DANS LES CIMETIÈRES
Fig. 7.— ]3..., décùdé le 21 mai 1890. — Inhumé le 22 mai 1890.
— Durée de rinhumation :
un an dix-huit jours.
346 PlfcCES ANNEXES.
Les insectes recueillis dans cette bière sont des Anthomysides ; larve vivante d'Ophria cadaverina, une ilistéride, larve de Sapvinus rolondatus.
La quatrième exhumation effectuée est celle du sieur (;... (Baptiste), cinquante-trois ans (lig. 8).
Décédé le 20 mars 188G. — Inhumé le 21 mars 1886. — Exhumé le 25 mai 1891. — Exhumé de nouveau le 9 juin 1891. — Durée de l'inhumation : cinq ans.
Ge cadavre est absolument intact, il a subi en masse la transformation en gras de cadavre.
Il est procédé à l'autopsie par M. le professeur Brouardel.
Tous les viscères sont amincis, appliqués contre les parois du thorax et de l'abdomen.
Le cœur seul a encore un certain volume, il est parfaitement reconnaissable.
Tout travail de décomposition paraît suspendu, il semble que le cadavre resterait à cet élat pendant un temps indéfini.
On trouve dans celte bière un insecte de la famille des StaphiUnides : le Philonthus ebeninus.
Les trois premières exhumations faites dans le terrain aménagé par le sysième Goupry, rapprochées de celle du cadavre du sieur G... inhumé dans les conditions ordinaires dansle cimetière de Saint-Nazaire, établissent d'une façon saisissante que le drainage du sol par le procédé Goupry active dans une proportion considérable la disparition des corps inhumés.
Celte accélération paraîtra d'autant plus manifesle, si l'on veut bien se rappeler que les cadavres si complètement détruits n'ont séjourné que onze mois et demi à un an dans le terrain Goupry, tandis que le cadavre du sieur G... était inhumé depuis cinq années dans le cimetière actuel de Saint-Nazaire.
Les expériences faites simultanément avec des moutons ont donné des résultats identiques.
M. Ogier, directeur du laboratoire de Toxicologie de la Morgue de Paris, membre du Gomité consultatif d'hygiène de France, a ' fait l'analyse des gaz qu'il a recueillis dans le sol du cimetière Goupry et du cimetière de Saint-Nazaire, nous reproduisons la noie qu'il a bien voulu nous remettre :
Paris, 25 juin 1891.
Analyse des gaz recueillis dans le sol du cimetièi-e de Saint-Nazaire.
a 10 Terrain aménagé selon le système Goupry. — Gaz recueillis, au-dessus de la tombe de T. Q...
CONDITIONS d'inhumation DANS LES CIMETIÈRES. 347
fio (Baptiste), décédé le 20 mars I88G. — Inhumé le 21 mars
88G. - Exhumé le 25 mai 1891. - Exhumé de nouveau le 9 juin 1891. — Durée de l'inhumation : cinq ans.
PiftCES ANNEXES.
« La terre n'a pas été enlevée.
« Trou de sonde pratiqué à l°,bO, c'est-à-dire jusqu'à la partie supérieure de la bière.
Pas d'hydrogène sulfuré.
Acide carboniquR 2,20 en volumes.
Oxygène H, 51 —
Azote 80,20 -
(' Dans une autre expérience, on a trouvé (analyse par pesée) 2,69 p. 100 d'acide cabonique.
« 2" Terrain aménagé système Coiipry (tombe de A....). — Le corps a été exhumé la veille, réinhumé et la fosse remblayée.
« Le gaz a été recueilli au-dessous du corps, dans le drain Coupry, quinze heures environ après le remblayage.
« Le gaz présente une très légère odeur sulfureuse, on ne constate cependant aucune réaction indiquant l'hydrogène sulfuré.
Acide carbonique 0,04 en volumes.
Oxygène 19,6î
Azote 80.33 —
« La comparaison de ces deux expériences me paraît démontrer la réalité de l'afQux de l'oxygène, dans le système Coupry, puisque dans le drain, juste au-dessous d'un cadavre, il n'y a pas plus d'acide carbonique que dans l'air normal. L'air extérieur arrive donc efîectivement au-dessous du corps, et il n'y a pas de stagnation des produits ga'zeux de la décomposition, dans l'appareil de drainage.
« La quantité d'acide carbonique trouvée au-dessus de la tombe (l^^ expérience) n'est pas très élevée et moins forte que dans les expériences de M. Schûtzenberger (p. 89, Rapport de la Commission des cimetières) .
« Dans les expériences de Boussingault et Levy, on a trouvé pour des gaz recueillis dans la terre végétale des doses de CO^ très variables (0,80 - 1,06 - 2,17 - 7,77 - 9,74 selon les cas, en général 1 p. 100 dans les conditions ordinaires, et jusqu'à 10 p. 100 dans la terre qui vient d'êire fumée).
« 30 Cimetière ordinaire de Saint- Nnzaire. — Terrain excessivement argileux. Le Irou de sonde a dù tasser l'argile et faire une sorte de conduit imperméable ; il esta craindre que lair puisé ne vienne pas exclus vement du sol, mais que l'aspiration ait deler-
CONDITIONS d'inhumation DANS T.KS CIMETIÈRES. 349
miné un appel d'air extérieur parle haut du trou de sonde. Les conditions d'expérience ne sont pas très favorables. « Profondeur 1™,10 au-dessuâ de la tombe de la femme D...
Acide carbonique 2,13
Oxygène 17, 8G
Azotu 80,01
« Il est à croire que le chiffre d'acide carbonique est trop faible, pour les raisons indiquées plus haut.
« Dans ces diverses analyses, comme dans celles de Schiitzenberger el de Boussingault, la somme de l'acide carbonique et de l'oxygène est loujours très voisine de 20, chiffre de l'oxygène de l'air normal, c'est-à-dire que le carbone de la matière organique fournit en brûlant un volume d'acide carbonique égal au volume de l'oxygène qui a produit la combustion. »
Pour compléter cette étude, M. Ogier a examiné l'eau recueillie dans une des fosses du cimetière de Saint-Nazaire.
Nous croyons utile de reproduire le résumé qu'il nous a rerais de ses recherches sur ce point spécial.
« Analyses d'eau. — Eau recueillie dans le cimetière de Saint- Nazaire (cimetière ordinaire) dans une fosse renfermant un cadavre inhumé depuis cinq ans. — Terre glaise à peu près pure . Le niveau d'eau dans la fossse était juste au sommet de la bière qui se trouvait entièrement remplie. Le cadavre était en grande partie détruit. Il restait cependant d'abondantes masses graisseuses, molles.
Degré hydrotimétrique 65,0
Résidu à 100 (par litre) 1,3835
Résidu au rouge 1,0215
Diiiërence (perte au rouge) 0,2680
Chaux (CaO) —
Magnésie (MgO) —
Acide sulfurique (SOHl') —
Chlore (Cl) 0,220
Acide nitrique (Az^O^) traces.
Ammoniaque (AzU^) 0,040
Matière organique (sol acide) 0,042
(En oxygène sol alcalin) —
Oxygène dissous (en poids) —
— — (en volume) —
Silice —
Nitrites traces
insensibles.
« Analyse faite sur l'eau filtrée.
« Quantité énorme de matière organique, d'ammoniaque et de
850 'PlftCKS ANNEXES.
chlorures, traces de nitrites et de nitrates. Le dépôt est assez abondant, gris noirâtre; il contient principalement des matières grasses, un grand nomhre d'infusoires (Paramécies). »
De ces faits nous croyons pouvoir conclure :
1° L'applicalion du système Coupry dans le cimetière de Saint- Nazaire, eu asséchant le^sous-sol et en y faisant pénétrer de l'air en quantité considérable, active dans une notable proportion la destruction des cadavres inhumés.
2° Le fonctionnement de ce système diminue la quantité d'acide carbonique qui circule dans le sol où sont enfouies des matières organiques.
3" Il permet d'utiliser pour les inhumations des terrains qui jusqu'ici étaient considérés à juste titre comme impropres à cet usage.
Signé : Brouaudel, Du Mesnil, Ogier.
En présence de ces faits et des considérations que nous avons présentées au début de ce travail, nous estimons qu'il y aurait intérêt à modifier le décret du 23 prairial an L\, à en éliminer quelques prescriptions surannées, telles que l'orientation des cimetières vers le nord qui n'a aucun intérêt et qui est parfois une source de difficultés considérables dans certaines communes.
Il serait utile, dans les communes rurales, de diminuer les dépenses de clôture des cimetières, dépenses souvent très élevées et hors de proportion avec le but à atteindre.
Il y aurait grand intérêt à éloigner les cimetières de 200 mètres au moins des habitations agglomérées et d'en drainer préalablement le sol, pour préserver de toute souillure les eaux destinées à la boisson et assurer la destruction rapide des corps confiés à la terre.
Non seulement on réaliserait ainsi une amélioration notable eu hygiène, mais grâce à l'application de ces prescriptions, il serait possible de réduire la durée des concessions temporaires qui actuellement est de cinq années, ainsi que celle de l'immobilisation des terrains des anciens cimetières résultant de l'observation de l'article 9 du décret du 23 prairial an XII. II y aurait avantage à diminuer ces délais, on permettrait ainsi aux communes de recourir moins souvent qu'elles ne le font actuellement à Tagrandissement des cimetières.
ACCUSATION d'intoxication PAU LA COLCHICINB. 351
Accusation d'intoxication par la colchicine. Affaire R... — Acquittement (1).
Rapports de MM. Vulpian, Schdtzenberger, Ogier, Gab. Pouchet
et Brouardel,
Il y a quelques mois, un nommé R... était accusé d'avoir empoisonné sa femme à l'aide de la colchicine. Le procès eut un certain retentissement. Au nom de mes collègues MM. Vulpian, Schiitzenberger, Ogier et G. l'ouchet, je viens vous soumettre les questions médico-légales qui ont été soulevées. Je pense qu'elles méritent de retenir quelques instants votre attention, j'espère que vous voudrez bien, après que les pièces médico-légales auront passé sous vos yeux, dire si nous avons été trop réservés dans nos conclusions ou si quelques-unes des opinions que nous avons soutenues vous semblent devoir être modifiées dans l'avenir.
La question toxicologique était particulièrement grave. La colchicine est un poison encore peu connu médico-légalement. Elle a été surtout étudiée dans des laboratoires par des chimistes et par des physiologistes; on savait qu'en procédant analytiquement, la colchicine avait certaines réactions chimiques, certaines propriétés physiologiques, mais on ne s'était pas encore trouvé en face de cet autre problème bien plus délicat : Etant donné que dans un cadavre inhumé depuis dix mois on retrouve certaines de ces réactions, peut-on affirmer qu'elles appartiennent à la colchicine seule ?
Rappelons seulement que dans toutes les affaires d'empoisonnement par une substance toxique, quelle qu'elle soit il faut pour que l'expert puisse apporter une conclusion ferme que les symptômes observés pendant la vie, les lésions trouvées sur le cadavre, l'analyse chimique, les expériences physiologiques présentent un ensemble concordant. Si un de ces moyens d'information fournit un résultat en contradiction formelle avec la somme des autres, l'expert doit douter et exposer les motifs de son dOHte.
Or, dans le cas soumis à notre contrôle, que pouvaient nous lournir les connaissances scientifiques actuelles Les symptômes de l'intoxication par la colchicine elle-même
ac9u«e^e«<. Lecture faite à la Sociétû de médecine Iô<^a e dnn^ la séance du 11 janvier 1886 [Annales d'hygiène, 188G, t. XV p ÔjS)
3ri2 PlfcCES ANNEXES.
sont à peu t)rés inconnus, nous les déduisons par analogie de ceux que l'on a notés dans l'empoisonnement par le colchique dont on l'extrait. Ces symptômes sont eux-mêmes peu caractéristiques : les vomissements, la diarrhée, l'algidité ultime, les troubles cardiaques, appartiennent à bien des affections toxiques et non toxiques. Nous ne connaissons les accidents survenus pendant la vie que par les témoignages des personnes qui ont assisté aux derniers moments de la victime. On peut parfois se demander si leur mémoire est absolument fidèle et si quelques détails ne leur échappent pas, un an après la mort.
Les lésions ont été décrites, elles sont faciles à reconnaître, bien que peu caractéristiques, si on fait l'autopsie rapidement après la mort. On trouve des congestions, des hémorragies, des ecchymoses, quelquefois, des altérations épithéliales. Mais dix mois après l'inhumation, même quand le cadavre est admirablement conservé, les épithéliums ont disparu, la matière colorante des globules rouges n'existe plus, et là où peut-être se trouvait une suffusion sanguine, le tissu se montre absolument exsangue.
La chimie se heurte à deux difficultés principales. La première est commune à bien des substances toxiques: lorsque celles-ci provoquent des vomissements et de la diarrhée, la plus grande partie du poison ingéré est rejetée hors de l'économie, une faible partie reste dans les tissus. La seconde diflicuUe appartient plus spécialement à quelques alcaloïdes toxi.iues. Leurs caractères chimiques établis sont peu nombreux ou insuffisamment caractéristiques. Àinsi on peut se trouver en face de cette question Il est certain que parmi les alcaloïdes connus, aucun ne présente les deux ou trois réactions colorées que nous réve e l'analyse, mais comme il est un très grand nombre d alcaloïde inconnus dans leur existence elle-même, comme on s^^l qnû sVn forme quelques-uns encore mal détermmes pendant la putréfaction, est-ce que ces réaclions ne peuvent pas être communes a 'alcaloïde dont nous recherchons les traces et à ces alcaloïde eux-mêmes ? C'est précisément à ce doute que nous ont conduit les analyses faites à l'occasion de celte expertise. ^ Entin, pour la physiologie, de très belles recherches due a M le Laborde, nous avaient appris que par la méthode graphique on pouvait suivre sur le cylindre enregistreur la deform Jon de la contraction musculaire. Malheureusement pour Tbt ^r ces déformations il faut une dose de colchic.ne re a tivement assez considérable, et nous avons indiqué en comme ça que lorsque la dose ingérée permet a ^'f «"P^^. .^^^^^^^^^^^ plus grande partie du poison, il n'en reste plus d utilisable pour les
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. 353
recherches physiologiques qu'une quantité si minime, que les expériences instituées d'après la méthode de Marey restent sans résultat.
J'ai exposé tous ces desiderata, mais je ne voudrais pas que l'on pi\t en induire que l'étal actuel de la science nous condamne à rester éternellement impuissants. Les questions que nous nous posons actuellement pourles poisons végétaux, ct;uent celles en présence desquelles se trouvaient nos prédécesseurs pour les poisons minéraux il y a à peine un demi-siècle. Ils les ont résolues. Mais il est sage d'en tirer la conclusion qui en découle naturellement. Jusqu'à ce jour la toxicologie a trop souvent attendu que le criminel pose lui-même les questions à résoudre ; il faut qu'à l'aide d'un personnel nombreux, instruit, travaillant sans la préoccupation de la solution imminente, on prépare les réponses d'une façon purement scientifique, de façon qu'au moment oii la justice s'adresse au médecin légiste, celui-ci trouve dans cette réserve de travaux antérieurs, une base de renseignements contrôlés, méthodiquement établis et dans lesquels il puisse avoir une confiance assez solide pour lui permettre de répondre à la justice qui l'interroge, sans hésitation, sans les restrictions que lui dicte aujourd'hui sa conscience. En un mot, il faut qu'à un travail de découvertes qu'on lui impose au jour le jour il lui soit possible de substituer un simple travail de contrôle.
C'est ce labeur que se sont imposés mes collaborateurs. Le champ des recherches est immense, la récolte se fera encoie attendre, mais pour compléter notre outillage, il nous faut votre appui moral. C'est pour l'obtenir que nous avons tenu à vous soumettre tous les détails de cette expertise.
Le 29 décembre 1884, M. A. Guillot, juge d'instruction, me commit pour dire :
« 1" Si l'ordonnance suivante : Colchicine-cristal, 1 gramme en i paquets, est d'un emploi médical et peut être donnée à une personne atteinte de dyspepsie ;
« 2° S'il serait possible de retrouver traces de celte substance huit mois après la mort. »
Voici la réponse que je fis aux deux questions posées par M. le juge d'instruction :
i" L'ordonnance ainsi conçue : « Colchicine-crislal l gramme en 4 paquets est-elle d'un emploi médical ? Peut-elle être donnée à une personne atteinte de dyspepsie ?
La colchiciue est un des alcaloïdes que l'on extrait du colchique. Elle est jusqu'à présent fort peu employée en Ihérapeu- P. Brouabdel. — Les Empoisonuements. 23
tique ; je ne sais si un médecin à Paris en a préconisé l'emploi ; en tout cas il me semble probable qu'on ne la doit trouver que dans quelques-unes des pbarmacies de Paris. Il est évidemment possible à un médecin de s'en procurer, mais cerlainement elle n'est pas d'un usage habituel ou même fréquent.
La colchicine a des propriétés toxiques. D'après les recherches de Schroff, Rossbach et Wehmer (1), Rabuteau, Rochette (2), et celles qui ont été faites depuis au laboratoire de M. Vulpian, on doit conclure :
1» Chez les grenouilles, à la dose de 2 centigrammes, la colchicine détermine la mort, après avoir stimulé puis paralysé le système nerveux central;
2» Chez les animaux à sang chaud, elle est beaucoup plus active : 3 et même 2 centigrammes injectés sous la peau d'un chien de moyenne taille tuent cet animal.
Les symptômes qui se produisent d'abord sont des coliques extrêmement violentes, des vomissements et de la diarrhée: il y a congestion de la muqueuse gastro-intestinale et même parfois des hémorragies de cette muqueuse.
Plus tard les mouvements spontanés, puis les mouvements réOexes sont peu à peu abolis; le cœur continue à battre et la mort arrive par arrêt de la respiration.
Une dose de 3 à 4 centigrammes administrée à un homme adulte semble devoir être fort dangereuse, peut-être mortelle.
On peut se rendre compte de ses effets en les comparant à ceux de certaines préparations de colchique.
D'après le docteur Rochette, 100 grammes des préparations de colchique renferment la proportion suivante de colchicine :
/ Gr. Gr,
Alcoolature de fleurs de colchique 0,06 à 0,08
Teinture de semence de — J-J^ ^ 0,0b
Extrait de semences de — 0,20 a 0,-.d
Teinture de bulbes de — 0,02 a 0,Ud
Vin de semence de — ^'^^^
Ainsi un gramme de colchicine représenterait 2 000 grammes de teinture de semences de colchique. Or la dose médicale de cette teinture est de d à 5 grammes.
Les préparations de colchique ont des effets drastiques, diu-
(1) Rossbach et Wehmer, in Nothnagcl et "^«^^bach No«.e««.r éléments de matière médicale et de thérapeutique. Pans, f 9; P-ij^'.
(2) Paul Rochette, Recherches sur le colchique d automne. Thèse 16 mars 1876.
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. 355
rétiques, elles sont surtout employées dans la goutte et le rhumatisme.
Dans le cas oii une enquête serait poursuivie, nous devrions avant de conclure vérifier personnellement les résultats expérimentaux que nous empruntons aux auteurs.
La formule ci-dessus serait, d'après ces auteurs, très probablement mortelle pour un adulte, même après l'ingestion d'un seul paquet, c'est-à-dire de 0e%25 de colchicine.
Je ne vois pas à quelle indication thérapeutique répondrait l'emploi de la colchicine dans le cours d'une dyspepsie.
2° Serait-il possible de retrouver des traces de cette substance huit mois après la mort ?
Je ne saurais répondre avec précision à cette question. Les réactions chimiques sont il est vrai assez nettes, et Dannenberg affirme que cet alcaloïde résiste à la putréfaction. Mais en médecine légale proprement dite, je ne connais pas d'expertise faite huit ou dix mois après la mort. L'expérience seule peut décider. Si le malade a succombé à certaines affections, telles que phtisie, cancer, etc., on pourrait peut-être encore reconnaître les lésions caractérisant ces maladies.
A la suite de ce rapport, M. Guillot commit MM. Brouardel, Gab. Pouchet et Ogier à l'effet de rechercher tant par l'autopsie que par l'analyse chimique, si la mort de la femme R... devait être attribuée à une cause naturelle ou à un empoisonnement.
D'examiner une ordonnance fabriquée frauduleusement par le sieur R..., tendant à obtenir la délivrance de colchicine; de constater si à la dose prescrit, cette substance eût été de nature à donner la mort; de vérifier si par sa nature même elle n'échappe pas à l'analyse chimique, et si elle n'est pas ainsi un agent particulièrement dangereux d'empoisonnement criminel.
Serment préalablement prêté, nous avons rempli ainsi qu'il suit la mission qui nous était confiée.
L'exhumation du cercueil de la femme R... a eu lieu le 20 janvier 188S, au cimetière de Noisy-le-Sec, en présence de M. Rémongin, commissaire de police des Lilas, et de M. Ogier, chimisteexpert. Des scellés ont été apposés sur le cercueil, ainsi que sur quatre vases dans lesquels on avait recueilli de la terre du cimecercueil""'' ^ à ''^«"^-^^t à gauche du
Le cercueil a été transporté à la Morgue de Paris, où l'autopsie a. ete pratiquée le 20 janvier 1885,
§ I. Autopsie. - Le cadavre est placé dans un cercueil scellé, portant l'étiquelle suivante :
« Scellé n" 1. Bière contenant le corps de la femme R..., née Marie D..., exhumée ce matin au cimetière de Noisy-le-Sec.
« Signé : le commissaire de police, Rémonyin ; et J. Ogier. »
Le scellé est parfaitement intact. Le cercueil est en chêne, el porte à chacune de ses extrémités le chiffre 6, marque en no.r; le couvercle de ce cercueil est légèrement déprimé, sur la ligne médiane dans le sens de la longueur, au niveau d'un jomt de deux planches de chêne. L'intérieur du cercueil est capitonne d'ouate.
Le corps est enveloppé dans un linceul sur lequel se trouve par places une poussière blanchâtre. Ce cadavre est habille dune chemise et porte un bonnet garni de ruches.
Le cadavre est admirablement bien conservé.
Le cuir chevelu se détache assez facilement. Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau a encore une consistance qui permet d'y pratiquer des coupes ; on peut suivre le trajet des grosses artères, elles sont saines : les méninges qui les entourent ne sont le siège d'aucune lésion notamment de nature tuberculeuse. Le cerveau ne présente aucune lésion actuellement appréciable, il
n'y a pas de tumeur. . ,
Les plèvres contiennent à peine quelques grammes d un liquide teinté en rouge par transsudation de la matière colorante du sang. 11 n'y a pas d'adhérences pleurales. Il n'y a pas de tubercules dans le parenchyme pulmonaire, notamment au sommet
'Te^; Z^de est vide ainsi que les cavités du cœur. Celui-ci est si bien conservé que les parois ont leur consistance p e que n maie, un peu parcheminée, et que l'on peut constater que les valvules sont absolument saines el souples.
Le foie est ramolli, revenu sur lui-même; la vesicu e bihaire ne contient pas de calculs. La rate n'est pas volumineuse. Les reins sont sains; ils se décortiquent ^^^^»7!"^- L'estomac est vide; les parois sont accolées. ^l ^^^^'J^ présente pas Iraces d'ulcérations; il y a quelques rougeurs non ecchymotiques le long des troncs vasculaires. ,„„.:ères Les intestins sont sains ; ils ne contiennent ^^l^XTl fécales. L'appendice iléo-c.cal est sain; i ne ni en p s d corps étranger. L'intestin est si bien Ç^^^j; ^"^^^^^ ^.^.^e l'aide de l'entérotome, le couper dans toute son élendue, si la mort datait de deux ou trois jours. g^j^g. L'utérus paraît sain; la vessie est vide, sa muqueuse
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHIGINE. 357
En résumé, l'autopsie ne permet de retrouver actuellement dans le cadavre de la femme R... aucune lésion capable d'expliquer la mort par une cause naturelle.
La conservation du cadavre est telle que l'autopsie a pu être pratiquée dans des conditions analogues à celles où se font les autopsies trois ou quatre jours après la mort.
Nous avons mis sous scellés, en vue de l'analyse chimique :
Bocal 11° i, enveloppes intérieures de la bière; n" 2, chemise; n° 3, estomac; n» 4, intestins; n" 5, poumons; n" 6, cœur et muscles; n" 7, foie, rate et reins; n" 8, cerveau.
§ II. Examen des organes. — L'examen des organes de la femme R... a donné les résullats suivants (1) :
1° Cœur. — Examen macroscopique. — Les fragments conservés dans l'alcool depuis quelques jours, ont une teinte jaunâtre ; de consistance encore assez ferme, ils dégagent une odeur acre assez forte. — Une coupe pratiquée sur un de ces fragments montre un tissu sec et dont les éléments se dissocient facilement, lia surface de coupe est un peu grisâtre. Quelques-uns de ces fragments sont durcis par la gomme et l'alcool.
Examen histologique. — Sur une coupe pratiquée perpendiculairement à l'axe du cœur et comprenant toute l'épaisseur de la paroi ventriculaire, on remarque d'abord le feuillet viscéral du péricarde, très bien coloré par le carmin, et dont les vaisseaux conjonctifs sont un peu dissociés.
Au-dessous, une couche adipeuse assez épaisse; les vésicules adipeuses ont un contour très net, vides par places, en d'autres points, contenant un très grand nombre de cristaux d'acide gras (acide stéarique) ; au-dessous on trouve les fibres musculaires du cœur Irès bien conservées, à striation très nette : les fibres sont seulement très pâles. Le tissu conjonctif qui sépare les faisceaux musculaires, se colore très bien par le carmin.
On ne trouve pas trace de l'endocarde.
Les vaisseaux ont un contour très net; les tuniques moyenne et externe sont nettement visibles.
En résumé, conservation presque absolue du muscle cardiaque : seulement les éléments se laissent dissocier avec une extrême facilité : ainsi on a grand'peine à maintenir en place les éléments, pourvu que la coupe soit un peu mince. De plus, transformation de la graisse en acide stéarique.
(1) M. le professeur Granctier a bien voulu nous prêter son concours pour faire ces recherches microscopiques.
2° Muscle. — Examen d'un muscle des membres (biceps) par lês mômes procédés.
Examen macroscopique. — Couleur jaune clair ; consistance assez ferme; odeur àcre assez faible. A la coupe, aucune altération appréciable, si ce n'est une pâleur considérable des tissus. Dissociation très facile des éléments musculaires.
Examen hislologique (fait par dissociation et sur des coupes pratiquées les unes parallèlement, les autres perpendiculairement aux fibres musculaires. Coloration au picro-carmin).
Les fibres musculaires, étudiées par dissociation, sont d'une netteté remarquable; la striation est très accusée sur toute la longueur des fibres; leur couleur est très paie; on n'aperçoit pas les noyaux du myolenime. Sur les coupes longitudinales, rien de particulier à noter, même apparence que sur la dissociation.
Les coupes perpendiculaires à l'axe des fibres montrent une élégante mosaïque : les fibres ainsi coapées apparaissent les unes très colorées, les autres très pâles. Nulle part de dégénérescences graisseuses ou autres.
3° Reins. — Examen macroscopique. — Tissu un peu ramolli, mais non diffluent, de couleur jaune grisâtre; odeur analogue aux pièces précédentes.
A la coupe, tissu grisâtre, sec, se laissant dissocier très facilement.
Examen histologiqiie (coupes portant sur les deux substances corticale et médullaire ; coloration au picro-carmin).
On remarque tout d'abord que les tubes ont leurs parois absolument conservées ; ces parois, colorées en rose par le carmin, ne sont nullement altérées. L'épithélium par contre est totalement desquamé; il forme des masses granuleuses qui oblitèrent la lumière des tubes, cette altération porte sur tous les canalicules.
La capsule de Bowman des glomérules est nettement appréciable; mais le paquet vasculaire a totalement disparu.
Les gros vaisseaux du rein sont bien conservés; leur lumière est très nette, les tuniques externe et moyenne sont intactes.
40 p-ojg, Examen macroscopique. — Fragments d'un rouge vineux, quelques plaques ardoisées à la surface : odeur analogue aux pièces précédentes.
A la coupe, tissu brun grisâtre, d'apparence un peu spongieuse.
Examen histolocjiqiie (coupes colorées au picro-carmin). Sur des coupes épaisses, on voit que l'apparence lobulaire est assez bien
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. àoJ
conservée; mais sur des coupes un peu plus minces, le lissu se dissocie facilement, et on ne voit plus que des cellules hépatiques épaisses.
En étudiant une des coupes épaisses, on note l'existence très nette des veines centrales, autour desquelles sont groupées les cellules hépatiques, les unes très bien conservées, les autres très notablement altérées.
Les espaces portes, colorés en rose vif sont très appréciables.
Revenant aux cellules hépatiques, nous voyons que les unes ont leur noyau très nettement visible, mais toutes sont plus ou moins granuleuses. Beaucoup sont déformées : on aperçoit en plusieurs points des granulations réfringentes et quelques cristaux d'acide stéarique.
Les vaisseaux biliaires ne sont plus appréciables; tout au moins on ne voit pas de vaisseaux avec épithéliura cubique.
0» Rate, — Examen macroscopique. — Fragments de couleur d'un rouge vineux; quelques taches grises et noires à la surface.
A la coupe, tissu gris-blanc, sec, se dissociant facilement.
Examen histologique (coloration au picro-carmin). Réliculum conjonctif très bien conservé. Les cellules lymphatiques sont assez nombreuses, bien colorées, mais moins nombreuses qu'à l'état normal et très granuleuses.
Les corpuscules de Malpighi sont colorés en rose vif et d'une netteté remarquable.
Les veines sont nombreuses, nettementlimitées, absolument vides.
En résumé, réticulum et corpuscules de Malpighi bien conservés; altérations portant sur les cellules lymphatiques.
0" Estomac. — Examen macroscopique. — Coloration blanche des fragments, les différentes tuniques se dissocient à la moindre traction.
Examen histologique (coupes colorées au picro-carmin). Tunique externe conjonctive saine; tunique musculaire parfaitement intacte. On ne retrouve aucune trace de l'épithélium stomacal. Les glandes ont aussi totalement disparu. Le tissu conjonctif sous-muqueux est le seul vestige de la muqueuse stomacale.
7" Intestin. — Mêmes altérations que dans l'eslomac. Disparition totale des glandes. Tissu conjonctif et fibres musculaires seuls conservés.
8° Poumon. — Examen macroscopique. — Fragments mous, ne crépitant que peu ou pas, de couleur gris-noir : odeur âcre très forte.
A la coupe, tissu gris-noir se dissociant très facilement.
Examen histologique (durcissement difficile; coupes par conséquent difficiles à faire ; coloration au picro-carmin).
PiftCES ANNEXES.
Tissu coiijonctif alvéolaire très net, nulle trace d'épithélium. Au centre des alvéoles, niasses granuleuses, probablement des débris de répithélium pulmonaire.
Les bronches sont assez difficiles à reconnaître; l'épilhélium n'existe plus; la tunique élastique se voit seulement par places, et n'a plus guère l'apparence festonnée caractéristique.
Les vaisseaux sont nets et bien conservés.
9" Cerveau. — Examen macroscopique. — Le tissu cérébral esl réduit en un magna informe, de couleur jaunâtre ; le tissu a la consistance du mastic : odeur infecte.
Examen histologique . — Des coupes faites sur ce tissu, durci par la gomme et l'alcool et colorées au picro-carmin, montrent que ce magna est composé de la névroglie qui se colore un peu en rose, et de quelques cellules nerveuses, granuleuses et sans prolongements; les tubes nerveux ont totalement disparu.
On voit donc en résumé que tous ces organes, sauf le cerveau, avaient subi des altérations peu considérables, malgré la date si reculée de l'inhumation.
On peut dire d'une façon générale que partout le tissu conjonctif est intact, que partout les fibres musculaires sont conservées ; mais partout aussi les cellules épithéliales ont disparu ou sont dégénérées. Là où se trouve du tissu adipeux, l'acide stéarique a remplacé la graisse. Le cerveau par contre étant lotalenient dégénéré, c'est à peine si on trouve quelques cellules nerveuses.
La putréfaction élait donc peu avancée. Il était par conséquent intéressant de rechercher si dans ces organes on retrouverait des germes de putréfaction et quelles espèces.
Nous avons fait à cet effet des coupes nombreuses de tous les organes et nous les avons colorées par les couleurs d'aniline. Le bleu de méthylène nous a surtout réussi.
Les coupes immergées dans une solution de bleu de méthyle composée de
Eau 2 tiers.
Solution alcoolique de bleu de méthyle 1 tiers.
sont laissées dans ce bain pendant vingt-quatre heures, puis lavées à l'eau distillée, éclaircies par l'essence de girofle et montées dans le baume de Canada.
Les coupes faiblement colorées ou trop décolorées, présentaient peu d'organismes : les coupes fortement colorées en contenaient beaucoup.
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. 361
Nous pouvons faire une seule description pour le cœur, les muscles, le rein, la rate, le foie, l'estomac, le poumon. Tous ces organes contenaient en effet les mômes organismes : ce sont des chaînes de gros microcoques, les unes très longues, composées de douze à quinze grains, les autres plus courtes, mais constituées de la môme façon. Ces chaînettes se trouvent inégalement réparties dans les tissus; en grande abondance dans le rein, la rate, le foie- et le poumon, elles sont moins nombreuses dans le cœur, et encore) moins dans les muscles des membres.
Le rein est l'organe qui en contient le plus : en certains points, c'est une véritable infiltration.
Duis l'intestin, on trouve, outre ces chaînettes, des organismes de toute sorte, bacilles en haltères, bacilles courts et pleins. Rien du reste de spécial, puisqu'on retrouve les mômes organismes dans les intestins vingt-quatre heures après la mort. Le cerveau seul faisait exception. La surface des préparations est littéralement couverte d'organismes spéciaux, qui sont constitués par de longues chaînes de bacilles enchevêtrés, bacilles contenant dans leur épaisseur des spores nombreuses et réfringentes. On voit aussi quelques chaînettes de microcoques. Ces bacilles sont absolument semblables à ceux trouvés dans du gras de cadavre d'un homme inhumé depuis plusieurs mois.
En résumé, abondance extrême des bacilles de putréfaction dans le cerveau.
La recherche des organismes n'a fait, comme on le voit, que confirmer l'examen macroscopique.
En effet, d'une part, organes à peu près conservés, à odeur peu accusée avec quelques chaînettes de microcoques.
D'autre part, un cerveau difOuent à odeur infecte, sans structure appréciable et contenant de très nombreux bacilles de putréfaction.
§ IIL Observations relatives à la terre du cimetière de Noisy-le- Sec. — L'examen microscopique des organes, de même que les observations faites à l'autopsie, montre que le cadavre de la femme R... était, après une inhumation de neuf mois, dans un état de conservation remarquable.
Nous avons cherché à savoir si, dans le cas actuel, on doit attacher une certaine importance à cette conservation spéciale.
D'après des renseignements recueillis à Noisy-le-Sec, auprès du fossoyeur et du conservateur du cimetière, u le cimetière de Noisy conserverait assez bien les corps; dans des exhumations faites après cinq ou six ans, on trouve quelquefois des corps assez
bien conservés », On ne peut expliquer les raisons de celte conservation particulière.
L'examen géologique de la terre du cimetière (1), puisée dans la fosse même, au-dessus, au-dessous, à droite et à gauche du cercueil de la femme R..., a montré que celte terre renferme de la terre végétale, beaucoup de débris argilo-marneux jaunes, de la « marne à Pholadomya infra-gypseuse », enfin quelques débris sableux provenant de la terre végétale. Cette terre du cimetière est une terre rapportée.
Le sous-sol du cimetière est constitué par une marne jaune assez imperméable, située à la base de la marne gypseuse qui constitue la masse de la colline de Noisy. Les eaux qui pénètrent dans le cimetière et qui s'y écoulent lentement au nord-ouest, sont par suite extrêmement gypseuses. La nature de ces eaux joue-t-elle un rôle dans la conservation des cadavres? C'est ce que nous ne saurions dire.
Quoi qu'il en soit, l'état particulier de conservation du cadavie de M'"'^ R... peut être, d'après les déclarations reproduites plus haut, attribué à quelque propriété spéciale du sol.
Aussi, bien que cette conservation particulière soit en rappoil avec l'hypothèse d'un empoisonnement par quelque substance capable d'entraver la putréfaction, il n'y a pas lieu, dans le cas actuel d'attacher à cet état exceptionnel toute l'importance qu'il pourrait avoir dans d'autres circonstances.
§ IV. Anahjse cldmîque. — En raison de l'époque déjà éloignée de Tinhumation, il nous a paru inutile de rechercher un certain nombre de poisons, tels que le phosphore, l'acide cyanhydrique, le chloroforme, les poisons organiques volatils, dont la présence ne peut être constatée que si l'expertise a lieu peu de temps après la mort.
Nous avons donc recherché, d'une part les métaux toxiques, de l'autre les alcaloïdes et plus spécialement la colchicine.
Recherche des métaux. — I. Un échantillon moyen des divers organes a été composé comme il suit :
Estomac v n grammes.
Intestins 165 —
Foie, reins, rate 118 —
Cœur et muscle 74 —
Poumons ^7
Cerveau ~~
Soit en tout &25 grammes.
(I) Nous devons ces renseignements géologiques ;\ l'obligeance de M. G. Dolfus.
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. 303
Ces matières ont été additionnées de 70 grammes de bisulfate de potasse, et d'une quantité suffisante d'acide azotique pur (1) ; puis chauiïées jusqu'au moment oii il s'est pi'oduit un dégagement tumultueux de vapeurs nitreuses. Le résidu de cette déOagration a été épuisé à chaud par l'acide chlorhydrique étendu, et la niasse charbonneuse a été mise de côté pour des recherches ultérieui'es.
Dans le liquide chlorhydrique, préalablement réduit par le bisulfite de soude, nous avons fait passer pendant douze heures un courant lent d'hydrogène sulfuré ; il s'est produit un précipité brun jaunâtre que nous avons recueilli sur un filtre et redissous dans de l'eau ammoniacale : cette solution alcaline, évaporée au bain- marie, a laissé un résidu que nous avons dissous dans l'acide azotique. L'excès d'acide azotique a été chassé par une évaporation ménagée, et il nous est resté un nouveau résidu que nous avons dissous dans l'acide sulfurique dilué. La solution sulfuiique ainsi obtenue, qui devait contenir l'arsenic et l'antimoine, s'il en existait dans les organes, a été introduite par petites fractions dans un appareil de Marsh, fonctionnant à blanc depuis plusieursheures.il ne s'est produit dans le tube chauffé de l'appareil de Marsh, aucun anneau métallique; ce qui nous permet d'affirmer l'absence d'arsenic et d'antimoine dans les viscères examinés.
IL D'autre pari, le charbon déjà épuisé par l'acide chlorhydrique a été repris par l'acide sulfurique pur en présence d'une nouvelle dose de bisulfate de potasse : après une chauffe prolongée, le charbon s'est entièrement oxydé, et il est resté une liqueur limpide que nous avons soumise à l'électrolyse pendant quatorze heures. La lame de platine servant d'électrode négative s'est recouverte d'un dépôt grisâtre, très peu abondant, dans lequel nous avons reconnu les réactions du cuivre; la présence d'une aussi minime quantité de cuivre n'a rien d'anormal. Les recherches relalives au plomb et au mercure ont conduit à des résultats négatifs.
Recherche des alcaloïdes. — Un second échantillon moyen des viscères a été consacré à la recherche des alcaloïdes : cet échantillon comprenait :
Estomac
Intestins
Foie, reins, rate
Cœur et muscle
Cerveau
Poumons
Soit en tout
(t) Méthode de M. Gab. l^ouchet.
22 grammes.
527 grammes.
PifcCKS ANNEXES.
1. Ces viscères découpés en minces fragments, additionnés d'acide larlrique et d'alcool, ont été maintenus pendant quelcjues heures à une température d'environ 60». En exprimant la masse à la presse, nous avons obtenu un liquide brun-rouge, qui a été flllré, puis évaporé jusqu'à siccilé, dans le vide et à la température ordinaire.
Le résidu sec ayant été épuisé par l'alcool dilué, nous avons agile la solution alcoolique avec de l'étber de pétrole : ce traitement avait pour but d'éliminer une grande partie des matières grasses ; nous avions eu soin, par des expériences préalables, de vérifier que le pétrole, dans ces conditions, n'enlève aucune trace de colihicine. D'ailleurs les résidus pétroliques, évaporés et exa-minés à part, n'ont fourni aucune réaction intéressante.
Le liquide ainsi partiellement purifié par le pétrole a été enfin agilé à plusieurs reprises avec du chloroforme. Il nous est reslé une solution chloroformique jaune clair, qui, divisée en plusieurs échantillons et évaporée, a donné des résidus présenlant les caractères suivants :
[° Le résidu est jaune verdàtre, d'aspect résineux, demi-solide: il possède une odeur prononcée de matières fécales (Scatol). Au microscope on n'y distingue pas trace de cristallisation.
2° Additionné d'une goutte d'acide nitrique (de densilé 1,4), il donne une coloration violette de faible intensité : cette coloration est fugitive : par addition d'une quantité suffisante de polasse elle fait place à une coloration rouge-orangé. Cette seconde phase de la réaction se produit avec une grande netteté.
Ce double caractère appartient à la colchicine.
3" Nous essayons de purifier notre résidu chloroformique, qui renferme évidemment des matières étrangères dont la présence peut influer sur l'intensité des colorations. A cet effet une portion de ce résidu est traitée par l'acide acétique étendu, et filtrée, ce qui sépare quelques matières grasses ou résinoïdes. La solution acétique évaporée sur un verre de montre, fournit encore avec l'acide azotique une coloration violacée, qui, par addition de potasse, passe au rouge-orangé.
Dans d'autres fractions de la solution acétique nous constatons
que : , . . ,
4° L'iodure de potassium ioduré donne un abondant précipite
brun.
S» L'iodure double de mercure et de potassium produit un abondant précipité blanc jaunâtre.
6" La solulion de tanin précipite aussi en blanc (après neutralisation de l'acide acétique).
ACCUSATION d'intoxication PAR LA GOLCHICINE. 365
10 Le ferrocyanure de potassium est réduit et donne avec le peichlorure de fer un abondant précipité de bleu de Prusse.
Parmi toutes ces réactions, celle de l'acide nitrique est seule importante (2° et 3°) ; car elle peut être considérée comme caractéristique de la colchicine : nous reviendrons plus loin sur ce point, les réactions 4°, 5» et 6°, appartiennent au plus grand nombre des alcaloïdes végétaux; la réaction 7° est produite par un nombre plus restreint d'alcaloïdes, parmi lesquels la colcbicme. Ces diverses réactions ne présentent donc que peu d'intérêt; observons toutefois qu'elles ne sont pas en contradiction avec l'existence présumée de la colchicine dans les résidus en question.
La moitié environ de la solution chloroformique a été réservée pour des recherches ultérieures.
II. Dans le procédé d'extraction que nous venons de décrire, l'épuisement par le chloroforme a été fait en solution acide : ce procédé s'appliquait spécialement à la recherche delà colchicine. Il était nécessaire de compléter ces opérations et de rechercher également les autres alcaloïdes. Pour rentrer dans les procédés généraux, nous avons rendu la liqueur alcaline et épuisé de nouveau par le chloroforme. Dans cette seconde solution chloroformique, les réactifs généraux ne nous ont fait constater la présence d'aucun alcaloïde.
III. Les expériences qui précèdent nous ont montré qu'on peut extraire des organes de la femme R..., un corps présentant la réaction fondamentale de la colchicine. Après avoir exécuté ces expériences sur un échantillon moyen des organes mélangés, nous avons voulu les répéter en nous plaçant, s'il était possible, dans de meilleures conditions : c'est pourquoi nous avons recommencé ces expériences en opérant, cette fois, exclusivement sur une portion des reins : les observations dont nous donnons ici le résumé expliqueront pourquoi nous avons choisi spécialement cet organe.
Un chien de moyenne taille a été empoisonné avec un demigramme de colchicine introduite dans l'estomac.
Un autre chien a reçu un quart de gramme.
Un troisième chien destiné à servir de témoin a été pendu.
Les deux premiers animaux sont morts après dix ou douze heures, ayant présenté les symptômes habituellement observés de l'empoisonnement par la colchicine, symptômes d'ailleurs peu caractéristiques : Vomissements (1), diarrhée, collapsus profond.
[i] Dans les matières vomies, nous avons facilement retrouvé la colchicine. D'autres essais nous ont montré qu'on retrouve également cet alcaloïde dans les vomissements, lorsque l'animal a été empoisonné par injection intraveineuse.
366 PlfcCES ANNEXES.
L'.lutopsie des trois chiens a été faite par un de nos aides, en notre absence : les viscères ou liquides suivants : estomac et intestins, foie, vessie et reins, urine, sang, ont été mis de côté dans des bocaux : nous avons recherché la . colchicine dans ces matières : nous ignorions auquel des trois chiens appartenaient les organes sur lesquels nous opérions.
L'analyse nous a fait très aisément reconnaître les organes du chien qui n'avait pas reçu de colchicine : aucune réaction violette ne s'est produite avec l'acide azotique.
Au contraire, avec les animaux empoisonnés, nous avons observé :
Dans l'urine, réaction violette fort intense avec l'acide nitrique : coloration rouge non moins nette, par l'addition de potasse ;
Dans la vessie et le rein, réactions nettes mais moins intenses ;
Dans le foie, pour l'un des chiens, coloration violette ; pour l'autre chien, coloration violette faible, coloration rouge un peu plus nette ;
Dans l'estomac et l'intestin, coloration violette douteuse, coloration rouge assez nette par la potasse.
Ainsi la colchicine a été éliminée par les reins et a pu être caractérisée sans peine dans l'urine : dans les reins eux-mêmes, la dose d'alcaloïde est moins considérable, quoique facile encore à déceler : dans le sang, le foie, l'intestin, les réactions ont été beaucoup plus incertaines.
Guidés par les expériences que nous venons de rapporter, nous avons pensé que, en l'absence d'urine, il y avait quelque chance d'obtenir des résultats plus nets en opérant exclusivement sur le rein. Nous avons donc extrait du scellé n" 7, une portion de rein pesant 33 grammes. Après une digestion prolongée en présence de l'acide tartrique et de l'alcool, la masse a été exprimée, et le liquide filtré a été évaporé à sec, repris par l'eau alcoolisée : le liquide alcoolique, épuisé d'abord par l'éther de pétrole, a été repris par le chloroforme. L'évaporation de la solution chloroformique a laissé un résidu dans lequel nous avons, à plusieurs reprises, constaté la réaction violette par l'acide nitrique, et la coloration rouge par l'addition de potasse.
Bien que ces réactions colorées n'aient pas été beaucoup plus intenses que dans les expériences précédentes, il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que l'alcaloïde dont nous constatons les traces semble réellement, comme nous le supposions, s'être concentré dans le rein. Dans nos premiers essais, nous opérions sur 527 grammes des divers organes mélangés ; dans le second cas, sur 3;} grammes seulement de rein. Malgré l'énorme dilfé-
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHICINE. 367
reiice entre les poids des matières mises en expérience, nous obtenons cependant des réactions nettes dans le second cas comme dans Je premier, et les doses d'alcaloïdes contenues dans les seconds résidus sont assez considérables pour nous permettre de répéter plusieurs fois les réactions.
Line portion des résidus provenant du rein a été mise de côté pour servir aux recherches physiologiques.
IV. On voit, en définitive, que nous nous appuyons pour déceler l'alcaloïde sur une double réaction, à savoir : coloration violette par l'acide nitrique de densité 1,4 et coloration rouge -orangé par addition de potasse. Essayons maintenant de discuter la valeur de cette réaction et du mode opératoire que nous employons.
La plupart des auteurs signalent la réaction de l'acide azotique sur la colchicine ; mais ils l'exécutent de diverses manières. Les uns n'indiquent pas la concentration de l'acide azotique employé (MM. Houdé et Laborde), e obtiennent, sans doute avec l'acide azotique ordinaire du commerce, une coloration « verte d'abord, puis d'un rouge cramoisi, tirant vers le pourpre ». En effet, la coloration obtenue avec l'acide ordinaire, diffère de celle que l'on oblient avec l'acide de densité, 1,4. Mais, il nous paraît que la réaction ainsi faite est moins probante que la réaction fournie par l'acide plus concentré, car un certain nombre d'alcaloïdes sont colorés en rouge plus ou moins foncé par l'acide nitrique ordinaire.
D'autres auteurs conseillent d'employer l'acide azotique d'abord, additionné ensuite d'acide sulfurique (M. Rochette). Dragendorff ajoute d'abord de l'acide sulfurique, puis un cristal d'azotate de potasse. Ces deux manières d'opérer reviennent en somme à l'emploi d'acide azotique plus concentré que l'acide ordinaire.
Nous voyons peu d'avantages et quelques inconvénients à l'emploi simullané d'acide sulfurique et d'acide azotique ; il nous semble qu'avec l'acide sulfurique on a des chances de déterminer la carbonisation partielle du résidu qui est toujours impur, et de noyer ainsi la coloration violette dans une coloration brune. Nous préférons donc employer directement l'acide azotique de densité 1,4, c'est-à-dire de concentration intermédiaire entre l'acide ordinaire et l'acide monohydraté.
Nous nous sommes assurés de la sensibilité de cette réaction et nous avons vérifié qu'on la produit très nettement encore sur un centième do milligramme de colchicine.
Quant à la seconde phase delà réaction, addition de potasse et coloration rouge-orangé, elle est plus sensible encore, car on la distingue aisément, lorsque l'acide azotique lui-même ne donne
plus que des Ions violacés très faibles. Il est vrai que plusieurs alcaloïdes traités par l'acide azotique d'abord, puis par la potasse, donnent en dernier lieu des colorations rouges de ce genre ; cetle seconde partie de la réaclion est donc moins caractéristique que la coloration violette, mais elle fournit à celle-ci un très précieux contrôle, et la succession même des deux colorations constitue un caractère chimique d'une importance réelle.
V. Malgré d'assez nombreux travaux, la colchicine est encoi e peu connue ; des controverses se sont élevées récemment sur les propriétés de la colchicine pure. Pour prévenir toute discussion touchant la nature des échantillons sur lesquels nous avons étudié les réactions, faisons remarquer que ce qui importe ici, c'est d'établir que la réaction violette se produit avec les échanlillons de colchicine de diverses sources ; nous avons opéré sur trois produits, l'un provenant de la fabrique Merck, de Darmstadt ; le second venant de la maison Billault, à Paris ; le troisième était un produit extrait par l'un de nous des bulbes de colchique. Quelle que soit la pureté de ces produits, qu'ils soient ou non des espèces chimiques bien défmies, ils présentent tous la réaclion violette avec l'acide azotique.
Ce sont d'ailleurs des produits de ce genre que peut s'être procurés l'inculpé.
VI. Nous avons dit que nous considérions la réaction violette comme caractéiistique. C'est un point qu'il importe de préciser. Nous entendons dire par là, qu'à notre connaissance, aucun alcaloïde ou substance analogue, extraite dans les conditions précitées, ne fournit avec l'acide azotique de densité 1,4, une coloration violette se transformant en coloration rouge par l'addition de potasse. Nous avons par exemple vérifié que des extraits contenant des ptomaïnes, des extraits chloroforraiques de matières fécales et de matières en putréfaction, ne donnent avec l'acide azolique aucune coloration violette. On a signalé (Dannenberg) dans la bière, l'existence d'une matière alcaloidique présentant les caractères de la colchicine; bien que Texistènce de ce corps ait été contredite (Van Geldern), nous avons cru utile de vérifier sur deux échantillons de bière, si un extrait obtenu dans les conditions où nous avons traité les organes de la femme R..., donnerait avec l'acide nitrique quelque coloration. Or, nous n'avons eu, dans ces conditions, qu'une teinte brune et nullement violette. , ^
Un échantillon de la terre du cimetière de Noisy-le-Sec, traite toujours selon les mêmes procédés, a laissé un résidu, qui, additionné d'acide nitrique, n'a présenté aucune coloration violette.
ACCUSATION d'intoxication PAU LA COLCHIGINE. 360
Ainsi, nous ne connaissons aucune autre substance, obtenue dans les conditions de noire expertise, qui donne la réaction violette avec l'acide nitrique. Est-ce à dire qu'une pareille substance ne puisse exister, et être découverte un jour? C'est ce qu'on ne saurait évidemment affirmer; et c'est pourquoi, en l'absence d'autres réactions corroborant celle que nous obtenons, nous devrons apporter dans nos conclusions une certaine réserve,
§ V. Réactions physiologiques. — T. La chimie nous fournit donc des résultats positifs, mais non d'une certitude absolue : pour confirmer ces résultats, nous devions essayer si les résidus extraits du cadavre de la femme R..., administrés à des animaux, exerceraient sur eux des actions physiologiques spéciales, et voir si les résultats de l'expérimentation physiologique concorderaient avec l'hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine.
L'empoisonnement par cet alcaloïde ne présente malheureusement pas des symptômes très caractéristiques. Ces symptômes peuvent se résumer comme il suit : vomissements et diarrhée, coUapsus profond; plus tard abolissement des mouvements spontanés, puis des mouvements réflexes; le cœur continue à battre ; la mort survient par arrêt des mouvements respiratoires.
D'après des expériences encore inédites de M. Laborde, la con traction du muscle de la grenouille intoxiquée par la colchicine, présenterait une forme assez caractéristique : mais l'alcaloïde est peu toxique pour la grenouille : il faudrait, selon des renseignements que M. Laborde a eu l'obligeance de nous communiquer, pouvoir injecter à une grenouille une vingtaine de milligrammes de colchicine. L'extrait sur lequel nous devions opérer était d'un poids beaucoup moindre. Nous avons donc renoncé à cette expérience. Nous nous sommes contentés d'administrer à un chien de moyenne taille, par injection intraveineuse, une solution aqueuse de ce qui restait des extraits chloroformiques, provenant des viscères de la femme R...
Le chien a vomi à plusieurs reprises; symptôme concordant avec l'hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine, mais trop banal évidemment pour qu'on en puisse tirer aucune induction sérieuse. Deux heures environ après l'injection, l'animal est entré dans une période d'excitation des plus violentes, avec secousses tétaniques, fait que nous avions observé déjà très nettement sur un autre chien empoisonné par la colchicine dans les mêmes conditions. Enfin ce chien est mort après huit heures, sans que nous puissions affirmer que la mort est réellement due'
P. Bhouardel. — Les Empoisonnements. 2i
à l'absorption du poison, et non à la i'aligue de l'animal et à l'inhalation d'une trop forte dose de chlorolorme.
Les tracés graphiques du cœur et des mouvements respiratoires, ont été pris à des inlervalles rapprochés. Ces tracés ne nous apprennent rien de bien saillant : on y constate cependant que l'arrêt des mouvements respiratoires précède l'arrêt du cœur : c'est encore un fait conforme aux données acquises sur l'empoisonnement par la colchicine.
Quoi qu'il en soit, nous croyons prudent de ne tirer de ces divers signes physiologiques aucune conclusion formelle.
H, Il nous restait à faire une expérience que nous regardions comme fort importante : c'était de rechercher la colchicine dans le chien empoisonné avec les extraits tirés des organes de la femme R...
Nous avons donc traité, d'une part la totalité de l'unne du chien, d'autre part le sang, le foie et la rate. Les résidus obtenus n'ont aucunement présenté la réaction de la colchicine. Nos expériences peuvent donc se résumer ainsi : Dans les organes de la femme R..., on trouve une substance qui présente la réaction fondamentale de la colchicine. Injectée à un chien, cette substance parait l'empoisonner, sans que cet empoisonnement soit accompagné de signes bien caractéristiques. Dans les organes, l'urine, le sang de ce chien, on ne retrouve pas de substance offrant les réactions de la colchicine.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL. - Pour conclurc avec certitude qu'une personne est morte empoisonnée, il faut que les symptômes observes pendant la vie, l'examen des viscères pendant l'autopsie, les analyses chimiques, et enfin l'expérimentation physiologique fournissent des résultats concordants. Revenons sur chacun de ces pomts successivement.
10 Symptômes. - Le D' Cagniat a donné sur les symptômes,, observés pendant la vie, des renseignements qui se résument
Les 3 4 et 5 mars, Mme R... a les symptômes d un embarras gastrique -,16 5 mars, le docteur pense qu'elle est gue.ie et Mme R... se trouve en effet assez bien pour manger a table du veau et des épinards. - Dans la nuit du 5 au 6 mars début des vomissements verdâtres, d'apparence bilieuse ; - le 6 mars, mêmes accidents ; dans la nuit du 6 au 7, aggravation ; vomissements, diarrhée; refroidissement général, ralentissement da pouls, intelligence intacte, pas d'accidents nerveux.
Le 7 mars dans la soirée, mort.
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCIIICINE. 371
Les accidents graves, survenant après un embarras gastrique insignifianl, ont duré environ quarante-huit heures.
Chez l'homme, les accidents relatés par les auteurs, sur le sujet qui nous occupe, ont été consécutifs à l'ingestion de préparations de colchique : or ces préparations contiennent des principes actifs autres que la colchicine : il serait imprudent, dans la description des empoisonnements par les préparations de colchique, d'essayer théoriquement de faire la part de ce qui est dû à l'absorption de la totalité de ces principes, et à celle de la colchicine. Nous ne pouvons donc faire que des comparaisons imparfaites avec des accidents observés à la suite d'ingestion de préparations de colchique. Voici la relation donnée par MM. OUivier et G. Bergeron (1).
« Nous essayerons, en nous reportant aux observations assez nombreuses de mort accidentelle par l'ingestion de vin ou de teinture de colchique, de tracer un tableau des accidents de l'empoisonnement.
« Après quatre ou cinq heures, les individus empoisonnés sont pris d'un sentiment de constriction à la gorge, avec salivation, soif vive, dysphagie; puis surviennent des vertiges, des douleurs de ventre, avec nausées, vomissements bilieux; selles très abondantes : la matière des évacuations alvines est souvent glaireuse^ mêlée de sang. Le pouls est petit, irrégulier, la respiration embarrassée, la peau froide. A la suite de cet état nauséeux cholériforme,les malades tombent dans un coma profond; la respiration devient stertoreuse, et la mort a lieu après douze, trente-six ou quarante heures, quelquefois après trois jours. »
MM. A. OUivier et G. Bergeron notent que les accidents nerveux, convulsifs.sont très rares ; ils n'en ont noté que trois exemples.'
La durée de la maladie de Mme R..., les accidents notés parie D'' Cagniat, vomissemenls, diarrhée, refroidissement, irrégularité et petitesse du pouls, mort dans le collapsns, présentent la plus grande analogie avec la description empruntée à MM. OUivier et G. Bergeron. M. Delioux de Savignac (2) donne une relation identique.
M. le D'- Cagniat a donc pu dire avec raison : « L'hypothèse d'un empoisonnement se concihe avec les symptômes observés. »
Cela est juste; mais l'absence d'observations d'intoxication chez l'homme, par la colchicine seule, ne permet pas d'aller au delà de cette conclusion.
(1) OUivier «t G. Bergeron, art. Colchique, Did. de méd. et de chir prat. de Jaccoud, 1868, t. VIII, p. G93.
(2) Delioux de Savignac, Dkt. encyclop., art. Colchique, p. 746.
372 ■ PlfCCRS ANNEXES.
Ajoutons seulement que les viscères : cerveau, estomac, reins, péritoine, utérus, ne présentaient à l'aulopsie aucune lésion qui pût donner l'explication de la diarrhée et des vomissements observés pendant la vie par M. le D'" Cagniat.
En réiiumi! : — 1" Aucun des symptômes observés pendant la maladie à laquelle a succombé Mme 11... ne permet d'exclure rhypothèse d'une mort causée par l'ingestion d'une dose de colchicine.
2° Résultat de l'autopsie. — L'autopsie ne fait retrouver dans le cadavre de Mme R... aucune lésion qui permette d'attribuer la mort à une cause naturelle.
La conservation du cadavre est telle que Faulopsie a pu être pratiquée dans des conditions analogues à celles dans lesquelles se font les autopsies trois ou quatre jours après la mort. Celte conservation remarquable est encore attestée par les résultats de l'examen hislologique des viscères.
Cet état particulier de conservation du cadavre serait de nature à faire penser qu'il contenait une substance capable d'entraver la décomposition. Mais comme, d'après les renseignements qui nous ont été fournis, la terre du cimetière de Noisyle-Sec aurait la propriété de conserver assez bien les cadavres, l'état exceptionnel de conservation du cadavre de Mme R... n'a pas toute l'importance qu'on devrait lui attribuer dans les circonstances habituelles.
30 Résultats de l'analyse chimique. - L'analyse chimique révèle dans les organes de Mme R... l'existence d'un alcaloïde présentant des réactions qui sont celles de la colchicine.
40 Résultats de V expérimentation physiologique. - L'expérimentation physiologique, exécutée sur un chien, avec les matières extraites des organes de Mme R..., n'a donné aucun résultat significatif. Dans les viscères, dans l'urine du chien empoisonne avec ces matières, nous n'avons pas retrouvé les réactions de la
colchicine. 1 1
L'expérimentation physiologique ne donnant avec la colchicine elle-même que des manifestations assez peu caractéristiques, les résultats négatifs que nous avons obtenus avec les matières extraites du cadavre de Mme R... ne peuvent donc m confirmer, ni infirmer les résultats de l'analyse chimique.
GoNCLCsioNS. - Les symptômes observés pendant la maladie à laquelle a succombé Mme R..., ainsi que les résultats de l'autopsie, ne présentent aucune contradiction avec 1 hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine.
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COLCHIOINE. 373
L'analyse chimique des viscères fournit les réactions chimiques indiquées comme caractérisant la colchicine.
Les expériences physiologiques n'ont donné aucun résultat confirmatif ou infirmatif.
Il serait donc logique de conclure en faveur de l'hypothèse d'un empoisonnement par la colchicine.
Mais les symptômes, les lésions, la physiologie de l'empoisonnement par cet alcaloïde, sont encore peu étudiés; il n'est pas impossible que l'avenir révèle l'existence d'un alcaloïde, encore inconnu, pouvant avoir les réactions chimiques de la colchicine.
Dans ces conditions, nous devons conclure avec une grande réserve et dire :
Les données fournies par l'observation des symptômes, par l'autopsie, par l'analyse chimique, sont en concordance avec cetle hypothèse que la mort de Mme R... a été causée par une intoxication résultant de l'ingestion d'une certaine quantité de colchicine : mais nous ne pouvons affirmer scientifiquement, avec entière certitude, que cette hypothèse soit exacte.
Examen de l'ordonnance fabriquée frauduleusement par le sieur R...; la dose de colchicine prescrite est-elle de nalure à avoir causé la mort?
L'ordonnance est ainsi formulée :
« Colchicine-cristal, 1 gramme en 4 paquets.
« En metire un paquet par litre de limonade. En boire trois verres par jour.
X Appliquer un cataplasme de farine de lin tous les soirs.
« Signé : un nom peu lisible, analogue à Guillaume. »
Si l'ordonnance a été faite dans un but criminel, la formule inscrite pouvait être destinée à permettre au pharmacien de délivrer un gramme de colchicine, et cetle substance une fois obtenue, le destinataire restait libre d'en user en une fois, ou en plusieurs.
Si la dose totale (i gramme) était administrée en une fois, certainement celte dose était toxique.
Si l'administration de la colchicine était faite selon la formule inscrite, on ne devait absorber par jour qu'un peu plus de la moitié, ou les trois quarts d'un paquet. La contenance d'un verre varie de 200 à 250 grammes : trois verres représentent de 600 à 700 grammes; si un litre contenait 25 centigrammes de colchicine, chaque verre contenait de o à 6 centigrammes.
D'après les auteurs, d'après les expériences que nous avons
faites sur des animaux, une dose de 4 à 5 centigrammes pour l'homme adulte serait déjà fort dangereuse, sinon mortelle : 10 centigrammes causeraient certainement la raorl. Or, d'après la prescription de l'ordonnance (si celle-ci a été exécutée suivant son texte), on devait prendre en un jour 13 à 18 centigrammes de colchicine.
Conclusion. — En se plaçant par conséquent dans l'hypothèse la plus favorable, celle dans laquelle la colchicine aurait été administrée ainsi que le prescrivait l'ordonnance, la dose de substance ingérée aurait été mortelle pour un homme adulte.
Réponse à cette question : « — Par sa nature même la colchicine n' échappe -t-elle pas à l analyse chimique? N'est-clle pas ainsi un agent particulièrement dangereux d'empoisonnement criminel ? »
La recherche chimique de la colchicine, quoique délicate comme toutes les recherches de ce genre, ne présente pas plus de difficultés que celle de la plupart des alcaloïdes. D'ailleurs ce poison semble, d'après les recherches de Dannenberg, résister à la putréfaction ; c'est encore là une condition favorable pour la recherche chimique.
Mais, d'autre part, l'expérimentation physiologique, avec la colchicine, ne fournit pas, dans l'état actuel de la science, des résultats caractéristiques. De plus, comme la colchicine s'élimine principalement par l'urine; — comme il en disparait d'ailleurs ,une grande quantité, par les déjections alvines et stomacales; déjections dont la dose est considérable, puisque la mort ne survient que longtemps après l'ingestion; comme, en raison même de ces diverses causes d'élimination, la colchicine ne se localise guère dans les organes, par suite la recherche du poison dans ces organes devient fort difficile, — il en résulte que la démonstration absolue de l'existence de la colchicine dans un cadavre présente en réalité des difficultés particulières, surtout dans le cas (qui est le cas actuel), où l'on ne peut faire porter les recherches chimiques, ni sur l'urine, ni sur les déjections.
L'autre question qui nous est posée : « La colchicine n'estelle pas un agent particulièrement dangereux d'empoisonnement criminel? » peut être envisagée de deux façons différentes.
1° Parmi les alcaloïdes toxiques, la colchicine n'est pas un des plus violents : sa toxicité se dose par centigrammes et non par milligrammes. Elle n'est donc pas comparable sous ce rapport à des poisons tels que la digitaline, l'atropine, l'aconitine, la strychnine. Il y a donc des corps plus toxiques que la colchicine ; mais elle est néanmoins classée parmi les poisons énergiques. 2» Les eiîets toxiques de la colchicine ne se manifestent le plus
ACCUSATION d'intoxication PAR LA COI.Cl I IGINE. 375
souvent qu'au bout d'un temps assez long (plusieurs heures après l'ingestion). Les symptômes de l'empoisonnement n'offrent rien de bien remarquable; l'interprétation de la valeur de ces symptômes est difficile.
A ce second point de vue, la colchicine doit être considérée comme un agent particulièrement dangereux d'intoxication criminelle.