DISPARITION DU POISON
Pour VOUS montrer le progrès accompli, j'emprunte à Chapuis(l)le rapport médico-légal de Guy Simon, apothicaire, chargé d'expertiser les substances trouvées chez Sainte-Croix, le complice de la BrinviUiers. J'ajoute que nos connaissances chimiques en toxicologie n'étaient pas beaucoup plus complètes au commencement du xix-^ siècle :
« Il a d'abord versé quelques gouttes de la liqueur des fioles dans de l'huile de tartre et de l'eau marine et il ne s'est rien précipité au fond des vaisseaux ; il a mis un peu de liqueur dans un matras sur sable, et il n'a trouvé aucune matière acide, ni âcre à la langue, et presque point de sels fixes. Puis il a empoisonné un pigeon, un chien, un poulet d'Inde et, les ayant ouverts, il n'a trouvé qu'un peu de sang caillé au ventricule du cœur. De la poudre déposée par la liqueur, il en a donné à un chat sur un morceau de fressure de mouton, le chat vomit pendant une demi-heure et fut trouvé mort. »
Le rapport conclut naïvement : « C'est un poison terrible, diabolique, insaisissable. »
Et ailleurs : « Dans l'eau par sa pesanteur, le poison (en général) se jette au fond, il obéit, il se précipite, il prend le dessous; l'épreuve du feu n'est pas moins sûre ; il évapore, il dissipe, il consume ce qu'il y a d'innocent et de pur, il ne laisse qu'une matière âcre et piquante qui seule résiste à son impression. Les effets sur les animaux sont encore plus sensibles, il porte sa malignité sur toutes les parties où il se distribue; il vicie tout ce qu'il touche; il brise et brûle d'un feu étrange et violent toutes les entrailles. »
« Or, le poison de Sainte-Croix n'a pas ces caractères; il est constaté qu'il surnage sur l'eau. Il est supérieur et fait obéir les éléments ; il se sauve de l'expérience du feu et ne laisse qu'une matière douce et innocente. Administré aux animaux, il ne laisse point de traces. »
(1) Chapuis, Précis de toxicologie, 1897, p. 14.
« Dans ces descriplions, ajoute M. Chapuis, plusieurs traits font penser à l'acide arsénieux, bien plus qu'au sublimé (l'absence de matière âcre à la langue, le fait de surnager sur l'eau). L'emploi du sublimé, à cause de sa saveur très désagréable; paraît avoir dû être bien difficile, car les poisons étaient d'ordinaire répandus dans les aliments. »
A côté des cas où nos connaissances sont insuffisantes pour déceler le poison, se placent ceux dans lesquels il est constitué par des éléments qui font normalement partie de nos tissus. Il en est ainsi, par exemple, du chlorate de potasse : le chlore et tapotasse existent dans l'économie; dans une intoxication par le chlorate de potasse (1), quatre enfants étaient morts en quelques heures, après avoir ingéré 8 grammes de chlorate de potasse. Ce n'est pas par l'analyse chimique qu'il nous a été possible de caractériser la nature du poison.
Enfin le poison a pu être éliminé en totalité, si la vie a persisté un temps suffisant. Je vous ai déjà dit qu'il en était ainsi pour l'alcool, le processus provoqué par le poison continue, même quand celui-ci a été depuis longtemps éliminé. Il en est de même s'il y a eu guérison après ingestion de liqueurs irritantes, il me suffira de citer les rétrécissements de l'œsophage qui surviennent longtemps après l'ingestion de caustiques, les ulcérations intestinales provoquées par un lavement irritant ou par l'ingestion de certains drastiques (Butte), les paralysies qui succèdent à l'intoxication arsenicale et qui persistent parfois pendant des années.
La réponse à la dernière question : Après combien de temps cette disparition s'accomplit-elle? ne peut être donnée que lorsque nous étudierons chaque poison en particulier (2).
(1) Brouardel et Lhote, Inloxicalion par le chlorate de potasse. [Ann. cVhyg. et de méd. légale, 1881, t. Yl, p. 232.) (•l) La puti-élactiou des cadavres ne fait d'ailleurs pas disparaître