ALIMENTS FALSIFIÉS
Alun.
Acide sulfurique.
Poudres de bronze, de laiton, d'or
Paiu et farine.
Vinaifîre, gin.
Bonbons.
faux.
Nous verrons dans un instant, Messieurs, que la liste des falsifications par substances toxiques s'est considérablement accrue et modifiée.
b. Falsifications alimentaires par des substances non toxiques. — Dans ces cas, il n'y a pas danger d'intoxication; il y a falsification sans nuisance, mais, ainsi que je vous l'ai dit, un délit n'en existe pas moins, puisque le consommateur se trouve lésé, il paye au prix d'un aliment de bonne qualité une substance de valeur nutritive moindre.
P. Coulier donne l'exemple suivant :
- Une ouvrière à la journée peut consacrer vingt centimes à son déjeuner; elle achète pour deux sous de pain et autant de lait. C'est déjà là une nourriture insuffisante, même en supposant les deux denrées pures, mais il n'en est pas ainsi. Le pain est saturé d'eau, au lieu d'en contenir 33 à 33 centièmes, il en renferme 40 et plus. Quant au lait, il a été soigneusement écrémé et additionné d'eau. Or il faut que cette ouvrière trouve dans son maigre repas sa dose d'entretien et sa dose de travail. L'une et l'autre sont insuffisantes, surtout la dernière, qui représente le salaire du lendemain.
Parmi ces falsifications non dangereuses je tiens à vous en signaler une qui. est extrêmement fréquente, c'est celle du poivre en poudre, qui bien souvent ne se compose plus que d'un mélange de trois parties de noyaux d'olive torréfiés avec une partie de poivre normal. Le moyen de découvrir la fraude est des plus simples, vous jetez une pincée de poivre à la surface d'un verre d'eau, tout ce qui tombe au fond du verre représente la quantité de poivre véritable ; ce qui surnage représente la falsification.
Dans les cas de falsification par des substances non nuisibles, les tribunaux n'ont pas recours à une expertise médico-légale, le chimiste seul intervient pour caractériser la nature de la falsification.
c. Falsification des substances médicamenteuses. — Lorsque la falsification porte sur des denrées alimentaires vous avez va qu'il peut y avoir adjonction d'une substance non nuisible, l'acheteur subit un dommage, mais sa santé reste intacte.
Lorsque la falsification porte sur une substance médicamenteuse, cette considération ne devrait pas être invoquée devant les tribunaux. Un pharmacien n'a pas le droit de modifier le texte d'une ordonnance ou de substituer aux médicaments ordonnés par le médecin des médicaments qu'il juge doués des mêmes propriétés, ou plus ou moins actives. Si, pour des raisons tirées de son appréciation sur la dose prescrite ou sur les réactions chimiques qui peuvent survenir entre les substances mises en présence, le pharmacien pense que l'ordonnance ne doit pas être exécutée telle qu'elle est libellée, il doit en prévenir le médecin.
Toute autre manière de procéder est grosse de danger pour le malade. La substitution d'une matière inerte à une autre, peu active même, ne fait pas directement tort au malade, mais elle met le médecin dans l'impossibilité de se rendre compte des phénomènes qu'il observe, elle constitue un danger indirect pour le malade.
En voici un exemple. Il n'y avait pas eu substitution d'un médicament à un autre, mais fourniture d'un médicament vieilli, devenu inerte. Je donnais mes soins à un malade âgé de soixante-quatre ans, atteint d'une bronchite avec trachéite spasmodique. Je lui prescrivis deux pilules, dans chacune desquelles il y avait 2 centigrammes de poudre de belladone. Aucun des effets physiologiques ne se produit; je double, je triple la dose, croyant à une idiosyn-
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. dàd
crasie spéciale du malade. N'obtenant aucun effet thérapeutique ou physiologique, je me défie du médicament, je prescris de revenir à la première dose et de faire exécuter l'ordonnance dans une autre pharmacie. Il suffit de ces deux pilules pour atténuer le spasme trachéal, pour observer la dilatation des pupilles et la sécheresse de la gorge. Si, sans défiance, le malade s'était fourni dans une autre pharmacie, et avait ingéré la dose triple à laquelle j'avais du recourir, on se serait trouvé en présence d'accidents graves, peut-être mortels.
Dans d'autres cas, le péril est encore plus grand.
C'est ainsi qu'il y a quelque vingt-cinq ans, Jaillard, pharmacien militaire à Alger a trouvé que la fourniture du sulfate de quinine contenait plus de la moitié de son poids de sel de nitre. Il ne s'agissait pas d'une erreur de flacon, ni d'un défaut de préparation, car le sel de nitre avait été étiré en longues aiguilles, d'aspect extérieur semblable à celles du sulfate de quinine, et avait été placé dans des flacons portant la marque et le cachet d'un fabricant au-dessus de tout soupçon. Il est probable que ces flacons avaient été achetés vides dans les pharmacies et remplis ensuitè de quinine falsifiée et scellés d'un faux cachet (1).
Il est certain que dans ce cas la fraude pouvait avoir les plus graves conséquences : la vie d'un malade, atteint d'accès paludiques graves, si fréquents aux colonies, aurait été compromise, la dose de quinine fournie de bonne foi par le pharmacien ne correspondant pas à celle formulée par le médecin.
E. — Adjonclion d'antisejitiques aux aliments.
J'ai placé devant vos yeux le tableau des principales falsifications tel queHassall l'avait dressé en 1865. Aujourd'hui nous devons ajouter à celte liste, déjà si longue, une classe
(1) Coulier, Diciionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. Falsifications, p. 178.
spéciale de substances cliimiques; je veux parler des antiseptiques incorporés aux aliments ou aux boissons, dans le but d'en assurer la conservation, en empêchant le développement de fermentations putrides. Le but n'est pas de falsifier et il n'y a pas substitution d'un produit à un autre ; l'aliment livré au consommateur est bien celui qui lui est annoncé, seulement le vendeur, dans le but d'empêcher la production de fermentations qui nuiraient à la vente de sa marchandise, y ajoute une substance antiseptique, généralement insipide et qu'il considère comme non toxique à la dose employée.
Dans ce cas, comme dans celui de l'empoisonnement criminel, l'une des premières questions posées par le juge est la suivante : « La dose de substance antiseptique contenue dans l'aliment saisi ou la boisson saisie est-elle nuisible pour le consommateur; en l'ingérant y avait-il danger d'intoxication? » Si votre réponse est purement négative, elle ne renfermera qu'une part de la vérité et sera, en fait, une erreur.
11 est vrai que la substance antiseptique contenue dans l'aliment n'est pas en général un toxique violent, et la dose employée est incapable à elle .seule de produire des accidents sérieux (1). Ce qui constitue le danger, c'est l'ingestion journalière de petites doses : par accumulation, elles peuvent arriver à la dose dangereuse; par leur élimination, elles irritent les organes chargés de cette fonction ; enfin, par leur présence, elles peuvent modifier le rôle physiologique des différents organes. Ce danger très sérieux de l'ingestion répétée, même de petites doses, doit être nettement affirmé dans votre réponse et dans votre rapport.
C'est le point que nous devons nous efforcer de mettre en lumière pour éclairer les magistrats. Les poursuites judi-
(1) p. Brouardel et G. Pouchet, Les expertises rendues nécessaires par les accidents pouvant résulter de Vusage habituel d'aliments ou de Oo>ssons dotit la conservation a été assurée par les agents chimiques (lioi ax, acide salicylique, formol) (Rapport au Xlll» Congrès international ae médecine. Paris, 1900. — Ann. d'Iiyg. publ. et de méd. légale. 6 série, 1900, t. XLIV, p. 265).
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. -cJO
ciaires exercées au sujet de l'adjonction de substances antiseptiques dans les aliments et les boissons aboutissent rarement à des condamnations, et par conséquent la répression est nulle ou à peu près. Les tribunaux ne semblent guère disposés à appliquer dans ces cas, les lois de 1851 et de 1855 concernant les falsifications, parce que, comme je vous le disais, les magistrats envisagent la question autrement que nous autres médecins; ils ont en vue le dommage immédiat, l'intoxication aiguë, et il nous est difficile de faire la preuve, à propos d'un cas isolé, du dommage qui résulte, à longue échéance, de l'intoxication chronique.
1° Conséquences de V adjonction des substances antiseptiques aux aHtne7its. — Messieurs, dans ses belles études sur les poisons, Claude Bernard proposait de considérer comme n'étant ni des poisons, ni des médicaments, « toutes les substances qui se trouvent dans un état chimique ou physique tel qu'elles peuvent faire partie de notre sang » et inversement comme poisons et médicaments « toutes les substances qui, à raison de leur constitution physique ou chimique, ne peuvent entrer dans la composition de notre sang, ne sauraient pénétrer dans notre organisme, où elles ne doivent pas rester, sans y causer des désordres passagers ou durables ».
Cette formule date de quarante ans, les travaux des savants français et étrangers en ont montré la parfaite exactitude. Or, tous les antiseptiques dont on a préconisé l'usage rentrent dans le second cas, prévu par Cl. Bernard, ils ne peuvent être assimilés, ils ne doivent pas rester dans notre organisme. Le traversent-ils sans causer des désordres passagers ou durables? Si, accidentellement, un homme en ingère une minime quantité, le désordre sera de peu de durée, le plus souvent insaisissable; s'il en ngère d'une façon répétée, continue, quel sera le résultat?
Une première question se pose. Une dose quelconque
d'une substance toxique n'agit pas de même quand elle est prise en une fois, et quand elle est ingérée par fractions successives réparties dans la journée. En effet, nous savons, eu médecine, que dans le premier cas elle peut être mortelle, et que dans le second cas, elle peut ne produire aucun accident. Il en est ainsi quand les voies d'élimination sont perméables, et quand ce toxique passe rapidement dans les urines. Cette possibilité d'élimination est la première considération à établir.
La seconde est celle-ci, par un côté elle est l'inverse de la première : on peut ingérer une dose élevée d'un médicament, sans provoquer de phénomènes d'intoxication, la môme dose répartie par fractions peut déterminer des accidents toxiques. Il en est ainsi surtout quand l'ingestion est journellement répétée.
Ces deux considérations démontrent que l'on ne peut pas conclure des effets toxiques ou non toxiques d'un médicament administré aune certaine dose et dans des conditions déterminées aux effets qu'il produira s'il est administré autrement.
Ainsi l'alcool, qui cause dans l'organisme et dans la santé les ravages que vous connaissez, n'est certes pas un poison au sens attaché dans le monde à ce mot. Il est certain qu'il nous serait impossible de démontrer qu'un petit verre ou deux de cognac ont une action toxique sur l'organisme de quelqu'un. Mais ce qui est établi, ce qui n'est pas niable, c'est que l'absorption journalière, habituelle, de plusieurs petits verres de cognac agit sur tous nos organes, détermine des lésions du foie, des reins, du cœur, des vaisseaux, des troubles psychiques et que cette répétition dans l'ingestion fait de l'alcool un toxique violent, mortel.
Quand, à un individu atteint de dysenterie, on ordonne la potion de Laidlow,on lui fait absorber 0e%80 d'acétate de plomb en vingt-quatre heures, on obtient un effet médicamenteux, mais sans aucune manifestation d'empoisonnement saturnin; la même quantité de sel de plomb,
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. /
répartie en doses de quelques milligrammes mélangées aux aliments et ingérée en un mois, donnera lieu aux plus graves symptômes de rintoxication saturnine. ■ Enfin, Messieurs, je vous rappellerai l'action des sels de mercure. Le calomel ou protochlorure de mercure est l'réquemment employé chez les enfants comme purgatif et anthelmintique, la dose varie suivant l'âge de 0«%10 à .Oe',oO; on n'observe pas d'accidents toxiques; ce même sel mercuriel, employé à doses fractionnées de Oe' ,Ol toutes les deux heures, n'agira plus comme purgatif, et pourra donner lieu à des accidents d'intoxication. D'autre part, pour le mercure, je vous al déjà signalé la différence qui existe entre l'intoxication médicamenteuse, caractérisée par la gingivite et la salivation et l'intoxication professionnelle des chapeliers, doreurs ou ouvriers des mines, caractérisée par le tremblement mercuriel, celui-ci est excessivement rare à la suite d'une intoxication aiguë ou subaiguë, il est fréquent dans l'intoxication chronique professionnelle.
Voici un point acquis. Une substance donnée à petite dose journalière pendant longtemps peut traduire ses effets toxiques par des symptômes différents de ceux que provoquera la même substance donnée en une fois à dose médicamenteuse.
Autre question, la dose de substance toxique ingérée journellement est-elle si minime qu'on veut bien le dire? Si une personne trouve tous les jours une même substance antiseptique dans un certain nombre de ses aliments : le lait, le vin, la bière, le poisson, il est certain que cette accumulation de doses, minimes dans chaque objet d'alimentation, constituera à un moment donné une dose dépassant celle qu'un médecin aurait ordonnée comme médicament. De plus, même si laquantité de toxique employée est excessivement petite, si normalement elle ne peut occasionner d'empoisonnement, sommes-nous par là autorisés à affirmer qu'il n'y a pas un certain nombre de personnes particulièrement susceptibles qui pourront en souffrir? Je me souviens qu'étant
interne de Velpeau, Briquet cautérisa une ulcération du col de l'utérus d'une femme avec du nitrate acide de mercure. La cautérisation avait été bien laite et il n'y avait pas eu excès de médicament, aucune goutte n'était tombée sur la valve du spéculum. Cependant cette femme présenta des accidents d'intoxication mercurielle extrêmement graves.
M. Vibert et moi avons été commis dans un cas, oii une femme en couches succomba dans les conditions suivantes. On fit une injection utérine avec du sublimé au 1/4 000% le neuvième jour des couches, elle eut des accidents toxiques graves. Un autre médecin, ignorant la cause des premiers phénomènes, croyant à une septicémie, fait, douze jours après, une nouvelle injection avec une solution également au 1/4 000°, la malade succomba cinq jours après, avec toutes les lésions de l'intoxication mercurielle (1).
Les intéressés ont demandé au gouvernement de fixer un maximum et de dire quelle quantité de chaque antiseptique pouvait être tolérée dans les substances alimentaires. Cela ne semble pas possible et vous en connaissez la raison. Nous ne pouvons fixer une dose non toxique, puisque la toxicité ne dépend pas seulement de la substance employée elle-même, mais aussi de la susceptibilité de la personne qui l'ingère et de l'état d'intégrité plus ou moins complet de ses voies d'élimination.
De plus, en admettant que l'on accepte cette demande, qui pour moi est excessive, quelle sanction aurait-elle ? Empêchera-t-on quelqu'un d'ingérer par jour dans des aliments différents quatre fois, cinq fois la dose jugée tolérable? Enfin, lorsque cette dose porterait sur des centigrammes, pense-t-on que le dosage sera toujours facile ? H sera toujours contesté et un dépassement de 1 ou 2 et parfois plusieurs centigrammes sera considéré comme un accident de fabrication. La limitation équivaudra à la tolérance, nous verrons combien cette question est difficile, même dans sa technique, lorsque nous nous occuperons du plà-
(1) Voir pièce n» 22.
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. 239
tragedes vins, où cependant la substance étrangère introduite se dose par grammes et non par centigrammes.
D'autres demandent que l'on autorise l'emploi des antiseptiques comme conservateurs des substances alimen taires, mais à la condition que l'acheteur soit prévenu que l'aliment qu'il achète contient tel ou tel antiseptique.
Dans un rapport présenté en 1880 au Conseil d'hygiène sur le reverdissage des conserves de petits pois par les sels de cuivre, M. Pasteur et moi nous étions ralliés à cette proposition. Elle ne fut pas acceptée pour deux raisons, l'une est étrangère à l'hygiène, l'autre l'intéresse directement et c'est à juste titre que le Conseil n'a pas accepté nos conclusions : tout d'abord, légalement, personne n'a le droit d'obliger un fabricant à dévoiler le secret de sa fabrication, c'est pour lui une propriété à laquelle on ne peut toucher ; d'autre part, quand bien même l'aliment vendu porterait l'étiquette de l'antiseptique conservateur, un grand nombre de consommateurs n'en seraient pas prévenus, par exemple ceux qui mangent hors de chez eux au restaurant. Pense-t-on d'ailleurs que les ouvriers, les cuisiniers ignorant les dangers de ces additions attacheraient une importance suffisante à l'avis qui leur serait donné ?
Le grand argument de la défense est le suivant : « Pouvez-vous citer un cas évident d'empoisonnement occasionné par l'emploi de tel antiseptique dans les matières alimentaires? » Évidemment, le médecin ne peut donner l'exemple demandé, parce que l'action des antiseptiques employés à petite dose dans les aliments ne se traduit pas par l'apparition soudaine de symptômes qui attirent l'attention du malade et du médecin. Les malaises produits, quand le malade enressent, sont lentement progressifs, un jour ne diffère pas sensiblement du précédent, qu'il s'agisse d'une altération lente du tissu hépatique ou rénal, l'affection peut rester latente pendant des mois. Comment le malade, ou le médecin peut-il reconnaître par ees troubles peu accentués la cause de la maladie ? Cela
n'est pas possible. En voulex-vous la preuve? Une des intoxications que les médecins connaissent le mieux, est l'intoxicationpar l'arsenic. Il s'agit d'un poison énergique, il produit des accidents graves, même à petite dose, lesdifficultés que l'on éprouve pour faire un dingnoslic sont bien moins grandes que pour tous les antiseptiques introduits dans les aliments et cependant il a fallu des mois, en France et en Angleterre, pour reconnaître la cause de l'intoxication dans les deux cas suivants :
En 1887, à Hyères, un grand marchand de vins, voulant plâtrer son vin, jeta dans la cuve de fermentation au lieu d'un sac de plâtre un sac d'acide arsénieux. Ce vin servit à couper d'autres vins qui contenaient depuis des traces jusqu'à OS'-, 16 d'arsenic par litre. 11 y eut quatre cents victimes et quatre morts, certainement dues à l'absorption du vin arsenical. Cependant, malgré le nombre des malades, atteints d'une intoxication identique dans sa cause, variable dans ses effets sur chaque malade, les diagnostics portés par les médecins traitants furent très différents, les uns attribuèrent les symptômes observés à une épidémie de grippe, d'autres à une épidémie de coqueluche, d'autres enfin pensèrent à l'acrodynie. Ce n'est qu'après plusieurs mois que le diagnostic exact put être porté.
Dernièrement, un fait identique s'est passé en Angleterre. Depuis le bill Gladstone, les brasseurs sont autorisés en Angleterre à fabriquer de la bière sans malt ni houblon. Dans ces conditions, la bière a diminué considérablement de prix. Le glucose est interverti à l'aide de l'acide sulfurique; au début, on se servit d'acide sulfurique pur, mais peu à peu afin de produire à meilleur marché, les fabricants employèrent de l'acide sulfurique commercial impur, contenant de 0e%97 à is%30 d'acide arsénieux par litre. Cette année une véritable épidémie éclata. Le nombre des malades a dépassé quatre mille et celui des morts trois cents. Et bien. Messieurs, les premières intoxications eurent lieu au mois de mai et ce n'est qu'au mois de novembre c'est-à-
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. 24i
dire sept mois plus tard que le diagnostic d'intoxication arsenicale put être établi par le D'^ Reynolds.
<( Les intoxications arsenicales, à Manchester et à Liverpool, dit M. Bordas (1), ne datent pas de l'année dernière, comme nous l'avons fait voir. Elles sont le résultat d'une série de tolérances qui ont permis de vendre, sous la dénomination de bière, une boisson qui ne contenait que peu ou pas des produits qui composent la bière.
« Cette tolérance a eu pour résultat immédiat un développement considérable d'une certaine catégorie de brasseurs, qui ont envahi rapidement le marché, jus(iu'au jour où, par suite de la concurrence sans frein, toute une population s'est trouvée empoisonnée et un trouble profond a été jeté dans le commerce de la brasserie honnête.
«Au point de vue de l'hygiène, il se dégage de ces faits une autre leçon ; dans le cas qui nous occupe la toxicité de l'arsenic et de ses composés est tellement grande, ses symptômes si classiques, qu'il est bien rare qu'ils passent complètement inaperçus.
« Mais que penser de ces produits chimiques à effets physiologiques moins bruyants, tels que l'acide salicylique, l'acide borique, les fluorures, les bisulfites, la saccharose, etc., que l'on tend par tous les moyens à faire pénétrer dans la consommation journalière?
«Que d'affections à échéances plus ou moins éloignées, la plupart du temps, ou attribuées à d'autres causes et dues certainement à l'ingestion quotidienne de matières alimentaires conservées par un antiseptique ?
« Il est pourtant une chose bien certaine, c'est que les antiseptiques ne servent qu'à conserver des produits qui sont en général de qualité très inférieure et qui, sans eux, ne seraient pas vendables! Encourager ou tolérer de pareilles substances, c'est permettre l'écoulement de matières alimen-
(1) F. Boi-Jas, Intoxicalions dues à l'ingestion de bières arsenicales en Angleterre. (Conseil d'hygiène de la Seine, 29 naars 1901 et Ann. d'Ivjq. et de méd. légale, 1901, t. XLVI, p. 97.)
P. Brouahoel. — Les Empoisonnements. 16
taires qui devraient être rejelées de l'alimenlalion, c'est offrir en quelque sorte dans bien des cas une prime à la mauvaise fabrication et autoriser l'établissement d'une concurrence redoutable près des producteurs plus honnêtes, plus consciencieux ou simplement plus habiles, et enfin, chose plus grave encore, c'est permettre de tromper sciemment l'acheteur, en laissant à ce dernier, comme l'ont fait certains industriels de Manchester, la perspective d'être empoisonné, lui ou les siens, à une date plus ou moins éloignée. »
Ces deux épidémies d'Hyères et de Manchester démontrent que, même lorsqu'un toxique puissant comme l'arsenic est introduit dans les boissons et les aliments, le diagnostic est si difficile qu'il faut des mois pour l'établir, que par suite, lorsque nous disons qu'un toxique moins violent est introduit dans l'alimentation, reconnaître ses effets est
presque impossible.
Nous devons enfin invoquer un autre argument de grande
valeur.
On nous dit : « Les médecins ordonnent souvent ces substances à doses plus élevées que celles employées pour la conservation des aliments ou boissons. » Je ne reviens pas en ce moment sur les effets différents des médicaments ingérés à doses diverses, mais je puis faire remarquer que ces substances incriminées sont en effet le plus souvent des médicaments et qu'elles sont employées comme tels parce qu'on a reconnu qu'elles avaient une action sur l'économie. L'opium, parce qu'il est un médicament, sera-t-il tenu pour inoffensif si on l'ajoute à l'alimentation?
Mais cette objection présente un autre défaut. Lorsque les substances antiseptiques sont ajoutées à un aliment, le médecin l'ignore, et nous venons de voir que le plus souvent il est dans l'impossibilité de reconnaître qu'elle est la cause des accidents observés ; au contraire, quand le médecin prescrit leur emploi il en observe les effets ; s'ils sont avantageux, il continue la médication; s'ils ont des incon-
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS, 243
vénients, il modifie la dose ou supprime le médicament, il sait la cause des incidents en présence desquels il se trouve.
Je vous ai dit que, pour ces médications, le danger est que leur élimination se trouve entravée par une raison quelconque. Aussi le médecin s'inquiète de l'état organique de son malade : il examine les urines, et s'il lui reste quelque doute sur l'intégrité fonctionnelle des reins, il recherche la perméabilité rénale à l'aide du bleu de méthylène. Le rein de l'enfant, je vous l'ai dit, élimine beaucoup mieux et plus rapidement que le rein du vieillard, c'est là un fait acquis, mais vous n'ignorez pas combien est fréquent le retentissement rénal dans certaines maladies infectieuses. Je vous ai signalé, en étudiant les voies d'élimination des poisons, les reins imperméables des goutteux, des individus exposés à l'intoxication saturnine, des alcooliques. Enfin, Messieurs, vous savez que la néphrite peut rester pendant des années à l'état latent et que bien souvent le diagnostic n'est fait que par hasard, à l'occasion d'une maladie quelconque, nullement sous la dépendance de l'état des reins. Si dans de telles conditions le malade ingère des substances qui ne peuvent s'éliminer, il arrivera vite à la dose toxique.
Pour terminer, Messieurs, il est un dernier argument qu il ne faudra pas manquer de signaler. Vous ferez ressortir le danger que l'adjonclion aux aliments, de substances étrangères, et particulièrement d'antiseptiques fait courir à la femme enceinte, soit pour elle-même' soit pour l'enfant qu'elle porte. Ce n'est pas là un argumenl d audience, U repose sur la réalité de faits bien des fois constatés. Il est admis par tous les accoucheurs et les gynécologues que pendant le cours de la grossesse il existe des modmcations profondes dans la sécrétion rénale Ces troubles sécrétoires se manifestent par l'augmenta: on de la quantité d'eau contenue dans l'urine, la diminu-
urt Vr '"""P'' Ph°^Ph-l«s. sulfates,
uree, acide urique, sauf en ce qui concerne les chlorure
qui restent au taux normal ou augmentent; enfin, dans un grand nombre de cas, il y a de Talbumme.
La femme enceinte possède donc un rein en état défectueux pour réliminalion des éléments normalement contenus dans r urine, il est certain que si ce rein est obhgé d excréter des substances toxiques, il en résultera un trouble profond, qui se traduira par une albuminurie entramant avec elle la possibilité, si fréquente dans ces cas, d accidents éclanipliques mettant dans le plus grand pénl la v.e de la mère et de Tenfant.
L'influence des antiseptiques sur la digestion est certainement fâcheuse. 11 se produit, ainsi que je vous le montrerai Tn étudiant la saccharine, un ralentissement ires marqu dans la digestion des aliments. Or il n'est pas md.flere t que les aliments séjournent six ou huit heures dans 1 estomac au lieu de deux ou trois, et je ne doute pas que b.en des dyspepsies dont Vorigine est méconnue ne reconnaissent comme cause le ralentissement de la d.gestion occasionné par radjonction de substances antiseptiques aux aliments.
20 Réglemenmion de l'emploi des anasepti.ues en Franee et A l'élrang^: - Ainsi que je vous 1 ai d.l, Mes- ^eu en F«nce la jurisprudence n'est pas déflnu.vement
ablî; eUesauses hésitent V^^'^ ^ "'^'^l^^ lion d'antiseptiques aux aliments ™7;;- '^'^'^ tombant sous l'application des lo,s de )8ol et de 8oo.
AU Congrès international de médecme légale de 1900 a a suite du rapport que j'aiprésenté avec M. GabnelPo„chet{.), iP fnnerès a adopté le vœu suivant :
congrès, étant donnés les accidents signalés parles
le, Lcide«ls P°»«'' «/i» S .9"" l'"'""'
,„„s dont la ~«"'~''»" '7„'« " rt XUl" Congrès de mcdccine - Zf JS'P. S-rlS"ïï»°-!. a- Série. ,.00, t. XL,V, p.
ADJONCTION d'antiseptiques AUX ALIMENTS. 245
auteurs des difTérenls pays, résultant de l'usage habituel des aliments et des boissons dont la conservation a été assurée par des agents chimiques, émette vœu que l'emploi de ces produits (borax, acide salicylique, formol, saccharine) soit interdit dans les matières alimentaires. »
La même question a été discutée au Congrès international d'hygiène de 1900, à la suite du rapport de M. Bordas (1), et le vœu suivant fut la conclusion de la discussion sur ce sujet: «Il y a lieu d'interdire l'emploi de tout antiseptique pour la conservation des aliments ou boissons. »
Dans la plupart des pays étrangers, l'adjonction d'antiseptiques est interdite pour les aliments qui sont mis en vente ; c'est-à-dire que pour son usage personnel chacun peut conserver les substances alimentaires, comme bon lui semble, mais des pénalités sont encourues s'il y a eu vente ; il en est de même si le consommateur est prévenu que la substance qu'il a achetée était conservée à l'aide d'un antiseptique.
D'autres nations ont envisagé la question à un point de vue plus égoïste : c'est ainsi que la loi bavaroise ne tolère pas l'adjonction de substances antiseptiques pour la conservation des aliments ou des boissons, mais l'administration ferme les yeux sur l'adjonction des antiseptiques aux mêmes denrées, lorsqu'elles sont destinées à l'exportation.
3° Action des prmcijKiles substances consei^vatrices. — J'étudierai devant vous les principales substances employées actuellement pour empêcher la production des fermentations dans les aliments et les boissons ; je n'ai certes pas la prétention d'en donner une liste complète, car les progrès incessants de la science chimique mettent chaque jour de nouveaux antiseptiques à la disposition des marchands.
(1) Bordas, La présence (Tanlisepliques dans les denrées alimentaires est-elle nuisible à la santé ? Doit-on la tolérer ou la prohiber? (Rapport auX« Congrès international d'hygiène. Paris, 1900.)
n. — PLAïRAfiE DES VINS.
Le plâtrage est une opération qui consiste à ajouter au moût de raisin, au moment de la fermentation, une certaine quantité de plâtre, dans le but de conserver les vins. C'est une pratique qui remonte à la plus haute antiquité, ainsi que Pline nous l'apprend :
« Afy-ica gypso mitigat asperilatem, nec non aliquibus sui parlibus calce. Grœcia argilla, aut marmore, aut sale, aut mari lenitatem excitât (1). »
Déjà, comme de nos jours, le prix même du vin n'était pas une garantie de sa pureté : «/am vero nec proceres usquayn sinceris. Eo venere mores^ ut nomina modo cellarum veneant, statim que in lacubus vindemiœ adullerentur [2). »
Pline s'élève contre ces fraudes, qu'il considère comme nuisibles à la santé : « Saluberrimus cui nihil in muslo additum est; meiiorque, si nec vasis pix adfuit. Marmore enim et gypso, aut calce condita, quis non, eliam validus, expaverit (3). »
L'ancienneté même de cotte pratique servait d'excuse aux producteurs qui pratiquaient le plâtrage. Voici en quoi consiste cette opération : dès le début de la fermentation, on ajoute dans la cuve, pour 125 kilogrammes de vendange, poids qui donnera environ un hectolitre de vin, 230 à 300 grammes de plâtre blanc, qui contient presque tou-
(1) L'Afrique adoucit l'âpreté de ses vins avec du plâtre et en certaines parties avec de la chaux. La Grèce relève la douceur des siens avec de l'argile ou du marbre, ou du sel ou de l'eau mer (Plme,
liv. XIV, chap. xxiv). . , i,
(2) « Que dis-je? Les riches eux-mêmes ne les boivent pas naturels. L'immoralité est telle, qu'on ne vend plus que le nom des crus et que les vins sont frelatés dès la cuve. » (Pline, liv. XXUI, chap. xx.)
(3) « Le vin le plus salubre est celui auquel on n'a rien ajoute dans le moût. Il est encore meilleur si les vaisseaux qui le renferment n ont pas été poissés. Quant aux vins traités par le marbre, le plâtre ou la chaux, quel est l'homme, même robuste, qui ne les redouterait?» (Pline, trad. Littré, t. II, p. 109 et 111.)
PLATRAOE DES VINS. 247
jours 0 à 10 p. 100 de carbonate de chaux ou de magnésie, des sels d'alumine et de soude.
Les effets du plâtrage sont les suivants (1) :
1" Décomposition de la crème de tartre; substitution de bisulfate de potasse et d'acide tartrique libre proportionnellement à la crème de tartre empruntée à la pellicule du raisin: précipitation d'une partie de l'acide tartrique à l'état de tarlrate de chaux ;
2° Acidification du vin dans la proportion de 0s'",2S environ, compté en acide sulfurique, pour chaque gramme de sulfate neutre de potasse introduit dans le vin;
3° Acidulation et rougissement du vin, dont le ton passe du violacé ou du vineux à la gamme rose-rubis ;
■4° Dissolution de matières colorantes spéciales qui seraient restées dans la pulpe ;
5° Introduction dans le vin de 0*-'"',3 environ par litre de sulfate de chaux, de magnésie, d'alumine et autres impuretés contenues dans le plâtre ordinaire ;
6° Augmentation du poids du résidu sec, en raison de 1^%2 par litre et par gramme de sulfate de potasse introduit.
De tout temps, on a discuté à l'effet de savoir si les vins plâtrés pouvaient occasionner quelque dommage à la santé ; cependant, la question ne fut l'objet d'une étude complète qu'en 1854, dans un rapport fait par Michel Lévy, membre du Conseil de santé des armées, sur la demande du ministre de la Guerre, qui désirait savoir si l'usage du vin plâtré ne présentait aucun inconvénient pour la santé. Michel Lévy (2), aidé de Poggiale, Bussy, A. Chevallier, rédigea un un rapport proposant « d'écarter les vins plâtrés des fournitures de vins destinées à l'armée, au moins jusqu'après l'enquête demandée par M. le ministre de l'Intérieur, au Comité consultatif d'hygiène ».
(1) Arm. Gautier, Sophistication et analyse des vins, 1891, p. 281.
(2) Michel Lévy, Rapport au ministre de la guerre sur les vins plâtrés {Méin. de méd. cliir. et pharm. militaires. Paris, 1854, t. XIII, 2« série, p. 160), et Traité d'Hygiène, b' édition, Paris, 18G9, t. II, p. 079).
Le Comité consullalif d'hygiène émit l'opinion que ni l'analyse chimique, ni l'induction, ni l'expérience directe n'autorisaient h considérer le vin plâtré comme pouvant, dans l'usage et comparativement aux vins préparés par les autres procédés, apporter un trouble appréciable à la santé, et que, par conséquent, il n'existait, à ce point de vue, aucune raison d'interdire la vente ou la libre circulation de ce vin, qui ne pouvait être assimilé à aucune mixture nuisible à la santé. En conséquence, une circulaire du ministre de la Justice, en date du 31 juillet 1838, établit l'immunité absolue pour tous les vins plâtrés (1).
Cependant les adversaires du plâtrage démontrèrent que le vin fortement plâtré, qui ne contient plus de crème de tartre ni de phosphate, mais du bisulfate de potasse, qui est un sel purgatif irritant, peut entraîner, par un emploi continu de graves inconvénients.
A cet argument, les partisans du plâtrage objectaient qu'il existe dans les vins non plâtrés une certaine quantité de sulfate de potasse, ce qui est exact, mais elle varie dans des proportions considérables, suivant que le vin est ou n'est pas plâtré, puisque les analyses décèlent dans le vin, non plâtré, de Os-,30 à Os%SO centigrammes de sulfate de potasse, alors que, dans les vins plâtrés, cette dose monte jusqu'à 6 et même 12 grammes par litre (2).
La question du plâtrage revint devant le Comité consultatif d'hygiène en 1879, et, à la suite du rapport de Legouest, le Comité émit l'avis :
1» Que l'immunité dont jouissaient les vins plâtrés, en vertu de la circulaire du ministre de la Justice en date du 31 juillet 1838, ne devait plus être officiellement admise ;
(l) A Chevallier, Du plâtrage des vins et de ses effets sur l'é<^ommie. VaLr'desZs plâtrés comme boisson. Le plâtrage doU-d être tolère ou être Z!idéré comme une falsif cation ? [Ann. d Injg. publ. et de
valLriSti (Ann. d'kyg. publ. et de méd. légale, 2» sene.
1876, t. XLV, p. 121).
PLATRAGE DES VINS. ^"t''
2° Que la présence du sulfate de potasse dans le vin du commerce, qu'elle résulte du plâtrage du moût, du mélange direct du plâtre ou de l'acide sulfurique au vin, ou qu'elle résulte du coupage de vins non plâtrés avec des vins plâtrés, ne devait être tolérée que dans la limite maxima de 2 grammes par litre (1).
Comme sanction du vœu émis par le Comité consultatif d'hygiène, le ministre de la Justice, M. Cazot, adressa le 27 juillet 1880 une circulaire aux Procureurs généraux, les avertissant qu'il y avait lieu, dès lors, de poursuivre, en vertu des lois sur la falsification, le commerce des vins contenant une quantité de sulfate de potasse supérieure à 2 grammes par litre. Ces dispositions furent confirmées par une autre circulaire en date du 23 août 1886.
Depuis le rapport de Legouest, la question est pour ainsi dire constamment restée à l'ordre du jour du Comité d'hygiène, on trouvera dans les rapports de M. Gab. Pouchet (1888), de MM. Gab. Pouchet et Richard (1889) (2), les discussions auxquelles a donné lieu la fixation à 2 grammes par litre du plâtrage toléré. On verra en présence de quelles difficultés on se trouverait, si on essayait d'appliquer une règle analogue aux autres substances introduites dans les vins et les aliments.
M. Berlhelot avait montré que lorsqu'on ingère un liquide dans lequel se trouve du bisulfate de chaux, c'est à peu près comme si on avalait une certaine proportion d'acide sulfurique libre. J'avais pu, pour ma part, faire quelques observations intéressantes. J'avais été appelé à donner des soins à un Préfet de police et à sa famille atteinte de diarrhée rebelle. Comme deux enfants seuls n'étaient pas malades et qu'ils ne buvaient pas de vin, j'incriminai ce liquide. « Impossible, me répondit le préfet, il nous est
(1) Recueil des travaux du Comilé consultatif dliygienc, 1879, t. VIII, p. 352.
(2) Recueil des travaux du Comité consultatif dliygièiie. Rapport de M. Pouchet, 1888, t. XVIII. — Rapport de MM. Pouchet et Richard, li89, t. XIX.
fourni par Fonde de ma femme. » Je n'en portai pas moins une bouteille au laboratoire municipal sans indiquer sa provenance.«La réponse fut: mauvais, nuisible, 5 grammes de plâtre.
L'année suivante, j'avais eu à donner mes soins à la famille d'un chimiste très distingué, s'occupant spécialement de l'analyse des denrées alimentaires. Le père, la mère, le chimiste avaient des troubles gastriques graves, tous avaient le foie volumineux. Je ne pensai pas à un accident provoqué par le plâtrage. Un jour, un de ses amis vient dîner avec lui, goutte le vin et lui dit : « Mais ce vin est horriblement plâtré ! » C'était exact. Comme pour la famille du Préfet, il suffit de supprimer l'usage du vin plâtré pour faire dispar9,ître tous les accidents.
J'ai vu en consultation deux familles dans lesquelles successivement les maris avaient succombé à des néphrites albumineuses; ils n'avaient pas, disaient leurs médecins, fait d'excès alcooliques, les deux femmes avaient des lésions semblables des reins. Dans un cas, j'ai pu faire analyser le vin, il était fortement plâtré.
Cependant, malgré les circulaires ministérielles, les poursuites n'étaient engagées que très mollement, et d'autre part, les producteurs prétendant ne pouvoir conserver leurs vins sans leur faire subir le plâtrage, un nouvel avis fut demandé, en 1887, à l'Académie de médecine. Une commission fut nommée, dont M. Marty fut le rapporteur (i). Après une élude approfondie de la question, la Commission présenta un rapport et les conclusions suivantes furent adoptées à l'unanimité par l'Académie :
1° Les documents relatifs à l'enquête faite à l'École nationale d'Agriculture de Montpellier ne paraissent pas à votre
(I) La commission se composait de MM. Bergeron, Tliéophile Roussel, II. Gueneau de Mussy, G. Lagneau, A. Proust, L. Colin. P. Brouardel, E. Besnier, E. Vallin, A. OHivier, A. Gautier. H. Marty, rapporteur. {Bull, de l'Acad. de viéd., 3» série, 1888, t. XIX, p. 709 et 816.)
PLATRAGE DES VINS. '-01
Commission de nature à infirmer les résultais de l'enquête ordonnée en 1884 par M. le ministre du Commerce ;
2° Les renseignements et les faits analysés dans le présent rapport démontrent que le plâtrage exagéré exerce sur la santé publique une influence fâcheuse ;
3» Se plaçant au point de vue exclusif de l'hygiène, la Commission ne peut approuver en principe le plâtrage des vins ;
4° Cependant, préoccupée des nécessités de la production et du commerce, et tenant surtout compte de l'intérêt des consommateurs qu'il serait imprudent, par une mesure trop absolue, de priver dans certaines années de vins que seul jusqu'à ce jour, le plâtrage modéré paraît propre à conserver ;
o" Considérant que si le sulfate de potasse se rencontre normalement dans les vins purs, il n'existe jamais dans une proportion sensiblement supérieure à 6 clécigrammes par litre ;
Qu'il n'est pas clairement démontré que jusqu'à la dose de 2 grammes par litre de vin, le sulfate de potasse, introduit par le plâtrage, ait une action nuisible sur la santé, mais qu'il est indispensable de fixer la limite maxima de sulfate de potasse qui peut sans danger sensible être introduite dans le vin par le plâtrage.
L'Académie émet l'avis :
Que la présence du sulfate de potasse dans les vins du commerce, quelle qu'en soit l'origine, ne doit être tolérée que jusqu'à la limite maxima de 2 grammes par litre.
En outre la Commission exprime le vœu que la circulaire de M. le garde des Sceaux et ministre de la Justice, en date du 27 juillet 1880, reçoive une application effective.
Depuis cette époque, les producteurs récriminent moins contre la dose maxima de sulfate de potasse tolérée, soit qu'ils aient pris leur parti, soit qu'ils se livrent comme auparavant à la pratique du plâtrage, mais qu'ensuite ils aient soin de déplâtrer leurs vins.
Le dépldl raye se pratique, soiL en ajoutant au \in plâtré, soit du chlorure de baryum, soit en l'agitant avec un excès de carbonate ou de tartrale de baryte en poudre. Celle pratique est extrêmement dangereuse, car le moindre excès de baryte qui reste en suspension est toxique (1). On a également eu recours, pour le déplâtrage, au tartrate de strontium, dont une partie reste dissoute dans le vin. Or si les sels de strontium ne semblent pas très toxiques, d'après les recherches de M. Laborde, on ne saurait affirmer que pris pendant longtemps ils n'auraient pas d'effet fâcheux sur l'organisme. La pratique du déplâtrage par les sels de baryte et de strontium a été condamnée par le Comité consultatif d'hygiène (2).
L'une des objections opposées à la réglementation du plâtrage des vins était que dans les nations voisines, productrices de Yin, la pratique du plâtrage à toutes doses était tolérée, mais il n'en est plus ainsi.
En Allemagne, la circulation des vins plâtrés est interdite.
En Suisse, dans le canton de Genève, depuis le 'tl août 1880, la vente des vins contenant plus de 2 grammes de sulfate de potasse par litre est défendue.
Enfin, en Italie, la même dose maxima de 2 grammes est tolérée en vertu de la circulaire du 24 juin 1887,
h. — Acide saltcylique et salicylate de soude.
L'acide salicylique, découvert en 1838 par Piria se présente sous la forme d'une poudre amorphe ou grossièrement cristallisée, sans odeur, de saveur douce tout d'abord puis âcre, il est soluble dans 150 parties d'eau, aussi lui préfère-t-on le salicylate de soude, qui contient quatre cinquièmes d'acide salicylique et est beaucoup plus soluble.
Au point de vue de la conservation des substances ali-
(1) Arm. Gautier, Sophislicalion et analyse des vins, 1891, p. 285.
(2) Richard, Rapport sur le déplâtrage {Rec. des trav. du Comité consult. d'hyg., 1885, t. XV, p. 363).
SALICYLAGE DES DENRÉES ALIMENTAlllES. -O^
mentaires, l'acide salicylique est l'une des substances employées le plus souvent et depuis le plus longtemps. C'est cependant un antiseptique faible, puisque, ainsi que l'ont prouvé MM. Miquel, Gornil et Babès, il faut une dose d'un gramme pour empêcher l'éclosion de la fermentation dans un litre de jus de viande et encore cette action antifermentescible n'est-elle que temporaire; M. Béchamp a montré qu'au bout d'une dizaine de jours il était nécessaire, pour prolonger la conservation, d'ajouter une nouvelle dose d'antiseptique; dans un instant je vous donnerai quelques chiffres, prouvant que l'addition de doses successives est nécessaire pour que son action soit efficace.
Messieurs, c'est en 1877 que le Comité consultatif d'hygiène eut pour la première fois à s'occuper de la question de la conservation des denrées alimentaires par l'acide salicylique. Au nom d'une Commission composée de Bergeron et de Fauvel et dont il était le rapporteur, Bussy conclut à l'interdiction, parce que, disait-il : « Dans l'état actuel de la science, nous n'avons aucune certitude que le vin contenaut de l'acide salicylique ne soit pas de nature à porter atteinte à la santé; il y a donc lieu de considérer comme suspect tout vin contenant une quantité quelconque d'acide salicylique et de le rejeter de la consommation. » Cette proposition futadoptée à l'unanimité par le Comité (l).
Cependant, malgré ce vote, l'industrie de l'acide salicylique continua à prospérer, puisque Dubrisay, d«.ns son rapport, cite une maison dont la production journalière était de 100 kilogrammes, et cet acide salicylique n'était certes pas destiné aux usages médicamenteux. C'est que l'acide salicylique et le salicylate de soude étaient devenus des agents conservateurs d'un usage courant, on en ajoutait au vin, au cidre, à la bière, au lait (2) ; on trempait
(1) Bussy, Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène, t. IX, p. 346.
(2) Bouchardat, De l'excessive morlalilé des enfants de la naissance à
la viande de boucherie, le gibier, le poisson dans une solution d'acide salicylique, on les saupoudrait à l'aide d'un mélange de sel marin et d'acide salicylique. Les confitures, les sirops, le beurre, les œurs môme étaient conservés à l'aide de ces substances.
En 1880, cette question revint devant le Comité consultatif. Les défenseurs de la conservation par le salicylage prétendaient que, dût-on ne boire et ne manger que des substances salicylées, on n'arriverait à. la lîn de la journée qu'à une absorption maximum de 50 à 60 centigrammes, attendu que la dose maximum ajoutée au vin, cidre, bière, lait, ainsi qu'aux sirops et liqueurs sucrées, ne dépassait jamais 10 à 15 grammes par hectolitre, soit 10 à 15 centigrammes par litre. Pour le beurre, les confitures et les conserves de fruits, la dose de 15 centigrammes par kilogramme n'était jamais dépassée. Or, dans son rapport, Dubrisay (1), s'appuyant sur dé nombreuses analyses faites au laboratoire municipal par M. Ch. Girard, put prouver, chiffres en main, la fausseté de cette assertion. Voici les résultats de ces analyses :
Vin I8;i',60 à 2 gr. par litre.
Cidre 0gf,?5 0Sf,50 —
Bière 0ssv5 ls'-,25 —
Sirop et liqueurs sucrées 0S',hO ie^'M —
Lait 0e'',25 —
Beurre 0b'',50 Iff'.CO par kil.
Conatures, fruits conservés... 06^,20 Os'-.go —
Celte quantité considérable d'acide salicylique est nécessaire, parce qu'une seule addition de substance antiseptique ne suffisant pas pour assurer la conservation pendant le temps désiré, le vendeur en ajoute à plusieurs reprises. Dans ces conditions, la dose qu'un homme qui boit 2 litres
un an à Paris, ses causes et ses remèdes (Rev. scient., 2° série, 1880, t. XIX, p. 410). .
(I) Dubrisay, Rapport sur la conservation des subsla7ices alimentaires par racide salict/iique (au nom d'une commission composée de MM. Ambaud, Bouley, Brouardel, Gallard, P. Girard, Wûrtz, Dubrisay) {Rec. des trav. du Comité considt. d'hyg., t. X, p. 332). — Pièce a» 25.
de vin et 1 litre de lait dans sa journée, n'est plus de 60 centigrammes, mais bien de 3 à -i grammes, ce qui ne saurait être considéré comme insignifiante pour l'organisme.
Je vous ai dit que l'on trouvait l'acide salicylique dans presque tous les aliments, par conséquent si un homme plus sobre ne boit qu'une bouteille de vin, prend de la viande, du poisson salicylés, on arrive à des doses analogues. Elles ne dépassent pas celles qui sont prescrites dans certaines maladies, mais dans ce cas, l'acide salicylique n'est absorbé que pendant quelques jours et sous la surveillance d'un médecin, qui sait en présence de quels accidents possibles il se trouve.
A la suite du rapport de Dubrisay, le Comité consultatif émit l'avis:
1° Que l'acide salicylique est une substance dangereuse, dont la vente doit être soumise aux règlements qui s'appliquent à la vente des autres substances dangereuses.
2° Que cet acide, considéré au point de vue de la conservation des substances alimentaires, n'est antifermentescible qu'à la condition expresse d'être employé à doses élevées, c'est-à-dire à doses toxiques.
3" Que l'on devra considérer comme suspecte toute substance alimentaire solide ou toute boisson contenant une quantité quelconque d'acide salicylique ou de l'un de ses dérivés et qu'il y a lieu d'en interdire la vente.
En conséquence, le ministre de l'Agriculture et du Commerce de cette époque, M. Tirard, adressa, le 7 février 1881, aux Préfets une circulaire leur enjoignant de prendre, dans le ressort de leurs préfectures, un arrêté aux termes duquel serait interdite la vente des substances alimentaires contenant de l'acide salicylique ou ses dérivés.
L'application de ces circulaires préfectorales provoqua de nombreuses protestations, et, en 1882, le ministre saisit à nouveau le Comité d'hygiène. Une nouvelle commis-
sion (1) fut nommée. Sur son rapport le Comité adopta des conclusions identiques à celles formulées par la commission précédente.
Les partisans du salicylage ne désarmèrent cependant pas, et se basant toujours sur l'innocuité des petites doses d'acide salicylique, ils demandèrent au ministre de lever l'interdiction et de faire fixer par le Comité consuliatif d'hygiène les quantités au-dessus desquelles on ne pourrait faire usage de Facide salicylique, pour la conservation des substances alimentaires. Je lus chargé du rapport (2). Le Comité ne se déjugea pas et émit l'avis:
i° Que pour les personnes bien portantes l'usage journalier d'une dose même minime d'acide salicylique est suspecte; son innocuité n'est pas démontrée.
2° Que pour les personnes dont les reins, le foie ont subi une altération soit par les progrès de l'âge, soit par une dégénérescence quelconque, l'ingestion journalière d'une dose d'acide salicylique, quelque faible qu'elle soit est certainement dangereuse.
A la suite de l'adoption de ces conclusions, une nouvelle circulaire signée par le ministre du Commerce, M. Hérisson, en date du 5 janvier 1884, confirma les circulaires antérieures.
En 1885, une nouvelle commission fit un nouveau rapport, suivi des mêmes conclusions.
Nous sommes parfaitement d'accord avec les partisans du salicylage sur un point; la dose journalière ingérée, même si elle s'élève à 3 ou 4 grammes, ne dépasse pas la dose qui souvent est prescrite à titre médicamenteux; mais nous devons faire remarquer que les conditions sont loin d'être identiques.
Lorsque pour le traitement d'une maladie quelconque, le
n\ Commission composée de : Ambaud, Bouley, Brouardel, Gallard, P Girard Grimaux, L. Pasteur, Wûrtz, Dubrisay, rapporteur (Rec. de Irav. du Comité consult. d^hyg., t. XII, p. 194). - Pièce no 25.
(2) Commission composée de : Ambaud, Bouley, Dubnsay Gai ai d, P Girard, Grimaux, L. Pasteur, Wiïrtz, Brouardel, rapporteur (flcc. ■des Irav. du Comité consult. d'hyg., 1883, t. XIll, p. 137). - Pièce n" 2i.
médecin prescrit du salicylale de soude ou de l'acide salicylique, il étudie l'organisme de son malade^ recherche, lo degré de la perméabilité rénale, surveille l'élimination par l'examen des urines ; il est prêt, au moindre symptômiî d'intolérance, à suspendre la médication. De plus le traitement médicamenteux n'est en général que de courte durée : cependant malgré les précautions dont on s'entoure lorsqu'on prescrit à un malade une médication salicylée, un certain nombre d'accidents mortels, notamment dans les affections cardiaques avec lésion méconnue du rein et dans l'artério-sclérose, ont pu légitimement lui être imputés.
Alors même que le rein n'est pas malade, l'usage thérapeutique de l'acide salicylique semble capable de provoquer une inflammation grave de cet organe. M. G. Sée a cité, à l'Académie de médecine (17 juin 1877), un cas d'hématurie. Leonhardi-Aster (1), Baelz (2), Schultze (3), ont cité des cas où cette irritation a pu être considérée comme cause d'albuminurie, d'hématurie et de néphrites aiguës.
L'influence de l'état du rein sur la tolérance des sels d'acide salicylique est bien mise en évidence par le fait suivant : au commencement d'octobre 1886, M. le D'' Hutinel me pria de venir voir avec lui M""^ P. N..., âgée de vingt et un ans, prise, à la suite d'un voyage, de rhumatisme articulaire avec péricardite. Les urines étaient peu abondantes et contenaient une assez forte proportion d'albumine. L'état était grave; M. Hutinel avait donné une potion contenant 3 grammes de salicylate, à prendre par cuillerée à entremets, de deux heures en deux heures. La seconde cuillerée (par conséquent 1 gramme n'avait pas encore été ingéré) fut suivie de vomissements, de sueurs, de vertiges. Pensant, à cause de la faible dose prise, que les accidents étaient imputables au dégoût de la malade pour la potion, M. Hutinel fait prendre en lavement le%^0 de salicylate de soude. Une
(1) Leonhardi-Aster {Deutsch Zeit. fur prakt. ?«efZ., no33, 1876,p. 3C7). (2] Baeltz [Allçi. med. Central. Zeit., n» 44, 1876, p. 539). (3) Schultze [Memorabilien, XXI, 4, p. 162).
^. Bhouabdel. — Les Empoisonnements. 17
demi-heure après, les vomissements reparaissent, la malade tombe dans une sorte de coUapsus comateux. C'est dans cet état que je vis la malade. Nous cessons toute médication, nous mettons la malade à l'usage exclusil du lait; les accidents rhumatismaux persistent, mais l'albuminurie disparaît, et, quatre jours plus tard, nous pouvons reprendre, sans ])rovoqiieî' (raccidenls, l'usage du salicylate, à la dose de 2, puis de 4 grammes.
Une faible dose de salicylate de soude ne fut donc pas supportée pendant que les reins étaient malades; une dose beaucoup plus considérable fut tolérée dès que ceux-ci furent perméables.
Ce fait confirme donc ce qu'ont dit les premiers observateurs : quand le rein est malade, l'administration de l'acide salicylique est contre-indiqué, ou, au moins, doit être surveillée de très près par le médecin.
Mais, alors même que le rein n'est pas malade, que le cœur et les artères sont sains, qu'aucun trouble cérébral ne semble exister, l'administration thérapeutique du salicylate de soude peut provoquer des accidents.
Deux observations sont résumées dans les termes suivants, dans le rapport lu par M. le Dubrisay au Comité consultatif (séance du 7 août 1882) :
« Nous sommes loin de connaître toutes les données du problème. Même alors que les reins sont sains, qu'il n'y a pas de néphrite, il peut survenir des accidents absolument imprévus. L'an dernier, M. Brouardel a observé avec sou interne, M. le Barth, une jeune fille de dix-huit ans, atteinte d'une légère arthrite du genou, à peine fébrile. Elle n'était pas albuminurique. L'administration de 2 grammes de salicylate de soude fut suivie de céphalalgie et de vomissements répétés, qui se reproduisirent pendant douze heures. On cessa la médication. Craignant qu'il n'y ait eu une simple coïncidence, on lui prescrivit, huit jours plus tard, 1 gramme de salicylate de soude à prendre dans une solution de 230 grammes en quatre fois dans la journée. Les
SALICYLAGE DES DÉNUÉES AMMENTAIRES. 2j'J
vomissements reparurent dès l'ingestion de la seconde dose, aussi répétés, aussi intenses que la première fois.
» Cette année, M. Brouardel a vu avec M. Ar. Siredey, son interne, dans le cours d'un rhumatisme articulaire aigu, une jeune fille de dix-huit ans prise d'accidents nerveux, céphalalgie, délire violent, à la suite de l'administration de A grammes de salicylate de soude pendant quatre jours consécutifs. Les urines de la malade n'éliminaient absolument pas d'acide salicylique. Un léger nuage d'albumine avait paru le troisième jour de l'ingestion du salicylate.
« La cessation de la médication fut suivie, en vingt-quatre heures, de la disparition complète des accidents. »
En 1881, j'ai été témoin du fait suivant : l'observation a été prise par M. le D'' Richardière, qui était alors mon interne. Nous la résumons en quelques lignes :
Br..., femme de vingt-six ans, accouchée il y a dix mois, nourrice, entre à l'hôpital pour une première attaque de rhumatisme articulaire subaigu (forme arthralgique des nourrices).
Les urines de la malade ne renfermant pas d'albumine, on prescrit une potion avec 4 grammes de salicylate de soude. L'administration de cette potion est commencée à une heure de l'après-midi ; à quatre heures, la malade se plaint de la tête, de bourdonnements d'oreilles ; à cinq heures (elle avait pris les trois quarts de sa potion, à peu près 3 grammes du médicament), elle commence à délirer. Sa mémoire lui fait défaut. Elle ne se rappelle plus qu'elle est à l'hôpital. Elle veut absolument se lever. Elle est très excitée. En présence de ces accidents, on arrête l'administratio^n du médicament.
Les urines de la malade, recueillies une heure et trois heures après le début de l'administration du médicament, donnaient, avec le perchlorure de fer, une teinte violette des plus accusées.
Le lendemain, le délire de Br... avait complètement cessé. Elle ne souffrait plus des jointures.
2QQ EMl>01S0NNEMENTS ACCIDENTELS.
Les urines donnaient encore la réaction de l'acide salicylique.
Les urines de l'enfant ne renfermaient pas d'acide salicylique. Deux cuillerées à soupe du lait de la nourrice furent recueillies le malin, au moment oix cessait le délire; elles furent envoyées à M. Ch. Girard, au laboratoire municipal. Celui-ci répondit : « On a constaté la présence d'une petite quantité d'acide salicylique dans l'échantillon de lait de femme que vous avez déposé au laboratoire. »
Outre ces accès, on en a encore signalé d'autres. Le D'- Rosenberg (1) rapporte le cas d'une femme chez qui, à trois reprises différentes, les premières doses d'acide salicylique déterminèrent des frissons, des vomissements, de l'œdème des paupières, le gonflement de la face, une sensation très pénible de brûlure sur toute l'étendue des téguments, des taches violacées et une éruption huileuse de la peau et de la muqueuse buccale ; Leube (2) signale des éruptions d'urticaire-; Freudenberg (3), des éruptions scarlaliniformes ; Schwabach (4) cite des exemples de désordres persistants de l'ouïe, consécutifs à l'usage de l'acide salicylique.
On peut conclure de ces observations que, pour un médecin traitant un malade et surveillant les effets de la médi- ■ cation, l'emploi de l'acide salicylique présente des contreindications certaines dans l'état de quelques organes; mais qu'alors même qu'aucun d'eux n'est atteint, des accidents graves peuvent survenir sans que nous en connaissions la cause, alors même que la dose du médicament a été peu élevée : 3, 2 et même 1 gramme.
Au contraire, l'acide salicylique contenu dans les aliments est absorbé par toutes les catégories de consommateurs, enfants, adultes, vieillards, et personne n'étant prévenu du
(1) Rosenberg [Deutsche med. Woch., 188G, p. 569, et Arch. de méd., %]'SiV[SrrespondenzhlaU. des allçj. uHzl. Vereinsvon Thûringen,
^^V') Frludenberg iBerliner Klin. Woch., 1878, p 630) ^ (4) Sctiwabach [Bull, de Thérapeutique, 30 juii. I88d, p. J4}.
danger couru, l'ingestion n'aura aucune limite ni comme dose ni comme durée.
L'élimination de l'acide salicylique se l'ait par le foie et parles reins; de même que pour tous les poisons, l'élimination par le foie n'est que relative, tous les produits éliminés par cet organe retombent dans l'intestin avec la bile et peuvent pénétrer à nouveau dans l'organisme par absorption intestinale. La seule élimination efficace, définitive est celle qui se fait par les reins.
£hez une personne dont l'organisme est normal, dont les voies d'élimination sont largement ouvertes, l'élimination de l'acide salicylique est extrêmement rapide. Dans une thèse intéressante, Mlle Chopin a étudié le mode et la durée de l'élimination de l'acide salicylique, suivant les divers états du rein (1).
Chez une personne dont le rein est normal, il y a une augmentation très marquée de l'urée et de l'acide urique excrétés pendant les vingt-quatre heures. Mlle Chopin a trouvé :
AVANT l'acide SALICYLIQUE.
APRÈS l'acide salicylique.
Urée.
Acide urique.
Urée.
Aci Je urique.
L'élimination de l'acide salicylique se fait soit en nature, soit sous forme de salicylate de potasse, soit enfin sous forme d'acide salicylurique, pour 15 à 30 p. iOO de la quantité ingérée.
La durée de l'élimination est extrêmement variable, suivant l'état de l'organe éliminateur. Je vous ai déjà exposé le résultat des expériences que j'avais entreprises,
(1) Mlle Chopin, Élimination de Vacide salicylique suivant les divers eifl/s des m?j5, Thèse de Paris, 1889.
concernant l'élimination de cette substance; j'y reviens, car cet exemple typique prouve que l'âge, indépendamment de toute lésion rénale, a une influence considérable sur la puissance d'élimination. Trois personnes d'âge différent, ayant pris, dans les mêmes conditions, une dose d'acide salicylique, l'élimination chez le jeune homme de vingt-trois ans commença au bout d'un quart d'heure et dura trente-six heures; chez l'homme de quarante-six ans, l'élimination débuta après une demi-heure et dura deux jours; enfin chez la personne de soixante-huit ans l'élimination ne débuta qu'après quatre jours et dura sept jours. Ces faits sont concluants, et j'ajouterai qu'il n'existait aucune tare rénale chez ces trois personnes et que bien que l'expérience date de plus de quinze ans, elles sont encore vivantes et bien portantes. Donc, sans aucune autre raison que l'altération occasionnée par l'âge, la qualité du filtre rénal présente une variabilité considérable, la capacité éliminatrice du vieillard est, dans tous les cas, considérablement diminuée. Le D'" Chauvel a étudié celte question à Bicêtre, il a trouvé que l'élimination de 4 grammes d'acide salicylique, qui eut demandé trente-six heures chez une personne jeune, demandait six jours pour être complète
chez le vieillard.
Donc si un vieillard, même d'organisme sain, absorbe inconsciemment 3 ou 4 grammes d'acide salycilique, il n'a plus la possibilité d'éliminer en vingt-quatre heures la totalité de la dose qu'il a ingérée, et si le lendemain puis les jours suivants s'ajoutent de nouvelles doses de quelques grammes, au reliquat précédent, des accidents d'intoxication très graves pourront survemr.
Il en est ainsi pour le vieillard, mais le même danger .uette tous ceux, et ils sont nombreux, dont l'organisme a été frappé par quelque maladie infectieuse. Vous n'ignorez pas combien sont fréquentes les complications rénales au cours de maladies aiguës, et combien de néphrites chroniques accompagnées d'albuminurie passent inaperçues, tous
ces convalescents et tous ces malades ont une élimination retardée et diminuée.
Enfin. Messieurs, pendant le cours de la grossesse, les fonctions rénales sont profondément modifiées, la puissance d'élimination est diminuée et le danger d'intoxication s'accroît. Il en est ainsi surtout si le rein, ce qui est fréquent dans la grossesse, laisse filtrer de l'albumine. Au péril de l'éclampsie qui menace la mère et l'enfant, se surajoute le nouveau péril créé par l'intoxication salicylique.
On a recherché si l'acide salicylique a une action directe sur l'enfant pendant la grossesse ; des expériences de Fritz Benicke, rapportées par le D'' Hénocqu.e (1), nous signalent un autre danger.
Cet auteur donne à vingt-cinq femmes en couches, plus ou moins longtemps avant l'accouchement, des doses d'acide «alicylique de l^^o à 2 grammes. Les enfants nouveau-nés furent cathétérisés, et leur urine présentait de l'acide salicylique ; ces recherches permirent à Benicke d'établir que ce produit passe en quarante minutes^ de la mère à l'enfant, et qu'en deux heures il est éliminé de l'organisme de celui-ci après sa naissance. Mais, tandis que chez la mère on ne retrouve plus d'acide salicylique dans l'urine vingtquatre ou trente-six heures après l'ingestion, chez le nouveau-né on peut encore trouver l'acide salicylique au bout de trois ou quatre jours, quand l'accouchement tarde pendant ce laps de temps. Les eaux de l'amnios ne contenaient pas d'acide salicylique.
Peut-on dire que l'acide salicylique soit sans action sur le fœtus qui, retenu dans le sein de la mère, semble ne pas éliminer ou éliminer si difficilement les sels de l'acide salycilique? Nous ne le pensons pas, et nous pourrions invoquer certains cas d'avortement qui ont paru à divers médecins imputables au salicylate de soude.
Dans la séance du 10 octobre 1877, M. Bucquoy, président
(1) HéDocque, Bict. encydop. des se. méd. CArt. Acide salicylique), 3« sene, t. VI, 1878, p. 291. '
de la Sociélé Ihérapeulique, disail : « Une femme grosse de six mois fut admise dans mon service pour y être traitée d'un rhumatisme articulaire aigu. Je lui fis prendre avec un succès complet de l'acide salicylique h une dose moyenne. Après quatre jours d'usage de cette substance, elle accoucha prématurément. Les suites de couches furent simples, et la malade guérit complètement.
« J'ai connaissance, ajoute M. Bucquoy, de deux faits analogues qui se sont passés à l'hôpital Cochin. »
M. le D-- Hulinel, médecin des hôpitaux, a été témoin d'accidents semblables, et il possède deux exemples d'avortement qu'il regarde comme imputables à l'usage du salicylate de soude.
M. le D'- Balette (1) rapporte quatre observations dans lesquelles la médication par le salicylate de soude a été suivie d'avortement (deux fois au bout de un jour et demi; une fois après un traitement continué pendant deux mois). Nous savons qu'il n'en est pas toujours ainsi ; que des femmes enceintes soumises au traitement par le salicylate ont pu mener à bien leur grossesse ; mais, comme médecin traitant, je me croirais obligé de ne le prescrire pendant la grossesse qu'en vérifiant tous les jours son action sur l'enfant par la recherche des mouvements actifs et des battements du cœur
Quand une femme allaite, l'acide salicylique s'élimine par le lait et quarante minutes après la tétée on trouve l'acide salicylique dans l'urine de l'enfant.
Lorsque, pour une raison quelconque, un médecin considère que les accidents observés sur un malade peuvent être attribués à l'ingestion clandestine d'acide salicylique ou de salicylate de soude, pour s'assurer que ses soupçons sont ou non fondés, il suffit déverser dans l'urine quelques gouttes de perchlorure de fer; s'il y a de l'acide salicylique, d apparaît d'ordinaire une belle coloration violet-bleu.
(,) Balelte, De l'action du salicylate de sowle sur l'uléncs, Thèse de Paris, 1889.