il fut établi qu'il n'y avait pas eu nouvelle ingestion de poison.

Ces rémissions s'observent également dans les intoxications par les gaz.

Un vidangeur avait 'été intoxiqué par l'hydrogène sulfuré. Vous savez. Messieurs, que l'on a donné à cette intoxication le nom de jilomb des vidangeurs ; personne atteinte tombe comme une masse et la mort est excessivement rapide. L'ouvrier en question était tombé frappé dn jJlomb, mais avait pu être immédiatement retiré de la fosse et ranimé, à tel point qu'on l'avait vu assis dans la cour et fumant sa pipe. Il était monté sur le fourgon des outils, en compagnie de ses camarades, il était rentré chez lui, avait pris son repas, s'était couché ; une demi-heure après, il s'était réveillé étouffant, et était mort en quelques minutes. La Compagnie à laquelle il était assuré refusait de payer, parce qu'elle n'admettait pas de relation entre l'accident et la mort, puisqu'on avait vu cet ouvrier paraissant en bonne santé après l'accident, qu'il avait pu fumer, manger, etc. C'est dans ces conditions que je fus commis.

Dans mon rapport, j'établis la possibilité de celte mort subite, due à l'intoxication par l'hydrogène sulfuré, bien que la mort fut séparée de l'accident primitif par une période de rémission, mais il y avait de grandes chances pour que mes conclusions ne fussent pas adoptées, lorsque le même accident arriva à un autre vidangeur, assuré à cette même compagnie. L'identité de la marche des symptômes, asphyxie, rémission, mort subite, l'un après une demiheure, l'autre après six heures de sommeil, ne permettait plus de nier qu'entre l'accident primitif et la mort il y avait

Praslin. [Ann. d'hyg. publ. et de me'd. lég., 1847, t. XXXVIIl, p. 390). — Étude médico-légale et clinique sur ^empoisonnement, 1875, p. 373 et 398.

une relation de cause ci efl'et. La compagnie paya le montant des assurances (1).

Autre exemple. Dès que le saturnin se croit guéri de ses coliques de plomb, fatigué du régime lacté, il demande à manger; vous refusez; il insiste. Pour lui prouver que c'est dans son intérêt que vous lui refusez une nourriture plus substantielle, autorisez-le à manger un peu de salade et à boire du vin; le lendemain, les coliques de plomb apparaîtront, passagèrement d'ailleurs, parce que l'acide acétique de la salade aura transformé les sels de plomb insolubles en acétate de plomb, qui est soluble.

S" L'empoisonnement peut-il avoir eu lieu et le poison a-t-il pu disparaître sans qu'on en trouve de trace? Après combien de temps ?

En réalité celte question en contient plusieurs. Il est possible qu'un outillage imparfait ne permette pas, à cause de l'insuffisance de nos procédés de recherche, de retrouver ou de caractériser un poison. C'est là une impossibilité temporaire, chaque jour elle perd du terrain ; il est possible, d'autre part, que le poison se transforme dans l'économie, ou qu'il soit constitué par des substances qui font normalement partie de nos tissus; enfin il est possible que le temps écoulé entre l'ingestion et la mort ait permis au poison de s'éliminer en totalité.

Notre outillage peut être insuffisant, nous sourions quand nous lisons les moyens que nos devanciers employaient pour reconnaître la nature des poisons ; je souhaite que dans quelques années nos successeurs aient la même impression en lisant nos rapports; pour la chimie inorganique, je ne le crois pas ; pour la chimie organique, les difficultés sont si nombreuses et d'ordre si divers qu'il s'écoulera probablement un temps fort long,' avant qu'il en soit ainsi.

(1) P. Brouardel, Asphyxie pai- les gaz et les vapeurs, 1896, p. 138.

Page 1