BLANC DE ZINC ET BLANC DE CÉRUSE
différeraient pas sensiblement de celles formulées dans la circulaire de 1852. — Toutefois, c'est une besogne ingrate que de donner des avis qui pourraient n'être pas applicables par suite de difficultés trop grandes dans l'emploi des substances préconisées; aussi avons-nous cru qu'il nous était permis, sans sortir de notre rôle, de recueillir sur le côté technique de la question les opinions de personnes autorisées : c'est ainsi que voire Commission a entendu les explications de MM. Expert-Besancon, Lefebvre, Bruzon, et plusieurs autres représentants de l'industrie de la céruse, MM. Redouly de la maison Leclaire, Warnet, Manger, entrepreneurs, partisans résolus de la peinture au blanc de zinc, Craissac, délégué des syndicats ouvriers. Houppe, président delà chambre syndicale des entrepreneurs de peinture, etc. On devine sans peine que les avis que nous avons recueillis n'ont pas toujours été concordants; nous pensons toutefois qu'il n'est pas difficile de se faire une idée juste de l'état de la question.
l. Fabrication de la céruse. — L'une des raisons les plus valables jadis pour faire proscrire l'emploi de la céruse était tirée des dangers énormes qu'offrait pour les ouvriers la fabrication même de ce produit. II n'est que juste de reconnaître et de proclamer hautement les progrès considérables qui ont été réalisés dans cette industrie. Le temps est loin où le métier de fabricant de céruse» suivant l'expression d'un des industriels que nous avons entendu, équivalait presque au métier de bourreau. — D'anciennes usines ont disparu, celle de Clichy notamment, et ont été remplacées par d'autres pourvues d'un meilleur outillage; toutes les opérations de raclage, broyage, se font en présence de l'eau ; le travail à sec a été supprimé presque complètement, sauf de rares exceptions qui devraient disparaître (1). La céruse n'est plus livrée en poudre (2), mais sous forme de pâte à l'huile, conditions avantageuses à la fois pour ceux qui fabriquent le produit et pour ceux qui l'emploient. Le broyage de la céruse en présence de l'eau, le mélange avec l'huile, l'élimination de l'eau, toutes ces opérations se font dans des appareils où la formation des poussières est à peu près impossible. — L'instruction rédigée en 1881 par le Conseil d'hygiène de la Seine sur les mesures éprendre dans les usines, ateliers, chantiers où Von se livre à la fabrication ou à la manipulation du plomb et de ses dérivés a eu de bons résultats. — En dehors
(1) Il nous a été dit qu'une compagnie de chemia de fer exige encore la livraison de la céruse en poudre.
(2) Voir le rapport de M. Napias, Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène, t. XVIII, p. 99.
des progrès réalisés dans l'installation des ateliers et des appareils, des mesures sévères et efficaces ont été prises pour l'hygiène des ouvriers : interdiction de prendre des aliments quelconques dans l'intérieur des ateliers ; obligation pour les ouvriers de déposer dans des vestiaires avec cases individuelles leurs vêtements de ville et de ne travailler qu'avec des costumes spéciaux ; installations de lavabos pratiques, à eau chaude ; douches, bains sulfureux ou autres mis à la disposition du personnel ; distribution gratuite de lait à plusieurs heures de la journée; inspection médicale régulière et sérieuse ; tels sont les principaux progrès qui ont élé réalisés dans nombre d'établissements bien tenus, et dont nous avons vu, en particulier, la mise en pratique dans l'une des principales fabriques de céruse, celle de M. Experl-Bezançon, qui peut passer pour un modèle. — L'industrie du minium, plus dangereuse encore que celle de la céruse, a fait aussi des progrès, et il n'est pas douteux que le procédé aujourd'hui suivi, par le nitrate de soude, soit moins funeste que l'ancien système; le minium est encore livré en poudre, mais des précautions efficaces ont été prises pour éviter la dissémination des poussières pendant le broyage, l'embarillage, etc., notamment par l'emploi de bons ventilateurs. — L'emploi des masques empêchant l'arrivée des poussières dans les organes respiratoires a été souvent recommandé, mais sans •beaucoup de succès d'ailleurs, les ouvriers ne se soumettant guère à l'usage de ces appareils qui leur imposent une gêne trop réelle.
On a enfin reconnu la nécessité de surveiller attentivement l'embauchage des ouvriers, d'éliminer ceux qui présentent des tares physiologiques notoires, de mettre momentanément au repos ceux qu'atteignent des accidents saturnins légers, et au besoin de les exclure définitivement du travail de la céruse.
Grâce à toutes ces mesures, les accidents sont devenus rares ; assurément le saturnisme n'a pas disparu des fabriques de céruse, et le liséré bleu des gencives y est encore fréquemment constate. Mais les cas graves sont exceptionnels, et nous avons eu la preuve, par l'examen des registres ou des documents qui nous ont élé transmis par des médecins de fabrique, que, dans une céruserie bien dirigée, il arrive qu'on passe une année entière sans observer un accident de saturnisme vraiment sé'rieux.
Comme le dit M. A. Gautier, dans son rapport au Conseil d'hygiène et de salubrité (1) sur Vintoxication saturnine à Paris pen-
ii) Gautier, Compte rendu des séances du Conseil dliygiene et desalubHté dudépàrtement de la Seine, 1899, p. 437 et ^^J^^-^^-^ ';^.^^ dans l'alimentation et daJis l'induHrie, au point de vue de l Hygiène, 1 vol. in-18.
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dant la période ^894-1898, dans les périodes antérieures à l'instruction de d 881, les professions principales, rangées d'après le nombre des saturnins qu'elles fournissaient, étaient les suivautes :
1° Peintres, enduiseurs, ponceurs.
2" Cérusiers et fabricants de minium.
3» Polisseurs de caractères d'imprimerie.
4" Fondeurs.
5° Plombiers.
6" Étameurs et chaudronniers.
7° Typographes.
D'après un tableau précédent qui indique, pour la période 1894- 1898, le nombre des malades saturnins fournis à Paris par chaque profession, on voit que les peintres en bâtiments, enduiseurs, ponceurs, gratleurs de couleurs, badigeonneurs, tiennent toujours le premier rang, tandis que les cérusiers, qui étaient au second rang en 1881, sont heureusement tombés au sixième et n'ont plus qu'une moyenne de 4 malades par an, au lieu de 195 qu'ils envoyaient à l'hôpital au cours de la période 1876-1880. « Il faut reconnaître cependant, ajoute M. A. Gautier, que c'est ici une conséquence, moins peut-être de l'application de l'instruction dressée par le Conseil d'hygiène, que la disparition de l'usine de C'icby, qui fabriquait et broyait la céruse à sec, méthode très défectueuse que d'autres usines, détachant la céruse sous l'eau et broyant à l'huile, ont depuis fait disparaître (1) .»
Si l'on cherche à se rendre compte de la gravité des accidents en appréciant le nombre de jours d'hospitalisation des malades que fournissent les diverses professions du plomb, les cérusiers ne viendraient qu'au 11'^ ou 12'^ rang. Nous remarquons enfin, toujours dans le rapport de M. A. Gautier, que, dans la période quinquennale 1894-1898, sur 86 cas d'empoisonnements saturnins terminés par la mort, aucun n'est attribué aux cérusiers.
Nous concluons donc de ce qui précède que, si la céruse reste une fabrication insalubre, les dangers qu'elle présente sont en grande partie évitables et très souvent évités.
Les mêmes progrès ont-ils élé réalisés dans l'hygiène des ouvriers qui emploient la céruse, et en particulier dans la nombreuse corporation des peintres en bâtiments, dont nous devons nous occuper plus spécialement? — Si nous consultons encore le rapport de M. A. Gautier, pour la ville de Paris, les entrées à l'hôpital pour accidents saturnins chez les peintres, broyeurs de couleurs, badigeonneurs ont été en 1894, 265; en
(1) Voir Napias, rapport [liecueil des travaux du Comité consuUalif d-hygiêne, t. XVIII, p. 99).
^I''l2 PifcCES ANNEXES.
189t), 2d8 ; en 1896, 216; en 1897, 257 ; en 1898, 159. Pour ce qui esl de la gravité des accidents appréciée par la durée du séjour à l'hôpital, les peintres en bâtiments viendraient au 8" rang, après les fondeurs, ciseleurs, vernisseurs, broyeurs, serruriers, élameurs, plombiers, et avant les verriers et cérusiers. Dans celte même période 'quinquennale de 1894-1898, les cas de mort par saturnisme chez les peintres en bâtiments à Paris ont été de 43, la moitié du chiffre des morts causées par les industries du plomb. Bien que répartis sur un très grand nombre d'individus, ces chiffres paraîtront encore fort élevés.
11 y aune diminution très appréciable dans le nombre des cas de saturnisme chez les peintres pour la dernière année de celte période. Convient-il d'en déduire, comme le font trop volontiers les partisans de la céruse, que l'emploi de celte substance ne présentera bientôt plus de dangers? Ne serait-ce pas plutôt parce que l'usage de l'inoffensif blanc de zinc est dès à présent assez répandu (1) 7
Il n'est pas douteux qu'un bon nombre de cas de saturnisme chez les peintres travaillant à la céruse pourraient être évités si les précautions nécessaires étaient plus rigoureusement observées. Ainsi, les enduiseurs ne consentent pas tous, il s'en faut, à se servir du couteau spécial destiné à tenir la provision d'enduit, qu'ils préfèrent prendre directement dans la main gauche; l'absorption du poison, déjà possible par la peau saine, est rendue plus facile en raison des petites coupures que produit le contact conlinuel du couteau à enduire. Le lavage des mains, avant les repas, est souvent insuffisant. Enfin, sans calomnier l'honorable corporation des peintres en bâtiments, il nous sera permis de rappeler que l'alcoolisme n'est pas rare parmi eux, que l'habitude du raccord (c'est le terme du métier) est trop répandue, que les raccords sont trop nombreux dans la journée, et que la consommation de l'absinthe en particulier esl souvent excessive. Beaucoup d'intoxications saturnines, se greffant sur des tempéraments affaiblis par l'alcool, prennent une gravité particulière, et sans doute il est arrivé plus d'une fois que des accidents attribués à la céruse auraient dû être mis sur le compte de l'alcoolisme seul.
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas espérer voir disparaître
(1) On doit craindre que, pour l'année 1899-1900, il n'y ait une augmentation sérieuse dans le nombre des accideuts, en raison des travaux considérables exécutés pour l'Exposition, dans des conditious défectueuses, avec une hâte excessive, et souvent par des ouvriers inexpérimentés.