CHAPITRE IX
I. — Les remarques précédentes s'appliquent d’une manière toute spéciale à M. le docteur Mivart. Darwin l’a qualifié de zoologiste distingué (2); et, à coup sûr, il mérite ce titre (3). Mais il parait aspirer tout autant à ceux de philosophe et de théologien. Ses Leçons ont essentiellement pour but de combattre les idées d’Herbert Spencer et de réfuter les doctrines agnostiques de ses partisans. La même préoccupation se fait jour trop souvent dans le courant du livre sur la Genèse des espèces. Le dernier chapitre, intitulé Théologie et Évolution, est consacré tout entier à traiter des questions de même nature et à démontrer la parfaite orthodoxie des théories de l’auteur. Dans ce but, il cite saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Suarez, etc. On comprend que je ne le suivrai pas sur ce terrain (4). Je ferai seulement remarquer que
(1) THÉORIES TRANSFORMISTES. — Les plus importants des ouvrages de M. Mivart sur ce sujet, ceux qui ont servi de base à ce chapitre sont les suivants : On the genesis of species, by Saint-George Mivart, F. R. S., Professor of biology at University College, Kensington..…, 2e édit., 1871 ; Lessons from nature, as manifesled in mind and matter, 1816, par le même.
(2) L'origine des espèces, traduction Moulinié, p. 535.
(3) M. Saint-George Mivart, docteur en médecine, est membre de la Société royale, des Sociétés linnéenne et zoologique de Londres, et professeur de biologie au Collège universitaire de Kensington.
(4) Huxley a agi tout autrement dans la critique étendue qu'il a faite de la Genèse des espèces. La plus grande partie de cet article est consacrée à discuter ce que M. Mivart a dit à propos de Juarez. (Critics and Addresses, chap. x1.) Il est d’ailleurs bien loin de le blâmer d'avoir mêlé la philosophie et la théologie à la science. Il l'en loue au contraire, ce qui
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 14
ces préoccupations mêmes attestent une fois de plus ce qu'a de peu fondé l’assertion des écrivains qui, au nom de la libre- . pensée, affirment qu'il y a une incomptabilité absolue entre les croyances religieuses et les idées transformistes.
IT. — Le livre du docteur Mivart sur la Genèse des espèces est, avant tout, une critique détaillée de la conception de Darwin à ce sujet. Tout en accordant à la sélection naturelle et à ses conséquences une certaine part d'action dans la constitution du monde organique, l’auteur se refuse à voir dans la survivance des plus aptes, non seulement la cause unique, mais encore la cause principale qui a donné naissance aux faunes et aux flores passées et présentes. Dix chapitres sur douze sont consacrés à démontrer que cette théorie ne peut expliquer le début des particularités organiques utiles ; qu'elle est en désaccord avec la coexistence d'organisations très semblables, d'origines diverses ; qu'il y a de bonnes raisons pour admettre que les différences spécifiques se développent soudainement et non par gradation insensible ; que les espèces peuvent varier seulement dans des limites fixes, mais différentes pour chacune d'elles ; que l’on ne voit nulle part les formes fossiles de transition dont la théorie de Darwin suppose l'existence ; que certains faits géographiques soulèvent de très sérieuses difficultés; que l’on n’a pas réfuté lobjection tirée des différences physiologiques existant entre les races et les espèces; que la sélection naturelle ne jette aucun jour sur une foule de phénomènes des êtres orgaaisés, etc.
Dans chacun de ces chapitres, l’auteur a réuni un grand nombre de faits relatifs au sujet qu'il aborde et en fait ressortir les conséquences. Dans la dernière édition de son livre, Darwin lui a répondu et a reconnu lui-même que ces objec-
ne surprendra nullement ceux qui savent avec quelle ardeur Huxley s’est jeté dans ces polémiques, comme en témoignent les Critics and Addresses et les Lay Sermons.
tions, ainsi groupées et « présentées avec beaucoup d'art et de de puissance, acquéraient un aspect formidable (1) ». Mais il ajoute qu'après avoir attentivement étudié l'ouvrage de M. Mivart, il est resté convaincu plus que jamais de la vérité générale de ses propres conclusions, tout en admettant que, par suite de l’extrême complication du sujet, il peut avoir commis beaucoup d’erreurs.
Dans ces lignes que j'abrège, dans la discussion quiles suit, nous retrouvons Darwin tout entier avec son inébranlable confiance dans le bien fondé de sa doctrine et sa parfaite loyauté, qui souvent lui en laisse voir et lui en fait avouer les difficultés (2).
Je ne saurais entrer ici dans les détails de cette controverse scientifique (3); mais voici l'impression qu'elle m'a laissée. Dans quelques cas, les objections formulées par le docteur Mivart et par d’autres antagonistes du darwinisme peuvent être facilement réfutées par qui se place au point de vue de la théorie attaquée. C'est ainsi que Darwin démontre sans peine comment l'allongement progressif des membres antérieurs et du cou n’a pu qu'être utile à un animal destiné à brouter les branches d’arbres et à voir ses ennemis de loin: comment les progrès accomplis dans ce sens devaient aboutir aux formes exceptionnelles de la girafe (4). En revanche, sa défense est le plus souvent bien faible. On rencontre trop souvent, ici comme ailleurs, une foule d’hypothèses gratuites, des
(4) Origine des espèces, traduction Moulinié, p. 535. En s'exprimant ainsi, Darwin a donné à M. Mivart, au point de vue des questions dont il s’agit ici, une notoriété qui justifie la place que je lui fais après Ower bien entendu sans songer à le comparer à son illustre compatriote. Huxley a également reconnu la compétence de M. Mivart, tout en le combattant.
(2! Voir notuument ce qu'il dit au sujet des objections faites par Bronn et Broca (Origine des espèces, p. 528.
(3) Elle fait le sujet de tout un chapitre dans la dernière édition des Origines, chapitre que M. Moulinié a placé dans ses Additions (loc. cit., p. 525). Ce chapitre est le complément de celui qui figurait dans es éditions précédentes sous le titre de Difficultés de la théorie.
(4) Mivart, p. 28; Darwin, p. 536.
rapprochements inacceptables (1) et la conception, la conviction personnelles invoquées à titre de preuves. Mais j'ai montré ailleurs depuis longtemps que ce sont là les défauts habituels de l'argumentation de Darwin (2), et je n'ai pas à y revenir. En somme, M. Mivart me semble avoir bien choisi, non pas tous, mais la plupart des faits qu'il oppose à Darwin et avoir démontré qu'il existe chez les animaux une foule de particularités de tout genre dont ne peut rendre compte la sélection naturelle fondée sur la survivance des plus aptes. Ces mêmes faits lui paraissent démontrer l'existence detendances innées sur lesquelles je reviendrai plus loin.
Au cours de cette discussion, M. Mivart laisse percer, à diverses reprises, une idée qu'il a nettement exprimée plus tard, savoir que Darwin a lui-même renoncé à sa théorie de la sélection naturelle, bien qu'il ne l’ait pas dit expressément (3). Il s’est certainement trompé sur ce point. Les divers passages qu'il emprunte aux écrits de son illustre compatriote ne justifient nullement cette conclusion. Sans doute, dans la première édition de son livre, Darwin a été plus absolu que dans celles qui l’ont suivie et dans ses autres publications; sans doute, à la suite des discussions soulevées par ses théories, il a dû reconnaître que la sélection naturelle ne pouvait rendre compte de tout ce qu’il cherchait à expliquer ; sans doute, il a fait une part de plus en plus large à la variation spontanée, aux actions de milieu, etc. Mais, alors même que nous n’aurions pas sur Ce point un témoignage des plus formels (4), il suffit de lire attentivement les livres de Darwin pour acquérir la certitude que, jusqu’à sa mort, il est resté convaincu de la vérité fondamentale de ses conceptions, et
(1) Pour répondre à une objection de Mivart, Darwin compare les fanons de la baleine franche aux lamelles du bec des canards. (Mivart, p. 45; Darwin, p. 545.)
(2) Charles Darwin et ses précurseurs français, 1810, 2° partie.
(3) Lessons from nature, as manifested in mind and matter, 1816, p. 293.
(4) Vie et correspondance de Charles Darwin, traduction de M. H. de Varigny, t. I, p. 368.
pour voir seulement dans les contradictions apparentes signalées par M. Mivart autant de nouvelles preuves de son inaltérable bonne foi.
III. — Après avoir combattu les doctrines de Darwin, le docteur Mivart expose les siennes. Malheureusement, il le fait avec uné concision qui contraste avec les développements donnés a sa critique. Toutefois, il en dit assez pour que l’on reconnaisse les nombreux rapports qu’elles présentent avec celles d'Owen.
Notre auteur distingue la création surnaturelle de la création naturelle (4). La première est le résultat de la volonté toute puissante qui tire immédiatement du néant une chose quelconque. Dans la seconde, Dieu agit par voie de dérivation; c'est-à-dire qu'une matière préexistante et créée par Dieu a reçu le pouvoir d'évoluer sous des formes diverses, dans des circonstances favorables et sous l'empire de certaines lois. Ainsi se manifeste ce que M. Mivart appelle « l’action naturelle de Dieu dans le monde physique ».
Pour M. Mivart, les règnes organique et inorganique ont cela de commun que tous les corps, tous les êtres, depuis les atomes élémentaires jusqu'aux plantes et aux animaux, ont en eux un pouvoir interne inné, lequel entre en action sous l'influence des conditions extérieures requises (2). C'est grâce à ce pouvoir, à cette force (3) qu'un cristal prend ses formes régulières et répare ses pertes quand il est placé dans une solution de mème nature; c’est elle qui modèle tous les êtres organisés et dirige leur développement.
Ces derniers doivent leur origine première à la génération spontanée, à une sorte d’autogonie. Bien que ce phénomène n'ait pu être observé directement, on peut, dit l’auteur, l’admettre avec confiance (4). Il semble en outre accepter à ce
(1) Genesis of species, p. 299.
(2) Internal innate powers.. The requisite external conditions. (Genesis of species, p. 107.)
(3) Ibid., p. 260.
(4) « Fairly. » (Genesis of species, p. 265.)
sujet l'hypothèse du docteur Charlton Bastian. Celui-ci pense que la matière existe sous deux états : l’état cristallin ou statique et l'état colloïdal ou dynamique. Placée dans certaines conditions, la matière colloïdale présente les phénomènes de la vie; elle peut d'ailleurs provenir de la matière cristalline; cependant toutes deux ne sont que des formes de la mafière première, qui renferme ainsi en puissance la création animale et végétale entière (1). Maïs qu'est cette matière première? Quelles forces interviennent pour donner naissance aux deux matières secondes, pour animer l’une d'elles et en diriger le développement? M. Mivart se tait sur toutes ces questions, qui s'imposent pourtant. Il se borne à dire : « Cette malière n’est pas rassemblée en agrégations fortuites et accidentelles, mais elle évolue conformément à ses propres lois et à ses propriétés spéciales. » Il ajoute : « On ne peut!mettre en question la parfaite orthodoxie de ces vues. » Je n'ai pas besoin d'insister sur ce qu'a d’absolument et purement hypothétique cette conception aussi compliquée que vague.
IV. — Ce dernier reproche est applicable d'une manière toute spéciale à la manière dont M. Mivart définit l'espèce. Pour lui, « les formes spécifiques ou espèces sontun ensemble particulier de caractères ou attributs, de qualités et de pouvoirs innés, et une certaine nature réalisée dans des individus (2) ». Certes, aucun naturaliste n’acceptera cette définition abstraite, qui peut s'appliquer à un groupe déterminé botanique ou zoologique quelconque, aussi bien qu’à l'espèce en général. Néanmoins on voit dans le courant du livre que l’auteur s’est fait une idée assez nette des caractères essentiels. de l'espèce ; et c’est en se fondant sur les phénomènes du eroisement qu'il la distingue de la race (3).
(1) Genesis of species, p. 306.
(2) « Specific forms, kinds or species, are peculiar congeries of characters or attributes, innate powers and qualities, and a certain nature rea-
lized in individuals. » (The genesis of species, p. ? et 311.) (3) 1bid., p. 139.
Avec Owen, Lamarcek, et on peut dire avec la presque totalité des savants modernes qui ont cru à la génération spontanée, M. Mivart n’accorde à celle-ci que le pouvoir d’engendrer les derniers et les plus petits organismes (1). I] lui refuse celui de donner naissance aux végétaux et aux animaux supérieurs. Il regarde comme impossible de comprendre l’apparition de ces derniers autrement que par l'intervention d’espèces qui les ont précédés et ne différaient d'eux que faiblement (2). Il invoque à l'appui de cette opinion un grand nombre de faits bien des fois signalés par les transformistes de diverses écoles et en emprunte plusieurs à Darwin (3). Il adopte aussi toutes les idées de son éminent prédécesseur au sujet du rôle prépondérant, sinon unique, qui reviendrait à l'appareil reproducteur dans ces phénomènes (4).
Mais M. Mivart se sépare absolument de Darwin et de son école en admettant que le passage d’une espèce à l’autre se fait brusquement et non à la suite de modifications insensibles lentement accumulées. Par là ilse rapproche de Geoffroy Saint- Hilaire, de Gubler, de Kælliker, de Naudin (5). Toutefois il s'éloigne de ceux-ci en attribuant l'apparition des espèces nouvelles à une tendance innée au changement, tendance qui se manifeste sous l'empire de conditions accidentelles favorables et produit des transformations « soudaines, définies et complètes ». L'influence de l’hérédité s'accentuant de plus en plus,
(1) Les anciens ont admis que la génération spontanée pouvait donner naissance même à des mammifères. Mais de nos jours lurdach est, je crois, le seul qui ait professé des idées de ce genre.
(2) Genesis of species, p. 265.
(3; Voir en particulier les chapitres 111, 1V, v et vi, ainsi que le résumé qui ouvre le chapitre xt.
(4) Thid., p. 367 et 369. J'ai examiné cette question ici même à propos des théories de M. Romanes et n’ai donc pas à y revenir.
(5) On sait que Naudin a professé deux doctrines fort différentes au sujet de l’origine des espèces. Par la première, il s’est montré un des plus sérieux précurseurs de Darwin. Sans employer les mots sélection naturelle, il admettait ce procédé. Plus tard il a adopté une conception fort différente, fondée sur les phénomènes de la métamorphose et de la génération alternante. Voir mon article à ce sujet dans le Journal des savants, avril et mars 1877, et dans le présent ouvrage, p. 102.
à mesure que les organismes se perfectionnent, peut susprendre et même modifier les effets de cette tendance; mais elle n’en change en rien le mode d’action (1). Les espèces ainsi formées sont stables dans l'intervalle de temps qui sépare deux de ces brusques transformations (2). La sélection naturelle détruit les monstruosités et fait disparaître les anciennes espèce, quand il en apparaît de nouvelles plus en harmonie avec le milieu ambiant; elle développe les variations utiles; mais elle n’a le pouvoir ni de les faire naître ni d'élever la barrière physiologique qui semble séparer les espèces (3).
V. — Telle est la conception par laquelle M. Mivart pense avoir concilié les doctrines jusqu'ici considérés comme s’excluant mutuellement (4). Il est facile de voir qu’elle présente de grands rapports avec celle d’'Owen et ces rapports sont même plus étroits qu'on ne pourrait le croire au premier coup d'œil.
Pour combattre la théorie de la sélection naturelle et des transformations lentes, et appuyer celle qui admet des transmutations brusques, dues essentiellement à une tendance innée, Owen n’a invoqué qu'un très petits nombre de faits. M. Mivart, au contraire, a longuement traité ce sujet. Il cite un grand nombre de modifications rapides, observées chez les végétaux, chez les animaux vivants (5); il en appelle à la paléontologie, et, avec tous les naturalistes qui ont combattu les idées de Darwin, il signale l’absence de séries intermédiaires entre divers types spécifiques (6). En particulier, comme Owen, dont il reproduit les paroles, il insiste sur les différences bien marquées qui distinguent les formes allant du paléothérium au
(1) Chap. v et p. 271.
(2) Genesis of species, p. 144.
(3) Ibid., p. 215. On sait que Darwin a loyalement reconnu ces deux faits.
(4) 1bid., p. 371.
(5) Ibid., chap. 1v.
(6) Zbid., chap. vr.
cheval (4). Enfin il cherche des exemples jusque dans les corps inorganiques et cite les expériences par lesquelles on fait varier les formes cristallines d’un sel de cuivre en ajoutant un peu d’ammoniaque ou d'acide nitrique à la solution dans laquelle il prend naissance (2).
Les arguments empruntés par M. Mivart à la paléontologie ont une valeur incontestable quand il les oppose aux partisans de la doctrine des transmutations lentes. L'absence de séries intermédiaires entre des types génériques bien déterminés et appartenant à une même série morphologique, comme celle des Équidés, est une objection bien difficile à réfuter. Lamarck en a reconnu toute la gravité, et Darwin n’a pu imaginer pour y répondre que des hypothèses vraiment inacceptables. Mais ce même argument, opposé aux savants qui ne peuvent admettre le fait fondamental de la transmutation, perd évidemment toute sa force; car, avant tout, il faudrait avoir démontré que la transmutation elle-même a eu lieu; par exemple, que l'espèce cheval n’est que l'espèce hipparion transformée. Or c'est précisément ce que nient tous les antitransformistes ; et, pour justifier cette négation, ils peuvent invoquer précisément Les phénomènes choisis par le docteur Mivart lui-même dans l'état de choses actuel.
En effet, les changements brusques dont parle l’auteur, et dont il aurait pu multiplier encore les exemples, n'ont jamais produit une seule espèce nouvelle, mais seulement des variétés. Tout en modifiant leurs formes géométriques, selon les conditions dans lesquelles on les fait cristalliser, les minéraux conservent leur composition et leurs propriétés chimiques. Pour le chimiste, comme pour le minéralogiste, ils restent la même espèce.
(1} Genesis of species, p. 101.
(2) Les termes dans lesquels M. Mivart résume cette expérience sont assez obscurs ; mais des observations analogues ont été faites sur l’alun dès le siècle dernier par notre compatriote Leblanc (Observalions générales sur les phénomènes de la cristallisation, dans les Annales de physique, 1788 ; cité par Dufrénoy dans son Trailé de minéralogie, t. 1, p. 219).
IL en est de mème pour les végétaux et les animaux. Nous savons avec certitude que les moutons ancon et mauchamp ont apparu brusquement au milieu de moutons normaux. Tout porte à penser qu'il en a été de même pour le bœuf gnato. D'abord isolés et constituant ainsi de simples variétés, ces mammifères, morphologiquement aberrants, ont transmis à leurs descendants leurs caractères exceptionnels. Ont-ils pour cela constitué des espèces nouvelles? Non; car ils ont conservé la faculté de s'unir aux moutons, aux bœufs ordinaires et de donner naissance à des métis également fertiles. Il en a été de même pour ces paons à épaules noires, dont Darwin a recueilli la curieuse histoire (1) et sur lesquels M. Mivart revient à maintes reprises. La facilité même avec laquelle tout un troupeau de paons ordinaires échangea ses caractères contre ceux de cette variété, d’abord unique, démontre surabondamment que les uns et les autres étaient de méme espèce et qu'il n’y avait entre eux que des différences de race.
Ainsi, pas plus que la sélection naturelle et la transformation lente, la transformation brusque n’élève entre les parents et leurs fils la barrière physiologique qui sépare les espèces, lors même qu’elle atteint jusqu’au squelette tout entier, comme dans le bœuf gnato. À coup sûr, M. Mivart n’ignore aucun de ces faits ; il connaît aussi le résultat des expériences faites par Darwin sur le croisement des cinq formes les plus différentes de pigeons (2). On comprend difficilement qu'il n’en ait pas tenu compte et qu’il n’ait pas compris que l’objection fondamentale opposée par lui à la théorie de Darwin retombait sur la sienne avec d'autant plus de force qu’elle repose ici sur l'observation et l'expérience directes. Q
VI. — Pour le docteur Mivart comme pour Owen,la transformation des espèces est due essentiellement à une fendanceinnée, (1) Variation des animaux et des plantes, trad. Moulinié, t. I, p. 308.
(2) Ibid., t. 1, p. 203. On sait que ce quintuple croisement n'a diminué ea rien la fécondité du métis.
qui fait partie de leur nature. C'est là l'hypothèse fondamentale des deux savants anglais. En l’adoptant, ils n’ont fait que reproduire les idées longuement développées, il y a bien des années, par Prosper Lucas (1). Il en ont seulement exagéré Ja portée. Le physiologiste français opposait sa loi ou force d'innéilé à la loi ou force d'hérédité. I attribuait exclusivement à la première les modifications et les différences de toute sorte que peuvent présenter les individus appartenant à une même espèce. Mais il lui refusait formellement le pouvoir de transformer celle-ci et de donner naissance à une espèce nouvelle. En lui accordant ce pouvoir, les naturalistes anglais ne changent rien à la question de l'existence d’une pareille force. Les objections que j'ai depuis longtemps opposées à Prosper Lucas s'appliquent donc également à eux (2). Je ne saurme reproduire ici cette discussion détaillée. Je me borne à rappeler que les considérations tirées de l'influence du milieu et de l’hérédité suffisent pour expliquer les modifications présentées par les êtres organisés toutes les fois que la série des a€tions et des réactions est accessible à l'observation. On ne peut logiquement qu'attribuer aux mêmes causes celles dont le mode de formation nous échappe, le plus souvent par suite de la complexité des phénomènes. À plus forte raison doit-on conclure de même lorsqu'il s’agit des minéraux, que M. Mivart fait intervenir dans son argumentation. lei le pouvoir modificateur du milieu est évident, et pas un mintralogiste, que Je sache, n’a cherché ailleurs l'explication du changement ües
formes cristallines (3).
(1) Traile philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, 2 volumes in-8°. Paris, 1847. En parlant de l'innéité, l’auteur ne s’est pas borné à en affirmer l'existence. Il formule à son sujet une véritable théorie. C'est elle que je ne puis accepter. Mais l'intérêt fort réel de ce livre résulte du très grand nombre de faits d'hérédité que l’auteur emprunte aux deux règnes organiques, qu'il discute et dont il tire des conclusions habituellement justes.
(2) Unilé de l'espèce humaine, chap. xt (1861). Cet ouvrage avait paru d'abord sous forme d'articles dans la Revue des Deux Mondes (1860-1861).
(3) Trailé de minéralogie, par A. Dufrénoy, t. I, p. 215.
Il n'y a donc aucune raison sérieuse pour recourir à l'innéité et pour admettre une de ces forces à la fois mysté- rieuses et absolument hypothétiques que la science moderne repousse de plus en plus.
VIT — On a vu qu'Owen attribue en entier la transformation des espèces à la tendance innée. M. Mivart peut paraître d'abord réserver un certain rôle aux actions de milieu. Il parle souvent de causes extérieures ou accidentelles comme concourant avec la force ou puissance interne à l'apparition des espèces nouvelles. Malheureusement, il ne s'explique pas sur la part qu'il leur réserve, et on pourrait croire qu'il finit par ne leur en attribuer aucune. Il pense que le fransmutationnisme Où hypothèse évolutionniste (1) se concilie fort bien avec la théorie des causes finales et celle des archétypes divins idéaux, mais à la condition de regarder l’évolution comme « voulue et réglée d'avance (2) ». Il applique cette idée aux doctrines elles-mêmes. Pour lui l'harmonie entre le christianisme et l’évolution a été préordonnée (3) et préparée inconsciemment par certains écrits de saint Augustin et de saint Thomas (4). Ainsi, quoique d’abord moins absolu qu'Owen, notre auteur me semble en revenir finalement à la doctrine franchement professée par l’illustre auteur de l’Anatomie des vertébrés.
Je n’ai donc pas à revenir sur ce que j'ai dit plus haut et je me borne à faire une simple observation.
Geoffroy Saint-Hilaire était profondémentreligieux; Lamarck était un déiste convaincu, et ni Owen ni M. Mivart n’ont parlé en termes plus absolus que lui de la toute-puissance du
(1) « Transmutationism, an old name for the evolutionary hypothesis. » (The genesis of species, p. 211.) Je ne me rappelle pas avoir vu ailleurs cette expression, qui n’a peut-être pas été acceptée par les évolutionnistes, parce qu'elle est trop juste et trop significative.
(2) « Orderly and designed. » ([bid.)
(3) Lessons from nature, p. 25.
Créateur. Mais ni Lamarck ni Geoffroy ne s’en sont tenus là. Pour me servir d'une comparaison plusieurs fois employée par le premier, tous deux, après avoir proclamé l’existence de l’horloger, ont démonté la montre, et se sont efforcés d’en découvrir le mécanisme. En d’autres termes, ils ont recherché les causes immédiates et l’enchaînement des phénomènes. Par là ils se sont placés sur le terrain de la vraie science et leurs théories sont essentiellement du ressort des savants. Il en est autrement des deux auteurs anglais. L'un et l’autre admettent une tendance innée, entièrement hypothétique, produisant des transformations brusques qui n’ont jamais été constatées, et contre la réalisation desquelles protestent les faits mêmes qu'ils invoquent. M. Mivart ajoute, il est vrai, à l’action de ce pouvoir interne, celle de certaines causes ou forces extérieures. Mais il ne dit rien de leur mode d'action; il n'indique pas une de ces causes ; il ne nomme même pas une de ces forces. Nulle part il ne cherche à faire comprendre comment les actions dites naturelles et les transformations brusques, provoquées par elles ont produit, non seulement des espèces nouvelles, mais encore des types différents, échelonnés et gradués de manière à constituer le cadre merveilleux du monde organique. En revanche, chez lui comme chez Owen, nous nous trouvons partout en présence de phénomènes réglés et préordonnés par la Volonté suprême. Il n’y a donc pas là une doctrine scientifique; il n’y a en réalité qu'une conception théologique, qui échappe à notre appréciation. Mais, encore une fois, n'est-il pas curieux de voir un transformisme dogmatique et chrétien se juxtaposer au transformisme philosophique et athée des libres penseurs?
Owen n’a guère fait qu'indiquer ses opinions sur l'origine de l'Homme, mais cette indication est formelle. Il attribue franchement à la dérivation, telle qu'il la comprend, la formation de notre corps. Pour lui, les espèces se sont successivement et progressivement développées, « depuis le moment où l’idée de vertébré s’est incarnée pour la première fois dans son vieux
vêtement de poisson jusqu'à celui où elle a revêtu le glorieux costume de la forme humaine (1) ». Il ne dit rien au sujet de motre lignée généalogique; il regarde seulement comme antiscientifique de nous donner pour père un animal contemporain quelconque et le gorille en particulier (2). Tout en attribuant le développement de nos facultés à celui de notre cerveau, qu'il compare à la batterie électrique de la torpille (3), il déclare ne pouvoir expliquer comment cet organe produit la pensée et la conscience chez l'Homme aussi bien que chez les animaux (4). À qui lui reprocherait ces idées comme entachées de matérialisme, il répond en affirmant sa foi à une vie future et à la résurrection, regardées par lui comme faisant partie d'une révélation divine (5).
M. Mivart a consacré une assez grande partie de son dernier chapitre (6) à cette question. Pour lui, la nature de l'Homme est double. Cet être exceptionnel possède un corps et une dme. En ce qui concerne le premier, l’auteur reproduit les arguments opposés par Wallace à la doctrine de la sélection aaturelle, en tant qu’elle s’appliquerait à l’organisation de aotre espèce (7); il en reconnaît la justesse et en ajoute un de plus tiré de l’anatomie de l'oreille (8). Mais, arguant de sa propre conception, il regarde, lui aussi, le corps entier de l'Homme comme ayant été produit par les mêmes causes que celui de tous les animaux (9). D'ailleurs, pas plus qu'Owen, il me s'occupe de notre généalogie et ne fait connaître l'espèce animale qui nous aurait donné naissance.
{1) « From the first embodiment of the vertebrate idea under its old ichthyc vestments, untilit became arraged in the glorious garb o* human form. » (Anatomy of vertebrates ; general conclusions, p. 796.)
(2) Ibid, p. 197.
(3) Ibid., p. 820.
(4) Ibid., p. 824.
(5) Ibid., p. 821.
(6) Theology and evolution.
(1) J'ai exposé les idées de Wallace à ce sujet dans le Journal des savants et dans le présent ouvrage, t. IL p. 40.
(8) Loc. cit., p. 321.
(9) Jbid., p. 324.
Quant à l'âme humaine, M. Mivart la considère comme étant le produit d’une création immédiate el directe (1). A l'appui de cette opinion, il invoque le récit contenu dans le chapitre 11 de la Genèse (2). On voit que Les deux savants anglais nous amènent presque également sur le terrain de la théologie où je m'abstiendrai de les suivre.
(1) Theology and evolution, p. 331.
(2) Ibid., p. 329.