CHAPITRE XI
I. — La conception de M. Thury, professeur de botanique à l’université de Genève, au sujet de l’origine et de la succession des êtres organisés, diffère à peu près en tout de celles que j'ai exposées jusqu'ici. On ne peut d’ailleurs lui reprocher de s'être inspiré des idées d'autrui, car il à fait connaître les siennes huit ans avant que Darwin eût publié son livre sur l’Origine des espèces, par conséquent bien avant le grand mouvement transformiste provoqué par l'ouvrage du savant anglais (2). En outre, il s’est montré d’abord bien moins ambitieux que la très grande majorité de ses émules. Dans son premier mémoire, il ne dit rien de l'apparition de la vie sur notre globe et repousse l’idée de la génération spontanée (3); il déclare vouloir laisser de côté les questions soulevées par l'existence de types ne se rattachant à aucun de ceux qui
(1) Disserlation sur la nature du lien des faunes paléontologiques, avec l'indication d'une nouvelle hypothèse sur ce sujet, par M. Thury (Bibliothèque universelle de Genève, 1851, tiré à part); Une hypothèse de l’origine des espèces, par le même (Archives des sciences physiques et naturelles, 1882, tiré à part). — Discours sur la succession des êtres vivants, par M. d’Omalius d'Halloy (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1846 et 1850); Lecture sur le transformisme, par le même (Jbid., 18173); Mémoire sur l’esèce et Note sur l'accord entre les sciences naturelles et les récits bibliques (Eléments d'ethnographie, 5e édition ; Appendice, 1860).
(2) L'ouvrage de Darwin a paru en 1859. Le premier mémoire de M. Thury est de 1851.
(3) Dissertation, p. 8, note.
les ont précédés (1). Pour lui, même dans son second travail, « la variété des types spécifiques est due, avant tout, à l’action d'une cause intérieure inconnue, qui travaille dans un sens déterminé et pousse à la production de nouveaux types (2) ». On voit que M. Thury a reproduit ici, sans s’en douter, comme l'ont fait plus tard Owen et M. Mivart, l'hypothèse de Prosper Lucas relative à l’innéité (3), et que, lui aussi, est allé plus loin que le physiologiste français, en attribuant à sa cause inconnue le pouvoir de donner naissance, non seulement à des variétés et à des races, mais encore à des espèces. Je crois inutile de reproduire ici les réflexions que j'ai faites à ce sujet dans les chapitres précédents (4).
Ainsi, au début de ses études sur cette question, M. Thury laissait de côté la plupart des faits les plus frappants que présente la paléontologie. Le seul dont il paraissait vouloir rendre compte est celui qui a vivement frappé d'Omalius, savoir la succession, dans les couches superposées de l’écorce terrestre, d'espèces voisines et représentant le même type plus ou moins modifié. Plus tard il s’est enhardi et a étendu le champ de ses hypothèses. Il en a fait une théorie générale qu'il compareet oppose, sans faire aucune réserve, à celle de Darwin.
Le savant genevois s’en fût-il tenu à son premier programme, ce point de vue, en apparence restreint, n'en aurait pas moins embrassé la question fondamentale, qui peut se formuler dans les termes suivants : Les espèces ont-elles apparu de tout temps indépendamment les unes des autres? ou bien les plus récentes descendent-elles en tout ou en partie des plus anciennes, par voie de filiation directe? Les transformistes sont unanimes pour répondre affirmativement à cette dernière alternative. Mais on a vu que, d'accord pour affirmer l'existence d’un fait qu'ils avouent n’avoir jamais été
(1) Dissertation, p. 6.
(2) Hypothèses, p. 133.
(3) Trailé philosophique el physiologique de l'hérédité naturelle, par le
docteur Prosper Lucas, 1841.
(4) T. I, page 108 et t.1I, pages 200 et 215.
observé, 1ls diffèrent et se contredisent mutuellement dès. qu'il s'agit d'indiquer les causes qui sont censées le produire étles phénomènes que l’on suppose l'accompagner. Sur toutes ces questions, chacun d'eux a sa théorie personnelle. M. Thury, devançant toutes les hypothèses émises depuis une quarantaine d'années, a formulé la sienne à une époque où le débat n'existait qu'entre les disciples de Cuvier et ceux de Lamarck ou de Geoffroy. Or, à ce moment, l'attention publique ne se portait plus guère sur les problèmes de cette nature. Voilà sans doute, en partie, pourquoi cette théorie est bien moins connue que celles dont on s’est préoccupé si vivement depuis l'apparition du livre de Darwin. Mais M. Thury est revenu plus tard sur les questions qu'il avait soulevées. Il a développé et précisé ses idées pour les comparer à celles du savant anglais; il a pris part ainsi aux discussions contemporaines, et c’est bien ici qu'il doit prendre place dans une histoire du transformisme.
IT. — Dans son premier mémoire, l’auteur examine seulement le cas de deux espèces, évidemment très voisines, et dont l’une succède immédiatement à l’autre. La plus ancienne est pour lui l'espèce antécédente ; la plus récente est l'espèce subséquente. Sans jamais sortir du terrain strictement scientifique, il énumère les diverses hypothèses auxquelles peut conduire la notion générale d’un lien direct existant entre elles. Cette partie du travail de M. Thury, présentée sous une forme rigoureusement didactique, ne saurait être analysée. Pour en donner une idée, il faudrait la reproduire en entier, et je dois renvoyer le lecteur au mémoire lui-même. Elle est d’ailleurs intéressante en ce qu’elle montre, à elle seule, combien est mal fondée une assertion reproduite bien des fois, savoir que l’on ne saurait imaginer aucune doctrine pouvant trouver place à côté du créationisme absolu et du transformisme entendu à la facon de Lamarck ou de Darwin. Sans faire intervenir aucune action surnaturelle et en partant d'une
seule donnée que j'indiquerai tout à l'heure, M. Thury montre que la filiation des espèces peut être comprise de six manières différentes. Il discute en peu de mots ces diverses hypothèses, en rejette cinq comme étant plus on moins improbables et s'arrête à celle qui lui semble s’accorder le mieux avec les faits. Cette dernière, exposée avec quelque détail par l’auteur dans son second mémoire, est la seule qui doive nous arrêter.
IL. — Dans la doctrine de la descendance, qui est celle de Lamarck, de Darwin et de leurs disciples, un organisme se transforme tout entier pour donner naissance à un autre. Il y a donc là une véritable mélamorphose qui, pour s’accomplir très lentement, n’en est pas moins réelle. A cette hypothèse M. Thury oppose ce qu'il nomme la {héorie des germes. Par ce dernier mot il désigne « toute portion de la substance d’un être qui s'organise en un autre être (1) ». A ce compte, le bourgeon, la graine et l'œuf méritent également cette appellation, et c’est aux faits bien connus, présentés par ces corps reproducteurs qu'il emprunte les analogies pouvant venir à l'appui de sa conception.
Le savant genevois, prenant d’abord un exemple dans le règne végétal, rappelle que les plantes se reproduisent par bourgeons aussi bien que par graines. La reproduction par bourgeons, sur laquelle reposent tous les procédés généagénétiques (bouture, marcotte, greffe) donne naissance à des individus à peu près constamment identiques à la plante mère, ou ne différant d'elle que dans les limites des traits individuels. Il est facile de comprendre qu'il en soit ainsi; car le bourgeon, organisé sur place par la multiplication et la spécialisation des cellules de cette plante, en fait réellement partie; en se développant, il ne fait que la répéter.
La reproduction par bourgeons est donc un procédé des plus simples. Il en est autrement dela reproduction par graines.
(1) Disserlation, p. 7.
La fleur est comme un petit monde à part, qui a ses organes, ses phénomènes physiologiques propres, où les sexes apparaissent, où l'embryon se constitue dans des conditions d’indépendance. Aussi la plante qui résulte de son développement differe-t-elle souvent d’une manière notable de celle qui lui a donné naissance. En somme, lorsqu'on veut multiplier une plante en lui conservant tous ses caractères, on a recours aux bourgeons; lorsqu'on veut obtenir des formes nouvelles, on emploie les semis. La reproduction par graine enfante donc des germes de variétés.
Eh bien, nous dit M. Thury, l’analogie autorise à concevoir qu'un procédé plus étendu, plus complexe que celui dont la graine est le résultat amènerait la formation de germes qui, en se développant, s’écarteraient bien davantage du type spécifique et donneraient naissance, non plus à de simples variétés, mais à des espèces distinctes. Le savant genevois admet l'existence de ces germes et les appelle progr'essifs, parce que l'espèce subséquente est généralement supérieure à l’espèce antécédente, ou telluriques, parce qu’il rattache leur formation et leur développement aux révolutions géologiques (4). IL admet en outre que les individus produits par ces germes spéciaux rentreraient d'emblée dans la loi commune et se propageraient seulement par des bourgeons et des graines semblables à ceux que nous connaissons (2). Une espèce nouvelle se trouverait ainsi constituée. Aux époques de crises géologiques, cette espèce réaliserait d'ordinaire un progrès relativement à celle qui lui a donné naissance ; tandis que, dans les périodes de tranquillité, semblables à celles que nous traversons, le phénomène serait peut-être inverse (3).
(1) Dissertation, p. 9.
(2) Hypolhèse, p. 131.
(3) Dissertalion, p. 10. M. Thury pensait que l’on expliquerait ainsi les faits jusqu'alors inexpliqués qui avaient fait croire à la génération spontanée. Mais au moment où il s’exprimait ainsi, M. Pasteur n'avait pas encore publié ses belles et décisives expériences sur ce sujet. A coup sèr, M. Thury ne répéterait pas aujourd'hui ce qu’il écrivait en 1851.
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M. Thury pense en effet que l’ensemble des temps géologiques se décompose en périodes de tranquille développement et en époques de crises, durant lesquelles toute la nature est comme en travail (1). Les crises ne sont d’ailleurs que le résultat de causes, de changements sans cesse à l’œuvre, dont les effets, lentement accumulés, amènent des bouleversements périodiques (2). On voit que cette doctrine des crises, ainsi entendue, est exactement celle qu'Élie de Beaumont a constamment soutenue, et il est à regretter que le nom de notre grand géologue ne figure pas dans le mémoire du savant genevois (3).
Quoi qu'il en soit, en invoquant toujours les analogies que lui fournissent le bourgeon et la graine, M. Thury explique comment il comprend la formation des germes d'espèce. Les cellules du bourgeon font d’abord partie intégrante de la mère ; au contraire, dans la graine, les premières cellules de l'embryon s'organisent dès l’origine en vue de leur destination propre. L'auteur en conclut que la préparation d’un nouveau type commence d'autant plus tôt que ce type est plus indépendant, et que, par conséquent, une espèce nouvelle doit être préparée de longue main dans l'espèce souche. En outre, le bourgeon est produit par un élément unique, représenté par les cellules du parent qui se multiplient, tandis que la formation d’un être nouveau dans la graine exige le concours de deux éléments, l’un mâle et l’autre femelle, dont l’action finale a été préparée longtemps à l'avance. On peut donc croire que des influences beaucoup plus éloignées et d'un genre inconnu interviennent entre des espèces fort différentes pour produire des germes capables de donner naissance à des types spécifiques nouveaux. On expliquerait ainsi les faits qui ont con-
(1) Hypothèse, p. 139.
(2) Zbid., p. 131.
3) On a dit, et on répète parfois encore, qu'Élie de Beaumont faisait pousser les montagnes comme des champignons. J'ai trop souvent entendu celui dont Agassiz, au fort de leurs discussions, disait : « C’est notre maître à tous », pour partager cette erreur, dont M. de Lapparent a fait justice dans son excellent Trailé de géologie, 2° édition, p. 1438.
duit Linné à sa théorie de la multiplication des espèces par voie d'hybridation (1).
Les germes telluriques ne s'organisent qu'aux époques où le globe doit subir quelqu'une de ces révolutions dont il porte partout les traces. À ce moment, « sous l'influence des mêmes causes générales qui amènent la crise, les nouveaux modes de reproduction sont complétés ou mis en jeu ». Mais les ébranlements de la croûte terrestre ne se produisent pas partout avec la même intensité. La lutte n’atteinttoute sa violence que dans une seule région. Là, la plupart des espèces existantes sont anéanties. Alors les germes qu’elles recelaient sont dispersés dans les eaux et dans le sol. Ces germes sont incorruptbles et inaltérables. Ils résistent aux cataclysmes et se développent lorsque le calme renaïit, à l’aurore des temps nouveaux. De leur berceau, que l’auteur appelle la région de combat, les espèces nouvelles serépandent graduellement dans les contrées d’alentour et se mêlent à celles qui ont survécu. Aïnsi se forment les flores et les faunes caractéristiques des parties du globe que l’on a appelées des centres de création ou d’apparilion (2). On voit, pour employer les expressions de M. Thury, que chacun d’eux est le résultat d’une palingénésie spéciale et que les époques critiques sont en mème temps palingénésiques.
Toutes les considérations précédentes s’appliquentégalement aux plantes et aux animaux ; Car on sait que parmi ces derniers il en est qui se multiplient par bourgeons aussi bien que par œufs, et l’œufest l’analogue de la graine. On sait en outre que, chez certains d’entre eux, le mode supérieur de reproduction, l’oviparité peut se montrer assez rarement pour rester inconnu pendant longtemps. Trembley a étudié pendant de longues années, et avec une admirable sagacité, le bourgeonnement chez l'hydre d’eau douce. Il ne soupçonna même pas qu'à un moment donné cet animal produit à la fois des œufs et les éléments nécessaires pour les féconder. Il est done permis d’ad-
(1) Hypothèse, p. 141.
(2) Ibid., p. 139.
THURY. 251 mettre que nous ne connaissons pas tous les procédés par lesquels les êtres vivants se multiplient. « Nous ne voyons pas à l’œuvre aujourd'hui le mode de reproduction qui donne lieu à des espèces nouvelles, parce que... l’époque actuelle n’est pas un temps de formation, mais de simple développement (1). »
IV. — Ainsi les faunes et les flores successives auraient également pour point de départ les germes telluriques préparés par les animaux et les vegétaux de l’époque géologique précédente. Mais la différence du monde de nutrition dans les deux règnes soulève une question spéciale. Les végétaux seuls empruntent à la matière morte des éléments chimiques qu'ils élaborent et transforment en tissus organisés ; avec ou sans intermédiaires, tous les animaux vivent aux dépens des végétaux. Comment pourra se nourrir l'espèce de fœtus produit par un germe tellurique animal?
Ici M. Thury emprunte une nouvelle analogie aux faits embryogéniques. Le mode de nutrition est immédiat dans le bourgeon, qui se développe comme un simple organe ; il est médiat et indépendant de la mère dans la graine et dans l'œuf. Il n’est donc pas impossible que cette indépendance soit portée encore plus loin et que le nouvel être puisse vivre et grandir gràce à quelque organisme temporaire spécialement approprié à la fonction nourricière. En somme, dit M. Thury, l’animal et la plante sont aujourd'hui distincts et séparés. Mais l'être vivant complet doit avoir possédé les propriétés générales de l'un et de l’autre. « Ainsi, partout où le développement de l’animal sera originelet complet il devra commencer par une végétation de plante (2). » Cette plante, ajoute l’auteur, se nourrit et se développe aux dépens de l'air et du sol; elle élabore les éléments du corps futur et finit par produire un fruit qui est la nouvelle espèce animale (3).
(1) Hypothèse de l'origine des espèces, p. 136. (2) Jbid., p. 143.
(3) Dissertation, p. 11. M. Thury déclare du reste que ces dernières
V. — Telle est la conception que M. Thury oppose à celle de Darwin. Dans son second mémoire, assez brièvement du reste, il cherche à montrer que la théorie des germes s'accorde avec les faits mieux que celle du savant anglais, et on doit reconnaître que sa prétention est fondée pour un certain nombre de cas(1).
Par exemple, il est évident qu'en admettant le passage brusque d’une espèce à l’autre, sans autre intermédiaire que le germe tellurique, enfanté par la plus ancienne, M. Thury supprime l’innombrable série des formes intercalées qu’exige le darwinisme et dont on n’a pu encore montrer la moindre trace. Par cela même aussi, il rend inutile l’accumulation des myriades de siècles nécessaires, d’après Darwin, pour donner naissance aux faunes et aux flores successives. Sa théorie échappe ainsi à deux objections très graves que l’on a opposées au darwinisme et qui n’ont pas encore été réfutées.
Les hypothèses de M. Thury peuvent encore être regardées comme séduisantes à un autre point de vue. Dans la conception de Darwin, les révolutions géologiques n’interviennent qu'à titre d'accident pour rompre la continuité de certaines terres et amener ainsi la formation de faunes et de flores distinctes, qui se caractérisent et s’isolent de plus en plus, ou pour souder des régions jusque-là séparées et favoriser par là le mélange des espèces vivantes. Dans celle de M. Thury, les mondes organique et inorganique sont intimement reliés. Les mêmes causes produisent simultanément les révolutions accomplies dans l’un et dans l’autre. Ici encore, il aurait pu en appeler à l’analogie, et il est même assez singulier qu'un savant genevois ait négligé celles que lui offrait l’histoire des pucerons, si bien faite par un de ses compatriotes. analogies « sont des conséquences naturelles mais non pas nécessaires de la théorie des germes » (Hypothèse, p. 143). Dans son premier mémoire, il fait l'application de sa théorie à l'Homme, qui serait lé fruit d'une plante sortie du germe produit probablement par un singe. I ajoute que l’on peut concevoir que l'homme lui-même laisse après sa mort un germe tellurique incorruptible capable de se développer plus
tard. Il ne dit d’ailleurs rien de ces spéculations dans son second travail. (1) Hypothèse, p. 131 et suiv.
On sait en effet comment les belles expériences de Bonnet ont mis hors de doute que les pucerons, dont les colonies immobiles font souvent tant de ravages dans nos cultures, ne sont que les larves de jolis insectes ailés. Pendant toute la belle saison, ces larves se reproduisent et se multiplient d’une manière désolante par un véritable bourgeonnement interne. Mais, à l'approche de la mauvaise saison, quand la température baisse, il naît une génération nouvelle. Le corps se transforme, les ailes poussent, les organes reproducteurs se développent, et les femelles pondent des œufs que les mâles ont fécondés et qui passeront l'hiver pour éclore au printemps.
On voit que les mêmes causes générales produisent, sur notre globe le changement de la saison et, chez les pucerons, l'apparition du mode supérieur de reproduction. En employant le langage de M. Thury, on peut dire que, pour le premier, les débuts de l'hiver sont une époque crilique, et une époque palingénésique pour les seconds. Malheureusement il ne sort jamais que des pucerons des œufs pondus en automne. Mais on voit que l’ensemble des phénomènes prêterait à des rapprochements aussi plausibles que bon nombre de ceux qu'a faits Darwin et qui auraient l'avantage de relier des faits généralement regardés comme d'ordre différent.
En revanche, l'avantage revient au savant anglais lorsqu'il s’agit de la répartition géographique des êtres organisés. Dans la doctrines des crises, l'influence palingénésique, agissant dans une région de combat, s'exerce sur tous les êtres. Cette partie du globe doit donc devenir centre de création pour tous les animaux; pour tous les végétaux qui la peuplent, et c’est bien ainsi que M. Thury a compris que les phénomènes se sont passés (1). On voit qu'il partage sur ce point les idées d’Agassiz (2). Mais on sait aujourd'hui combien ces idées sont
(1) Hypothese de l'origine des espèces, p. 132.
(2) Sketch of the natural provinces of the animal world and their relations to the different types of Man. Ce mémoire est placé en tête du grand ouvrage de MM. Noîtt et Gliddon intituls : Types of Mankin1.
peu fondées. Il suffit de rappeler que l’Australie, qui, au point de vue mammalogique, constitue un centre absolument distinct et isolé, n’est plus qu’une partie d’un centre beaucoup plus étendu, embrassant la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle- Calédonie, dès qu'il s’agit des insectes. La doctrine des crises et des germes telluriques est dont ici en défaut, tandis que la théorie des genres dominants et des migrations, imaginée par Darwin, rend compte d’une manière satisfaisante de ce fait et de faits analogues.
L'hypothèse de M. Thury est encore inférieure à celle de Darwin sur un point d'importance capitale. Pour qui accepte la doctrine de la transformation lente, de ses causes et de ses lois telles que les a formulées le savantanglais, l'établissement et le maintien du cadre général où ont trouvé place tous les êtres organisés sont dus au jeu normal des forces naturelles. Il en est autrement pour les théories admettant le passage brusque d’une espèce à une autre, qui ont été émises jusqu'ici. Chez elles, pour rendre compte de la constitution des faunes et des flores, on ne trouve que le hasard dont M. Thury ne veut pas avec raison, ou l'inconnu, qu'il invoque mais qui n’explique rien, ou enfin l'intervention de la cause première, à laquelle ont recouru Owen, Mivart, Naudin, etc., intervention qui supprime toutes les difficultés, mais en nous entraînant bien loin des vrais domaines de la science.
VI. — Au reste, quelques avantages que présentàt la conception de M. Thury au point de vue de l'explication des phénomènes, elle ne pourrait guère rallier que de rares adhérents. Elle est trop foncièrement hypothétique. Le savant genevois invoque l’analogie comme pouvant motiver ce qu'il dit de ces germes telluriques. Mais il me semble prêter à ce mot un sens différent de celui qu'on lui donne habituellement. Pour employer le langage mathématique, en ajoutant arbitrairement un ferme à la série des modes de reproduction connus, il fait une véritable extrapolation, que pourraient jus-
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tifier seulement des conséquences au moins probables. Mais il est difficile d'accepter comme telle l'existence de ces germes indestructibles, qui survivent aux révolutions du globe et qui, organisés dans une espèce animale, se développent sous la forme de plantes dont le fruit est un nouvel animal.
Toutefois la pensée d'aller chercher dans les divers modes de reproduction actuels des données applicables au développement des règnes organiques a quelque chose d'ingénieux, même de séduisant. La preuve en est qu’un botaniste distingué comme Gubler (1), des savants éminents comme Kælliker (2) et M. Naudin (3) ont suivi le professeur de Genève dans la voie qu'il a le premier tracée, ouvrant ainsi un champ presque illimité aux esprits spéculatifs. A ce titre, et quoi qu'on puisse reprocher à cette théorie, une place lui était due dans l'histoire du transformisme moderne.
Dans son premier mémoire, par conséquent bien avant l'apparition des doctrines, qui ont attiré l'attention publique depuis une trentaine d'années, M. Thury a fait à l'Homme l'application de ses idées au sujet de l’origine et de la filiation des espèces (4). À ses yeux, ce que nous savons des moyens mis en œuvre par la Providence divine, la création du corps vivant de l’homme à dû s'accomplir par des moyens naturels.
Il a dit précédemment que chez les animaux et les plantes, il existe un lien organique entre deux espèces dont l’une succède à l’autre sans s’écarter outre mesure du même type. Or l’homme physique continue le type du singe. C'est done très vraisemblablement à ce dernier qu'il se rattache par son
(1) Préface d’une réforme des espèces fondée sur la variabilité restreinte des types organiques en rapport avec leur faculté d'adaptation au milieu (Bulletin de la Sociélé botanique de France, 1862).
(2) Archives des sciences physiques el naiurelles, 1864.
(3) Les espèces affines et l'évolution (Builetin de la Sociélé botanique de France, 1874).
4) Dissertation sur la nature du lien des faunes paléontologiques successives, avec l'indication d’une nouvelle hypothèse sur ce sujet (Bibliothèque universelle de Genève, 1851, tiré à part).
origine (1). Mais, ceci admis, on peut former diverses hypothèses quant au procédé par lequel l'espèce humaine s'est détachée du type simien.
1° L'homme peut être un singe perfectionné. — L'auteur ne dit pas si ce perfectionnement se serait accompli chez un individu privilégié ou s’il aurait été le résultat d’une suite de générations. Quoi qu'il en soit, il semble se rapprocher ici des vues émises antérieurement par Lamarck (2).
2° L'homme peut avoir été porté et nourri par un singe. — Si Geoffroy Saint-Hilaire s'était occupé de notre origine, c'est probablement à cette solution qu'il se serait arrêté, puisque, selon lui, un oiseau peut sortir immédiatement de l’œuf d’un reptile.
3° L'homme peut dériver du singe par l'intermédiaire de métamophoses successives, soit que le corps du singe joue le rôle de chrysalide, soit qu’un germe abandonné par le singe devienne le corps de l’homme à la suite de métamorphoses successives. — On voit qu'ici M. Thury ouvre aux spéculations un champ qui n'a d’autres limites que celles des phénomènes si multipliés et si variés de la métamorphose et de la généagenèse. C'est là que l’ont suivi Gubler, Kælliker et Naudin.
4 Enfin, le premier germe de l’homme est le dernier résultat d’un long travail paléontologique dans la série des vertébrés : «C’est un germe tellurique végétant d’abord comme une plante; il recueille au loin la poudre de la terre, et du sein de cette plante mystérieuse naît le premier Adam, dont la postérité sort de lui par un autre moyen, parce que le premier n’est plus nécessaire. » Sans rien dire de spécial au sujet de l'homme, c’est à cette dernière hypothèse que M. Thury s’est arrêté dans son second mémoire en parlant des animaux et des plantes (3).
(1) Dissertation, etc. p. 12.
(2) Quelques observations relatives à l’homme (Philosophie zoologique. t. |, appendice).
(3) Une hypothèse sur l’origine des espèces (Bibliothèque universelle de Genève; Archives des sciences physiques et naturelles, 1882).
Le professeur de Genève ajoute : « Dans cette dernière alternative, on peut concevoir qu'après la mort de l’homme, un germe tellurique demeure inaltéré dans le sol; et qu’un jour ce germe, semence incorruptible, trouve de nouveau des conditions de développement (1). » M. Thury n'ajoute aucune réflexion; mais il résulte de sa théorie que l'être sorti du germe tellurique ainsi élaboré devrait être aussi supérieur à l’homme que celui-ci l’est au singe. Je crois n'avoir rien à ajouter à ce que j'ai dit ailleurs de la conception du savant genevois.
IT
1. — D'Omalius d'Halloy, né en 1783, mort en 1875, a été un de ces hommes qui honorent le plus leur patrie. De 1804 à 1815, il s'occupa exclusivement de géologie, et il est à juste titre regardé comme un des fondateurs de cette science. Dès 1810, il fut chargé de dresser la carte géologique de l'empire français, qu'il parcourut en tout sens dans ce but (2). Par suite desévénements de 1815, il fut amené à entrer dans l'administration du royaume des Pays-Bas, et il fut bientôt nommé gouverneur de la province de Namur. Rendu à la vie privée par la révolution de 1830, il reprit ses travaux scientifiques, et joignit à l'étude de la géologie celle de l'anthropologie et des questions qui font le sujet de cet article (3).
(1) Dissertation, p. 13.
(2) D'Omalius avait dressé cette carte à grande échelle. Mais, par suite des événements politiques et de diverses autres circonstances, elle ne fut pas publiée, et ce grand travail n'est connu que par une carte-résumé, de petit format, qui a paru dans les Annales de l'École des mines, 1822.
(3) Indépendamment de plusieurs mémoires et de notes sur diverses questions de cet ordre, d'Omalius a publié un petit volume intitulé Éléments d'ethnographie, qui à eu cinq éditions du vivant de l'auteur. D'Omalius était membre de la Société d'anthropologie de Paris, et, pendant les séjours très fréquents qu'il faisait dans cette ville, il était fort assidu aux séances et prenait souvent part aux discussions. Il suivait aussi divers cours de science et en particulier le cours d'anthropologie. Pendant plusieurs années, j'ai eu l'honneur de le voir sur les bancs de
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 17
D'Omalius est un des vétérans du transformisme. Il nous apprend lui-même qu'il avait adopté cette doctrine dès 1834 (1). Toutefois il n’a présenté l’ensemble de ses idées sur cette question dans aucun ouvrage spécial. Il les a, pour ainsi dire, disséminées dans divers mémoires ou dans de simples discours adressés à ses collègues de l’Académie de Bruxelles ; et il est facile de voir qu’il s'était arrêté de bonne heure à quelquesunes des hypothèses que je l'ai entendu soutenir bien des fois, mais qu'il leur en avait successivement accolé d’autres empruntées aux théories de même nature.
II. — Quoique venu après Lamarck et quoique ayant pu profiter de tous les travaux de Darwin, d'Omalius n’a guère de commun avec ces deux chefs du transformisme moderne que l’idée générale de la transmutation et de la filiation des espèces. Il est en désaccord avec eux sur des points fondamentaux. Il ne croit pas à la génération spontanée; il restreint considérablement le rôle de la sélection naturelle; il rejette absolument la pensée que tous les êtres puissent descendre d’une monade. Les faits empruntés à la paléontologie lui paraissent démontrer que tous les grands types ont apparu lorsque la vie s’est manifestée sur la terre, et qu'ils ont été le résultat de la volonté d’un Être tout-puissant (2). On voit que le savant belge adopte ici une opinion au moins fort voisine de celle que Buffon avait professée pendant les quelques années que dura ce qu’on pourrait appeler sa phase transformiste.
D'Omalius se rapproche encore de notre illustre compatriote et de Geoffroy Saint-Hilaire par la manière dont il comprend mon amphithéätre au milieu de mes auditeurs. Puis il venait me trouver dans mon cabinet, et nous discutions les questions soulevées par mon enseignement. Aussi j'aurais pu écrire cet article guidé par mes seuls souvenirs et sans recourir aux livres de ce savant, dont j'ai pu apprécier par moi-même le savoir si varié et si sûr, joint à l'esprit le plus aimable et le plus ingénieux.
(1) Lecture sur le transformisme, p. 4.
(2) Sur le transformisme, tiré à part, p. 5.
qu'ont dû s'effectuer d'ordinaire les modifications de, toutes sortes subies par les types primitifs. Il se rattache surtout, à Geoffroy lorsqu'il regarde les modifications organiques que présentelasérie paléontologique comme devant être attribuées « aux changements causés dans les milieux par les révolutions géologiques (1) »; mais ailleurs il ajoute: « Les causes qui . produisent ces modifications sont Les changements de milieu, les croisements, les anomalies et la sélection (2). » C'est à peu près la conception de Buffon associée à celles de Linné et de Darwin et à une application spéciale des découvertes tératologiques modernes.
III, — D'Omalius invoque en faveur de ses croyances, que l’on pourrait qualifier d’éclectiques, la plupart des arguments auxquels en appellent les transformistes. Il en puise aussi dans ses convictions religieuses.
Ces convictions étaient profondes et sérieuses: D'Omalius était un catholique croyant et pratiquant. Il n’en faisait pas moins des réserves formelles en faveur de la science. Voici entre autres un passage bien significatif : « Nous ne devons prendre nos livres saints que pour ce qu'ils sont réellement, c’est-à-dire comme un moyen de nous faire connaître les grands principes ainsi que les bases de nos croyances religieuses, et nullement comme des traités de sciences naturelles (3). » J'ai bien des fois entendu l'illustre vieillard professer des opinions analogues et dans des termes qui me rappelaient ceux de son confrère à l’Académie de Bruxelles, le R. P. Bellynck (4).
Dans la plupart de ses écrits, le savant belge s'efforce de montrer l'accord qu'il pense exister entre la science et le
(1) Éléments d'ethnographie, p. 135.
(2) Sur le transformisme (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1873, tiré à part, p. 6).
(3) Sur l'accord entre les sciences naturelles et les récits bibliques ; appendice III des Éléments d'ethnographie, p. 145.
(4) Études religieuses, historiques et littéraires, 1868.
dogme. C’est à ce double point de vue qu'il se place quand il s’agit du transformisme. Il combat les théories des créations successives directes en se fondant sur le nombre des espèces fossiles qu’il estime être de trente mille (1). « J'ai peine à croire, dit-il, que l’Être tout-puissant que je considère comme l’auteur de la nature ait, à diverses époques, fait périr tout les êtres vivants, pour se donner le plaisir d’en créer de nouveaux, qui, sur les mêmes plans généraux, présentent des différences successives... Il me paraît bien plus probable et plus conforme à la sagesse éminente du Créateur d'admettre que, de même que celui-ci a donné aux êtres vivants la faculté de se reproduire, il les a aussi doués de la propriété de se modifier selon les circonstances, phénomène dont la nature actuelle donne encore des exemples (2). »
Je ne saurais admettre comme scientifique cette argumentation, quirepose sur un sentiment essentiellement personnel. Je l’ai d’ailleurs toujours trouvée au moins singulière dans la bouche ou sous la plume d’un homme aussi religieux que l'était d’'Omalius. Il me semble que c’est être bien hardi que de faire juge de ce qui convient ou de ce qui ne convient pas à la sagesse du Créateur. N'est-ce pas agir comme le faisait Alphonse le Sage quand il disait que, si Dieu l’avait consulté le jour où il créa le monde, il lui aurait donné de bons conseils?
IV — Quoique d’une autre nature et rentrant dans le domaine de la science, les autres arguments d’'Omalius ne témoignent pas davantage en faveur de sa doctrine.
La question des espèces nouvelles se formant par hybridation est désormais jugée. On sait aujourd’hui que les Léporides et les Chabins ou Ovicapres eux-mêmes subissent assez promptement la loi de retour et reviennent à l’une ou à l’autre des espèces croisées. On sait que le transport de nos espèces
(1) Éléments d'ethnographie, p. 135.
(2) Sur le transformisme, p. 5.
européennes dans le nouveau monde et dans un autre hémisphère produit parfois des races fort aberrantes, comme le bœuf gnato. Mais on sait aussi que ces races restent unies à l'espèce souche par le lien physiologique de la fécondité réciproque complète. On sait encore que les anomalies brusquement apparues au milieu des représentants normaux d'une espèce, comme les moutons ancon et mauchamps peuvent devenir le point de départ d'autant de races, mais que jamais elles n’ont donné une espèce physiologiquement séparée du type primitif. On voit que d'Omalius est tombé ici dans l'erreur commune à presque tous les transformistes, surtout aux disciples de Lamarck et de Darwin, en ce qu'il a conclu de la race à l'espèce. Au reste, j'ai trop souvent examiné déjà ces diverses questions pour y revenir maintenant.
Sans être bien explicite à cet égard, dans tout ce que d'Omalius a dit sur ces divers points, il semble se rapprocher encore de Lamarck et de Darwin par la manière dont il comprend la marche des transmutations. Il paraît les regarder comme ayant été lentement progressives et avoir dû par conséquent donner lieu à des intermédiaires entre deux types donnés (1). Par suite il reconnaît que l'apparition subite de formes paléontologiques, qui ne se rattachent à aucune des formes antérieures, constitue une difficulté sérieuse. IL y répond, comme Darwin, en invoquant l’imperfection de notre savoir, et les révolutions du globe, qui ont pu faire disparaître les anneaux manquants à la chaine des êtres (2). Lui aussi fait donc appel à l'inconnu et au possible comme à autant d'arguments.
Il va plus loin dans cette voie. À propos de l'influence aujourd’hui bornée des actions de milieu il dit : « La tendance des êtres à se modifier pouvait être beaucoup plus développée dans les premiers temps qu'elle ne l’est actuellement (3). »
(1) Jbid., p. 7.
(2) Ibid, p. 8.
(3) Sur le transformisme, p. 1.
A qui lui objecte la rareté des hybridations et l’infécondité des hybrides il répond : « Il n’est point impossible que les êtres des premiers temps se soient trouvés dans des milieux qui leur donnaient des tendances à la promiscuité et qui rendaient les hybrides plus propres à la reproduction (1). » Ainsi, pour soutenir la doctrine de la transmutation, d'Omalius en vient à admettre que les choses se passaient peut-être autrefois. autrement que de nos jours et que les êtres organisés obéissaient alors, au moins dans certains cas, à des lois générales différentes de celles qui les régissent aujourd’hui.
Eh bien, je ne crois pas que l’on puisse admettre un mode d’argumentation qui tend à remplacer par des hypothèses gratuites ce que nous ont appris l’expérience et l'observation. Dans les plus vieux temps paléontologiques, les animaux et les. plantes auraient été plus plastiques, ou plutôt les actions de milieu, alors plus énergiques, auraient eu une puissance de modification plus grande, que la nature des êtres organisés. n'aurait certainement pas changé pour cela. C’est ce qu’atteste l’uniformité générale du plan des deux règnes organiques, constatée même par des transformistes éminents comme Huxley et Hooker.
Dans les nombreuses conversations que j'ai eues avec d'Omalius, l'illustre vieillard insistait volontiers sur une considération qu'ils’est borné à indiquer dans un de ses mémoires. Il en appelait à ce qu'il a nommé la grande loi de continuité, si souvent invoquée depuis Leïbnitz (2). « Les mondes, me disaitil, se sont formés et sont devenus ce qu'ils sont grâce à une série de phénomènes successifs et enchaïînés les uns aux autres par des relations de cause à effet. Pourquoi les choses se seraient-elles passées autrement dans les règnes animal et végétal, tout au moins dans un certain nombre de cas? » A cela je répondais que le monde inorganique a ses espèces propres, tout comme le monde organique; que la science moderne a
(1) Sur le transformisme, p. 10.
(2) Eléments d'ethnographie, p. 141.
reconnu l'autonomie complète de ces espèces; que personne ne croit plus à la transmutabilité des métaux; qu'admettre la transformation d’un reptile ou d’un poisson en mammifère équivaut à accepter celle du plomb ou du mercure en argent ou en or; et que par conséquent les transformistes sont de véritables alchimistes qui reproduisent, au sujet des êtres organisés, un fonds d'idées appliquées seulement aux corps bruts par leurs prédécesseurs du moyen âge. Tous ceux qui ont connu d'Omalius comprendront qu'il ne se tenait pas pour battu ; mais il serait inutile de reproduire ici les diverses spé culations auxquelles il se laissait aller dans ces controverses amicales.
V.—Onle voit, malgré l'étendue de son savoir et l’ingéniosité de son esprit, d'Omalius n’a rien ajouté de nouveau aux théories transformistes. Il s’est borné à prendre une part de chacune d'elles, sans même chercher à coordonner ce qu'il leur empruntait. Au fond, tout en regardant comme possibles les divers procédés de transmutation qu'il énumérait, il m'a toujours paru être assez disposé à en faire bon marché. La seule idée qui semblait réellement lui tenir à cœur est celle de la filiation des espèces ; encore avons-nous vu qu'il la restreignait assez arbitrairement, en admettant la création directe des types.
Par là, d'Omalius est le représentant et le représentant le plus autorisé d’un état d'esprit que j'ai trop souvent rencontré ailleurs. Voilà pourquoi je lui ai fait une place dans cette galerie des chefs du transformisme. En présence de la multiplicité des théories proposées pour expliquer le passé et le présent du monde organique, en présence de leur incompatibilité souvent évidente, des objections qu'elles se font l’une à l’autre, ainsi que de celles que l’on oppose à toutes et qu’elles ne peuvent réfuter, plus d’un enthousiaste des premiers jours a senti s’ébranler ses anciennes convictions; plus d’un en est arrivé à dire qu'il n’était plus le disciple de Geoffroy, de Lamarck ou de
Darwin, mais qu'il n’en demeurait pas moins fidèle à la doctrine de la descendance et restait {ransformiste (A).
. Ainsi, en même temps que l’on renonce à indiquer la nature et la succession des phénomènes d’où résulterait la transmutation, on déclare accepter comme réelle cette transmutation elle-même. En réalité, c’est admettre que des causes impossibles à spécifier ont produit un résultat qui n’a jamais été observé que l’on déclare soi-même ne pouvoir être constaté (2), et dont l’existence est niée au nom de tout ce que nous enseignent sur ce point l'expérience et l’observation. Agir ainsi, c'est évidemment abandonner les voies de la science positive pour se livrer aux suggestions d’un sentiment tout personnel. Que l’on parle au nom du dogme ou au nom de la libre pensée, dans l’état actuel de nos connaissances, se dire transformiste d’une manière générale et vague, ce n’est donc pas formuler une opinion scientifique, c’est faire un acte de foi.
VI. — Le désir de concilier ses théories scientifiques avec les récits bibliques à conduit d’'Omalius d’Halloy à adopter une conception assez singulière sur laquelle il est revenu à diverses reprises, tout en la formulant dans des termes assez vagues et qui n'ont rien de bien affirmatif.
« La paléontologie, dit-il, nous apprend que, à l’époque silurienne, tous les grands types organiques existaient déjà. Or, si l’état actuel des observations conduit à admettre que le Créateur a créé originairement et distinctement les grandstypes d'organisation, rien ne nous autorise à nier qu'il ait aussi créé d’une manière distincte le seul être qu'il a doué de la faculté de le connaître et de l’adorer (3). » — On n’a pas d’ailleurs de preuves certaines de l’existence de l’homme avant la période quaternaire. Donc, on peut dire que l’idée de la
(1) Romanes, Physiological selection, p. 355; Darwin, Lamarck, passim.
(2) Sur l’accord entre les sciences naturelles et les récits bibliques; appendice III des Éléments d'ethnographie, p.149.
(3) Sur le transformisme, dans le Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 2° série, t. XXXVI, 1873. Tiré à part, p. 12.
création spéciale de l’homme, postérieurement à celle des autres êtres, n’est pas en désaccord avec la paléontologie.
L'homme n'a pu descendre d’une bête ; mais il a pu ne pas posséder à l’origine les formes de l’homme actuel. « Cette supposition, dit l’auteur, n’a rien de contraire à la Bible, puisque ce livre ne décrit pas les formes du premier homme. Il dit seulement que Dieu l’a créé à son image, ce qui ne peut s'appliquer à ses formes matérielles, mais bien à la force qui l’animait, laquelle, pour être à l’image de Dieu, doit être immortelle. Or, comme il existe maintenant des hommes qui, à cause des défauts de leur organisation, ne peuvent exercer les fonctions qui caractérisent spécialement l'humanité, on conçoit que les premiers hommes pouvaient avoir une organisation qui ne leur permettait pas d'exécuter des travaux manuels, mais qui ne les empêcherait pas de connaître leurs devoirs envers le Créateur, organisation qui se serait ensuite améliorée par l’évolution transformiste. »
Ainsi d'Omalius semble admettre que de véritables âmes, telles que les comprennent les chrétiens, ont d’abord animé des corps plus ou moins semblables à ceux des animaux et qu'elles sont restées ce qu'elles étaient au début, tandis que notre organisme matériel s’est progressivement élevé à sa forme actuelle. On voit que, par ces hypothèses, le savant belge nous conduit sur un terrain que nous considérons comme interdit aux savants.