CHAPITRE XII
I. — Dans une note de l’£squisse historique placée en tête de son livre sur l’Origine des espèces, Darwin a dit : «Il est curieux de comparer combien le docteur Érasme Darwin, mon grand-père, dans sa Zoonomia, a devancé Lamarck dans ses idées et ses erreurs (2) ».
Huxley a reproduit la même pensée d’une manière plus explicite encore. Après avoir appliqué à Lamarck ce que Bacon a dit de lui-même, quand il s'appelle buccinator tantum, le savant anglais, ajoute : « Érasme Darwin a le premier promulguéles conceptions fondamentales de Lamarck ; et avec plus de logique, il les avait appliquées aux plantes (3) ». Il n’est pas inutile pour l’histoire du transformisme moderne de montrer sommairement ce que ces appréciations ont de peu fondé.
La Zoonomie du docteur Érasme Darwin est une sorte de traité général de physiologie, de matière médicale, de pathologie et de thérapeutique. Je n’ai pas à m'occuper des trois
(1) Zoonomie ou Lois de la vie organique, par Érasme Darwin, docteur en médecine, membre de la Société royale de Londres ; traduit de l'anglais sur la 3° édition par Joseph-Francois Kluyskens. Gand, 1810 (*).
(2) De l’origine des espèces, traduction Moulinié, p. xu.
(3) La Vie et la correspondance de Charles Darwin, publiées par son fils M. Francis Darwin; traduit de l'anglais par M. Henri-Charles de Varigny, 1888, t. II, p. 14.
(*) La première édition de ce livre parut en 1794. Indépendamment de cet ouvrage tout scientifique, Érasme Darwin a publié deux poèmes : le Jardin botanique et le Temple de la Mature, et un traité du jardinage intitulé Physiologie.
derniers sujets abordés par l’auteur. Je ne le suivrai pas non plus dans le détail de ses théories physiologiques et des applications qu'il en fait. L’imagination et la métaphysique y jouentunrôletrop considérable; et il suffit pours’en convaincre de lire les titres des principaux chapitres de son premier volume (1). Je chercherai seulement à faire connaître les idées générales de l’auteur et à montrer en quoi elles diffèrent de celles de Lamarck.
I. — Constetons d'abord une différence radicale dans la manière de comprendre l’ensemble des êtres organisés.
Lamarck a toujours distingué les végétaux des animaux. IL pense que les uns et les autres doivent leur origine aux représentants les plus inférieurs des deux règnes, produits par génération spontanée, aux dépens de la matière inorganique que vient animer un concours spécial des forces physico-chimiques. Mais les corpuscules vivants ainsi formés. ont une composition élémentaire différente, et de là résulte le rang qu'ils occupent dans l'échelle des êtres. Les uns n’ont pour éléments que le carbone, l’oxygène et l’hydrogène. Ce sont des corps mucilagineux, qui constituent autant de végétaux rudimentaires, d’où descendent les végétaux supérieurs. Les autres, les corps gélatineux, renferment en outre de l'azote et sont les premiers ancêtres de tous les animaux (2). Ceux-ci sont doués d'irritabilité ; ceux-là en sont dépourvus. Ainsi pour Lamarck, dès leur première apparition, les deux règnes sont absolument séparés, nettement caractérisés et, dans tous ses livres, il insiste sur les caractères qui les isolent l’un de l’autre.
Il en est tout autrement d'Érasme Darwin. Pour lui, les végétaux sont « des animaux d’une classe inférieure ou moins
(1) S I, Du mouvement, S IV ; Lois de la causation animale, S XIV: De la “HE des idées, S XV; De la classification des idées, S XNI; De Qu
(2) Philosophie zoologique, t. 11, p. 70 ; Introduction à l'histoire naturelle des animaux sans vertèbres; t. 1, p. 179; Ibid., Introduction, p. 179.
parfaite (1)» ; et il emploie un chapitre entier à développer sa pensée (2). Les végétaux nesontpas seulementirritables comme les animaux ; ils sont également sensibles et doués de volonté. Si certaines plantes referment leurs corolles sous l’action du froid, c’est qu’elles éprouvent une sensation désagréable (3).
« L'approche des anthères vers les stigmates dans certaines fleurs et des pistils vers les anthères dans d’autres, doit être attribuée à la passion de l’amour et appartient ainsi aux sensations et non à l’irritation (4). »
Selon Érasme Darwin, les végétaux, indépendamment des divers genres d’irritabilité qui résident dans les glandes, « ont une espèce de goût qui réside aux extrémités deleurs racines », un organe du toucher, probablement un autre pour l’odorat et des organes propres à distinguer les variations de la chaleur, de l’humidité, de la lumière (5)... Quant à leur faculté de vouloir, elle est démontrée par la manière dont se conduisent les plantes grimpantes, par la façon dont toutes dirigent vers la lumière la face supérieure de leurs feuilles et de leurs fleurs et aussi par « la nécessité où elles sont de jouir du sommeil, qui consiste dans l'abolition momentanée de la puissance volontaire (6) »… De ces faits et de bien d’autres, qu'il est inutile de reproduire ici, Érasme Darwin conclut que « il faut que les végétaux soient doués de sensation ou de volition; et cela suppose un sensorium commun ou une union de leurs nerfs (7). » Dans sa conclusion il ajoute: «Qu'ils doivent quelques fois répéter leurs perceptions soit dans leurs rêves, soit pendant la veille, et conséquemment posséder des idées de plusieurs propriétés des choses extérieures, ainsi qi de leur propre existence (8) ».
(1) Zoonomie, t. I, p. 168.
(2) Ibid., Section XIII.
(3) Ibid,, p. 161.
(4) Ibid., p. 172.
(6) Jbid., p. 178.
(6) Ibid., p. 172.
Ibid., p. 176.
(8) TIbid., p. 179.
On ne trouvera rien, dans les ouvrages de Lamarck, qui rappelle de près ou de loin ces conceptions d'Érasme Darwin. Tout au contraire, après avoir dit comment il comprend que la nature a animé les premiers corpusecules gélatineux et mucilagineux, il cherche à montrer que « commençant ses opérations sur des corps différents par leurs élements chimiques, tout ce qu'elle a pu faire exister dans les uns, s’est trouvé constamment différent de ce qu’elle a su produire dans les autres (4) ». Aussi, bien loin d'accorder aux végétaux la connaissance du monde extérieur, la volonté, la passion, l'amour; ilrefuse l’irritabilité même à la sensitive (2).
Lamarck n’a donc pas manqué de logique lorsque, pour expliquer ce que l’on appelle aujourd’hui l’évolution des règnes animal et végétal, il a imaginé deux théories distinctes, théories d’ailleurs aussi peu acceptables l’une que l’autre.
Érasme Darwin, qui confondait les deux règnes, pouvait et devait agir autrement. Aussi a-t-il appliqué ses idées aux végétaux comme aux animaux et conclut-il souvent des uns aux autres. Mais ces idées sont-elles bien celles de Lamarck? C'est ce que j'examinerai plus loin, après avoir comparé encore quelques points de deux doctrines.
IL. — Érasme Darwin s’est fait de la constitution des organismes une idée qui lui appartient bien et qui n’a été je crois adoptée par personne. Pour lui, « tout le système animal peut être considéré comme étantcomposé des extrémités desnerfs, ou comme ayant été produit par eux : si on en excepte, peut-être, la partie médullaire du cerveau logée dans Ia tête et le canal vertébral, et dans les troncs des nerfs. Ces extrémités nerveuses sont, ou celles de la locomotion que l’on nomme fibres musculaires, ou celles de la sensation qui constituent les organes immédiats du sentiment et qui ont aussi leurs mouvements particuliers. « Or comme les fibres, qui cons-
(1) Introduction, p. 83.
(2) Philosophie zoologique, t. I, p. 109 et t. IT, p. 36.
tituent les os et les membranes, ont été douées primitivement de mouvement et de sensation, et qu’elles sont susceptibles de les récupérer lorsqu'il y survient de l’inflammation, il s’ensuit que, lors de leur première formation, ces fibres étaient des appendices des nerfs de la sensibilité et de la locomotion, ou qu'elles en ont été formées; et qu’ainsi toutes les parties solides du corps n'étaient dans le principe que des extrémités des nerfs (1). »
A peine est-il nécessaire de faire remarquer l'opposition absolue existant encore ici entre les vues de l’auteur anglais et celles du savant français. On sait que, loin de regarder le système nerveux comme composant ou ayant produit à peu près tout le corps des animaux, Lamarck n’admettait pas l’existence de ce système dans des groupes entiers d'invertébrés, le regardant comme rudimentaire chez d’autres ; que, par suite, il leur refusait également la faculté de sentir et réunissait dans sa classe des animaux apathiques, les infusoires, les polypes, les radiaires et les vers (2).
On vient de voir qu'Érasme Darwin parle des mouvements des organes du sentiment. En effet, le savant anglais ramène tous les phénomènes dont l'organisme est le siège au mouvement, qu'il définit une variation de formes (3). — Pour lui nos idées elles-mêmes ne sont pas autre chose, l’idée est une «contraction, un mouvement ou une configuration des fibres qui constituent les organes immédiats du sentiment (4) ». Ce n’est pas la présence du son ou de la lumière, mais les mouvements des organes qui sont immédiatement nécessaires pour constituer la perception ou l’idée du son et de la lumière (5) ». On peut s'assurer que nos idées sont des mouvements des organes du sentiment en considérant la grande analogie qui existe entre ces mouvements et ceux des grands muscles du
(1) Zoonomie, t. II, p. 207.
(2) Animaux sans vertèbres, t. 1, p. 291.
(3) Zoonomie, t. 1, p. 20.
(4) Ibid, t. I, p. 13.
(5) 1bid., t. I, p. 51,
corps (1) ». Ces mouvements se passent dans les extrémités très déliées des nerfs et sont très réels. Quand une partie de l'organe du toucher est comprimée par quelque corps extérieur, cette partie du sensorium ressemble exactement par sa figure à celle du corps qui la comprime (2) ».. La partie stimulée de rétine représente exactement la figure visible des objets en miniature (3). Cette reproduction des objets s'étend jusqu'à la couleur. Quand nous regardons de la neige, la rétine doit être blanche ; elle doit être verte, quand elle nous donne la perception de l'herbe (4).
Indépendamment de l'organisme proprement dit, Érasme Darwin admet qu'il existe chez les animaux ce qu'il appelle un esprit d'animation, dont il ne donne d’ailleurs qu’une idée assez confuse. Par le mot de sensorium il désigne non seulement le système nerveux, les organes du sentiment et les muscles, mais encore le principe vivant ou l’esprit d'animation qui réside par tout le corps, « sans être connu par nos sens, si ce n’est par ses effets (5) ». — Il dit d’ailleurs : « L'esprit d'animation est la cause immédiate de la contraction des fibres animales ; cet esprit réside dans le cerveau et les nerfs; il peut éprouver une diminution ou une accumulation générale ou partielle (6) ».
L'auteur ajoute qu'il peut exister des êtres doués de la faculté de prendre ou de quitter un certain degré de solidité, «comme on le dit des esprits et des anges; et il paraît que l'esprit d'animation doit être doué de cette propriété; car, sans cela, comment pourrait-il imprimer le mouvement aux membres des animaux? ».. « Deux corps ne peuvent pas s’influencer ni s’affecter réciproquement, s’ils n’ont pas une propriété qui soit commune à tous les deux... Donc, lorsque
(1) Zoonomie, p. 55.
(2) 1bid., p. 186.
(4) Ibid., t. II, p. 100, (5) Ibid., p. 10.
(6) Zbid,, p. 41.
l'esprit d'animation communique le mouvement aux Corps solides, ou le reçoit d'eux, il faut qu'il possède lui-même quelqu'une des propriétés de la solidité; et, en conséquence, dès qu'il reçoit d’autres espèces de mouvement communiquées par la lumière, il doit avoir la propriété qu’a la lumière de communiquer cette espèce de mouvement...qu’on pourrait appeler visibilité (1) ». — L'auteur applique le même raisonnement aux particules odorantes ou sapides, au son. Enfin « le sensorium animal est doué de quatre facultés différentes, qui agissent au besoin et causent toutes les contractions des parties fibreuses du corps... Dans leur état d’inaction, ces facultés se nomment irritabilité, sensibilité, volontariété et associabilité; mais dans leur état d'activité, on les nomme irritation, sensation, volition et association (2)... Nous les appellerons mouvements sensoriaux pour les distinguer des mouvements fibreux.…. Tous les mouvements sensoriaux sont des modifications ou des mouvements de l'esprit d'animation propre à la vie (3). »
Sans doute, comme Érasme Darwin, Lamarck s’est laissé entraîner par son imagination et par la métaphysique en abordant ces questions obscures. Mais ses conceptions n’ont aucune analogie avec celles de son predécesseur. Pour lui, tous les phénomènes dont il s’agit ici résultent de la présence dans l'organisme d’un fluide subtil, qui n’est probablement que de l'électricité modifiée. animalisée pour ainsi dire et devenue coercible. Les ganglions, la moelle épinière et surtout le cerveau sécrètent ce fluide déjà préparé par le sang (4) et qui a conservé la propriété de se mouvoir avec une vitesse prodigieuse. Le système nerveux tout entier en est imprégné. Tous les nerfs aboutissent à un centre particulier placé sous le cerveau à l'extrémité de la moelle épinière, et que Lamarck
(1) Zoonomie, p. 191. (2) 1bid., p. 49.
Je
(4) Phylosuphie zoologique, t. II, p. 254.
appelle le foyer des sensations. De là il résulte que le mouvement accompli d'abord par le fluide contenu dans un seul filet nerveux peut se communiquer à la masse entière ou presque entière. Quand ce mouvement général est suivi d’une réaction, il en résulte une sensation. Quand l’ébranlement, même général n’amène pas la réaction, il produit les émotions du sentiment intérieur, de ce moi, dont nous avons conscience (1) » et qui résulte lui-même de l’ensemble des impressions intérieures que l’animal éprouve constamment, presque sans s'en apercevoir.
Selon Lamarck, ce n’est aucune partie du corps vivant qui a la faculté de sentir (2). Toutes nos sensations se passent dans le foyer dont je viens de parler; et c'est par suite d’une illusion que nous les rapportons à la partie directement affectée. A titre d'exemple il cite ce qui se passe, selon lui, lorsqu'on se pique au petit doigt. En ce cas, le fluide du nerf atteint porte au foyer commun l’ébranlement qu'il a reçu et qui est aussitôt communiqué à celui de tous les autres nerfs sensitifs. Il se fait alors une réaction ou répercussion qui fait refluer cet ébranlement de tous les points du corps au foyer commun. C'est là que se produit la perception. Mais nous la reporterons au point piqué par ce que le nerf qui en part est seul actif, tandis que tous les autres sont passifs (3). Les sensations sont du reste la source de toutes nos idées. Celles-ci se forment dans les hémisphères du cerveau (hypocéphale, Lamarck) par suite des divers ébranlements du fluide subtil renfermé dans cet organe de l'intelligence, qui en rapporte les résultats au foyer des sensations et par suite au sentiment intérieur de l’individu (4).
(1) Philosophie zoologique, t. 11, p. 249.
(3) lbid., p. 241.
(4) 1bid., p. 322. Les facultés sont d’ailleurs développées, selon Lamark, à raison du plus ou moins de perfection du système nerveux. Les oiseaux et les mammifères seuls ont évidemment le raisonnement et la volonté,
tous deux fort obscurs chez les Reptiles et les Poissons. Les Insectes, les Crustacés, les Mollusques n’ont point d'idées, de jugement, de volonté
DE QUATREFACES. — Émules de Darwin. I. — 18
Je n'ai pas à discuter ni même à juger ces conceptions d'Érasme Darwin et de Lamarck. Tout ce que j'ai voulu montrer, c'est que, sur les points que nous venons d'indiquer, elles ne se ressemblent ni de près ni de loin. Nous allons rencontrer bien d’autres dissemblances.
IV. — Lamarck, ne s’occupant que des questions les plus générales dans sa Philosophie zoologique, n’a parlé de la génération sexuelle qu’en passant et pour comparer la fécondation à la génération spontanée. On sait comment il comprend celle-ci. Selon lui l'attraction forme au sein des eaux de très petites masses fdemi-fluides et d’abord homogènes. Les fluides subtils et surtout l'électricité pénètrent dans ces corpuscules, en écartent les molécules, y creusent des canaux et les transforment en une sorte de tissu cellulaire, lequel « est la matrice générale de toute organisation (1) ». Dès lors se manifeste le mouvement vital, produit probablement surtout par l’action combinée de la chaleur et de l'électricité (2).
Il se passe quelque chose d’analogue lors de la fécondation. L'œuf non fécondé renferme déjà le germe, qui n’est encore en réalité qu’un petit corps gélatineux presque inorganique, et que l'incubation la plus prolongée ne saurait animer, parce qu'il &n’est pas préparé intérieurement à recevoir la vie (3) ». Pour le rendre apte à vivre il faut qu’une vapeur subtile et pénétrante, échappée de la matière qui féconde s’insinue dans le corpuscule gélatineux... et le dispose à recevoir la vie, c'est-à-dire les mouvements qui la constituent (4) ». Ceux-ci sont déterminés par les mêmes agents qui produisent la générætion spontanée.
et sont mus seulement par un sentiment intérieur obscur. Enfin les Apathiques ne peuvent pas même avoir le sentiment de leur existence. A plus forte raison en est-il de même des végétaux.
(1) Philosophie zoologique, t. II, p. 44
(2) 1bid., chap. mi.
(3) Zbid., p. 59.
(4) Ibid., p. 69.
Ainsi d’après Lamarck, la mère prépare l'élément premier du nouvel être représenté d’abord par un germe non vivant; le père féconde réellement ce germe par sa vapeur subtile qui le met en état de vivre; les deux sexes concourent au résultat final, mais ce sont toujours les forces purement physiques, la chaleur, l'électricité... qui font naïître le mouvement vital. Ce sont elles aussi qui l’entretiennent et déterminent le développement progressif de l'organisme (1).
La conception d'Érasme Darwin est à peu près en tout l'opposé de la précédente. Le seul point commun que l’on puisse signaler entre elles est que le médecin anglais et le savant français croient également à l’épigenèse; et on doit savoir gré au premier d'avoir formellement repoussé la doctrine de l’'emboîtement des germes, à une époque où elle régnait encore presque exclusivement dans la science (2), mais on sait que ni l’un ni l’autre n’ont émis les idées universellement adoptées de nos jours sur ce sujet et que l'honneur en revient tout entier à Wolff (3).
D'après Érasme Darwin, dans la génération sexuélle, le mâle joue seul un rôle actif. L’embryon est sécrété ou produit par lui et non par un concours de fluides provenant du mâle et de la femelle (4). La femelle ne fournit que le nid et la nourriture à l'embryon (5). -— « Le principe ou rudiment de l'embryon, en tant que séparé du sang du père, consiste en un simple filament vivant, comme une fibre musculaire. Je crois, en outre, que ce filament est l'extrémité du nerf de la locomotion, comme une fibre de la rétine est une extrémité du nérf de la sensation, par exemple une des fibrilles qui composent l’orifice d’un vaisseau absorbant (6) »... Ce filament vivant possède déjà « une certaine suceptibilité d'irritation,
(1) Zoonomie, t. II, p. 49 et passim.
(2) Ibid., p. 360 et 282.
(3) Theoria generationis, 1759.
(4) Zoonomie, t. 11, p. 251.
(5) Ibid., p. 240, 247.
(6) Ibid, p. 264.
de sensation, de volition et d'association, ainsi que quelques habitudes acquises ou propensions particulières au père (4). »
On le voit, dans cette théorie, il n’y a plus de fécondation, il n'y à plus, en réalité, concours des deux sexes. Le fils a été d’abord une partie intégrante du père, laquelle s'est détachée pour devenir un nouvel être que la mère ne fait que recevoir et nourrir.
Quant à la nutrition, d’où résultent le développement du nouvel être et l'apparition de ses diverses parties, elle résulte d’appétences animales doni sontdouésles organes. Les glandes, en particulier, ont chacune dès l’origine leurs nerfs du sentiment, pour percevoir, choisir et combiner les particules. « Ce nerf sensitif, dit l’auteur, doit au moins se concevoir comme étant un organe aussi fin et aussi subtil que celui de la vue ou celui de l’ouïe, qui perçoit la lumière ou les sons (2). »
Érasme Darwin, regardant les végétaux comme des animaux inférieurs, leur a attribué le même mode de reproduction. « Mon opinion, dit-il,est que les premiers proviennent d’un simple filament vivant par une procréation séminale et amoureuse, et que les bourgeons et les bulbes doivent à une cause semblable leur génération latérale ou branchue, qu’ils possèdent en commun avec les Polypes, le Tænia, le Volvox (3) ».
Les bourgeons et les bulbes sont pour lui « les descendants vivipares de la végétation ».. La feuille est évidemment « le père du bourgeon qui se développe dans son sein ; le bourgeon est aussi nourri en adhérant au père; il ne lui faut pas de nid ; ainsi il n'existe pas de feuille femelle (4) ».
Érasme Darwin a tiré du rôle qu’il attribue au sexe mâle bien des conséquences qu'il serait trop long et parfaitement inutile d'énumérer. Je me borne à en indiquer une des plus singulières. Le médecin anglais admet pleinement l'influence
) Zoonomie, t. II, p. 240.
) 1bid., p. 310.
) Ibid., p. 291.
) Ibid., p. 254.
de l'imagination du père sur « la forme, la couleur et le sexe de l'enfant (4) ». Il attribue à la même cause la formation des monstres à deux têtes, à deux corps. Ce résultat est dû à des « propensions ou appétences animales acquises du père » par le filament vivant au moment où il est sécrété. « Par exemple, dit-il, je conçois que si un dindon regardait un lapin ou une grenouille au moment de la procréation, il pourrait arriver qu'une idée forcée, ou même agréable de la forme du quadrupède, occuperait son imagination au point de causer dans le filament naissant une tendance à ressembler à cette forme, par l'opposition d’une réduplication des membres (2) ». Enfin ces divers phénomènes résultent de ce que « les extrémités des glandes séminales imitent les mouvements des organes du sentiment (3) ».
V. — Telle est la conception exposée dans la première partie de l’article consacré à la génération. Mais dans l’Appendice qui lui fait suite, Érasme Darwin développe une théorie fort différente, qu'il juxtapose plutôt qu'il ne la substitue à la précédente. Ici il admet que «chez les plantes, il existe des glandes spéciales de deux espèces. Les unes sécrètent du sang végétal les fibrilles avec appétences formatives, correspondantes à la sécrétion masculine des animaux; les autres séparant de ce même sang végétal les molécules avec propensions formatives correspondantes à la sécrétion féminine des animaux (4) »… Ces fibrilles et ces molécules s'unissent sur place et forment le bourgeon et ses dépendances. Chez les animaux, les fibrilles et les molécules sont sécrétées séparément par les deux sexes et se réunissent dans la matrice, où elles s’embrassent mutuellement et forment d'abord les parties primaires de l’embryon, telles que le cerveau et le cœur. Celles-ci, « acquièrent
(1) Zoonomie, t. II, p. 322.
(2) Ibid., p. 312.
(3) 1bid., p. 328.
(4) Ibid., p. 348.
de nouvelles appétences.…. et engendrent ainsi d’autres parties de formation secondaire, telles que les côtes, les intestins, la forme extérieure (1) »
Cette nouvelle manière de voir a conduit Érasme Darwin à admettre et à expliquer à sa manière la génération spontanée. Celle-ci se produit dans les dissolutions de substances animales et végétales en décomposition. Les fibrilles avec appétences à recevoir et les molécules douées de propension à être reçues, se trouvent mises en liberté, se rejoignent et donnent naissance à des animaux, à des végétaux microscopiques et très simples.
Érasme Darwin et Lamarck admettent également une génération spontanée incessante. Or, je n’ai pas besoin de rappeler que, cette idée n'appartient ni à l’un ni à l’autre. Mais Lamarck en attribuant aux forces physico-chimiques le pouvoir d'organiser les êtres élémentaires, a rendu compte de l’apparition de la vie. Il n’en est pas de même d'Érasme Darwin, dont les fibrilles et les molécules à appétences formatives supposent l’existence antérieure d'animaux et de végétaux. Nous verrons tout à l'heure comment il paraît avoir résolu ailleurs cette difficulté, qu'il oublie entièrement dans cette partie de son livre.
Je n’ai pas besoin d’insister sur les différences radicales qui séparent encore ici Lamarck et Érasme Darwin, quelle que soit la théorie de ce dernier que l’on considère. Nous allons voir le même contraste se montrer dans un autre ordre de questions qui a probablement provoqué plus particulièrement les appréciations de Charles Darwin et de Huxley.
VI. — Érasme Darwin reconnaît plusieurs modes de reproduction savoir : 1°la génération spontanée, dont il vient d’être question; 2 la génération solitaire, qui peut être externe et
(1) Zoonomie, t. II, p. 396. Cette seconde théorie a été évidemment inspirée à Érasme Darwin par la lecture de Buffon, par ce que ce dernier
a imaginé au sujet de ses particules organiques. Le savant anglais compare à diverses reprises les deux conceptions.
latérale comme dans les végétaux des Polypes.…., ou interne comme chez les Pucerons, les Volvoces; 3° la génération seæuelle qui est hermaphrodite comme chez les colimaçons, ou simple, comme chez les grands animaux. L'auteur regarde ces divers modes de propagation comme ayant été produits successivement par la nature et se rattachant au développement graduel de l’organisation. Comme Lamarck, comme Charles Darwin il croit à un perfectionnement progressif et perpétuel: Mais on sait bien que cette opinion est fort ancienne, qu'elle a été professée par plusieurs philosophes de lantiquité classique, et Érasme Darwin lui-même fait maintes fois allusion à leur manière de voir sur ce point.
Selon notre auteur, les animalcules (végétaux ou animaux) produits par génération spontanée, se propagent d'abord par génération solitaire. Ils peuvent acquérir ainsi de nouvelles organisations, et « se perfectionner par l'addition de nouvelles parties, telles que des nageoires, une bouche, des intestins et finalement, peut-être, des organes de reproduction (1) ». D'après les exemples cités par Érasme Darwin, ces perfectionnements s’effectueraient avec une certaine rapidité. Il en énumère plusieurs, mais il insiste particulièrement sur l’histoire de la tulipe et du puceron. Il rappelle que la tulipe, venue de semence et sortant d’un bulbe bien petit, ne pousse la première année qu’une seule feuille presque semblable à un brin d'herbe. Le second bulbe, un peu plus gros, produit une feuille plus développée ; et les bulbes qui lui succèdent, grossissant progressivement, il en résulte au bout de cinq ou six ans une plante complète portant une fleur et produisant des graines. Quant au puceron, il engendre d’abord un nombre plus ou moins considérable de générations agames (2); puis les
(1) Zoonomie, t. 11, p. 381.
(2) Érasme Darwin parle de neuf générations seulement. Mais ce nombre a été dépassé de beaucoup. Le phénomène dépend d'ailleurs de la température, si bien qu'un expérimentateur a conservé pendant quatre ans des pucerons se reproduisant par généagenèse, en les élevant dans une chambre à température constante.
dernières venues acquièrent des organes reproducteurs et se propagent par génération sexuelle simple.
__ Sans être bien explicite à cet égard, Érasme Darwin semble rattacher ces perfectionnements progressifs à un principe qu’il a formulé plus haut. Selon lui, « toutes les parties du corps cherchent à croître, ou à se faire des parties additionnelles pendant tout le cours de notre vie; mais elles sont arrêtées par les parties qui les contiennent immédiatement (1) ». A l'appui de cette proposition, il cite un certain nombre de faits empruntés à la chirurgie, à la tératologie…
On sait combien les idées de Lamarck à ce sujet diffèrent des précédentes. Pour lui, la cause des modifications subies par des êtres organisés est tout entière dans l’hérédité, qui accumule de génération en génération des différences insensibles. Par cela même, les changements se produisent avec une lenteur telle qu'ils échappent absolument à l’observation et que les espèces animales ou végétales nous semblent conserver sans cesse les mêmes caractères.
Dans son /ntroduction à l’histoire des animaux sans vertébres, Lamarck a formulé sa première loi dans les termes suivants : « La vie, par ses propres forces, tend continuellement à accroître le volume de tout corps qui la possède, et à étendre les dimensions de ses parties, jusqu’à un terme qu’elle amène elle-même (2) ».Au premier abord on pourrait croire qu’il y a une certaine analogie entre cette loi et le principe d'Érasme Darwin que je viens de reproduire. Un peu de réflexion montre vite qu’il n’en est rien.
Érasme Darwin attribue aux corps vivants une tendance à croître indéfiniment, tendance qu’arrêtent seulement les parties enveloppantes, la peau par exemple. Voilà pourquoi, « quand la peau est enlevée, les parties charnues, qui sont au-dessous, poussent bientôt de nouvelles granulations (3) ».
(1) Zoonomie, p. 271.
(2) Ibid., Introduction, p. 182.
3) Zoonomie, p. 211.
Lamarck admet au contraire un terme fixe à l'accroissement, que la vie ne dépasse pas. Érasme Darwin attribue à la même tendance la production de parties nouvelles et ilexplique ainsi l'existence des parties surnuméraires et des monstres doubles (1). Lamarck n’a pas traité la question tératologique. Quand il parle de parties nouvelles, d'organes nouveaux, il s'agit d'appareils nouveaux apparus et développés sous l'influence d’un besoin à satisfaire et par l’action du fluide nerveux qui accumule les sucs nourriciers sur un point déterminé (2).
VII. Voici, en réalité, le seul passage qui permette derapprocher et de comparer Érasme Darwin et Lamarck. « Depuis leur premier rudiment ou germe primitif jusqu’à la fin de leur vie, tous les animaux subissent des transformations continuelles qui sont produites en partie par leurs propres exsertions en conséquence de leurs désirs ou aversions, de leurs plaisirs ou de leurs douleurs, de leurs irritations ou associations ; et un grand nombre de ces formes ou de ces propensions acquises se transmettent à leur postérité (3). »
En outre, cequ'Érasme Darwin dit des caractèresspéciaux présentés par lamusculature des forgerons, desrameurs, destisserands.…., touche de près aux opinions de Lamarck et de Charles Darwin au sujetdes résultats amenés par l'exercice ou le défaut d'exercice. Mais Érasme Darwin se borne à signaler les faits, tandis que Lamarck en recherche les causes et s'efforce de les expliquer. Ses hypothèses à ce sujet sont certainement inacceptables ; mais elles sont bien à lui.
Quant à l’hérédité, dans tout ce qu'il dit à ce sujet, la transformation des races n’est nullement la transformation des espèces. Il passe en revue nos principaux animaux domestiques ; il énumère les modifications de toutes sortes qu'ils ont
(1) Zoonomie, p. 272.
(2) Ibid., Introduction, p. 181.
(3) Ibid., p. 283.
subies ; il signale la langue de nos bestiaux servant à arracher l'herbe, le bec de la bécasse et du canard... comme . acquis par suite du désir de se procurer plus aisément leur nourriture (1), mais nulle part il ne fait allusion à la transformation des espèces et ne voit là que des perfectionnements acquis par chacune d'elles, Ailleurs, il parle des chiens sans queue, des chats et des poulets à doigts surnuméraires, des pigeons « qu'on admire pour certaines particularités et qui sont des monstres ainsi produits et propagés (2). Plusieurs de: ces formes monstrueuses, dit-il,se propagent et ont continué; au moins comme une variété (race), sinon comme une nouvelle espèce d'animal (3). » On voit qu'il s'agit ici de transformations brusques, telles que les ont admises Owen, Mivartet Huxley lui-même, dans certains cas, et on sait que cétte hypo= thèse est absolument l’opposée de celle de Lamarck, aussi bien’ que de Charles Darwin, Érasme Darwin a précisé ici sa pensée plus qu'il ne le fait d'ordinaire. En parlant des animaux à sang’ chaud, après avoir répété qu’ils viennent tous d’un! filament! vivant, il déclare que c’est à ce filament que sont dues toutes les modifications du type, C’est lui qui acquiert, chez l’homme” des mains et des doigts; chez le tigre et les aigles, des griffes et des serres; chez les oiseaux, des aïles et des plumes... 1F termine en disant : « Tout cela se fait exactement comme nous: le voyons dans les métamorphoses du têtard, qui acquiert des jambes et des poumons lorsqu'il en à besoin, et qui perd sa queue lorsqu'elle lui est devenue inutile (4). » Au reste, aucune des influences dont je viens de parler n’est, aux yeux d'Érasmé, le procédé le plus général de la variation. Pour expliquer le: peuplement du globe par les diverses familles d'êtres organisés, il s’est rattaché à une théorie tout autre, aussi éloignée: que possible de celle qu'ont adoptée également Lamarck et
(1) Zoonomie, p. 285.
(2) Ibid., p. 282.
(3) Ibid., p. 281, (4) Ibid., p. 283.
Charles Darwin. Voici la déclaration qu'il a faite à ce sujet.
« On voit, par cet exposé du système de la reproduction, que tous les animaux ont une origine semblable... et qu'il en résulte qu’il n’est pas impossible, comme l'avait déjà conjecturé Linné, relativement au règne végétal, que la grande variété d'espèces d'animaux qui habitent aujourd'hui le globe terrestre, peuvent tirer leur origine du mélange d’un petit nombre d'ordres naturels, et que les métis animaux ou végétaux qui purent perpétuer leur espèce, l'ont fait et ont donné naissance aux nombreuses familles d'animaux et de végétaux qui existent actuellement... (1). »
Ainsi, Érasme Darwin n’a pas de conviction bien arrêtée sur le mode de peuplement du globe. Toutefois, ce qui lui paraît le plus probable, c’est que, la formation et la diversité des faunes et des flores sont dues, non plus à la {ransmutation, mais à l’hybridation. On voit que sous le rapport du fond même et de la donnée mère de leurs doctrines, Érasme Darwin et Lamarck diffèrent aussi radicalement que lorsqu'il s’agit des questions secondaires,
VIII. — Le médecin anglais a fait au développement de l’ensemble des êtres l’application de sa première théorie, Il signale d’abord tout ce que les animaux à sang chaud ont de commun malgré les différences qui les séparent, et il conclut en disant : « Serait-ce une témérité d'imaginer que tous les animaux à sang chaud sont provenus d’un filament vivant que la GRANDE CAUSE PREMIÈRE à doué de l’animalité avec la faculté d'acquérir de nouvelles parties accompagnées de nouveaux penchants... et de transmettre ces perfectionnements de génération en génération à sa prostérité et dans les siècles des siècles (2)?» Érasme Darwin applique successivement le même raisonnement aux vertébrés à sang froid, aux insectes, aux vers de Linné, puis aux végétaux, qu’il déclare une fois de
(1) Zoonomie, p. 276.
(2) 1bid., p. 288.
plus être des animaux inférieurs, et il arrive toujours à la mème conclusion.
Comme conséquence finale de tout ce qui précède, notre auteur se pose la question suivante : « Dirons-nous donc que le filament vivant végétal était originairement différent de celui de chaque classe d'animaux décrits ci-dessus, et que le filament vivant de chacune de ces classes était originairement différent des autres? Or, comme la terre et l’océan étaient probablement peu peuplés de productions végétales longtemps avant l'existence des animaux, et que plusieurs familles d'animaux existaient longtemps avant d’autres, en concluronsnous qu’une seule et même espèce de filaments vivants est et a été laïcause de toute vie organique? (1) » Érasme Darwin semble ne pas avoir osé répondre; mais il est facile de voir qu'il penchait fortement pour l’affirmative.
Des deux passages que je viens de citer, ainsi que de quelques autres, il résulte qu'Érasme Darwin admet, comme débuts du monde organique, l’existence d'êtres très simples doués de la faculté de donner naissance à des descendants qui se perfectionnent et se diversifient progressivement. En outre, dans la dernière phrase que je viens de citer, il ne serait pas difficile de découvrir une notion fort semblable à celle de l’'archétype, premier ancêtre de tous les êtres vivants, notion que son petit-fils présente à la fin de son livre comme la conclusion finale de sa propre doctrine.
On peut dire que toutes ces conceptions sont précisément le contraire de celles que Lamarck a imaginées. La faculté accordée par la grande cause première aux filaments vivants primitifs, rappelle la tendance innée à la variation qu'ont admise Owen et Mivart. Maisce mode de production et de diversification des espèces n’a absolument aucun rapport avec la manière dont le savant français a compris l’accomplissement de ces phénomènes. Pour lui, les animaux varient et se perfec-
(1) Zoonomie, p. 293.
tionnent par l'habitude provoquée par les besoins, lesquels sont eux-mêmes imposés par les changements qui se passent sans cesse à la surface du globe (1) et par les migrations des animaux (2). Chez le savant anglais la transmutation est le résultat permanent de la volonté divine ; chez le français elle est le terme dernier d’une série de causes et d'effets purement physiques et physiologiques. Enfin Érasme et Charles Darwin aboutissent tous deux à une conclusion générale monophylétiste; Lamarck est au contraire aussi polyphylétiste que possible, puisqu'il admet la création spontanée incessante d’Infusoires et d’Intestinaux qui sont autant de point de départ pour de nouvelles séries animales. — On voit qu'il serait difficile d'imaginer un contraste plus complet.
Ailleurs Érasme Darwin insiste sur désir qu'ont les mâles d’un grand nombre d'espèces animales de posséder seuls les femelles ; il attribue à ce désir l’acquisition des armes qui leur sont nécessaires pour lutter et se combattre entre eux; il cite le sanglier et ses défenses, le cerf et ses bois, le coq et ses éperons.. Il conclut en disant: « Le but que semble s'être proposé la nature, en établissant ce conflit entre les mâles, est que l’animal le plus fort et le plus actif soit employé à perpétuer l’espèce qui, par ce moyen, doit se perfectionner (3). » — Il est évident que ces quelques lignes résumaient pour ainsi dire d'avance tout ce que Charles Darwin a longuement développé au sujet de la sélection sexuelle résultant de luttes violentes (4).
Il en est de même de ce que Wallace a dit relativement à l'importance de la coloration considérée comme moyen de protection pour certaines espèces animales (5). Voici com-
(1) Histoire des animaux sans verlèbres, t. I, p. 196.
(2) Ibid., p. 194.
(3) Ibid., p. ?89.
(4) On sait que Ch. Darwin n'a pas tenu compte seulement de la force et l’activité physique, mais qu’il a attribué un rôle important à de véritables moyens de séduction, tels que les charmes du chant, la beauté du plumage. mais le fond de la pensée reste toujours le même.
(5) La sélection naturelle ; essais par Alfred Russel Wallace, traduit de ‘anglais sur la deuxième édition par Lucien de Candolle, 1872.
ment s'exprime Érasme Darwin : « Les couleurs d’un grand nombre d'animaux paraissent adaptées à leur but de se cacher pour éviter les dangers ou s’élancer sur leur proie (1). » Il citeentreautres exemplesleléopard, dontle pelage rappelle des feuilles foncées et leurs interstices plus clairs (2); les oiseaux qui ont la couleur du sol ou des haies qu'ils fréquentent; les teignes et les papillons qui revêtent celles des fleurs dont ils sucent le miel... Érasme Darwin parle, il est vrai, le plus souvent en termes généraux, tandis que Wallace énumère un grand nombre d'espèces ; mais tous deux signalent spécialement celles qui changent de couleur pendant l'hiver et deviennent blanches comme la neige (3). De plus, Érasme Darwin fait des remarques analogues au sujet de la coloration des œufs des oiseaux et en tire les mêmes conséquences. Toutefois je n’ai rien trouvé dans son livre qui rappelle le mimétisme proprement dit de Bates et de Wallace (4).
Certes ces ressemblances sont frappantes. En conclura-t-on que Charles Darwin et Wallace ont pris sciemment à Érasme Darwin les idées développées dans leurs ouvrages et que je viens de rappeler. Pour ma part, je suis absolument convaincu qu'il n’en est rien. À coup sûr, si Darwin avait emprunté à son grand-père les notions de l’archétype et de la sélection sexuelle, il eût été le premier à le proclamer; la parfaite loyauté dont il a donné tant de preuves en est un sûr garant.
(1) Zoonomie, p. 391.
(2) Wallace cite le tigre pourvu d’un pelage dont les raies verticales se confondent avec la tige des herbes et des bambous au milieu desquels l'animal se tapit (Selection, p. 52).
(3) E. Darwin, Loc. cit., p. 299; Wallace, loc. cit., p. 50.
(4) Bates et Wallace ont désigné par le terme de mimicry, littéralement imitation burlesque, travestissement, le phénomène présenté par certaines espèces qui, appartenant à un groupe bien déterminé et en conservant tous les caractères essentiels présentent extérieurement l'aspect des espèces faisant partie d’un groupe différent et plus ou moins éloigné. Bates a le premier interprété les faits de ce genre dont il a fait connaître plusieurs. Mais Wallace a si bien développé cette théorie qu'on la lui a assez généralement attribuée, quoique, à diverses reprises, il rende justice à son compatriote avec une entière loyauté (Selection, p. 13 et passim).
Si Wallace avait lu la Zoonomie, il n’eût pas manqué d'attribuer à Érasme Darwin la pensée que certains animaux trouvent une protection dans les couleurs de leur corps, comme il a reporté à Bates l’honneur d’avoir interprété, justement selon lui, les faits de mimétisme. Il est d’ailleurs évident à mes yeux qu'il y à là seulement autant de conséquences, très logiquement déduites de leurs doctrines générales et du rôle attribué par eux à la sélection naturelle.
Ce que je viens de dire de Charles Darwin et de Wallace s’applique à plus forte raison à Lamarck. On a vu combien sont rares et peu précis les rapports qui peuvent être signalés éntre ses théories et celles d'Érasme Darwin; combien sont au contraire nombreuses et peu profondes les différences existant entre les deux doctrines. Chez lui aussi, d’ailleurs, la manière dont il explique l’action modificatrice du besoin et de l’häbitude n’est que la conséquence logique de tout ce qu'il a dit au sujet de son fluide nerveux.
IX. — En somme, on trouve dans les écrits théoriques d'Érasme Darwin et de Lamarck bien des conceptions bizarres et étranges. Mais en fait de bizarrerie et d’étrangetés le médecin anglais va bien autrement loin que le savant français, et certainement celui-ci n’a rien emprunté à son prédécesseur.