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CHAPITRE VI

I. — Tandis que certains disciples de Darwin sapaient dans ses bases mêmes l'édifice élevé par le maître, comme Romanes, ou bien le démolissaient pierre à pierre, comme Carl Vogt, d’autres poussaient plus ou moins logiquement jusqu’au bout les conséquences des principes posés par le naturaliste anglais, ou les appliquaient au hasard. Ils arrivaient ainsi à des résultats de plus en plus en opposition avec les faits. Par cela même, ils mettaient en évidence ce que la doctrine a foncièrement de peu fondé, à peu près comme le mathématicien dévoile la fausseté d’une proposition qui peut paraître acceptable au premier abord, en montrant qu'elle conduit à des conclusions en contradiction soit avec un axiome, soit avec une vérité précédemment démontrée. Toutefois, cette preuve par l'absurde, le mathématicien la fait sciemment, tandis que les théoriciens dont je parle arrivaient au même résultat sans s’en douter. Aussi ont-ils bien mérité d’être appelés par Claparède les enfants terribles de la doctrine darwinienne. Mais le savant genevois qui leur applique cette épithète est lui-même un darwiniste zélé ; et, sous sa plume, ces paroles et les développements qui les accompagnent peuvent être pris également pour

(1) THÉORIES TRANSFORMISTES. — Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles, par Ernest Haeckel ; traduit de l'allemand par le docteur Letourneau. — Anthropogénie ou Histoire de l’évolution humaine, par le même; traduit par le docteur Letourneau. — Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, par le même; traduit par Jules Soury.

un aveu involontaire, dont on comprendra sans peine la portée. Au moment où il s’exprimait ainsi, le savant dont je vais maintenant examiner les théories avait publié depuis peu d'années sa Morphologie générale. C’est surtout à ce livre que s'adressent évidemment les remarques critiques dont Claparède s'excuse auprès de l’auteur qu'il appelle « son ami et ancien camarade (1) ». M. Ernest Haeckel, professeur de zoologie à l'Université d’Léna, doiten effet être mis au premier rang des hommes de science qui ont le plus compromis le darwinisme par leurs exagérations et par la direction nouvélle qu'ils ont donnée à cette doctrine. \ ‘Haeckel, dont le nom est aujourd’hui presque aussi populire en Allemägne que celui de Darwin, s’est fait connaître Yabord par un certain nombre de recherches fort intéressantes sur divers groupes d'animaux inférieurs marins. Les travaux accomplis par luï dans cette direction méritent d'occuper une place honorable dans l’histoire scientifique des trente dernières années, et la plupart des résultats annoncés par l’auteur ont été acceptés par les naturalistes comme définitivement acquis (2). Les exigences de son énseignement

(1) « Les vrais ennemis de la théorie de la sélection naturelle ne sont plus ceux d'autrefois. Cette théorie a moins à se défendre contre ses adversaires directs qu’à faire bonne garde contre les exagérations de ses partisans. » (La sélection naturelle, par Édouard Claparède, professeur à l'Académie de Genève, Revue scientifique de la France et de l'étranger, 1810, p. 565.)

. (2) Parmi ces premières publications je signalerai de nombreuses re: cherches sur les Méduses vivantes et fossiles; diverses études sur les Rhizopodes, sur les Infusoires, sur les Radiolaires, qui ont fourni le sujet d'une grande monographie; sur le développement des Siphonophores, sur les Éponges. Tous ces travaux ont une valeur des plus sérieuses. Le mémoire Sur un nouveau mode de génération alternante a même pu faire erqire un moment que le problème de l'origine des espèces allait pouvoir être abordé avec quelques données nouvelles, résultant de l’observation directe. Mais Steenstrup a montré que Haeckel avait pris un fait de parasitisme pour un fait de bourgeonnement. Au reste, si le fait annoncé par Haeckel s'était trouvé vrai, il n'aurait pas témoigné en faveur de la théorie de Darwin qui repose tout entière sur la donnée de transformations s’accomplissant lentement et d'une manière insensible, mais en faveur des théories qui admettent les transformations brusques. H s'agissait, en effet, d'une méduse appartenant à la famille des Géryonides.

l'ont en outre familiarisé avec toutes les branches de la z0ologie et de la paléontologie. C’est donc un véritable savant, qui a fait ses preuves personnelles et qui est bien au courant de ce que la science doit à la plupart de ses confrères. Malheureusement, ainsi qu'il nous l’apprend lui-même, il est doué d’une imagination peut-être excessive (1) et se laisse trop aisément emporter par elle. Séduit par les théories de Darwin, il ne s’est pas contenté de les accepter en entier ; il les a outrepassées de beaucoup. En outre et surtout, il les a accolées à une conception philosophique qui les domine. Il a fondé ainsi une école transformiste qui a ses dogmes aussi absolus, aussi intransigeants que ceux de n'importe quelle secte religieuse.

Il me faut donc bien dire quelques mots de cette philosophie au nom de laquelle on nous promet de tout expliquer. Mais je ne suivrai pas longtemps l’auteur sur ce terrain, m'étant fait une loi de ne jamais mêler les controverses philosophiques ou religieuses aux questions scientifiques. Haeckel est naturéellement de l’avis contraire. « C’est par la philosophie seule, dit-il, que la connaissance physique de la nature devient une vraie science (2). » Mais si cet aphorisme avait quelque chose de vrai, il mettrait dans un grand embarras le naturaliste consciencieux. Il y a bien des philosophies, et qui sont loin d'être d'accord. Laquelle faudra-t-il prendre pour guide? Serace la philosophie catholique invoquée par Blainville à l'appui de sa série animale, à laquelle personne ne croit aujourd’hui? Sera-ce la philosophie de la nature, qui a conduit Oken aux étrangetés repoussées à cette heure par les Allemands euxmêmes et par Haeckel tout le premier (3)? Sera-ce quelque

qui aurait produit par le bourgeonnement des méduses d'une tout autre famille, celle des Æginides (Annals and magazine of Natural history, 1869).

(1) Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, p. 60.

(2) Créalion naturelle, p. 71.

(3) « On trouve chez Oken quantité de vues justes et profondes, enfouies sous un amas d'idées erronées, hasardées et fantastiques. » (Haeckel, Création naturelle, p. 83.) Malgré tous ses travers, Oken a laissé dans la science une trace réelle, et quelques-unes de ses conceptions sont cacore admises aujourd’hui avec les modifications qu'exigeait le prozrts des sciences.

loctrine intermédiaire ? Dans le doute je crois plus sage de ne pas me risquer à faire un choix qui pourrait m'égarer et m'en tenir dans mes études à l'expérience, à l’observation, aux déductions chaque jour de plus en plus générales et élevées auxquelles elles conduisent.

II. — Voyons néanmoins quelle est la doctrine philosophique de Haeckel. IT y revient bien souvent dans tous ses livres ; mais il l’a très nettement formulée au début de sa réponse à Virchow (1), en y rattachant deux autres théories qu'il formule aussi brièvement. Voici cette espèce de profession de foi en trois articles :

« 1° La théorie générale de l'évolution, la théorie de la progenèse, ou théorie de l’évolution au sens le plus large, en tant que conception philosophique de l'univers, soutient qu'il existe dans la nature entière un grand processus évolutif, un, continu et éternel; et que tous les phénomènes de la nature sans exception, depuis le mouvement des corps célestes et la chute d’une pierre jusqu’à la croissance d’une plante et à la conscience de l’homme, arrivent en vertu d’une seule et même loi de causalité; bref, que tout est réductible à la mécanique

(1) Dans une des séances du Congrès tenu à Munich en 1877, Haeckel avait développé ses idées transformistes. Quatre jours après, Virchow soutint la thèse contraire et résuma sa manière de voir en disant : « Le plan de l’organisation est immuable dans l'espèce : l'espèce ne se détache pas de l'espèce. » Les journaux s’emparèrent de ce désaccord entre les deux professeurs et la controverse prit vite les formes peu courtoises qu’elle revêt aisément outre-Rhin. Haeckel affirme qu'il a gardé longtemps le silence en souvenir de ses anciennes et amicales relations avec Virchow et qu’il n’a pris qu’à regret le parti de répondre; mais alors il l'a fait avec une âpreté rare. Au reste, si l’on veut juger du ton que le professeur d'Iéna apporte dans ses polémiques, on n’a qu’à lire l’article qu'il a publié sur Agassiz, peu de mois après la mort de ce dernier. (Revue scientifique de la France et de l'étranger, 1876, p. 511.) Là, il ne se contente pas d'attaquer le savant, de nier la valeur de presque tous ses travaux ou d’en attribuer le mérite à d’autres ; il s’en prend à l’homme lui-même et appelle Agassiz un grand chevalier d'industrie (p. 513). Tous les hommes de science et de cœur protesteront contre ces jugements et surtout contre ces paroles appliquées à un savant aussi estimé pour le charme et l'élévation du caractère que pour son œuvre scientifique.

des atomes. Conception mécanique ou mécaniste, unitaire ou moniste du monde, ou, d’un seul mot, monisme.

« 2 La théorie de la descendance, en tant que théorie de l'origine naturelle des êtres organisés, soutient que tous les organismes complexes dérivent d'organismes simples, que tous les animaux et les végétaux polycellulaires descendent d'êtres unicellulaires et que ceux-ci sont eux-mêmes la postérité d’organismes rudimentaires encore plus simples, de « monères ». Comme nous voyons les espèces organiques, les espèces si variées des plantes et des animaux, se modifier sous nos yeux par l'adaptation, et que l'hérédité de formes ancestrales communes peut seule rendre raison des ressemblances qui persistent dans la structure interne, il faut admettre l’existence, au moins pour les grands groupes principaux des règnes animal et végétal, pour les classes, les ordres, de formes ancestrales communes. Le nombre de ces formes sera ainsi très limité; et les plus anciennes ne sauraient être que les monères. Que nous admettions une seule et unique forme ancestrale commune (hypothèse monophylétique), ou que nous en admettions plusieurs (hypothèse polyphylétique), il n'importe au fond pour la théorie de la descendance. De même, il est indifférent, pour le principe de cette doctrine, que l’on rapporte à telle ou telle cause mécanique la transformation des espèces. L'hvpothèse de cette transformation des espèces est seule nécessaire. La théorie de la descendance s'appelle aussi à bon droit théorie de la transformation des espèces, ou transformiste, ou encore du nom de Lamarck, qui l’a le premier établie, en 1809, l/amarckisme.

« 3 La théorie de la sélection, en tant que théorie particulière de la sélection (1), soutient que presque toutes, ou du moins la plupart des espèces organiques, résultent de la sélection : les espèces artificielles (animaux domestiques-et plantes

(1) I y a probablement ici une faute d'impression ; et le mot {ransformalion, ou tout autre exprimant la même pensée, doit sans doute être substitué à celui de sélection; mais j'ai dû reproduire fidèlement le texte.

cultivées) par la sélection artificielle ; les espèces naturelles de plantes et d'animaux à l’état sauvage par la sélection naturelle. Chez les premières, c’est la volonté de l’homme qui, de propos délibéré, a agi; chez les secondes, c’est la lutte pour l'existence, mais sans plan ni dessein. Dans les deux cas, la transformation des formes organiques a eu lieu par l’action réciproque des lois de l’hérédité et de l'adaptation. Dans les deux cas, cette transformation repose sur la sélection d'une minorité d'êtres mieux doués. Ce principe, Charles Darwin en a, pour la première fois, en 1859, reconnu toute l’importance et toute la valeur. La théorie de la sélection, fondée sur ce principe, est proprement le darwinisme (1). »

Haeckel précise dans les termes suivants les relations qui existent, selon lui, entre ces trois théories (2) :

« 1° Le monisme, la théorie universelle de l’évolution, ou la théorie moniste de la progenèse, est la seule et unique théorie scientifique qui présente une explication rationnelle de lunivers et satisfasse notre besoin rationnel de causalité, en tant qu'elle rattache par un enchainement de causes mécaniques tous les phénomènes de la nature comme les parties d’un grand processus évolutif unique (3).

« 2° Le transformisme où la théorie de la descendance est um élément essentiel et nécessaire de la théorie moniste de l’évo-

(1) Je ferai remarquer en passant que Haeckel précise très justement ici la part qui revient à Lamarck et à Darwin dans le mouvement d'idées transformistes moderne. Il attribue avec r&ison au premier l'invention du fond même de la doctrine, au second l'honneur d’avoir découvert le procédé de la transformation. J'étais arrivé aux mêmes conclusions avant de connaitre les écrits de Haeckel, et on comprend que c'est.avec un vrai plaisir que je les ai vues confirmées par un témoignage qui ne peut être suspect. {Voir aussi Création nalurelle, p. 99 et 133.)

(2) Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, p.18.

(3) Dans un autre ouvrage, Haeckel, combattant l'idée d’un Dieu personnel, admise par Agassiz, cite les paroles de Giordano Bruno qui aurait dit : « Dans tout il y a un esprit : pas un Corps, si petit soit-il, qui ne renferme une parcelle de la substance divine qui l'anime. » Le professeur d'Iéna semble ici-pencher vers cette doctrine panthéiste; car il termine en disant : « Par 4, nous parvenons à la conception élevée de l'unité de Dieu et d° la nature. » (Cr ation nalurelle, p. 63.)

lution, parce qu'elle est la seule et unique théorie scientifique qui explique rationnellement, c'est-à-dire par des transformations, et ramène à des causes mécaniques l’origine des espèces organiques.

« 3° La théorie de la sélection, ou le darwinisme, est jusqu'ici la plus importante entre les diverses théories qui cherchent à expliquer par des causes mécaniques la transfor mation des espèces. Mais il s’en faut qu’elle soit la seule. »

Ainsi le monisme, comme point de départ; la descendance par transformation des espèces, comme conséquence nécessaire du monisme; la sélection, comme procédé habituel de la descendance, telle est la conception que Haeckel oppose à chaque instant à celles qu'il appelle dualistiques, téléologiques, ou créaltistes.

Je n'ai pas à m'occuper de ces controverses, et me borne à faire une seule remarque.

Dans une foule de passages, Haeckel exprime plus ou moins explicitement la pensée qu’il existe une étroite solidarité entre le monisme et les théories de Lamarck et de Darwin. Rien n'est moins fondé que cette assertion. Lui-même accepte que, pour mettre sa conscience en repos, on peut admettre un Créateur, et il cite la lettre écrite à Darwin à ce sujet par un ecclésiastique distingué (1). Mais il aurait pu choisir des exemples plus frappants, peut-être trop frappants pour sa cause. Darwin a formellement déclaré n'avoir jamais été athée (2). Lamarck était un déiste convaincu, et nul chrétien n'a plus nettement distingué Dieu de la nature, nul n’a parlé

(1) La question de savoir si la doctrine de Darwin peut s'accorder avec les dogmes chrétiens a été très vivement discutée en Angleterre. Des savants éminents ont pris part à ces controverses, dont on trouvera des exemples, entre autres, dans deux ouvrages publiés par le docteur Saint- George Mivart, membre de la Société royale de Londres et professeur de biologie au collège de l'Université de Kensington. (On the genesis of species, 22 édition, 4871, et Lessons from nalure as manifested in mind and matler, 1876.) Huxley a pris une part active à ces discussions (Lay sermons).

(?) La vie et la correspondance de Charles Darwin, traduction de M. Henri C: de Varigny, t. I, p. 353.

de la toute-puissance du Dieu créateur dans des termes plus absolus que ce premier découvreur du transformisme moderne (1). Geoffroy Saint-Hilaire portait dans l’expression de ses croyances religieuses son enthousiasme habituel. On sait que d'Omalius d’Halloy trouvait dans ses convictions catholiques un argument en faveur de ses opinions transformistes (2). Burdach, le panthéiste, termina son livre en rappelant l'Être primordial et infini, qui se révèle comme vie et amour (3). Tous ces savants illustres ont été transformistes chacun à sa façon. Enfin, le R. P. Bellinck, jésuite et professeur dans un grand collège de son ordre, en même temps que membre de l’Académie des sciences de Bruxelles, a déclaré que le transformisme, même appliqué à l'Homme, et la génération spontanée n'ont rien de contraire aux dogmes fondamentaux de l’Église (4).

On peut donc être religieux à divers degrés, de diverses manières, et croire au transformisme ; on peut, en revanche, être libre-penseur et se refuser à l’admettre. Auguste Comte avait combattu les idées de Lamarck ; son disciple, Charles Robin, a toujours condamné celles de Darwin et de Haeckel. Au nom de l’embryogénie et de l’histologie, il déclare que les êtres vivants évoluent seulement entre la monstruosité et la mort, mais nullement vers la transmutation de specie in

(1) Lamarck revient très souvent sur des considérations de cet ordre dans ses trois ouvrages généraux intitulés : Philosophie zoologique ; Histoire des animaux sans vertèbres; Introduction et Système analytique des connaissances positives de l'homme. Dans la première lecon de mon cours, en 1888, j'ai cité plusieurs passages pris dans ces trois livres, ainsi que d'autres empruntés aux auteurs dont je parle dans le texte (Le {ransformisme, la philosophie et le dogme, imprimé dans la Revue scientifique, 1888, p. 609). Je ne saurais les reproduire ici et me borne à indiquer les plus essentiels : Philosophie zoologique, t. IL, p. 51; Introduction, p. 322,

331; Système annlutique, p. 8, 15, 43.

(2) Sur le transformisme (Bullelin de l’Académie de Belgique, ?° série, vol. XXXVI).

(3) Traité de physiologie, traduit par Jourdan, t. IX, p. 701.

(4) Revue des études religieuses, historiques et littéraires (1868). On voit que je ne parle ici que des morts. Je m’abstiens volontairement de citer les vivants que j'aurais pu ajouter à cette liste. On sait qu’elle comprendrait quelques-uns des noms les plus honorés de la science moderne.

speciem (4). À diverses reprises, il repousse le transformisme comme n'étant qu'une pure hypothèse dépourvue de toute preuve (2). Cela même l’a rendu injuste envers Darwin et lui a fait méconnaître ce qu'ont de très sérieux, de très positif bien des travaux du savant anglais, dans lequel il ne voulait guère voir qu'un théoricien fantaisiste (3).

Les faits que je viens de rappeler conduisent évidemment à la conclusion que les doctrines transformistes, quelles qu’elles soient, n’ont aucun rapport nécessaire avec la philosophie ou le dogme, qu’elles relèvent essentiellement de la science seule, et qu'il faut laisser aux philosophes, comme aux théologiens, le soin de tirer des faits constatés par elle ce qui peut servir à leurs études spéciales. Laissons donc de côté le monisme lui-même et cherchons, en nous plaçant au point de vue exclusivement scientifique, à quels résultats cette doctrine a conduit Haeckel.

IT. — Tout d’abord, le professeur d'Iéna est amené à admettre « l’unité de la nature organique et ânorganique » (4). Il développe et précise dansles termes suivants ce qu’il entend par cette expression : « Nous arrivons ainsi à la conviction extrêmement importante que tous les corps connus de la nature sont également animés, et que l’opposition jadis établie entre le monde des corps vivants et celui des corps morts n'existe pas. Qu'une pierre lancée dans l’espace libre tombe

(1) Anatomie et physiologie cellulaires ; Introduction, p. 25.

(2) Tbid., p. 34, p. 73; divers articles du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

(3) Lors de la première candidature de Darwin comme correspondant de l'Académie des sciences, candidature dont j'étais le chaud partisan, Ch. Robin alla jusqu’à dire « qu’il y avait peut-être cent zoologistes qui devraient passer avant lui » (Revue scientifique, 1810, p. 563). C'est que, histologiste et embryogéniste plus que zoologiste ou botaniste, il ne pouvait apprécier complètement les mérites scientifiques du savant anglais, et ne voyait guère en lui que l’auteur d’une théorie inacceptable. — On sait que la candidature de Darwin, d'abord repoussée, a été plus tard accueillie par l'Académie, qui, après avoir refusé d'admettre le théoricien, fut heureuse de rendre justice au savant.

(4) Création naturelle, p. 20.

sur le sol d après des lois déterminées; que, dans une solution saline, un cristal se forme, ces phénomènes appartiennent tout aussi bien à la vie mécanique que la croissance ou la floraison des plantes, que la multiplication ou l’activité consciente des animaux, que la sensibilité ou l’entendement de l’homme. Avoir bien établi cette conception unitaire de Ja nature, voilà le mérite le plus grand et le plus général de la doctrine généalogique réformée par Darwin (1). »

Je ne sais jusqu’à quel point cet éloge venant d’un disciple dont « l’audace le faisait parfois trembler (2) » aura fait plaisir au maître. Toujours est-il que dans aucun de ses écrits on ne trouve quoi que ce soit qui permette de lui attribuer une pensée quelque peu analogue à celle que Haeckel a si nettement formulée.

IV. — En vertu de cette prétendue identité biologique fondamentale, Haeckel s'efforce de rapprocher et de confondre autant que possible la manière dont se constituent les divers corps de la nature,et il compare à ce point de vue les cristaux et les êtres vivants. D’après lui, les uns et les autres se forment et grandissent en. vertu de deux forces, l’une interne et l’autre externe. Chez tous, la force formatrice interne est l'effet immédiat de la composition chimique. La force formatrice externe ou adaptation est le résultat de l’action exercée par la matière ambiante (3). Cristaux et êtres vivants s’accroissent de même par addition de nouvelles molécules. Toutefois il est bien obligé de reconnaître que, chez les premiers, l’accroissement s'opère par couches extérieures qui se superposent, tandis que chez les seconds, « grâce, dit-il, à l’état semi-solide de l’agrégat », les molécules acquises pénètrent dans l’intérieur de l'organisme (intussusception). « Mais, ajoute-t-il, cette

(1) Création nalurelle, p. 21. |

(2) Lettre à Haeckel (Vie et correspondance de Charles Darwin, avec un chapitre aulobiographique, publié par son fils, M. Francis Darwin ; traduit

par Henry de Varigny, 1888, p. 420).

(3) Création naturelle, p. 298.

grande différence entre la croissance par juxtaposition et la croissance par intussusception n'est qu'apparente; elle est seulement le résultat nécessaire et immédiat des divers modes de condensation, d'agrégation des organismes et des anorganismes (1). »

Parmi les assertions de Haeckel que je ne puis admettre, celle-ci est une de celles qui m'ont le plus surpris, parce qu'elle suppose un oubli, au moins fort singulier, de faits extrêmement frappants qui séparent les corps bruts des êtres organisés, précisément en ce qui touche le mode d’accroissement. Le professeur d'Iéna reconnait que le cristal grandit, à peu près, à la manière d’une des piles régulières de boulets qu'on voit dans les arsenaux; il n'ignore pas que les molécules, qui sont pour le cristal ce que les sphères de fonte sont pour la pile, resteront en place, immobiles et sans changement, à moins qu'une force extérieure ne vienne les atteindre. En est-il de même des corps vivants? Les molécules qui ont pénétré dans l’agrégat s’y fixent-elles à demeure, sans éprouver de modifications? Comme nous tous, Haeckel sait bien que non. Il sait bien que, à peine entrées dans un organisme vivant, les molécules sont saisies par ce qu'on a justement appelé le tourbillon vital, quiles attaque jusque dans leur composition, réalise avec leurs éléments les combinaisons chimiques les plus diverses, transforme successivement celles-ci, et finit par rejeter la matière, primitivement ingérée, sous la forme d’excrétions qui ne ressemblent en rien aux aliments. Haeckel sait bien que ce travail s'accompagne de pertes incessantes, au moment même de la croissance la plus rapide, et que l'animal ou la plante doivent réparer ces pertes sous peine de mourir. Quelque idée qu'il se fasse de la vie, il sait bien que tous les êtres vivants ont besoin de se nourrir et que le cristal ne se nourrit pas. Indépendamment d’une addition de molécules, il y a donc chez tous les êtres organisés un phé-

(1) Création nalurelle, p. 297.

nomène général, sans lequelils ne peuvent ni grandir ni durer et qui est absolument étranger aux corps inorganiques. Comment Haeckel a-t-il pu le passer sous silence en parlant de l'accroissement ?

Haeckel invoque à chaque instant à l’appui de ses idées ce qui se passe chez les animaux inférieurs ; et il reproche bien souvent à Virchow son ignorance pour tout ce qui touche à la morphologie (anatomie comparée) et à l’embryogénie de ces êtres (1). Il ne peut guère m'opposer cette fin de non-recevoir. Pendant bien des années, et avec plus de persévérance que

lui (2), j'ai exploré le monde des animaux inférieurs marins: et d’eau douce; j'ai suivi le développement de plusieurs

d’entre eux à partir de l'apparition de leurs premiers élé-

ments (3). Eh bien, si j'avais jamais conçu le moindre doute

relativement aux différences radicales qui séparent les empires organique et inorganique, ce sont précisément ces études qui les auraient promptement dissipés. Tout observateur qui se

(1) « Virchow ne sait pas combien il est ignorant en morphologie. » (Réponse, p. 44.) « Il ne peut faire doute pour personne et il est généralement reconnu que c'est précisément l'anatomie comparée et l'histoire de l’évolution des animaux inférieurs, je dis des plus inférieurs, qui ont résolu le problème capital de la vie et aplani les principales difficultés de la théorie de l’évolution. Virchow n’en sait absolument rien. » (Ibid., p. 46.)

(2) Mes premières publications sur l'anatomie et l’'embryogénie des ani maux inférieurs marins ou d’eau douce datent de 1835. (Mémoires sur l'embryogénie des petites Anodontes et Rapport, par Blainville, sur ce travail dans les Annales des sciences naturelles.) Une des dernières a été mon Histoire naturelle des Annélides el des Géphyriens, parue en 1865. — Ce sont à peu près uniquement des travaux de cette nature qui m'ont valu l'honneur d’être nommé membre de l’Académie des sciences.

(3) L'ensemble des mémoires originaux que j'ai publiés sur l'anatomie et l'embryogénie des animaux inférieurs marins (Mollusques, Annelés et Rayonnés) formerait plusieurs volumes et un atlas cohsidérable dont toutes les figures ont été peintes ou dessinées par moi d’après nature. Je ne me suis guère moins occupé des animaux inférieurs d’eau douce ; et, en particulier, j'ai passé bien des heures de jour et de nuit à suivre les mouvements des Infusoires et des Amibes. Mais je n’äi publié à ce sujet que quelques planches qui ont paru dans le Règne animal illustré et une courte note que Dujardin a insérée dans son article INrusorRes du Dictionnaire d'histoire naturelle de d’Orbigny. Mes longues recherches mêmes m'avaient donné la conviction que nos moyens d'étude étaient encore insuffisants.

ft ht it.

HAECKEL, 6 tiendra quelque peu en garde contre les théories préconçues, éprouvera certainement la même impression. En voyant une Lombrinaire géante sécréter en quelques secondes une masse de mucus supérieure au volume de son propre corps, en constatant avec quelle rapidité certaines éponges vicient l’eau d’un grand vase où on les a placées, il se dira forcément que le tourbillon vital est encore plus actif dans ces organismes simplifiés que dans les animaux supérieurs. S'il a suivi de l'œil, comme je l'ai fait, tout ce qui se passe dans l'œuf d’une Hermelle, à partir du moment de la fécondation, s'il a vu cet œuf se transformer de toutes pièces, en douze ou quinze heures, en une larve qui nage en pleine eau et donne des signes de spontanéité, il s'est dit certainement que rien ne ressemble moins à la manière dont se constitue un cristal.

Dans l'œuf de la Hermelle, lors même qu'il n’a pas été fécondé, la vie s'accuse très vite par des mouvements que l'œil armé du microscope suitaisément, que j'ai décrits et figurés(1). La masse entière est comme pétrie par une force dont le siège est évidemment dans ce que j'ai appelé la gangue vivante, que l’on nomme aujourd'hui protoplasme et qui en soude toutes les molécules. Mais ces mouvements sont désordonnés et aboutissent, au bout de trente à quarante heures, à une désorganisation totale. Si l'œuf a été fécondé, les mouvements sont plus lents, moins irréguliers, mais n'en existent pas moins. La masse ovarique se sillonne et forme des lobes, en général au nombre de deux d'abord, puis de trois ou quatre. Ces lobes s'effacent pendant quelque temps, puis reparaissent plus nombreux (2). Ces mouvements alternatifs de fraction-

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1848 ; Annales des sciences naturelles, 3° série, t. X, p. 153, pl. 3 et 4.

(2) Ces faits de re/usion des lobes résultant du sillonnement du vitellus m'avaient conduit à combattre la théorie cellulaire de Schwann. Je ne pouvais voir des cellules dans ces petites masses qui se fondaient les unes dans les autres. La {héorie des plaslides de Haeckel fait comprendre comment les cylodes, acquérant successivement une enveloppe et un nucléus, se transforment en vraies cellules. Aussi je l'accepte très volontiers.

DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. 1. — à

nement incomplet et de concentration se répètent plusieurs fois jusqu’au moment où l’œuf entier ressemble à une framboise. A partir de ce moment les granulations se partagent en deux couches, la différenciation des tissus commence, une cavité interne se prononce, la bouche s'ouvre, des cils vibratiles apparaissent et hérissent bientôt presque tout le corps. L'œuf est alors devenu une larve qui, après avoir oscillé quelque temps sur place,s’échappe tout à coup et parcourt en tout sens l’espace livré à son activité (1). Je le demande, quel rapprochement peut-on établir entre ces phénomènes et ceux que présente un cristal qui grandit, toujours immobile et mort, par la seule addition successive de couches extérieures ?

Oui, on peut hardiment l’affirmer, plus la science pénètre profondément dans l'intimité des organisations et des phénomènes, plus elle fait comprendre combien est large et profond l’abîme qui sépare les corps bruts des êtres vivants.

V. — Haeckel admet la génération spontanée et la rattache intimement à la manière dont il comprend l'identité fondamentale de tous les corps et de tous les êtres (2). II confond ainsi deux questions parfaitement distinctes. L'inertie de la matière n’entraine nullement pour elle l'impossibilité de s’animer sous l'influence de certaines forces. C’est là un fait qui se passe journellement, constamment, sous nos yeux à l’intérieur des animaux et des plantes. On devait être assez facilement entraîné à penser que le même phénomène pouvait s’accomplir sous l’action de quelques forces extérieures; et l’on sait que cette croyance fort ancienne a été acceptée de nos jours encore, même par des savants éminents, qui n’en

(1) Pour faire ces observations, j'ai passé une fois plus de vingt heures a mon microscope, sans perdre de vue les œufs qui venaient d’être fécondés, et calquant à la chambre claire les formes diverses que je leur voyais prendre. J'ai publié seulementune partie de ces dessins. Ils sont du reste suffisants pour attester l'exactitude des détails donnés dans le texte des Annales des sciences naturelles (loc. cit.).

(2) Création naturelle, p. 299.

distinguaient pas moins bien le monde organique du monde inorganique. Je me borne à rappeler ce qu'a dit à ce sujet celui-là même dont Haeckel a parlé avec admiration et qu'il a justement regardé comme le fondateur du transformisme moderne. Lamarck, luiaussi, croyait à lagénération spontanée ; et pourtant il a fait la déclaration suivante :

« Ces mêmes corps (les corps inorganiques), de quelque nature, consistance etgrandeur qu'ils soient, diffèrent essentiellement de ceux qui possèdent la vie (1). » — « Les corps vivants constituent une catégorie particulière de corps très singuliers, qui, sous tous les rapports, n'ont absolument rien de commun avec des autres (2). »

Pour Lamarck comme pour Haeckel, la vie est un phénomène purement physique, dû aux forces générales qui régissent la matière. Mais le premier reconnait que la résultante de ces forces est absolument différente dans les corps bruts et dans les êtres vivants. Il reste fidèle à l'expérience, à l'observation. Haeckel, guidé, dominé par sa philosophie, n’en tient aucun compte et admet que le mode d action des agents physiques est identique chez les uns et chez les autres. Le professeur d’Iéna exagère donc les idées du savant français au point de se séparer de lui sur une des questions les plus fondamentales, sans même essayer de motiver ce désaccord par un argument scientifique quelconque. Il en agit à peu près de même envers Darwin lorsqu'il accepte la génération spontanée et la prend pour point de départ de toute sa conception évolutioniste.

En effet, le grand penseur anglais avait parfaitement compris combien ce mode de production des êtres vivants, si la réalité en était démontrée, compléterait sa conception. On voit qu'il désirerait cette démonstration; mais 1l s'arrête devant les résultats de l'expérience, et tout en faisant quel-

(1) Système analytique des connaissances posilives de l’homme, p. 100. Cette opinion est d'ailleurs reproduite dans tous les livres de Lamarck.

(2) Ibid., p. 114.

ques réserves pour l'avenir, dans ses livres (1) comme dans sa correspondance (2), il exprime l’opinion que l’état actuel de la science ne permet pas d'accepter la formation, même des organismes les plus simples, par la seule action des agents physico-chimiques.

Il en est tout autrement de Haeckel. Le professeur d’Iéna distingue, avec raison, deux sortes de générations spontanées. L'une, l’autogonie, suppose l’apparition d'êtres vivants dans une dissolution ne contenant que des corps inorganiques (acide carbonique, ammoniaque, sels binaires, etc.); l’autre, la plasmagonie, se passerait dans un liquide associé à des matériaux ayant déjà fait partie de corps organisés (albumine, graisse, tissus divers, etc.). Cette dernière n’a évidemment aucun rapport avec la question dont il s’agit ici, c’est-à-dire avec l’apparition des êtres organisés, plantes ou animaux, qui se sont montrés les premiers sur le globe. Seule l’autogonie présente, à ce point de vue, une importance capitale; et c’est elle dont Haeckel s'efforce de démontrer au moins la probabilité, en insistant sur ce qu'on a appelé sa théorie du carbone.

Pour lui, « la matière primordiale, celle d’où résulte la constitution matérielle spéciale des organismes, est le carbone ; ilfaut donc ramener, en dernière analyse, aux propriétés du carbone tous les phénomènes de la vie et notamment les deux faits fondamentaux de la nutrition et de la reproduction (3) ». Le carbone a la propriété caractéristique de se combiner avec d’autres éléments dans des proportions infiniment variées en nombre et en poids; il est, en particulier, la base des composés albuminoïdes ; et «c’est uniquement dans la semi-fluidité et l'instabilité de ces composés qu'il faut voir les causes mécaniques des phénomènes de mouvement

(1) Origine des espèces, p. 171.

(2) Lettre à Haeckel (Vie et correspondance, t, II, p. 516), et lettre à R. Wallace (1bid., p. 502).

(3) Création naturelle, p. 297.

particuliers par lesquels les organismes et les inorganismes se différencient, et que l’on appelle, dans un sens plus restreint, la vie » (1).

A la suite d'affirmations si précises, on pouvait craindre que Haeckel, entraîné par ses théories, ne cherchât à puiser quelques arguments à l’appui de la génération spontanée dans les résultats si souvent et si bruyamment annoncés par ceux qui croyaient avoir réalisé ce phénomène. On est heureux de constater qu'il n’en est rien. Certes, après les expériences de Schulze, de Schwann, de Milne Edwards, après celles de M. Pasteur, qui a répondu si victorieusement aux dernières arguties, il était bien difficile de soutenir encore que l’on avait vu des êtres vivants se produire de toutes pièces dans nos laboratoires, même dans des infusions ou des mélanges de substances ayant déjà vécu. Mais on n’en doit pas moins savoir gré à Haeckel d’avoir franchement reconnu ce fait et d’avoir dit: « Jusqu'ici ni le phénomène de l’autogonie ni celui de la plasmagonie n'ont été observés directement et incontestablement (2). »

Le professeur d'Téna ne renonce pas pour cela à l’autogonie. Il refuse toute valeur aux résultats négatifs d'expériences « faites dans des conditions absolument artificielles (3) »; il argue des différences de conditions générales que présentait notre globe à l’époque où l’eau s’est déposée pour la première fois sur la croûte terrestre à peine refroidie et où l'atmosphère contenait une énorme quantité d'acide carbonique, fixé plus tard par les végétaux dontles cadavres ont forménoshouillères. La densité et l’état électrique de cette atmosphère étaient nécessairement tout autres que de nos jours. La mer, qui recouvrait alors tout le globe, n'avait ni la même température ni la même densité qu'aujourd'hui. Il conclut de ces faits que la génération spontanée, fût-elle impossible dans les con-

(1) Création naturelle, p. 297.

(2) Ibid., p. 300.

(3) Ibid., p. 301.

ditions actuelles, a pu se produire quand ces conditions. étaienttoutautres. Mais, ajoute-t-il,ilest vraisemblable que les monères actuelles sont nées, « dans le cours de l’évolution. géologique, par des actes réitérés de génération spontanée, et dès lors la génération spontanée peut tout aussi bien. exister aujourd’hui encore (1) ».

Haeckel compte d’ailleurs sur les progrès de la chimie. Wæbhler a fait de toutes pièces de l’urée, regardée jusque-là comme ne pouvant être que le résultat des forces vitales; on peut donc, dit-il, espérer voir produire dans les laboratoires. des composés albuminoïdes ou plasmatiques. Or les monères ne sont autre chose qu’ « un petit grumeau de substance carbonée albuminoïde, sans structure..…; il ne répugne nullement à l'esprit d'attribuer leur origine à la génération spontanée (2). » Plus loin il accorde qu'il n’y a là qu’une “hypothèse, mais il se hâte d'ajouter: « Cette hypothèse est indispensable à l’enchaîinement tout entier de l’histoire de la création...; si on la rejette, force est alors, pour ce point seulement de la théorie évolutive, d’avoir recours au miracle d’une création surnaturelle (3). » — Ailleurs il reproduit les mêmes idées dans des termes plus précis, il dit, toujours en parlant de l’autogonie: « C’est là une hypothèse exigée par le besoin de causalité inhérent à la raison humaine... Pour quiconque n’admet point avec nous la génération spontanée des monères à l’origine de la vie, il n’y a plus d’autre alternative que le miracle; et c’est en effet le refuge désespéré de beaucoup de nos naturalistes soi-disant exacts, qui n'hésitent pas à faire aussi bon marché de leur raison (4). »

Je ne crois pas avoir besoin d’insister longuement sur la nature de cette argumentation ni de la réfuter. Il faut bien. que Haeckel lui-même ait vivement senti tout ce qu’elle a

(1) Création naturelle, p. 307.

(2) Zbid., p. 303.

(3) Ibid., p. 307.

(4) Anthropogénie, p. 322.

d'insoutenable au point de vue scientifique pour en venir à reconnaître que la génération spontanée, l’autogonie, n’est qu'une pure hypothèse qui a jusqu'ici contre elle tous les résultats de l'expérience et de l'observation. Mais il faut choisir, selon lui, entre cette hypothèse et la croyance à un Créateur; et dès lors son choix ne pouvait être douteux. On voit clairement ici combien, chez le professeur d’Iéna, le philosophe moniste domine et entraîne le savant.

VI. — Quandil s’est occupé de l’origine de l'Homme, Haeckel ne connaissait pas sans doute le travail de Filippi, car il ne le eite nulle part, bien qu’il en reproduise les idées générales et aboutisse à la même conclusion. Toutefois le savant italien s'était borné à énoncer les conséquences les plus essentielles qu'il eroyait pouvoir tirer, en ce qui concerne l'Homme, des doctrines de son maître. Comme à son ordinaire, Haeckel a été plus hardi, Non content d'indiquer notre progéniteur immédiat, il a voulu faire notre généalogie détaillée en remontant jusqu'aux origines du monde organique, tracer le portrait de nos ancêtres depuis le plus éloigné jusqu’au plus proche.

Dans son ouvrage sur la Création naturelle, Haeckel s’exprime dans les termes suivants : « Le genre humain est un ramuscule du ‘groupe des catarhiniens ; il s’est développé dans l’ancien monde et provient de singes de ce groupe depuis longtemps éteint (1). Dans son Anthropogénie, le professeur d'Iéna fait observer d’abord, tout comme Filippi, que les singes anthropomorphes actuels se rapprochent'plus ou moins de l'homme, selon l'appareil que l’on considère. Puis il ajoute : « Il va de soi qu'aucun des anthropoïdes actuels ne peut être rangé parmi, les ancêtres directs de l’homme. Tous sont des débris épars d’un antique rameau catarhinien, jadis riche en espèces, et dont un ramuscule spécial est devenu le genre humain (2).

(1) Création naturelle, p. 4170.

(2) Anthropogénie, p. 434.

On voit que l’on retrouve chez Haeckel la conclusion du savant italien, fondée sur des motifs identiques.

VII. — L'origine simienne de l'homme est un des points sur lesquels Haeckel a insisté d’une manière spéciale. Dans sa réponse à Virchow : « Personne, dit-il, ne m'a encore reproché de n'avoir été doué par notre mère Nature que de peu d'imagination. Au contraire, on m'a souvent fait un crime d'avoir reçu en excès ce don du ciel. Eh bien, j'ai souvent tendu tous les ressorts de mon imagination pour me représenter, à la place du singe, quelque autre forme animale, connue ou inconnue, qui serait l’ancêtre immédiat de l’homme... J'ai beau m'imaginer, à ma fantaisie, la forme externe et l’organisation interne des ancêtres mammifères du genre humain, je suistoujours forcé de reconnaître que cette forme ancestrale hypothétique appartient bien, d’après la notion de l’ordre en zoologie, aux singes, et qu'elle ne saurait être séparée de celle des simiens ou des primates (1).

Haeckel fait ailleurs la déclaration suivante : « J'ai besoin d'insister encore une fois ici sur l’étroite connexité qui relie la théorie simienne ou théorie pithécoïide à la théorie généalogique. Si celle-ci est la plus grande loi inductive de la biologie, il s'ensuit nécessairement que la première en est la loi déductive la plus importante. Les deux lois sont connexes; elles subsistent ou s'évanouissent ensemble. »

L'expérience a montré que cette affirmation absolue n’était rien moins que fondée.

Ce ne sont pas seulement des anti-transformistes qui refusent d'accepter pour ancêtre direct un singe catarhinien, quelque élevé qu'il soit.

Des transformistes décidés, des savants, qui admettent, comme le professeur d'Iéna, l'origine animale de l’homme, repoussent également de notre généalogie tout singe propre-

(1) Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, traduit par M. Jules Soury (1879), p. 79.

ment dit. [ls reportent nos origines plus loin et plus bas. Huxley, Vogt, sans préciser quel a été le premier ancêtre de l’'Homme, le placent au delà des derniers singes; à eux seuls ces deux noms doivent donner à réfléchir à Haeckel et à ses disciples.

VIIL. — Au reste l'hypothèse qui nous rattachait immédiatement à un singe plus ou moins voisin de nos anthropomorphes, me semble perdre chaque jour du terrain. Plus on y a regardé de près, plus on a reconnu la différence des plans généraux, plus on a signalé des différences de détail. Je n’en citerai qu'un exemple.

J'ai dit ailleurs comment Huxley, tout en faisant quelques réserves trop peu explicites, avait cherché à démontrer l'identité du pied humain et de celui du gorille. Haeckel a naturellement accueilli ce rapprochement comme absolu. Il s'élève contre la dénomination de quadrumanes attribuée aux singes par Blumenbach et par Cuvier. Il affirme qu’ « il existe des tribus sauvages qui peuvent opposer le gros orteil aux quatre autres comme nous opposons le pouce aux autres doigts (1)... Les nouveau-nés européens eux-mêmes, durant les premiers mois de leur existence, se servent aussi bien de la main postérieure que del’antérieure. Ils saisissentune cuiller, par exemple, aussi fortement avec le gros orteil qu'avec le pouce (2). » Pour lui, «les singes sont aussi bimanes que l’homme, ou, si l’on veut, l'homme est aussi quadrumane que les singes (3) ».

Or un anthropologiste, dont on ne saurait mettre en doute le savoir anatomique, M. Topinard, a repris la question déjà si bien étudiée par Duvernoy, par Gratiolet et Alix. Il a minutieusement comparé, os par os, région par région, le torse du singe à celui de l’homme et signalé les différences qui les

(1) Wallace, qui a vu tant de sauvages, nie expressément qu'il en soit Ÿ" (2) Création naturelle, p.104. Haeckel a reproduit toutes ces assertions

dans son Anthropogénie.

(3) Anthropogénie, p. 421.

distinguent; il a montré que, en vertu de ces différences, le bord externe du pied, dans son attitude naturelle, appuie sur le sol ; que sa face dorsale tend à regarder en dehors, tandis. que son bord interne se relève et que la plante regarde en dedans (1). C’est en effet la marche que du Chaillu a observée chez le gorille vivant. M. Topinard en donne clairement l'explication anatomique. Le savant français conclut en disæmi : «On ne peut rien imaginer de plus décisif pour établir que le pied de l’anthropoïde est conformé aussi mal que possible pour soutenir le corps, tandis qu'il est merveilleusement adapté pour saisir un tronc d'arbre par le côté. Ces dispesitions ne se rencontrent pas chez les singes ordinaires. Dans la voie d’une adaptation simienne, les anthropoïdes se trouvent ainsi favorisés. Ils sont plus singes que les singes eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils en sont une branche perfectionnée, une forme évolutive plus avancée, mais non dans le sens de l'homme (2). »

M.Topinard, on le voit, restetransformiste ; mais il repousse nettement la théorie simienne de Haeckel, et regarde l’homme comme descendu directement des lémuriens (3).

Quant à la faculté de pouvoir opposer le gros orteil aux autres, elle a déjà été niée formellement par Wallace, d’une manière générale, et un voyageur français bien compétent vient de confirmer en tous points ce qu'a dit le savant anglais. M. Félix Regnault, ancien interne des hôpitaux de Paris, et transformiste comme Wallace, a observé avec soin les ouvriers. indous qui s’aident habituellement de leurs pieds dans diverses petites industries. Il a constaté que chez eux le gros orteil s'écarte des autres, parfois d’une manière remarquable. Il ajoute : « Le gros orteila des mouvements très étendus d'adduction, d’abduction, d’élévation et d’abaissement. Il peut fortement serrer un objet, comme je m'en suis assuré em

(1) L'homme dans la nature, p. 280.

(2) Ibid., p. 284.

(3) Ibid., p. 349.

mettant mon doigt entre le premier et le second orteil. Mais il n'ya jamais de mouvement d'opposition. Le développement de la fonction préhensile n’amène donc pas au pied de mouvements d'opposition, commeil en existe chez le singe. L'homme qui, tout en ayant un pied préhensile, doit quand même marcher debout, ne peut donc avoir qu'un pied-pince et non un pied-main (1). »

Après ces observations si précises, la question du prétendu gros orteil opposable de lhomme sera, j'espère, regardée comme jugée définitivement.

IX. — Comme je l’ai déjà dit, Haeckekne s’est pas borné à indiquer le type auquel appartenait l'espèce animale hypothétique qui est pour lui notre ancêtre immédiat. Il a dressé à deux reprises notre généalogie en partant de Ia monère qui, pour l’homme, comme pour tous les autres êtres organisés, est le point de départ obligé qu'indique sa conception. Entre ces deux extrêmes, il compte vingt-deux degrés dont il donne la succession; il expose avec détail, surtout dans son Anthropogénie, comment et par quelle série de modifications chaque degré supérieur provient de celui qui le précède et: à quelle époque géologique ont eu lieu ces phénomènes. Un tableau (2) et un arbre généalogique (3) résument les idées de l’auteur. Si on compare l’une à l’autre les nomenclatures inscrites dans les deux livres du professeur d'Iéna, on peut croire, au premier abord, qu'ily a entre elles d'assez grandes différences. Mais ces différences sont plus apparentes que réelles et résultent surtout de ce que, dans la seconde, Haeckel a renoncé en partie aux néologismes qui lui avaient valu quelques-uns de cestraits dont Vogt émaille ses critiques (4). En somme les idées, le nombre

(1) Comptes rendus de l’Académie des sciences, séance du 14 déc. 1891.

(2) Création naturelle, p. 580.

(3) Anthropogénie, p. 432.

(4) « J'avoue qu'il m'est impossible de suivre ici les prétendues progrès faits, le dictionnaire grec à la main. » (Revue scientifique, 1817, p. 1090.)

et la répartition des groupes sont les mêmes. Toutefois, dans l’'Anthropogénie, le texte et l’arbre généalogique ne concordent pas sur des points assez importants(1). C'est au premier que j'emprunte les noms et la succession des vingt-deux stades par lesquels l'être vivant s’est élevé de la monère à l’homme, d'après le professeur d'Téna.

I. Monères. — II. Amibes. — III. Synamibes. — IV. Planéades. — V. Gastréades. — VI. Archelminthes. — VII. Scolécidés. — VIIT. Chordoniens. — IX. Acraniens. — X. Cyclostomes. — XI. Sélaciens. — XII. Dipneustes. — XIII. Sozobranches. — XIV. Sozoures. — XV. Protamniotes. — XVI. Promammaliens. — XVII. Marsupiaux. — XVIII. Prosimiens. — XIX. Singes catarhiniens. — XX. Singes anthropoïdes. — XXI. Homme-singe. — XXII. Homme actuel.

X. — Une première remarque à faire au sujet de cette généalogie est qu'aucun des êtres qui sont censés en faire partie, n’a été observé soit à l’état vivant, soit à l’état fossile. Leur existence n’est admise qu’en vertu de la théorie. Toutes les espèces actuelles ou éteintes sont dites lavoir été précédées par des formes ancestrales qui ont disparu sans laisser d'elles le moindre vestige. L'amphioxus lui-même, qui réalise plus qu'aucun autre le type du groupe dont il est le représentant, d’après Haeckel (2), a été précédé par le provertébré (3), que personne n’a jamais vu, mais dont le professeur d'Téna donne néanmoins la figure et l’anatomie (4). Il en est de même des autres degrés généalogiques. Tous ont eu pour point de départ

(1) L'arbre généalogique ne montre que vingt degrés au lieu de vingtdeux. Les Protamniotes n'y figurent pas. Le mot amphibie remplace ceux de Sozobranches et de Sozoures, qui semblent ainsi avoir été réunis. En outre, entre les Gastréades et les Archelmintes on voit figurer un groupe (Vermes), ce qui semble être en désaccord avec le texte. C'est ce dernier que j'ai suivi comme devant rendre la pensée de l’auteur plus sûrement qu'une figure pittoresque, dont le dessinateur a pu se tromper.

(2) Celui des Acraniens, IX° degré.

(3) Anthropogénie, p. 370.

un premier ancêtre dont les plus anciennes lignées ont été anéanties sans qu'il soit possible de retrouver leurs restes. C’est ainsi que Haeckel dit de l’amphioxus : « C’est le dernier survivant d'une classe fort nombreuse de vertébrés inférieurs, qui s'étaient développés durant l’âge primordial, mais qui, n'ayant pas de squelette solide, n'ont point laissé de traces (1). » C’est de ce groupe ancestral, celuides acraniens (2), que sont issus « d’une part l’amphioxus d’autre part la souche ancestrale des craniotes (3) ».

Haeckel explique par le manque d’un squelette solide l’absence de fossiles de ses acraniens. Mais il ne peut invoquer la même raison quand il s’agit de types auxquels il accorde luimême de véritables os. Or voici ce qu'il dit de l’espèce ancestrale d’où sont sorties selon lui les trois classes de vertébrés supérieurs (4) : « Le quinzième ancêtre vertébré, se rattachantaux salamandres, et dont il nous faut maintenant parler, serait une sorte de saurien. Il ne nous reste de cet animal aucun débris fossile ; il ne ressemble en rien à aucune forme vivante actuelle. Pourtant l'anatomie comparée et l’ontogénie nous autorisent à affirmer son antique existence. Nous appellerons cet animal protamnion (5). »

Le monde organique ne présente guère d'espèce réalisant, au moins d’une manière aussi approximative que le fait l’amphioxus, le type des divers degrés généalogiques admis par Haeckel. Alors l’auteur attribue sans hésiter à ses espèces ancestrales, à ses groupes ancestraux hypothétiques, les caractères que demande sa théorie. Voici un exemple de sa manière d'agir en pareil cas. Pour lui, nos monotrèmes, l’ornithorynque et l’échidné sont les représentants du groupe ancestral de tous les mammifères. Mais ni l’un ni l’autre n’ont de véritables

(1) Création naturelle, p. 505.

(2) Vertébrés dépourvus de crâne.

(3) Vertébrés possédant un crâne (Anthropogénie, p. 371).

(4) Ces trois classes sont pour Haeckel les reptiles proprement dits, les oiseaux et les mamuwnifères.

(5) Anthropogénie, p. 395.

dents, et la sériation de ce caractère, dont on connaîtl'importance, se trouve ainsi interrompue. Haeckel attribue la disparition de ces organes à une adaptation depuis longtemps héréditaire. « Mais, ajoute-t-il, les monotrèmes éteints, comprenant les formes ancestrales de tous les mammifères, les promammaliens (promammalia), avaient sûrement une denture bien développée, que leur avaient léguée les poissons (1). » « Du reste, cette forme ancestrale de tous les mammifères est inconnue et depuis longtemps éteinte (2). »

Mais tous ces groupes ancestraux plus ou moins mal représentés dans le monde organique réel ne suffisent pas pour combler les lacunes de la généalogie. D'un degré à l’autre se présentent parfois des hiatus trop considérables pour être comblés par cette simple hypothèse. Alors Haeckel invente lestypes euxmêmes aussi bien que la lignée dont il les dote. En voici deux exemples. Entre les archelminthes (6° degré) et les chordoniens (8° degré), qui ont aujourd’hui pour représentants fort éloignés les turbellariés et les ascidies, l'intervalle est bien grand ! La paléontologie, à peu près muette sur ce sujet, ne nous renseigne pas sur les êtres qui ont dû, d’après la théorie évolutioniste, exister entre ces deux termes et les relier l’un à l’autre. Mais, nous dit Haeckel, que l’on ait bien présents à l'esprit l'anatomie, l’embryologie des vers inférieurs et de l’ascidie, et alors « il ne sera pas difficile de reconstruire en imagination, l’une après l’autre, les formes intermédiaires et d'intercaler ainsi entre les archeminthes (prothelminthes) et les chordoniens, toute une série de formes ancestrales éteintes. Cette série de formes sera le septième degré de notre arbre généalogique humain, et nous l’appellerons le groupe des scolécidés (scolecida) (3). »

Tout en admettant que l'Homme est issu directement du singe, Haeckel admet qu'il a existé entre eux une forme

(1) Anthropogénie, p. 407.

(2) Création naturelle, p. 549.

(3) Anthropogénie, p. 358.

intermédiaire. C'est son vingt et unième degré. Il appelle homme-singe (Pithecanthropus) où homme privé de sa parole (Alalus) cet ancêtre immédiat de l'humanité. Celui-ci, dit l'auteur, « déjà homme par sa conformation générale, notamment par la différenciation de ses extrémités, était pourtant dépourvu encore de l’une des plus importantes facultés humaines, du langage articulé et du développement intellectuel qui s’y rattache. Ce fut le perfectionnement du larynx et du cerveau, nécessaire à cette faculté du langage, qui caractérisa l’homme véritable (1). » J'ai déja dit comment les transformistes avaient cru un moment trouver dans le dryopithèque tout au moins un indice de notre origine simienne et comment ils ont dû reconnaître leur erreur. En définitive, il en est de l’anthropopithèque comme des autres formes ancestrales, dont aucune n’a été vue.

XI. — On voit parïquels procédés Haeckel est parvenu à établir sa généalogie humaine. En somme tous les groupes qu'il énumère se composent d'êtres fictifs, dont il n’admet Fexistence passée qu’en vertu de phénomènes interprétés par sa théorie. Eh bien, même en se plaçant sur ce terrain, cette généalogie présente une grave lacune, car si l’on veut rester fidèle à des principes longuement développés par l’auteur, il faut en retrancher tout un groupe des plus importants, celui des prosimiens (18° degré), qui relie les marsupiaux aux singes. En effet, Milne Edwards, cherchant le premier dans les faits d’embryogénie le moyen de déterminer les rapports qui existent entre les divers groupes de mammifères placentaires, avait montré entre autres l'importance que présentent à ce point de vue la constitution du placenta et la présence ou l'absence d’une membrane caduque (2). Sans nommer le savant français, Haeckel en reproduit lesidées et insiste d’une

(1) Anthropogénie, p. 414 et suivantes.

(2) Mammifères dont le placenta possède une caduque.

manière toute spéciale sur leur haute portée (1). Il a partagé les mammifères placentaliens en deux groupes fondamentaux, les déciduates et les indéciduates, qu'il suppose également sortis des marsupiaux. Les premiers ont un placenta double, concentré en forme d’anneau ou de disque, et pourvu d’une caduque ; chez les seconds, le placenta est simple, diffus, et manque de caduque.

On sait depuis longtemps que les ongulés, les édentés et Les cétacés doivent être rangés dans le second de ces groupes ; l’homme, les singes, les carnassiers, etc., dans le premier. Mais on n'avait aucun renseignement sur ce point au sujet des Lémuriens (Loris, Makis), regardés par Haeckel comme représentant dans les faunes actuelles les prosimiens, qu'il donne pour parents immédiats à nos singes. Cette considération n’a pas arrêté le professeur d’Iéna; sans hésiter, 1l attribue à ces animaux une caduque et un placenta discoïde. « L'anatomie comparée, dit-il, prouve que le groupe fondamental parmi tous ces ordres (de mammifères) est celui des prosimiens dont tous les autres discoplacentaliens, peut-être même tous lesdécidués, sont des rameaux divergents (2). » Eh bien, les faits contredisent, de la manière la plus absolue, ces assertions présentées avec tant d'assurance.

Faisons remarquer d’abord que l’anatomie, invoquée par Haeckel, est loin de lui donner raison. Celle des lémuriens aété l’objet de plusieurs travaux qu'a complétés la belle monographie due à MM. Alphonse Edwards et Grandidier (3). Celui-ci a comparé, os par os, le squelette des singes à celui des lémuriens de Madagascar. Il signale partout des différences, parmi lesquelles il en est d’essentielles, entre autres au crâne et à la

(1) Considérations sur la classification des mammifères, dans l'ouvrage intitulé Recherches pour servir à l’histoire naturelle des mammifères, par H. et A. Milne-Edwards, 1868-1874, p. 23.

(2) Anthropogénie, p. #16. Dans les tableaux xvu et xvur, les prosi-

miens sont, en effet, placés à la base de tous les déciduates (Jbid., p. 430 et 431).

(3) Loc. cit., p. 58.

face. Presque toujours ces différences rapprochent les lémuriens des quadrupèdes ruminants, carnassiers ou rongeurs; il déclare que « aucun caractère essentiel ne relie ce groupe à l'ordre des singes, si ce n’est peut-être la présence de quatre mains à pouce opposable (1) ». Pour lui, comme pour son collaborateur, l’ostéologie conduit à faire des Iémuriens un ordre à part dans nos classifications.

De son côté, M. Edwards, résumant les résultats de ses recherches sur la myologie, nous dit : « Il est utile de remarquer que, bien que les indrisinés soient pourvus de véritables mains aux membres antérieurs et postérieurs, bien qu'ils vivent toujours dans les arbres à la manière des singes, leur système musculaire est loin d’être calqué sur celui de ces animaux et qu'à certains égards il en diffère beaucoup. Les adaptations biologiques ont été impuissantes à masquer les différences fondamentales de l’organisation (2). »

L'étude du cerveau conduit à des conclusions toutes semblables. Déjà Gratiolet, Flower, Huxley, M. Dareste avaient signalé de graves dissemblances sous ce rapport entre les lémuriens et les singes. M. Edwards, ayant à sa disposition des matériaux plus nombreux, des pièces mieux conservées, a pu pousser plus loin ses recherches. Or, chez les indrisinés qui figurent en tête de la série des lémuriens, « le cerveau est loin de ressembler à celui de ces animaux; ilen diffère par tous ses caractères essentiels, et les indices de dégradation propres aux primates, que l’on peut suivre d’une manière si nette de genre à genre et même d'espèce à espèce, ne se continuent pas chez les lémuriens comme ils le feraient dans une série zoologique naturelle; ils ne sont pas du même ordre (3). »

L'examen des viscères fournit encore des renseignements de même nature. « Le tube intestinal de tous les indrisinés, dit M. Edwards, est remarquablement long et pourvu d’un énorme

(1) Loc. cit., p.1106.

(2) Ibid., p. 195.

(3) 1bid., p. 195.

DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. Il. — 6

cæcum. Il diffère beaucoup à cet égard de celui des singes et se rapproche davantage de celui des mammifères exclusivement herbivores, tels que les ruminants, les pachydermes et même certains rongeurs (1). »

En présence de cegfaits, il est difficile de comprendre comment Haeckel a cru pouvoir en appeler à l’anatomie pour justifier le rôle qu'il attribue à ses prosimiens. Toutefois c’est l'embryogénie qui apporte les arguments les plus décisifs. contre cette conception.

M. Grandidier avait recu de Madagascar des femelles delémuriens en état de gestation, assez bien conservées pour se prêter aux plus délicates recherches. M. Alphonse Edwards. put les injecter et démontrer d’une manière irrécusable que, chez ces animaux, le placenta est simple, diffus et manque de caduque (2). Au lieu d’être des déciduates, les lémuriens sont des indéciduates. Ce fait, comme l’a dit avec raison M. Edwards (3), est inconciliable avec la conception de Haeckel. Pour qui se place au point de vue du transformisme, tel qu'il est entendu par Darwin et tousses disciples, les prosimiens ne peuventavoir les singes pour descendants. Le professeur d'Iéna lui-même. ne peut que renoncer à admettre une filiation qui serait en désaccord complet avec les principes fondamentaux de sa doctrine.

Haeckel répondra peut-être que, la publication de son livre ayant précédé celle du travail des savants français,il ne pou vait prévoir le résultat de leurs recherches. Mais cela même met en évidence une manière d'agir commune à la plupart des. transformistes et dont, il faut bien le dire, Darwin a donné l'exemple. Quand ils se trouvent en présence d’une question

(1) Loc. cit., p. 254.

(2) Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar, par Alfred Grandidier, t. VI, 1876; Histoire nalurelle des mammifères, par Alph. Milne Edwards et Alf. Grandidier. Dans ce livre, la description des espèces et l’ostéologie sont de M. Grandidier ; l'embryogénie, la myologie, la splanchnologie, de M. Alph. Edwards.

(3) Loc. cil., p. 185.

sur laquelle personne ne sait rien, ils en appellent précisément à cet inconnu et empruntent des arguments à leur ignorance même. Plus qu'aucun autre peut-être, Haeckel a usé de ce procédé. On a pu en juger par les exemples que j'ai cités.

XII. — Si quelque lecteur se méfiait de mes appréciations, je le renverrais à Carl Vogt. Le savant genevois a fait à la généalogie humaine proposée par Haeckel à peu près les mêmes objections que moi. Il lui a adressé bien d’autres critiques, parce qu'il a pu entrer dans des détails que je ne saurais aborder ici ; et son témoignage a d’autant plus de poids qu'au moment où il écrivait ses articles sur l'Origine de l'homme, Vogt admettait encore, dans une certaine mesure, le parallélisme des faits embryogéniques et paléontologiques (1). Il raille vertement l’arbre généalogique composé « d'êtres imaginaires, dont on n'a jamais trouvé de traces, mais qui néanmoins doivent être considérés comme entièrement réels (2) »; il montre, comme je l’ai dit ailleurs, ce qu'il faut penser de la loi hiogénique fondamentale et de la cænogenèse (3); arguant, lui aussi, du travail de M. Alphonse Edwards sur l’embryogénie des lémuriens et le rapprochant des découvertes paléontologiques faites en Amérique, il conclut, comme je l’avais fait, que les prosimiens ne peuvent être proches parents des singes (4); rappelant l’absence des fossiles de Mammifères dans l'époque crétacée, il dit : « M. Haeckel a, d’une main intrépide, conduit son arbre généalogique à travers ce long espace de l’inconnu, pour relier son catarhin, ancêtre immédiat de l’homme, par les prosimiens aux marsupiaux. Cependant ce rattachement a contre lui tous les faits connus

(1) Revue scientifique, 1877, n°s 45 et 46 (5 et 12 mai). On sait que Vogt a reconnu depuis la fausseté de cette hypothèse.

(2) Ibid., p. 1058. Vogt dit à ce propos : « Malheureusement cet arbre généalogique, si complet, si bien agencé, montre à l'œil un petit d. faut semblable à celui du cheval de Roland. La réalité lui fait complètement défaut, comme la vie au cheval du paladin. »

(3) Ibid., p. 1059.

(4) Jbid., p. 1084.

jusqu'à présent (1) »; il s'étonne de la « légèreté avec laquelle M. Haeckel énumère certains faits (2) » ; il montre les contradictions qui ont échappé au professeur d’Iéna (3)...

En lisant le mémoire de Vogt, on reconnaîtra sans peine que ces reproches, et bien d’autres, sont amplement justifiés.

Vogt, quoique transformiste, l’est d'une tout autre manière que Haeckel. Au plus fort même de son premier enthousiasme pour les théories de Darwin, il est resté naturaliste. Dans l'application de la doctrine générale, il en a toujours appelé à l'expérience, à l'observation, et c’est ainsi qu'il a été conduit à renoncer à bien des idées qui l’avaient d’abord séduit. Il en est autrement de Haeckel. Le professeur d’Iéna est, avant tout, philosophe. C’est là ce qui ressort à chaque instant de la lecture de ses livres et ce qu’il a surtout nettement montré dans les premières pages de sa /éponse à Virchow. Aussi, nous dit-il, après avoir exposé ses généalogies, « les conditions préalables nécessaires pour croire fermement à la théorie de la descendance sont, non seulement une vue d’ensemble des phénomèmes biologiques, mais encore l'intelligence philosophique de ces phénomènes (4) ». Aïlleurs, en répondant aux objections soulevées par sa théorie relative aux origines humaines, il dit encore : « Tout dépend d’une saine appréciation des bases philosophiques de la théorie généalogique et de la théorie pithécoïde, qu’on ne saurait en séparer (5) ». Je pourrais multiplier presque indéfiniment les citations analogues ; mais celles-ci me semblent suffisantes.

C'est dans cet ordre de considérations que Haeckel puise l'assurance avec laquelle il présente les résultats de ses méditations. Ce n’est pas, nous devons le dire, qu’il les regarde tous comme également certains. Plus on cherche à suivre dans dans toutes ses ramifications l’arbre généalogique d’un groupe 1) Revue scientifique.

2) Ibid, p. 1085.

3) Ibid., p. 1087.

D] 4) Création naturelle, p. 632.

( ( (5) 1bid., p. 643.

quelconque, moins, déclare-t-il, les hypothèses que l’on fait pour y parvenir ont de solidité. Quand il s’agit de l’homme en particulier, on fait une hypothèse plus ou moins approximative lorsqu'on veut déterminer avec précision quels types zoologiques connus ont été réellement ses ancêtres. Mais ces réserves modestes, que ne faisaient guère prévoir les affirmations absolues énoncées précédemment, ne portent que sur les détails. Fort de ses convictions philosophiques, Haeckel maintient aussi fermement que jamais tout ce qu'il y a d’essentiel dans sa généalogie humaine et cela dans les termes suivants : « Que l’homme descende d’abord de mammifères pithécoïdes ; puis, à un degré plus éloigné, de mammifères plus inférieurs ; enfin, qu’il se rattache, en remontant toujours la chaîne, aux vertébrés les plus humbles, aux derniers des invertébrés et enfin à une plastide simple, ce sont là des faits dont on ne saurait douter, et dont la théorie générale peut et doit garantir la réalité (4) ».

Mais cette théorie générale, c'est le transformisme, entendu à la manière de Haeckel, et qui n’est lui-même, pour lui, qu’ « un élément essentiel et nécessaire de la théorie moniste de l’évolution (2) ». Ici donc, comme à chaque instant dans ses livres, le professeur d’Iéna en appelle au monisme en dernier ressort; et je n’ai pas à le suivre sur ce terrain. J’ai maintes fois dit pourquoi. Pour les mêmes raisons, je passerai sous silence tout ce que le professeur d'Téna a dit au sujet de la nature et de l’évolution de l'âme. Il suffit de renvoyer le lecteur aux livres qui ont fait le sujet de cette étude, en particulier au chapitre intitulé l’Ame cellulaire et la psychologie cellulaire (3).

XIII. — On a vu, que d’après Haeckel, l’homme actuel a été précédé par l’homme-singe, qu'il appelle aussi homme primitif

(1) Création naturelle, p. 641.

(2) Ihid., p. 644.

(3) Réponse à Virchow, p. 63.

(AH. primigenius). L'existence de cet être, qu'il reconnaît d’ailleurs être purement hypothétique, remonte probablement aux temps pliocène ou miocène. De lui sont issues, au commencement de l’âge quaternaire, douze espèces distinctes (1), qui ont donné naissance à trente-six races. Ces espèces et ces races constituent le genre humain (homo), que le professeur d'Iéna, reproduisant l’appréciation de Filippi, rattache à la famille des anthropoïdes (2).

Bien que l’on ne possède pas même un os de l’homme-singe, Haeckel le décrit dans les termes suivants : « Cet homme primitif était très dolichocéphale, très prognathe ; il avait les cheveux laineux, une peau noire ou brune. Son corps était revêtu de poils plus abondants que chez aucune race humaine actuelle; ses bras étaient relativement plus longs et plus robustes ; ses jambes, au contraire, plus courtes et plus minces, sans mollets; la station n’était chez lui qu'à demi verticale, et les genoux étaient fortement fléchis. » À ces caractères extérieurs on a vu qu'il faut ajouter un larynx et un cerveau encore imparfaits, relativement aux nôtres.

En outre, l’homme primitif ne possédait pas le langage articulé, l’une des plus importantes facultés humaines. Ce langage, dit Haeckel, n’a probablement pris naissance « qu'après la différenciation des diverses espèces et races humaines (3) ». Or, à cette époque, les divers groupes composant l’humanité, étant déjà fort séparés et éloignés les uns des autres, les langues naissantes ne pouvaient que se ressentir de cette dispersion. Aussi le professeur d’Iéna admet-il l’existence d’un grand nombre de langues primitives et irréductibles entre

(1) Voici les noms de ces douze espèces humaines : 1. Papou (Homo papua). — 2. Hottentot (H. hottentus). — 3. Cafre (H. cafer). — 4. Nègre H . niger). — 5. Australiens (H. australis). — 6. Malais (4. malayus). — 7. Mongol (H. mongolus). — 8. Arctique (H. arcticus). — 9. Américain (H. americanus\. — 10. Dravidien (H. dravida). — 11. Nubien (HA. nuba). — 12. Méditerranéen (H. mediterraneus). (Création naturelle, p. 600.)

(2) Anthropogénie, p. 434.

(3) Création naturelle, pl. XV.

elles (4); et de ce fait, regardé par lui comme démontré, il tire la conséquence que les diverses espèces humaines sont nées isolément : « Néanmoins, ajoute-t-il, ces espèces finissent toujours par se confondre un peu plus loin ou un peu plus près de leur racine; et, en fin de compte, elles sont toutes sorties d’une souche commune (2) ». Il dit, par exemple : « Les langues des Sémites et des Indo-Germains ne se laissent pas ramener à une même langue primitive... Par conséquent les Sémites et les Indo-Germains sont descendus de singes anthropoiïdes différents (3). »

Très incompétent en philologie, je ne puis avoir d'opinion personnelle sur cette partie des livres de Haeckel. Mais aux autorités qu'il invoque, j’opposerai le témoignage d’un linguiste éminent, dont le professeur d'Téna ne peut mettre en doute ni la compétence ni la parfaite liberté d'esprit. Voici comment s'exprime Whitney sur la question dont il s’agit, après l'avoir discutée en détail. « La science linguistique ne prouvera donc jamais, par la communauté des germes’ du langage, que la race humaine n’a formé à l’origine qu'une seule et même société... Mais, ce qui est encore plus démontrable, c'est que la science linguistique ne prouvera jamais non plus la variété des races et des origines humaines... L'incompétence de la science linguistique, pour décider de l'unité ou de la diversité des races humaines, parait être complètement et irrévocablement établie (4). »

XIV. — Conformément aux conséquences qu'entrainent les principes du darwinisme, Haeckel a placé l’origine géographique de l’homme dans un point circonscrit du globe, et repoussé par conséquent les doctrines autochtonistes. Je suis heureux de me trouver d'accord avec lui sur ce point, bien que

(1) Création naturelle, p. 592.

(2) Zbid., p. 594.

(3) Ibid., p. 610.

(4 )La vie du langage, p. 221.

s8 LES ÉMULES DE DARWIN.

mes convictions à ce sujet reposent sur des raisons scientifiques. fort différentes des siennes. Mais je ne puis accepter le centre d'apparition qu'il nous attribue. Ce centre aurait été situé très probablement, selon lui, soit dans l’Afrique orientale, soit dans l'Asie méridionale, soit dans un continent, aujourd'hui disparu et que, avec Scloter, il appelle la Lémurie. C'est cette dernière hypothèse que Haeckel paraît préférer, car il l’areproduite dans sa carte des migrations humaines et dans son Anthropogénie. Ce continent est supposé s'être étendu des îles de la Sonde jusqu’à l'Afrique orientale et des deux presqu'iles gangétiques, dont il occupait une partie, jusqu’au voisinage du tropique (1). J'ai dit ailleurs pourquoi il me semble peu vraisemblable que l’homme ait apparu d’abord dans les parties chaudes de l’Asie et pourquoi je regarde comme bien plus probable qu'il a habité d’abord au nord de ce continent, à une époque où le Spitzherg lui-même possédait un climat analogue à celui de la Californie actuelle (2). Mais on comprend que je ne saurais entrer ici dans l'examen de ces questions. |

C'est dans cette Lémurie hypothétique que, d’une espèce de singe anthropoïde, éteinte depuis bien des siècles et qui n’a laissé aucun reste fossile, sortit, selon Haeckel, l’homme primitif, donton n’ajamais non plus trouvé la moindre trace. Celui-ci fut le pèreimmédiat du genre humain. « De l’homme privé de la parole, que nous regardons comme la souche ancestrale commune de toutes les espèces, dit le professeur d'Iéna, provinrent d’abord, et vraisemblablement parsélection naturelle, diverses espèces humaines, inconnues, depuis longtemps éteintes et très voisines encore de l'homme-singe muet. Deux de ces espèces, celles qui différaient le plus des autres, et qui, par conséquent, devaient triompher dans la lutte pour l’existence, devinrent les types ancestraux de toutes les autres. De ces deux espèces, l’une avait les cheveux laineux; l’autre, les

(1) Loceut-m618'et:pl. XVe (2) L'espèce humaine, introduction à l'étude des races humaines.

avait plus lisses (4). « Lorsque les espèces et leurs races eurent été constituées, elles sortirent de la Lémurie, et, de proche en proche, peuplèrent le globe entier par des migrations dont Haeckel a dressé la carte (2). Toutefois il qualifie, à diverses reprises, cette carte d'hypothèse provisoire ayant pour but de montrer comment on peut concevoir le rayonnement des espèces humaines à partir de leur patrie originelle et il déclare qu'il a voulu seulement indiquer la distribution géographique approximative des douze espèces humaines, telle qu'elle était au xv° siècle, avant que les races indo-germaniques se fussent répandues sur toute la terre (3). »

Là ne se bornent pas les concessions que Haeckel a cru devoir faire à quelques-unes de ses critiques (4). Jusqu'ici il s'était placé strictement au point de vue monophylétique, en attribuant un seul berceau à son genre humain. Mais préfère-t-on, dit-il, l'hypothèse polyphylétique,.… alors celle qui mérite le plus de confiance est l'hypothèse d’une double racine pithécoïde du genre humain, une racine asiatique et une racine africaine (5). » À l'appui de cette conception nouvelle, il cite la ressemblance que présente la forme cranienne générale de certains anthropoïdes et de diverses populations. Le gorille et le chimpanzé sont dolichocéphales, comme les nègres, les Hottentots : les orangs sont brachycéphales, comme les Malais et les Mongols. « On pourrait donc supposer, conclut Haeckel, que les premiers, les anthropoïdes et les hommes primitifs de

(1)-Création naturelle, p. 615. Il est difficile de concilier ce passage avec ceux que j'ai cités plus haut où, pour des motifs tirés de la linguistique, Hacckel fait naître isolément les espèces humaines et donne pour ancêtres aux Sémites et aux Indo-Européens des singes’anthropoïdes différents. On trouvera dans le mémoire de Vogt bien d’autres exemples des contradictions qui ont échappé à Haeckel et j'aurais pu en allonger la liste. Mais j'ai cru inutile de m'’arrêter à ces détails.

(2) Zbid., pl. XV.

(3) Ibid., p. 673.

(4) Les libres-penseurs autochtonistes, qui sont encore assez nombreux, ont dù protester vivement contre la conception de Haeckel, si fort en contradiction avec leur doctrine.

(5) Jbid., p. 672.

l'Afrique, descendent d’un type simien dolichocéphale; et les seconds, les anthropoïdes et les hommes primitifs d’Asie, d'un autre type simien brachycéphale. »

XV. — Ainsi, je le reconnais sans peine, à diverses reprises Haeckel a adouci ce que ses premières assertions avaient d’absolu. Mais on à vu plus haut jusqu'où il consent à aller dans cette voie. En réalité, il n’admet la discussion que sur des détails regardés par lui comme étant de peu d'importance. Quant aux principes eux-mêmes et à leurs conséquences immédiates, il les regarde comme étant hors de cause et au-dessus de toute critique. Grâce à l'intervention de la philosophie avec laquelle il a solidarisé la doctrine, d’abord, toute scientifique de Darwin, le professeur d’Iéna et ses disciples forment une véritablesecte, tout aussi intolérante, tout aussi exclusive, que n'importe quelle secte religieuse. Virchow avait osé soutenir que « le plan de l’organisation est immuable dans l’espèce, et que l'espèce ne se détache pas de l'espèce (4) »; en parlant de la matière, de la force et de la conscience, Dubois- Reymond s'était permis de dire : Zgnorabimus, nous ignorerons à jamais (2). Voici dans quels termes Haeckel leur à répondu :

« Cet ignorabimus, si humble en apparence, mais au fond si présomptueux, n’est en réalité que l’ignoratis du Vatican infaillible et de la « noire internationale » qu'il dirige, de cette phalange contre laquelle la civilisation moderne a enfin engagé la première lutte sérieuse. Dans cette guerre intellectuelle, qui agite tout ce qui pense dans l’humanité et qui prépare pour l’avenir une société vraiment humaine, on voit d’un côté, sous l’éclatante bannière de la science, l’affranchissement de l'esprit et la vérité, la raison et la civilisation, le développement et le progrès; dans l’autre camp se rangent sous l’étendard de la hiérarchie la servitude intellectuelle et l’er-

(1) Congrès de Munich, 1877.

(2) Congrès de Leipzig, 1872.

reur, l'illogisme et la rudesse des mœurs, la superstition et la décadence (1). »

Dubois-Reymond et Virchow ont dû être quelque peu surpris ense voyant ainsi placé parmi les affiliés à la noire internationale. n'y apourtant là rien qu'on ne puisse prévoir. Le premier ouvrage de Haeckel sur ces questions, la Morphologie générale des organismes (2), fut appelé en Allemagne la Pible du darwinisme (3); la Création naturelle a été acclamée comme en étant l’£vangile. Mettre en doute les applications que l’auteur y fait de la philosophie monistique, les lois qu’il en déduit, les conclusions qu'il entire, surtout relativement aux origines de l’homme, c’est, on vient de le voir, s’exposer à être traité en excommunié. Pour Haeckel et pour son école, ce sont là des espèces de dogmes auxquels il est défendu de toucher. Mais Vogt à bien montré quelle est la valeur des dogmes en science, et c'est à ce libre-penseur que je renvoie une fois de plus le lecteur curieux de se renseigner avec détail sur ce qu'il faut penser de ceux que Haeckel a promulgués (4).

XVI. — L'autogonie une fois admise, voyons quel rôle lui attribue Haeckel.

Les produits immédiats de cette génération spontanée sont, selon lui, des corpuscules albuminoïdes ou supposés tels, corpuseules qui se meuvent, se nourrissent et se propagent. C’est lui qui les a découverts; il leur a donné le nom de monères et en décrit plusieurs espèces (5). Les monères sont les êtres vivants les plus simples. Leur corps, composé d’une matière homogène, change de forme à chaque instant, projetant en tout sens des lobes irréguliers ou des rayons plus

(1) Anthropogénie, Préface, p. 22.

(2) Berlin, 1866.

(3) La sélection naturelle, par Edouard Claparède. (Revue scientifique, 1870, p. 564.)

(4) Les dogmes scientifiques dans la Revue scientifique, 1891, n°s des 2? et 13 mai, 18 juillet et 12 juin.

(5) Monographie der Moneren, 1868.

ou moins fins, qui rentrent ensuite dans la masse commune (pseudopodes). La monère chemine ainsi lentement ; et, s’il se rencontre sur sa route quelque corpuscule propre à la nourrir, elle l’englobe, le digère; puis rejette ou mieux abandonne les parties solides qui ne peuvent lui servir. Quand elle a acquis un certain volume, il se forme autour de son Corps un étranglement annulaire, qui se creuse de plus en plus. Le petit être est bientôt partagé en deux moitiés, qui, à partir de ce moment, constituent deux individus jouissant d’une vie indépendante. Ceux-ci grandissent, puis se partagent à leur tour. Les monères se multiplient ainsi indéfiniment par simple fissiparité, ou du moins on n’a encore rien signalé chez elles qui rappelle même les phénomènes de conjugaison observés chez les Infusoires.

Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que tout ce que Haeckel a dit des monères est parfaitement exact. A l’époque où je m'occupais des Infusoires, il y a de cela environ cinquante ans, je les ai rencontrées plus d’une fois sous mon microscope; toutefois je les confondais alors avecles Amibes ou Protées, qui en diffèrent seulement en ce qu'ils possèdent, au milieu de la masse homogène du corps, un corpuscule plus dense, noyau ou nucléus, dont on ne connaissait pas encore l'importance. C'est de ces amibes que le naturaliste français Dujardin avait déjà dit tout ce que Haeckel a répété en parlant des monères.

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