HOMICIDE, SUICIDE OU ACCIDENT
cadavres en putréfaction. Je n'ai donc pas à revenir main-' tenant sur ces deux questions.
10" L'empoisonnement est-il le résultat d'un homicide, d'un suicide ou d'un accident ?
En thèse générale, vous ne devez pas répondre à cette question. Vous êtes commis pour rechercher la cause de la mort, vous avez découvert le poison. Votre mission est accomplie, car savoir dans quel but le poison a été ingéré est en dehors de vos moyens d'investigation et est l'affaire du magistrat enquêteur. La constatation de lésions témoignant que la victime a subi des violences telles qu'une tentative de strangulation, est en faveur de l'idée d'homicide, que vous l'indiquiez ou non dans votre rapport, peu importe, elle vous sera posée aux assises. Mais c'est un cas exceptionnel et je vous engage à ne le discuter qu'avec la plus extrême réserve.
Voici un exemple où le crime était évident et affirmé par l'expert.
En 1830, le comte de Bocarmé et sa femme Lydie Fougnies empoisonnèrent Gustave Fougnies, à l'aide d'une substance d'abord inconnue (1). L'expertise présentait de très grandes difficultés, car on ne savait rien des symptômes éprouvés par la victime dans le peu de temps qui avait séparé l'ingestion du poison et la mort, cinq minutes environ. « A l'autopsie, on avait constaté sur la partie intérieure du nez une profonde contusion, sur la joue gauche de nombreuses égratignures qui paraissaient constituées par des coups d'ongles; dans la région maxillaire gauche, une corrosion assez étendue entamant l'épiderme et qui semblait produite par un liquide caustique, enfin, sur la langue, dans la bouche, dans la gorge et dans l'estomac, des traces nombreuses qui indiquaient le passage d'une substance semblable.
« De ces lésions les médecins légistes conclurent : qu'un
(1) Tardieu, Élude médico-légale sur V empoisonnement, 1875, p. 796,
liquide corrosif avait été introduit pendant la vie dans la bouche de Gustave Fougnies, et avait produit la cautérisation de toute cette cavité et d'une partie du pharynx; qu'une portion de ce liquide épanchée ou rejetée avait cautérise la partie latérale gauche du cou et que les violences exercées sur la face et dont on retrouvait tant de traces, provenaient des eftorts qu'on avait dû faire pour opérer l'ingesUon et pour étouffer les cris de la victime. »
L'expertise fut confiée à Stas, chimiste de haute valeur, dont la méthode pour la recherche des alcaloïdes est restée classique. Stas reconnut l'existence de la nicotine, poison iusque-là mal connu, dans la bouche, la langue, l'arrièregorge, l'estomac, le foie et les poumons. Enfin ilput retrouver ce même alcaloïde dans des taches qui se trouvaient sur le parquet de la salle à manger de Bocarmé, où Fougnies avait été empoisonné et sur le pantalon de l'ouvrier qui avait aidé Bocarmé dans ses expériences chimiques, car la nicotine ayant servi à l'empoisonnement avait été fabriquée ^ par l'inculpé lui-même.
En présence de tous ces faits concordants, les experts affirmèrent que Gustave Fougnies était couché sur le dos au moment où on lui avait fait prendre la nicotine, la tete
inclinée du côté droit.
Le médecin légiste ne pourra être aussi affirmatif que dans des cas bien exceptionnels; je vous conseille de ne pas vous laisser entraîner à l'audience à dépasser les limites de ce que l'expertise a démontré d'une façon absolue et de ne pas imiter la conduite de l'expert dans le cas suivant Un nommé Moreau était accusé d'avoir successivement empoisonné ses deux femmes; le médecin expert dans son rapport conclut à l'empoisonnement par le sulfate de cuivre. A l'audience, l'un des médecins qui avait soigné lune des femmes au cours de sa dernière maladie vint affirmer qu e 1 avait succombé à la diphtérie. Le président des assises . alors appeler à nouveau le médecin expert, lui fit pa de l'objection opposée aux conclusions de son rapport et lui
l'empoisonnement peut-il être simulé? 181 demanda, en votre âme et conscience, Moreau a-t-il empoisonné cette femme? L'expert, sans doute pris au dépourvu, répondit: «Je le jure «. Il affirmait une chose qu'il ignorait; il n'avait pas assisté aux derniers moments de la victime, l'autopsie n'avait été faite qu'à la suite d'une exhumation et par conséquent les traces d'une maladie infectieuse ayant occasionné la mort pouvaient avoir disparu. Cependant ce juro inconsidéré, qui faisait de l'expert l'auxiliaire de l'accusation, impressionna l'esprit des jurés et a pu entraîner la condamnation.
11° L'empoisonnement peut-il être simulé ?
Les fausses accusations d'empoisonnement naissent, le plus souvent, quand un époux, fatigué de la vie commune avec son conjoint, l'accuse de ce crime dans le but d'obtenir le divorce. Quand l'accusateur vient vous trouver, vous ignorez naturellement le but qu'il veut atteindre, mais soyez circonspect. Je vous ai déjà rapporté le fait suivant, et je le rappelle à votre mémoire.
Une femme se rend chez un médecin, lui amenant son enfant que, dit-elle, son mari a voulu empoisonner. Le médecin examine l'enfant en présence de la mère ; sous l'influence de l'accusatrice, il trouve des symptômes d'empoisonnement et consigne son avis sur un certificat. L'affaire vient en justice et à l'audience la femme repentante confesse qu'elle a menti et que son mari est innocent.
La simulation peut être poussée plus loin. Un homme avale un éméto-cathartique, fait venir un médecin, lui déclare qu'il est empoisonné par sa femme, lui demande de lui délivrer un certificat. Le médecin, homme prudent, déclare que ce certiflcat qui peut servir en justice doit être écrit sur papier timbré. Il va chercher ce papier, mais prend en même temps un bocal chez un pharmacien, revient, certifie que le malade a des vomissements et de la diarrhée, laisse le certificat, mais emporte les matières vomies qu'il met dans
le bocal. Elles ne conlenaienl que du tartre stibié. Jamais, depuis, il n'a entendu parler de ce pseudo-malade. • A côté de ces simulateurs par intérêt, il y a des accusateurs de bonne foi. Ce sont des aliénés qui ont des hallucinations du goût ou de lodorat, ce sont des malades atteints du délire de la persécution ou des mélancoliques.
Sous aucun prétexte, ne délivrez à ces personnes le certificat qu elles viennent solliciter de vous, même dans l'espoir de leur procurer un peu de calme. En effet, votre certificat, disant qu'elles présentent quelques symptômes d'intoxication, loin de les calmer exacerbera leur idée fixe. J'ai vu ainsi, avec Charcot, une dame étrangère, atteinte de cette variété de folie; elle possédait des certificats de médecins anglais, belges et même de médecins des hôpitaux de Paris.
Méfiez-vous, Messieurs, car, dans ce cas aussi, vous pourriez engager votre responsabilité, si un juge d'instruction, sur la foi de votre certificat, ouvrait une instruction contre la personne désignée par l'aliéné comme l'auteur de l'empoisonnement dont il se prétend victime.