‹ Les empoisonnements criminels et accidentelsChapitre 36 sur 96 · ORIGINE DU POISON · texte numérisé non relu

ORIGINE DU POISON

pourrait être plus ou moins imprégnée d'arsenic par les liquides provenant du cadavre en décomposition. La comparaison chimique de ces deux échantillons de terrain pourra aider à la solution du problème.

MM. Garnier et Schlagdenhaufen (l) ont étudié cette question en analysant les terres de quelques cimetières des Vosges, qui parfois contiennent une grande quantité d'arséniate de fer. Ils ont constaté que, traitées par l'eau bouillante, ces terres n'abandonnent qu'une très faible quantité de sel d'arsenic, que, traitées par l'eau à la température ordinaire, elles n'en abandonnent pas. Ils ont, de plus, montré expérimentalement qu'il suffit d'une très petite quantité de terre pour absorber et rendre insolubles des quantités assez grandes de composés arsenicaux versés en solution sur cette terre. Il ne semble donc pas possible que le séjour dans un terrain arsénifère puisse laisser pénétrer dans un cadavre une parcelle d'arsenic.

En est-il de même quand le cadavre a été inhumé dans un terrain argileux imperméable à l'eau et qu'on le place dans de véritables alvéoles remplies d'eau ? Cette question a été soulevée après des expériences portant sur différents poisons et faites sur les cadavres : l'acide arsénieux, le su- "blimé, l'émétique, le sulfate de cuivre, etc. Si on introduit, à l'aide d'une sonde œsophagienne, des solutions de ce sels dans l'estomac d'animaux après leur mort, on retrouve l'arsenic, le cuivre, l'antimoine, le mercure, non pas seulement dans l'estomac, mais par diffusion, ils pénètrent en quelques semaines dans les poumons, le cœur, la rate, les reins et même la vessie. Il est vrai que dans ces cas, ces poisons se répartissent en obéissant aux lois de la pesanteur, que leur distribution n'obéit pas aux règles de la diffusion par la circulation sanguine ni aux affinités déterminant slurs localisations pendant la vie. Mais il n'en est pas moins vrai que, après la mort, une solution toxique peut imprégner

(1) Garnier et Schlagdenhaufen, Varsenic du sol au point de vue loxicologique [Ann. (Vhyg. et de méd. légale, 3« série, 1887, t. XVII, p. 28).

les tissus voisins de ceux où on l'a introduite. En est-il de même apr^s le séjour d'un corps dans une eau arsenicale? Il est bien entendu que le premier point à établir est que Peau qui entoure la bière est arsenicale. Mais ce qui ne me semble pas démontré, c'est qu'une eau arsenicale, nécessairement peu chargée d'arsenic, par son simple contact avec la peau, puisse pénétrer jusque dans les viscères d'un cadavre. Pour établir celte possibilité, des expériences nouvelles sont à instituer. 11 serait prématuré de conclure, de ce qui a été constaté, après injection dans un cadavre d'une solution saline qui y reste prisonnière, à ce qui se passe lorsque de l'eau chargée des mêmes sels ne fait que toucher la peau du cadavre.

« La présence possible de l'arsenic dans les terres de cimetière, par suite de rinfiltralion d'eau résiduaire est une question, dit M. Ogier (1), qui doit attirer l'attention de l'expert. Dans plus d'une industrie chimique, l'usage de l'acide sulfurique arsenical peut produire des vapeurs renfermant de l'arsenic, par exemple, sous forme de chlorures, lesquelles se condensent à l'air, retombent sur le sol et sont entraînées par les pluies. Certaines industries rejettent des eaux résiduaires assez riches en composés arsenicaux pour empoisonner des puits et contaminer des nappes souterraines ; on connaît, par exemple, le cas étudié par Braconnot, du puits d'une maison de Nancy empoisonné par les eaux d'une fabrique de vert de Schweinfurth ; celui de la fabrique de Pierre Bénite à Lyon, où la nappe d'eau souterraine était assez souillée d'arsenic (provenant de la fabrication de la fuchsine avec l'acide arsénique), pour que l'usage de l'eau d'un puits ait amené un accident mortel. D'autres cas analogues ont été signalés près de diverses fabriques de couleurs d'aniline. Hugounenq, qui insiste sur ces faits (2) indique encore parmi les causes nombreuses qui provoquent l'introduction de l'arsenic dans les terrains,

(1) Ogier, Traité de toxicologie chimique, p. 315.

(2) Hugoaneuq, Trailù des poisons, p. 143.

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l'emploi des phosphates et superphosphates comme engrais, qui renferment souvent des doses énormes d'arsenic (0,29 et plus par kilogramme), ce qui peut correspondre annuellement à une centaine de grammes de substance toxique par hectare. »

Telles sont les questions diverses que l'expert doit résoudre avant de déposer son rapport; si elles ne sont pas tranchées à ce moment, elles seront certainement posées pendant les débats.

C'est en s'appuyant sur ces faits dont la réalité n'est pas contestable, quel'avocatde Pastré-Beaussier, auHavre, étendant le champ des possibilités disait : « On reproche à mon client d'avoir mis de l'arsenic dans le lait que buvaient le matin les employés de la pharmacie, mais ne sait-on pas que l'arsenic est répandu à profusion dans toute la nature, il y a des prairies arsénifères. Les vaches qui y pâturent peuvent avoir un lait arsenical. MM. Brouardel et Pouchet eux-mêmes ont démontré que l'arsenic s'élimine par le lait, voici d'où provient l'arsenic qui aurait pu se trouver dans le lait en usage dans la pharmacie. »

Rien dans cette argumentation ne supporte la discussion. En admettant, ce qui n'est pas établi, que dans le voisinage des prés où vivaient les vaches qui fournissaient le lait de la pharmacie du Havre, il y avait des usines où on manipulait des préparations arsenicales, la quantité d'arsenic répandue par l'atmosphère ou par l'eau n'aurait pas été suffisante pour intoxiquer le lait des vaches restées saines; puis tout le monde buvait le même lait à la pharmacie et quelques-uns seulement étaient empoisonnés, les autres restaient indemnes.

Le défenseur de Pastré-Beaussier invoquait encore une autre possibilité. Dans l'affaire Pel, l'accusé nous avait reproché, à M. Lhote et à moi, de ne pas avoir analysé la suie du tuyau du poêle dans lequel il était accusé d'avoir brûlé la femme Bœhmer, après l'avoir empoisonnée par l'arsenic. « Car si Élise Bœhmer, disait-il, a été empoisonnée par l'arsenic et si son cadavre a été incinéré dans le poêle, la suie

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aurait dû contenir de l'arsenic. » M. Lhole avait répondu: (( La suie que nous aurions pu analyser a été recueillie au commencement d'octobre. Le cadavre d'Élise Bœhmer aurait été incinéré au milieu de juillet. lUen ne prouve qu'entre juillet et octobre les tuyaux n'aient pas été nettoyés. D'ailleurs, le charbon de terre contient souvent de l'arsenic, et si nous en avions trouvé dans la suie, nous n'en aurions pu rien conclure. L'arsenic aurait pu provenir du charbon aussi bien que du cadavre. »

S'appuyant sur cette réponse de M. Lhote, le défenseur ajoutait : « N'est-il pas possible que des côtelettes grillées sur un feu de charbon, n'aient, par dislillalion, été imprégnées d'arsenic ? » 11 était facile de répondre que, pour arriver à faire déposer sur une côtelette une quantité dangereuse d'arsenic, il faudrait brûler une tonne de charbon.

D'autres questions plus délicates peuvent être soulevées pendant les débats. Il est certain que des accidents toxiques sont survenus dans les chambres tapissées avec des papiers colorés par le vert de Schweinfurl, nous reviendrons sur leurs caractères en étudiant l'intoxication par l'arsenic.

Enfin, on a parfois prétendu que le toxique trouvé dans le cadavre pouvait provenir de la peinture de la table d'autopsie, dont quelques fragments se seraient détachés au cours de l'opération judiciaire. La répartition du poison dans les viscères permet de répondre facilement. Le seul cas qui pourrait venir à l'appui de cette hypothèse est celui que cite Ogier (1). Frésénius dit : « Des traces d'arsenic trouvées dans le cadavre d'un enfant provenaient de petites quantités de peinture à l'oxyde de fer, accidentellement mélangées aux débris. »

Je vous ai déjà exposé les questions relatives à la présence normale de métalloïdes et de métaux dans le corps humain (2), et sur la production des ptomaïnes (3) dans les

(1) Ogier, Traité de toxicologie chimique, p. 317.

(2) Voir p. 164.

(3) Voir p. 111.

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