CHAPITRE VIII
I. — La publication du livre de Darwin sur l'origine des espèces, le succès immédiat de cet ouvrage (2), les controverses ardentes qu'il souleva (3) ramenèrent l'attention vers les théories transformistes, fort négligées depuis les temps de Lamarck et de Geoffroy. On sait quel fut le résultat de ce mouvement. Sans parler du public, qui se passionna pour ou contre cet ordre d'idées par des motifs fort étrangers à la science, les savants se partagèrent. Un grand nombre d’entre eux se refusèrent à admettre la conception de Darwin; d’autres l’adoptèrent avec ardeur; et le darwinisme devint une sorte d'église qui ne tarda pas à avoir ses orthodoxes, ses disciples
(1) THÉORIES TRANSFORMISTES. — Richard Owen n'a pas publié sur la doctrine transformiste d'ouvrage spécial et n'a pas pris une part directe aux discussions qu'elle a soulevées ; mais il a résumé ses idées sur ce sujet à la fin de l'un de ses derniers ouvrages généraux : On the anatomy of Vertebrates ; Mammals : General conclusions, 1868 ; by Richard Owen, F. R. S., F. A. of the Institut of France...
(2) La première édition du livre de Darwin parut le 24 novembre 1859 Elle se composait de 1250 exemplaires, qui furent tous vendus dès le premier jour. (Vie ef correspondance de Charles Dirwin, t. I, p. 35.)
(3) J'ai raconté dans un article précédent ‘Journ1l des savants, octobre 1890) comment l'évêque d'Oxford, après avoir très vivement critiqué les théories de Darwin dans la Quarterly Review, revint sur ce sujet pendant la session de l'Association britannique qui se tint à Oxford en 1860; comment il se laissa aller, envers Darwin et Huxley, à des personnalités agressives qui lui atirèrent une mordante réplique de la part de ce dernier. Cette discussion avait singulièrement passionné les assistants ; elle eut un grand retentissement en Angleterre et méme à l'étranger. Elle fut
pour une bonne part dans la rapidité avec laquelle le nom de Darwin devint populaire.
exagérés et ses hérétiques (1). Parmi ceux qui rejetèrent les notions fondamentales de cette doctrine, savoir la transmu- - tation progressive et lente des espèces par suite de la sélection naturelle, il s’en trouva qui n’en restèrent pas moins transformistes. J'ai dit précédemment comment Kælliker et surtout M. Naudin (2) développèrent les idées du médecin français Gubler et rattachèrent l'apparition des espèces nouvelles aux phénomènes de la génération alternante. Quelques-uns, et parmi eux l’éminent géologue d’Omalius d’Halloy, cherchèrent dans les changements de milieu qui ont accompagné les révolutions du globe la cause des transformations dont les séries paléontologiques auraient été le résultat (3). Ceuxci en appellent donc seulement à l’action d'agents extérieurs et se rattachent par là à Buffon et à Geoffroy Saint-Hilaire. D'autres, sans adopter pour cela les théories de Lamarck, crurent pouvoir trouver comme lui dans les espèces elles-mêmes la raison des changements quiles modifient et donnent naissance à des types nouveaux. C'est là ce que sir Richard Owen (4) a désigné par les termes de dérivation, d'hypothèse dérivative (5).
Sir Richard Owen est un des plus illustres naturalistes de notre siècle. Élève de Cuvier, dont il suivait les cours avec Milne Edwards, Jean Müller, Agassiz, Rud. Wagner (6), il survit aujourd’hui à ses éminents contemporains (7). Nommé bien jeune correspondant de notre Académie des sciences, il est depuis plus de trente ans un de ses dix membres étrangers (8). Le nombre et l'importance de ses travaux en anatomie:
(1) Voir dans le présent ouvrage les chapitres relatifs à Wallace, Vogt, Romanes et Haeckel.
(2) Journal des savants, février et mars 1879.
(3) Des races humaines ou Éléments d'ethnographie, 5° édition. Appendice sur l'espèce.
(6) General conclusions, p. 788.
(7) Cette nomination date de 1859.
(8) Richard Owen est mort depuis que cette phrase à été écrite par M. de Quatrefages ; sa mort remonte au mois de décembre 1892; l’'éminent
anatomiste était âgé de 89 ans. — E. P.
) ) Derivate hypothesis (General conclusions, p. 808). ) )
comparée et en paléontologie lui ont mérité l'honneur d’être appelé le Cuvier anglais. Nul n’a connu mieux que lui le passé et le présent de nos faunes. C’est dire combien il est intéressant de connaître ses opinions sur leurs origines et leur succession. Malheureusement j'aurai à les combattre. Mais, tout en disant ce que je crois être la vérité, je n’oublierai jamais la respectueuse déférence qu'un élève doit à un maître vénéré.
IT. — Dans les conclusions de son grand ouvrage sur l’anatomie des mammifères, l'illustre doyen des zoologistes vivants définit l'espèce dans les termes suivants : « L'espèce est un groupe d'individus descendus de parents communs ou de parents qui leur ressemblent aussi complètement qu'ils se ressemblent entre eux (4) ». Le nombre de ces groupes répartis dans le temps et dans l'espace est immense. Comment ont-ils pris naissance ? Owenrappelle d’abord les célèbres discussions qui s’élevèrent à ce sujet, en 1830, entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier; il dit comment les travaux et les réflexions qui en furent pour lui la suite le conduisirent à rejeter l'idée d’une création directe et miraculeuse pour chaque espèce : « Le miracle, dit-il, par suite de l'extrême multiplicité de ses manifestations, devient incroyable ; il est incompatible avec la conception d’un Être tout-puissant qui voit et prévoit tout (2) ». Owen est ainsi conduit à admettre qu'une loi naturelle, une cause secondaire, a produit la succession et la progression des espèces dans un ordre déterminé, en faisant dériver les plus récentes des plus anciennes (3).
A cette hypothèse, qui avait déjà revêtu bien des formes, Cuvier opposait l'absence d'intermédiaires entre les termes extrêmes de ces séries supposées. Il demandait, entre autres choses, qu'on lui montrât ceux qui auraient dû relier à nos
(1) Conclusions, p.192. On voit que cette définition se rapproche beaucoup de celle de Cuvier.