Conclusions, p
chevaux le Palzæotherium, le seul des équidés fossiles connu de son temps. Owen lui répond en rappelant les progrès de la . paléontologie et le fait que l’on a déjà découvert trois genres fossiles progressivement intercalés entre ces deux types (1). Tou tefois, ajoute-t-il, les cinq termes de cette série, échelonnés dans le temps, diffèrent très notablement les uns des autres. En outre, il naît parfois, parmi les chevaux actuels, des individus tridactyles, comme on dit qu'était Bucéphale. Cette conformation, monstrueuse aujourd'hui, aurait été normale à l’époque miocène. L'apparition de chevaux présentant cette conformation ferait revivre la race des Hipparions. Les phénomènes de ce genre se produisent brusquement, isolément, au milieu de lignées normales, comme a eu lieu à San Salvador la naissance des deux microcéphales que l’on faisait voir sous le nom d’Aztèques et qui avaient quatre frères ou sœurs très bien conformés.
« Ces faits, conclut Owen, nous apprennent que le changement donnant naissance à une espèce nouvelle doit être soudain et considérable : ils sont contraires à l’idée que les espèces sont transmutées lentement et par degrés insensibles. Ils nous montrent aussi qu’une espèce nouvelle prend naissance indépendamment de l’action de n'importe quelle influence extérieure ; que le changement de structure doit précéder celui des habitudes ; que le désir, l'impulsion intérieure, le milieu ambiant, l'adaptation fortuite aux conditions de vie environnantes, ne doivent avoir aucune part dans les actes de transmutation, pas plus qu’une sélection opérée par la nature personnifiée. (2) »
Mais quelle est la nature de la cause secondaire qui fait dériver les espèces de celles qui les ont précédées, et comment agit cette cause ?
1) Ces trois genres sont le Paloplotherium, l'Anchitherium et l'Hipparion. Depuis le moment où Owen écrivait, ce nombre s’est accru. Les intermédiaires sont plus nombreux en Amérique.
(2) General conclusions, p. 195.
Avant de répondre à ces questions, Owen passe très sommairement en revue les principales théories déjà émises à ce sujet. Il se borne à mentionner de Maillet; et il était en effet inutile de réfuter les rêveries transformistes de « cet homme d'esprit et de bon sens, fort instruit pour son temps (1) », mais qui s’est étrangement égaré quand il a touché au problème de l'origine des espèces.
Owenreproche surtout avec raison à Lamarck le rôle essentiel que le savant français attribue à la volonté dans la production des espèces. Faisant allusion aux vues du savant français relativement aux animaux apathiques, il dit : « Les lois physiologiques qui règlent les fonctions réflexes du système nerveux et la nécessité d’une masse cérébrale surajoutée pour qu'il existe de véritables sensations fixent rigoureusement les limites de la faculté de vouloir (2) ». L'hypothèse de Lamarck, conclut le savant anglais, ne s’appliquerait donc qu'aux espèces à organisation élevée. La valeur de cet argument, tant qu'il s’agit des animaux, pourrait tout au moins être mise en doute aujourd’hui. Mais il reste sans réplique lorsqu'on tient compte des végétaux; et l’on sait que, pour ceux-ci, Lamarck a dû recourir à une hypothèse de plus, aussi peu acceptable d’ailleurs que la précédente.
Les objections qu'Owen fait à Geoffroy Saint-Hilaire et à Darwin sont moins heureuses. Il les emprunte à l’histoire des polypiers. Remontant jusqu'aux âges géologiques, il signale les Rugueux, les Tabulés, les Zoanthaires. Nous n'avons, dit-il, aucune preuve que les Polypes aient jadis vécu dans un océan
(4) D’Archiac, Cours de paléontologie stratigraphique, t. 1. Avant la publication de ce livre, j'avais à diverses reprises cherché à représenter sous son vrai jour ce savant qu'ont attaqué et ridiculisé à l'envi Voltaire et les défenseurs des dogmes mosaïques. On comprend que je fus bien heureux de voir mes appréciations confirmées par celles d’un juge aussi compétent que mon regretté confrère. J'ajouterai que, même lorsqu'il s’agit des hypothèses cosmogoniques et zoogéniques exposées dans Telliamed, on doit se rappeler qu'à cette époque les savants les plus autorisés croyaient aux tourbillons de Descartes et à la panspermie de
Bonnet.
(2) General conclusions, p. 805.
constitué autrement que nos mers; nous ne pouvons concevoir un caractère appartenant à l’eau ou à l'air, qu'elle tient en dissolution, capable de modifier les types ; lors même que l’on aurait la preuve que l'atmosphère a subi des changements dans:sa composition, on ne saurait concevoir davantage commentices modifications auraient pu produire les différences de structure reconnues dans les polypiers, qui se montrent dans les couches composées des divers étages géologiques et dans les mers actuelles (1).
Tel est en résumé le langage d'Owen. Mais il est, je crois, universellement admis aujourd’hui que, depuis les temps paléozoïques, l’atmosphère s’est considérablement modifiée, notamment à l'époque où les houillères se sont formées. Les mers n'ont pu que présenter des modifications analogues, ne fût-ce que dans la proportion des gaz qu’elles tenaient en dissolution. Par conséquent, Geoffroy en rappelant l'influence qu'il attribue au milieu, Darwin en invoquant ses lois d'adaplation, auraient pu répondre qu'ils concevaient facilement comment les organismes, subissant le contre-coup de ces changements, avaient revêtu successivement des formes nouvelles. Maïs, à leur tour, Darwin et Geoffroy seraient entrés en lutte, le premier n’admettant que des transformations lentes et graduelles, déclarées impossibles par le second.
HT. — Après avoir critiqué les théories de ses devanciers, Owen formule son hypothèse dans les termes suivants : « Je pense qu'une tendance innée à dévier du type parent, agissant à des intervalles de temps équivalents, est la nature la plus probable ou le mode d'action de la loi secondaire en vertu de laquelle les espèces ont dérivé les unes des autres (2) ». Cette hypothèse est aussi celle qu'a adoptée M. Mivart, et je l’examinerai en analysant les écrits de ce dernier. Ici je veux seulement résumer les conséquences qu'Owen en a tirées.
(1) General conclusions, p. 806.
(2) Jbid., p. 807.
Le savant anglais regarde cette tendance comme ayant été à l’œuvre de tout temps et comme agissant encore de nos jours sur les continents aussi bien que dans les profonds abimesde la mer. « Ses manifestations, dit-il, ne sont nullement en rapport avec le nombre, la variété ou l'énergie des conditions ambiantes que l’on peut concevoir comme produisant la sélection; mais elle est en rapport direct avec la simplicité des organismes ». Owen cite comme exemple les foraminifères (1), « dont on a d’abord voulu faire jusqu’à quinze genres et qui ont été reconnus pour être seulement des variétés d’un seul type, qui lui-même est trop variable pour rentrer dans Ja définition de l’espèce ». Ici le savant anglais exagère, à æoup sûr, la variabilité des protozoaires; car, parmi les auteurs qui ont récemment étudié ce groupe, il en est, et des plus autorisés, qui ont su y distinguer des genres et des espèces (2).
Owen ajoute: «Suivantmon hypothèse dérivative, le changement s'effectue d’abord dans la structure de l’animal; et, quand il est assez prononcé, il entraîne la modification des habitudes (3) ». On voit que l'espèce nouvelle dérivée d’une espèce préexistante se trouve ainsi constituée en tous points, et on à vu plus haut qu'elle apparaît brusquement. Mais ces transformations ne s’accomplissent pas au hasard. » L'espèce, dit notre auteur, ne doit rien au concours accidentel des conditions environnantes, pas plus que l’ensemble de l’univers, Je cosmos, ne dépend de la rencontre fortuite des atomes. Un plan arrêté de développement et de transformation, de corrélations et de dépendances réciproques, mettant hors de doute
1) Les foraminifères sont des protozoaires, c'est-à-dire des animaux dont le corps est composé uniquement de protoplasma, espèce de gelée vivante, sans autres traces d'organisation qu'un nucleus qui manque même chez les monères. Malgré cette simplicité de l'organisme, certains protozoaires sécrètent des squelettes ou des enveloppes siliceuses ou calcaires. Les foraminifères sont dans ce dernier cas.
(2) Traité d'anatomie comparée pratique, par M. C. Vogt et L. Yung, 1. I, 1883.
(3) General conclusions, p. 808.
l’action d’une volonté intelligente, se reconnaît dans la succession des races, aussi bien que dans le développement et l’organisation de l'individu. Les générations ne peuvent varier accidentellement ; ellessuivent des voies préordonnées, définies et en corrélation réciproque. »
Ce langage est clair, et Owen en précise encore la signification par un exemple qu'il est bon de citer. Pour lui, comme pour Butfon, le Cheval est le plus beau, le plus parfait des quadrupèdes. Aucun autre n’a rendu à l’homme des services aussi signalés, soit dans la paix, soit dans la guerre; aucun ne l’a aussi puissamment aidé à conquérir le monde. Cet animal n’a acquis ses nobles facultés que progressivement et par des modifications dont le point de départ se trouve dans le vieux type paléothérien. Or son apparition précède immédiatement celle de notre espèce ou coïncide avec elle. « Aussi, dit Owen, je crois que le Cheval a été prédestiné et préparé pour l'Homme (1). » Je reviendrai tout à l'heure sur cette manière de comprendre les phénomènes. Mais je ferai remarquer dès à présent que le transformisme, si hautement proclamé par Haeckel et ses disciples comme intimement lié à leur philosophie monistique, se concilie aux yeux d'Owen avec la croyance à ‘un Créateur et à une véritable prédestination.
Quoi qu'il en soit, le savant anglais déclare que la loi naturelle dont il admet l’existence agit non seulement d’une manière successive, mais encore d’une façon progressive. Pour lui, le type idéal du Vertébré s’est réalisé d’abord sous la vieille forme de poisson, pour s'incarner plus tard dans la glorieuse forme humaine. L'époque à laquelle l’Hipparion s’est transformé en Cheval nous apprend en outre que, pour retrouver notre for anc estrale immédiate, il faut remonter au moins jusqu'au tertiaire moyen. Enfin toutes les espèces contemporaines de la forme spécifique actuelle de
(1) General conclusions, p. 196.
l'Homme seront immuables ou se modifieront selon ce qu'il fera lui-même. Supposer que celles qui remontent à un ancêtre premier commun peuvent aujourd'hui passer d’un type générique à l’autre, admettre que l'Homme est dérivé du Gorille, ce serait antiscientifique, pour ne pas dire absurde (1). Bien qu'Owen ne le dise pas expressément, on voit qu'il surbordonne l'évolution de toutes les séries purement animales au développement de celle dont l'Homme est le dernier terme. Il me semble difficile de voir dans cette assertion autre chose qu'une hypothèse absolument gratuite.
IV. — Aux yeux d’'Owen, l’évolution des séries animales est semblable au développement de l'individu et doit obéir à des lois analogues (2). Elle s'arrête et les espèces disparaissent lorsqu'elles sont vaincues dans la lutte que tout être organisé est forcé de soutenir contre les actions ambiantes contraires à son existence (3). Quoique notre auteur ne précise pas ici sa pensée, on voit qu'il se rencontre sur ce point avec Darwin (4).
V. — Mais comment débutent ces séries dont une seule, semble-t-il, devait aboutir à l'Homme ? Pour répondre à cette question, Owen accepte franchement la génération spontanée.
(1) General conclusions, p. 191. Je dois rappeler ici que Lamarck seul a cherché à montrer comment, d'après sa théorie, on peut comprendre la transformation en Homme d'une espèce de singe actuellement vivante (le Chimpanzé et non pas le Gorille). Lui-même, du reste, croyait peu à la réalité de cette explication {Philosophie zoologique, t. 1, appendice intitulé : Quelques observations relatives à l'homme). Quant à Darwin, Haeckel, etc., tout en nous donnant pour ancêtre un singe bien caractérisé, ils le regardent comme ayant appartenu à une espèce éteinte et admettent qu'il a existé entre lui et nous des termes intermédiaires dont, cela va sans dire, on n’a rencontré nulle part la moindre trace.
(2) General conclusions, p. 869.
(3) 16id., p. 898. Ce passage est de ceux qui ont provoqué entre Owen et Darwin une discussion assez confuse dont on trouve la trace dans les écrits des deux illustres adversaires (General conclusions, p. 198 ; L'origine des espèce:, traduction de M. Moulinié, Esquisse historique, p. 21).
(4) L'origine des espèces, chap. x.
Il rappelle la discussion soutenue par M. Pasteur contre MM. Pouchet, Joly, Child, etc., et donne raison à ces derniers. Il admet la réalité de la pellicule proligère, le mode de formation et le rôle que lui attribue M. Pouchet; il déclare que les phases du développement d'une paramécie ressemblent si bien à celles de l’œuf ovarien des poissons et des mammifères, que les mêmes figures pourraient représenter les unes et les autres (1). Toutefois il faut se rappeler que, lorsqu'il à écrit ces pages regreltables, l'illustre auteur de l’Anatomie des mammifères semble ne pas avoir connu les dernières et absolument décisives expériences de M. Pasteur (2).
Au reste les faits invoqués par Owen seraient vrais, les résultats annoncés par M. Pouchet et ses adhérents auraient été reconnus exacts, que la question fondamentale me serait pas résolue pour cela. Les expériences de ces physiologistes portaient sur des infusions de corps organisés et qui eux-mêmes avaient été vivants. Elles ne pouvaient par conséquent fournir aucun renseignement sur la première apparition de la vie à la surface du globe, lors même qu'elles auraient réussi. Pour résoudre ce grand problème, il aurait fallu montrer que des éléments purement inorganiques sont capables de donner naissance à des infusoires ou à des algues. Or personne n'admettrait aujourd'hui avec Gruithuisen que des Infusions de granite, d’anthracite ou de marbre puissent engendrer des êtres vivants (3).
Aussi Owen, reconnaissant ces difficultés, n’apporte-tl ici que de vagues hypothèses, et voici comment on peut résumer ce qu'il dit à ce sujet. Puisque les mondes ont reçu le pouvoir de développer les différents degrés de la vie, puisqu'il est
(1) General conclusions, p. 815.
(2) On sait que, tout en laissant ses ballons ouverts et se bornant à en effiler et couder le col de manière que les poussières ne pussent pénétrer à l’intérieur. M. Pasteur a conservé pendant des années entières des infusions exemptes d'infusoires, animaux où végétaux, bien qu’elles fussent placées dans les conditions les plus favorables au développement
de ces êtres microscopiques.
(3) Burdach, Traité de physiologie, t. 1, p. 11.
démontré que la force physico-chimique subit des transformations, ne peut-on pas en conclure qu’elle peut aussi se convertir en principe vital (4)? Un pouvoir surnaturel intervenant alors associeraitles éléments inorganiques de manière à former des germes vivants, ou des formes pouvant propager et diversifier indéfiniment les espèces (protogènes, amibes) en l'absence de toute autre loi secondaire (2).
Voici la conelusion du savant anglais : « Je pense que le sarcode(3) ou la gelée protogène peutse former par le concours de conditions propres à favoriser la combinaison de ses éléments et entraînant une transformation de force d'où résultent les contractions et les extensions, ainsi que les attractions et répulsions moléculaires de ce corps. Je pense que le sarcode s'est formé ainsi depuis l'époque où, par suite de la répétition irrégulière de ce phénomène, il a formé les vastes et mal définis amas d’Eozoon (4), qui nous montrent ce qu'était à ses débuts la forme ou cristallisation organique. Il me semble que cette manière de voir s'accorde mieux avec l’état actuel de la science dynamique et avec ce que nous avons observé sur la gradation des êtres vivants que celle qui consisterait à regarder tous les sarcodes ou protogènes existants comme descendants d’un seul germe ou d’une seule cellule produite par un acte primitif d'intervention miraculeuse. »
Owen insiste sur ce dernier point. Sans prononcer le nom de Darwin, il fait allusion à la conception monophylétiste et à la théorie de la sélection de son compatriote; puis il ajoute :
1) General conclusions, p. 809. L'auteur revient sur la même idée, p. 819 du même ouvrage.
(2) 1bid., p. 2171.
(3) C’est le nom que Dujardin avait donné à ce qu'on appelle aujourd’hui le protoplasma.
(4) On avait donné le nom d'Eozoon canadense à des couches de calcaire cloisonnées, alternant avec des couches de serpentine et de pyroxène dans certains terrains primitifs du Canada. Quelques naturalistes avaient cru y voir les traces d’un foraminifère gigantesque. Mais une étude plus attentive a montré quil n'y avait là qu'un simple accident minéralogique qui a été reconnu sur plusieurs autres points dans les mêmes roches (Traité de géologie, par M. A. de Lapparent, 2° édit., p. 671).
« Je préfère regarder les diverses gelées protozoïques, les sarcodes et les organismes monocellulaires journellement développés, comme ayant été les nombreuses racines d’où sont sortis et se sont ramifiés les types plus élevés, plutôt que de regarder la totalité de la création organique comme provenve d’un seul œuf, ainsi que les prêtres égyptiens le disaient de l’univers (1) ».
La nature des organismes élémentaires, les actes par lesquels la vie se manifeste chez les protozoaires préoccupent Owen. Il semble regarder ces petits êtres comme une sorte de chaînon intermédiaire entre les règnes organique et inorganique. [l compare un amibe vivant à un acier aimanté. Le premier, à l’aide de ses pseudopodes, choisit les corpuscules propres à le nourrir, les entraîne dans sa masse sarcodique et digère. De même, l’aimant semble choisir au milieu des poussières les plus diverses les particules de fer, qu'il attire à lui. Si la limaille pouvait s’incorporer à l’acier, il y aurait plus d’analogie entre ces deux actes qu'il n’en existe entre les manifestations de l’amibe et celles des organismes plus élevés : « Dévitalisez le sarcode, démagnétisez l'acier, dit-il, et tous deux cessent de montrer leurs phénomènes caractéristiques, vitaux ou magnétiques. Sous ce rapport, fous deux sont morts (2). » Ce point de vue conduit Owen à un ensemble de considérations en partie physiologiques, en partie philosophiques, trop étrangères à la question de l’origine des espèces pour que j'aie à m'y arrêter.
VI. — En résumé, Owen croit à la génération spontanée, à l’autogonie, et la comprend à peu près comme avaient fait Burdach (3) et Lamarck (4); mais il pense avec Lamarck
(1) General conclusions, p. 818.
(2) Ibid., p. 819.
(3) Traité de physiologie, t. IX, p. 676. Burdach admet que les êtres organisés sont composés des mêmes éléments et soumis aux mêmes forces que les corps bruts.Mais, chez eux, ces dernières sont associées de telle sorte qu’elles paraissent modifiéeset produisent des effets particuliers.
{4} Philosophie zoologique, t. II, p. 294 et passim.
qu'elle à donné naissance seulement à des organismes élémentaires et non à des animaux supérieurs, ou à l’homme lui-même, comme l’a admis le savant allemand. Pour lui, de cette espèce de fond commun sont sorties plusieurs séries, successivement et progressivement développées, ramifiées et aboutissant aux faunes actuelles par de brusques à-coups. Il est donc polyphylétiste et non pas monophylétiste, comme Darwin. Il est encore en contradiction avec son éminent compatriote, aussi bien qu'avec Lamarck, et se rapproche de Geoffroy Saint-Hilaire, en admettant des transformations subites accompagnées de changements considérables. Mais il s’isole de tous ses prédécesseurs par la manière dont il envisage ces phénomènes hypothétiques; et, je le dis à regret, son interprétation ne me semble pas très heureuse.
Je laisse de côté bien des questions que j'ai examinées ailleurs ou que j’aborderai tout à l'heure, et me borne à faire une seule observation.
Owen nous dit à diverses reprises que les séries animales ont été préordonnées ; que le moment où doivent s’accomplir les transformations dont elles sont le résultat a été fixé d'avance ; il répète avec insistance que les forces naturelles et les conditions de milieu ne sont absolument pour rien dans ces transformations. En somme, il attribue tous ces phénomènes à un acte premier de la volonté de l’Être tout prévoyant. Par conséquent, il remplace, pour ainsi dire, par un miracle permanent la multitude de miracles isolés qu'aurait exigés la création directe de chaque espèce. Le savant anglais a beau employer les mots de Loi naturelle et de cause secondaire, en réalité les causes de cette nature n’ont aucun rôle dans la succession et l’enchaîinement des faits phylogéniques essentiels, tels qu'il les présente. Partout, dans ses Conclusions, on se trouve en présence de l’Intelligence suprême et toutepuissante, qui a réglé la dérivation successive et progressive des types, à partir des premiers corpuscules sarcodiques jusqu'à l'apparition de l’homme. La conception d’'Owen est donc
avant tout essentiellement théologique, et, par cela même, elle échappe aux appréciations de la science.
En effet, la science ne se préoccupe et ne doit se préoccuper que des causes secondes. Dès que l’on fait intervenir directement la cause première dans l'interprétation des phénomènes, elle doit s'abstenir, tout autant que lorsqu'on en appelle à quelque système philosophique, niant l'existence de cette cause. J'ai bien souvent protesté contre l’intrusion de ces derniers dans les études scientifiques; je refuse tout aussi énergiquement à la théologie le droit de pénétrer dans ce domaine, quelque justement honoré que soit le nom de son introducteur. Personne ne peut gagner à cette confusion d'ordres d'idées, et tous peuvent y perdre. Au nom de la théologie, on a voulu maintenir notre globe immobile au centre: du monde; au nom de la philosophie, Voltaire a nié l’existence des fossiles (1); et on les a trop longtemps crus sur parole. On sait bien aujourd’hui que la terre tourne autour du soleil et que les fossiles nous dévoilent chaque jour quelques points de son plus vieux passé. Ces souvenirs devraient, ce me semble, inspirer une sage réserve aux savants, aussi biem qu'aux philosophes et aux théologiens.
En m’exprimant ainsi, en répétant une fois de plus ce que j'ai dit bien souvent, je n’entends nullement contester aux hommes de science le droit d’avoir et de professer hautement des convictions religieuses ou philosophiques; mais je leur demande de ne jamais les mêler aux discussions scientifiques, de ne pas en faire usage à titre d'arguments en faveur de leurs propres doctrines ou d’objections pouvant être opposées à leurs adversaires, et surtout de ne pas y chercher l’explication de faits ou de phénomènes dont il appartient à la science de rechercher les causes sans recourir à d’autres guides qu'à l'expérience et à l'observation.
1) Dictionnaire philosophique, article Coquiuues, et Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe.