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XVII. — Revenons à Haeckel

Le professeur d’Iéna déclare que sa manière de comprendre l’organisation repose tout entière sur la théorie cellulaire de Schwan. Selon cette théorie, tout organisme est ou bien une cellule simple, ou bien une collectivité de cellules unies (1). Pour Haeckel, tout organisme élevé, l’homme aussi bien que le chêne, « est en quelque sorte une société, un État, composé

(1} Création ra!urelle, p. 30.

d'individus élémentaires, multiformes, diversement modifiés suivant les exigences de la division du travail (1). » L'ensemble des formes et des phénomènes vitaux est simplement le résultat général des formes et des phénomènes de ces individus organiques primordiaux qui conservent une sorte d’indépendance. Par suite des progrès accomplis récemment par la théorie, on doit, ajoute Haeckel, substituer le terme de plastides à celui de cellules. Cette expression est en effet plus juste et je l’accepte volontiers. Les plastides présentent euxmêmes des degrés divers de complication organique, et pour ce motif, l’auteur en forme quatre groupes distincts. Les uns n'ont ni noyau ni enveloppe; d’autres ont un noyau, mais pas d’enveloppe ; les troisièmes présentent une enveloppe, mais manquent de noyau. Enfin il est des plastides qui possèdent à la fois une enveloppe et un noyau. Ces derniers seuls sont de vraies cellules. Les plus simples de tous sont les cytodes primitifs, que nous trouvons individualisés et jouissant d’une vie indépendante sous la forme de monères.

Suivant Haeckel, qui reproduit en cela l'opinion de Lamarck (2), les cytodes primitifs, les monères, « sont les seuls plastides provenant immédiatement de la génération spontanée (3)». Il se borne d’ailleurs à affirmer qu'il en est ainsi, sans formuler la moindre raison en faveur de sa manière de voir. Mais on sait qu'il se met en désaccord avec bien des hommes éminents qui, eux aussi, ont cru à l’autogonie. Je me borne à rappeler quelle était sur ce point l'opinion de Burdach, qui, avant la venue de J. Muller, a occupé en Allemagne le premier rang parmi les physiologistes et qui peut être regardé comme

(1) Création naturelle, p. 168.

(2) Indépendamment de la génération spontanée des Infusoires, Lamarck admettait celle des Vers intestinaux, qu'il savait bien présenter une organisation beaucoup plus compliquée. Mais on comprend qu'il n'y a rien de commun entre la formation de ces Vers, opérée à l'intérieur d’un être vivant, et l'autogonie dont il s’agit ici. On sait d’ailleurs que Lamarck était dans l'erreur au sujet des Intestinaux tout autant qu'au sujet des Infusoires.

(3) Création naturelle, p. 306.

un de nos contemporains, puisqu'il travaillait à la seconde édition de son livre en 1837 (1).

Comme Haeckel, l’illustre professeur de Kænigsberg déclare ne pouvoir comprendre le peuplement de notre planète qu'en admettant la génération spontanée. Toutefois il ne veut pas plus d’une origine unique pour toutes les espèces que d’une origine spéciale pour chacune d'elles. Il admet que, « de temps à autre, des espèces affines proviennent de celles qui subsistent déja. Nous devons donc présumer, ajoute-t-il, que toutes les espèces d'organismes entre lesquelles on aperçoit des différences essentielles sont provenues dela matière inorganique à des époques diverses et qu’elles sont arrivées peu à peu à l’état où nous les voyons (2). » Aïnsi Burdach croit à un transformisme restreint, ne pouvant donner naissance qu'à des espèces toujours voisines; et pour lui, tous les types premiers des petits groupes ainsi formés ont pris naissance par autogonie. À qui lui objecte qu'aucun être vivant d’une organisation un peu élevée ne s’est jamais produit spontanément et qu'il ne peut citer que des Infusoires comme devant leur origine à ce procédé, Burdach répond: « Bien des choses n'arrivent plus maintenant qui ont dû avoir lieu jadis. La terre a possédé des forces différentes aux diverses époques de son existence ; elle à dépassé maintenant l’âge de la jeunesse, où la vie débordait, pour ainsi dire, en elle de toutes parts et où sa force plastique s’épanchait, en une infinie diversité de produits... Nous et nos pères, depuis des milliers d'années, nous la voyons dans son äge de vieillesse, et de ce qu’elle n’a plus la faculté d’engendrer des hommes, nous ne devons pas conclure qu'elle ne l’a jamais possédée… Si, de nos jours et dans un âge si avancé, la terre donne encore des produits si surprenants (les Infusoires), pourquoi

(1) Traité de physiologie considérée comme science d'observation, par C.-F.

Burdach, professeur à l'Université de Kœænigsberg ; traduit par J.-L. Jour-

dan, 1837. Dès son apparition, ce livre a été comparé aux Elementa physiologiæ du grand Haller.

(2) Loc. cit., t. I, p. 4u3.

n’aurait-elle pas pu former aussi un organisme humain (peutêtre quelque peu différent de celui d'aujourd'hui) (4) quand elle était dans toute la force de la jeunesse (2)? »

On voit qu'il y a bien des manières de comprendre cette génération spontanée, si commode à invoquer pour expliquer l'apparition de la vie sur notre globe, mais que personne n’a vue se produire; on voit que de nombreuses discussions pourraient surgir entre ceux qui admettent la réalité de ce phénomène sans l'avoir jamais constaté. Toutefois ces controverses ne sauraient aboutir à une conclusion quelconque. Dans le vaste champ des conceptions a priori et des hypothèses ne reposant sur aucun fait d'expérience ou d'observation on ne peut que s'opposerréciproquement des assertions qu'il est aussi impossible de prouver que difficile parfois de réfuter. Haeckel, ne tenant aucun compte des expériences et regardant comme nécessaire l'hypothèse de l’autogonie, telle qu'il la comprend, affirme qu’ « on n'a jamais pu en faire une réfutation positive (3) », et regarde ce fait comme venant à l'appui de son hypothèse. Mais lui-même pourrait-il démontrer l'impossibilité de la génération spontanée telle que l'admet Burdach?

Il y à plus : les découvertes scientifiques faites depuis l'époque où Burdach écrivait pourraient fournir en faveur de ce dernier des arguments assez inattendus. La théorie de Haeckel, aussi bien que celle de Lamarcek, conduit à regarder les espèces animales et végétales comme s'étant graduellement perfectionnées et caractérisées de plus en plus. Par suite, Les plus anciens types doivent présenter des caractères moins tranchés, plus généraux et parfois même plus ou moins em-

(1) Loc. eit., t. I, p. 405. Burdach admettait un certain transformisme. A ce titre il a été justement placé par Darwin au nombre de ceux qui l'ont précédé dans la voie qu'il a lui-même parcourue avec tant d'éclat. Mais le physiologiste allemand n'a nulle part, que je sache, développé ses vues à ce sujet et ne s'est exprimé qu’en termes assez vagues.

(2) Ibid., p. 404.

(3) Création naturelle, p. 307.

bryonnaires. C'est sur ces données que Lamarcek et Haeckel ont dressé les généalogies dont je parlerai plus tard. On sait d’ailleurs que telle est aussi la conception de Darwin. Or, dans le chapitre où j'ai résumé les doctrines spéciales de C. Vogt, j'ai montré comment ce savant, resté transformiste convaincu, s’est néanmoins séparé de Darwin et de Haeckel en ce qui touche au mode de constitution des séries phylogéniques (1). Pour lui, dans une foule de cas, ces séries ont commencé, non par les représentants inférieurs du type, mais, au contraire, par les plus élevés. A l'appui de cette manière de voir il invoque les faits précis empruntés à la paléontologie aussi bien qu’à l’embryogénie et constatés chez les mollusques, les crustacés, les rayonnés, ainsi que chez certains mammifères eux-mêmes; et, faisant allusion aux travaux de Haeckel, il est amené à formuler la conclusion suivante : « On sera bien forcé de remanier et de renverser presque tous les arbres phylogéniques qu’on nous à présentés jusqu’à présent comme Île dernier mot de la science et du darwinisme en particulier (2). » Antérieurement, un autre naturaliste éminent et darwiniste dévoué, Huxley, dans un travail spécial et à la suite d’une revision sommaire des espèces paléontologiques, avait dit : «Onnesauraitconcevoir qu'unethéorie quelconque,impliquant un développement nécessairement progressif, puisse se maintenir (3). » Lui aussi a montré que de nombreuses séries paléontologiques ont débuté par des types au moins aussi élevés en organisation que tous ceux qui leur ont succédé. M. Grand Eury a montré des faits semblables dans le règne végétal.

On le voit, à se placer sur le terrain mouvant et absolument hypothétique de la génération spontanée, mais en tenant compte des faits, c’est en faveur de Burdach et non pas de Haeckel que les transformistes devraient conclure, au moins dans un grand nombre de cas.

(1) Quelques hérésies darwinisles (Revue scientifique, 1886). (2) 1bid., p. 486.

(3) Lay sermons, p. 193.

Il y a plus, en admettant que les forces physico-chimiques — mécaniques, dirait Haeckel — n'ont constamment, nécessairement, enfanté ;d’abord que des monères, le professeur d’Iéna se met en contradiction avec lui-même. On a vu qu'il efface toute distinction entre les mondes organique et inorganique; qu'il les regarde comme soumis absolument aux mêmes lois. Leur mode de constitution n’a donc pu présenter de différences radicales. Or parmi les espèces minérales il en est un grand nombre qui, diverses de composition et de complication atomique, sont associées, juxtaposées les unes aux autres dans les mêmes terrains primitifs, Leur contemporanéité est donc évidente.

Ainsi, les forces naturelles, quelles qu'elles soient, agissant dans le règne minéral, ont fait apparaître d'emblée et aux plus anciennes époques des espèces distinctes, et sont-elles plus simples que celles qui viennent après, déjà fort complexes? Pourquoi, comment en serait-il autrement dans le monde organique, si tous les corps sont au fond de même nature, s'il n’y a pas de corps bruts et des êtres vivants?

Quoi qu'il en soit, en présence des faits signalés par Huxley, par Vogt, par Grand'Eury, l’idée que les règnes organiques ont eu pour point de départ les êtres vivants les plus simples connus, et que le développement desflores et desfaunes ait été constamment progressif, doit être abandonnée par tous les transformistes quelque peu jaloux de rester fidèles aux règles les plus élémentaires de la science moderne.

XVIIE. — Quoi qu'il en soit, les monères sont pour Haeckel le point de départ obligé de l'empire organique entier et il en fait une classe à part parfaitement distincte, qu'il oppose à toutes les autres(1). Pour lui, tout être vivant, plante, animal ou homme, a pour ancêtre premier une monère. L'archétype, dont Darwin, entrainé par la logique et l’analogie regardait

(1) Création naturelle, p. 375.

De QUATREFAGES. — Émules de Darwin. IL — 7

l'existence seulement comme probable, existe réellement selon le professeur d'Iéna et a été découvert par lui. Voyons comment il fait sortir de ce corpuscule colloïde toute cette création vivante, dont nous admirons la richesse et la variété: d'autant plüs que nous la connaissons davantage.

Pour établir cette généalogie universelle, il fallait d’abord aborder et résoudre une grave question que l’auteur formuleen ces termes : « Le monde organique tout entier a-t-il une origine commune ou provient-il d'actes multiples de génération spontanée (1)? » L'hypothèse monophylétique rattache à une seule espèce de monère tous les grands groupes ou phyles (embranchements des auteurs classiques) (2) ; l'hypothèse polyphylétique admet que ces phyles sont sortis de diverses espèces de monères , toutes nées par génération spontanée (3). De ces deux hypothèses, quelle est celle qu'il convient d’adopter ? Haeckel répond qu'il importe peu, car « il est de toute nécessité que l’une et l’autre aboutissent aux monères »; et cellesci ne différant au fond que par des caractères chimiques qui nous échappent, la question est sans importance (4).

Cette conclusion me semble quelque peu singulière de la part d’un apôtre du lamarckisme et du darwinisme. Une des. grandes prétentions de ces deux doctrines est de transformer la notion d’affinité, qui repose uniquement sur l’expérience et l'observation, en notion de parenté résultant de l’hypothèsefondamentale. Or il est évident que, si tous les phyles ont eu un seul et même ancêtre premier, ils sont rattachés les uns. aux autres par les liens du sang; que si, au contraire, chacun d'eux a pris naissance isolément chez des espèces de monères distinctes, toute trace de parenté disparaît entre les descen-

(1) Création naturelle, p. 361.

(2) Cuvier admettait quatre embranchements seulement pour le règne animal. Quelques auteurs modernes portent ce nombre à six; et Haeckel accepte ce chiffre. En revanche, il est disposé à ramener à quatre, ou même à trois, le nombre des groupes fondamentaux du règne végétal, regardé actuellement par la plupart des botanistes comme étant de six.

(3) Création naturelle, p. 361.

(4) Ibid., p. 369.

dants de ces monères. Pour en revenir à la comparaison de Darwin et à ce que j'ai dit ailleurs sur ce sujet, au lieu d’un seul arbre de vie on a tout au moins un bosquet, ce qui n’est pas la même chose.

Au reste Haeckel n’a adopté ni l’une ni l’autre de ces deux solutions extrêmes. Après une courte discussion où il montre une} réserve assez rare chez lui, il conclut qu’ « il est plus sage aujourd'hui d'admettre la théorie monophylétique, d’une part pour le règne animal, de l’autre pour le règne végétal (1) ». Mais, sur les limites inférieures de ces deux règnes on rencontre une foule de petits êtres, presque toujours microsccpiques, dont il est fort difficile de reconnaître la nature réelle, et que, depuis bien des années, les zoologistes, les botanistes

se dispu t ou se renvoient les uns aux autres. Haeckel les regarde comme étant intermédiaires entre les animaux et les végétaux, et en forme un règne spécial, le règne des protistes (2).

Cette idée n’est rien moins que nouvelle. Il y a plus de soixante ans qu'elle à été émise par un naturaliste français, de plus d'esprit que de savoir sérieux, par Bory de Saint- Vincent, qui, lui aussi, était transformiste et avait adopté les idées de Lamarck (3). Mais elle a été vivement combattue par Blainville (4)et par Dujardin, à qui ses remarquables travaux sur les organismes dont il s’agit ici méritent une autorité spéciale (5). Aussi le règne psychodiaire de Bory n'a-t-il été adopté par aucun naturaliste, que je sache. Il en sera sans doute de même du règne des protistes pour la plupart de ceux qui repoussent les théories générales de Haeckel.

Pour moi, je ne verrais pas grand inconvénient à l’accepter,

(1) Création naturelle, p. 370.

(2) Ibid., p. 371.

(3) Dict. class. d'hist. nat., art. HiSTOtRE NATURELLE, 1825, et PSYCHODIAIRE,

(4) Dictionnaire des sciences naturelles, art. PsycHobraiREe, 1826.

(5) Dictionnaire universel d'histoire naturelle, articles PsycHopraiRe et RÈGNE INTERMÉDIAIRE, 1841.

à condition qu'on le regardàt seulement comme un de ces groupes provisoires où on relègue les types et les espèces incertæ sedis. Mais je ne pense pas qu'il existe des êtres réellement intermédiaires entre les animaux et les plantes. Mes longues et trop souvent infructueuses études microscopiques m'ont laissé la conviction que nos incertitudes au sujet de la place qui revient aux protistes, tiennent essentiellement à l’insuffisance de nos moyens d'investigation. Quand on aura perfectionné les instruments et les procédés histologiques, on saura sans doute répartir ces êtres dans les deux grands groupes qui se partagent le monde vivant. Le passé permet ici de prévoir l'avenir. Bory avait placé parmi ses psychodiaires bien des types, bien des espèces dont la nature soit animale, soit végétale, est aujourd’hui incontestablement déterminée ; et il est plus que probable qu'il en sera de même pour les protistes de Haeckel.

« Rien de plus obscur encore que la généalogie des protistes », déclare le professeur d’Iéna (1). Pour résoudre la difficulté, il admet l'existence de monères neutres. Il place celles-ci, dans son tableau, entre les monères végétales et les monères animales. Il semble d’ailleurs regarder les unes et les autres comme issues de monères archigoniques provenant immédiatement de la génération spontanée (2). « On peut, ajoute-t-il, se figurerle monde organique comme une immense prairie presque desséchée. Sur cette prairie s'élèvent deux grands arbres, très branchus, très ramifiés. Ces arbres sont aussi, en grande partie, frappés de mort; leurs rameaux frais et verdoyants seront les animaux et les végétaux actuels ; les. branches flétries, au feuillage desséché, figureront les végétaux etlesanimaux des groupes disparus. L’aride gazon de la prairie correspondra aux groupes de protistes éteints, qui sont vraisemblablement fort nombreux; les quelques brins d’herbe encore verts seront les phyles encore vivants du règne des

(1) Création naturelle, p. 373.

(2) 1bid,, tab'cau. p. 394.

protistes. Quant au sol de la prairie, duquel tout est sorti, c'est le protoplasma (1). »

On voit que pour Haeckel les protistes sont les avortons de la génération spontanée. Ces descendants de monères neutres n'ont pu donner naissance qu'à des phyles bientôt arrêtés dans leur évolution. Seules les monères animales et végétales ont eu une descendance qui, de siècle en siècle, s’est non seulement multipliée, mais de plus diversifiée au point que nous savons. Même en acceptant tels que les comprend Haeckel l’autogonie et le transformisme, il est facile de voir ce que cette conception a de foncièrement arbitraire. Il serait trop long de toucher à toutes les questions qu'elle soulève, à tous les pourquoi, à tous les comment qu’elle suggère. Je me borne à renvoyer le lecteur à ce qu'ont si bien dit à ce sujet MM. Vogt et Gaudry (2), et n'y ajouterai qu’une courte observation.

On a vu ce que Haeckel entend par les mots de « théorie monophylétique ». Il revient sur cette question un peu plus loin et déclare que « deux petits groupes de monères donnèrent naissance au règne végétal et au règne animal (3) ».

Ainsi ce grand et merveilleux phénomène d’une force évolutive inépuisable, déposée dans des corpuscules engendrés par les agents purement mécaniques ou physico-chimiques,

(1) Création naturelle, p. 396. Après ce que l’auteur a dit si souvent des monères en général, on ne comprend pas trop la distinction qu'il fait entre les monères animales, végétales et neutres, et les monéres archigoniques. On est aussi surpris de voir apparaître le mot de protoplasma. Serait-ce une allusion au prétendu Bathybius Hzæckelii, espèce de monère géante ou agrégation de monères, que l’on a cru un moment tapisser le fond de la mer de ses ramifications et qui s’est trouvée n'être en définitive qu'un précipité de sulfate de chaux, d'apparence gélatineuse ? Huxley, qui en a parlé le premier, a franchement reconnu son erreur, et Haeckel parait avoir fait de même, depuis la rédaction de son livre. Mais il n'y avait là rien qui entrainât l'abandon de sa théorie, comme il le dit avec raison dans sa Réponse à Virchow (p. 48). Au reste, la conception du plasma et des monères archigoniques est plus logique et Haeckel est ainsi monophylétique. Le plasma est la souche commune d'où sont sortis les troncs animal et végétal.

(2) Voir mon article sur Carl Vogt (Journal des savants, sept. 1889). (3) Création naturelle, p.293.

ne se serait produit qu'une seule fois, à l’origine des choses, pour chacun des deux règnes organiques!

: Eh bien, ce serait là un fait absolument sans exemple dans l'histoire du monde. Toutes les forces, tous les agents que nous connaissons, dans le ciel comme sur la terre, sont sans cesse à l’œuvre et révèlent leur existence par des phénomènes, les uns incessants, les autres plus ou moins intermittents, mais qui se répètent et nous enseignent que les actions naturelles et les lois qui les régissent n’ont pas varié depuis les plus anciens temps. Si la génération spontanée à jamais contribué à peupler le globe, elle doit faire de même encore de nos jours, au moins de temps à autre ; si jamais quelques monères, par n'importe quel concours des forces mécaniques ou physicochimiques, ont reçu la faculté d’engendrer des générations capables de devenir des végétaux, des animaux supérieurs, ce fait a dû se reproduire sur plus d’un point et à bien des époques. Or, dans les deux cas, les conditions de milieu n’ont pu être identiques. En admettant que la force évolutive interne de Haeckel soit restée partout et toujours la même, sa force évolative externe a forcément varié. Les résultantes n’ont donc pu être les mêmes ; et par conséquent l'hypothèse fondamentale du professeur d’'Iéna conduirait à admettre qu'il s’est produit un nombre indéterminé de phyles parfaitement distincts les uns des autres, et à placer dans sa prairie hypothétique deux bosquets au lieu de deux arbres. C’est là ce que Carl Vogt a bien compris, et voilà pourquoi il s’est, dès le début, formellement prononcé contre toute doctrine monophylétique (1). J'aurai à revenir plus loin sur cette question, mais je ferai remarquer dès à présent que la conclusion du professeur de Genève est seule logique.

XIX. — Jusqu'ici nous avons suivi Haeckel dans la voie qu'il a tenté de se frayer à travers le vaste et obscur inconnu que

(1) Leçons sur l’homme, p. 594 et 616. Voir dans le Journal des savants (sept. 1889) mon article sur les doctrines transformistes de Carl Vogt.

Darwin lui-même n'avait pas cru pouvoir aborder. Il nous reste à l'accompagner sur le terrain où il a rejointson maître. Mais ici je me bornerai à passer rapidement en revue ce qu'il dit au sujet du règne animal, me reconnaissant peu compétent pour juger des questions relatives aux végétaux.

Dans un appendice de son ouvrage sur la variation des animaux et des plantes, Darwin a abordé Le problème de la génération et a montré assez sommairement que les divers modes -de reproduction reconnus par les naturalistes pouvaient se ramener à la même cause qui fait grandir et entretient les organismes (1). Haeckel a développé assez longuement lamême idée ; et, comme Darwin, il a pris pour point de départ ce qui se passe chez les animaux se propageant par fissiparité (2).

J'ai le plaisir de m'être rencontré avec le maître et le disciple sur cette question générale. Dans une série d'articles insérés dans la Revue des Deux Mondes (3) et publiés plus tard -en volume (4), j'étais arrivé, treize ou quatorze ans avant eux, à la même conclusion. Les résultats de mes observations sur l’embryogénie des animaux inférieurs, rapprochés des principaux faits déjà découverts, m'avaient conduit à reconnaitre que toute génération agame et la parthénogenèse elle-même se rattachent à l’accroissement proprement dit, et que le corpuscule destiné à devenir plus tard un œuf se constitue par le même procédé qui donne naissance au bourgeon, c’est-à-dire ‘encore par un phénomène d’accroissement (5). Cela même m'avait permis de préciser le rôle dévolu au père dans la reproduction sexuelle et de montrer, par des expériences rigoureuses, que la fécondation a pour résultat, non pas de donner

(1) De la variation des animaux et des plantes sous l’aclion de la domestication, t. 11, Hypothèse provisoire de la pangenèse.

(2) Création naturelle, 8° lecon.

(3) Les métamorphoses (Revue des Deux Mondes, 1855 et 1856).

(4) Mélamorphoses de l’homme et des animaux, 1862. Dans ce volume, je n'ai fait que développer et compléter les articles publiés quelques années auparavant dans la levue des Deux Mondes. Ce petit livre a été traduit -en anglais.

(5) Métamorphoses de l'homme et des animaux, p. 291.

la vie à l'œuf, qui la possède déjà, mais seulement de régulariser les mouvements dont j'ai parlé plus haut et d’en assurer la durée (1).

Je n'étais pas allé plus loin et n'avais touché ni à la question de la nature intime de la nutrition et de l’accroissement, ni à celle de l’hérédité des caractères distinctifs des espèces et des individus. Darwin et Haeckel ont été plus hardis ; mais ici ils se séparent. Le premier a imaginé une hypothèse, que du reste il qualifie lui-même de provisoire, par laquelle ilsemble avoir voulu fondre les anciennes idées de Buffon au sujet des. particules organiques et la théorie cellulaire actuelle. Il admet que les cellules, presque toujours microscopiques elles-mêmes, engendrent des gemmules infiniment plus petites, qui circulent librement dans tout l’organisme, peuvent se multiplier indéfiniment par division et se transformer ultérieurement en cellules semblables à celles qui leur ont donné naissance, Ces gemmules sont transmises des parents aux enfants et se développent d'ordinaire dès la première génération. Mais elles peuvent aussi traverser plusieurs générations à l’état dormant et se développer plus tard. Dans ce dernier état, elles s’agrègent en bourgeons ou en éléments sexuels. Ce ne sont done, à vrai dire, ni les bourgeons, ni les œufs, ni le père ni la mère qui engendrent les nouveaux organismes. Les vrais parents sont les cellules elles-mêmes, c’est-à-dire les éléments du corps entier, dont les gemmules agglomérées constituent les éléments reproducteurs quels qu'ils soient. Dans cette hypothèse, l’accroissement du nouvel être tient essentiellement à la multiplication des gemmules et à leur transformation en cellules; l'hérédité des caractères de tout genre résulte de l’origine des gemmules qui viennent de toutes les parties du corps des parents ; enfin, le sommeil des gemmules pendant quelques

(1) J'ai fait connaître les principaux faits qui motivent ces conclusions dans deux mémoires relatifs à l'embryogénie des hermelles et à celle du taret (Annales des sciences naturelles et résumés dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1847 et 1849).

générations et leur réveil à un moment donné permettent d'expliquer la génération alternante aussi bien que les phénomènes de retour, d’atavisme (1).

Quant à Haeckel, il en revient à sa conception mécanique. Il dit : « La vie d’un organisme quelconque n’est rien autre chose qu'un enchaînement continu de mouvements matériels. Le mouvement vital est homogène, persistant, immanent... » Dans la génération sexuelle, « la direction de ce mouvement vital est déterminée par la constitution spécifique ou, plus exactement, individuelle de la semence et de l’œuf. Pas le moindre doute n'est possible quant à la nature purement mécanique et matérielle de ce phénomène... (2). La génération transmet à l'enfant une quantité plus ou moins grande de particules matérielles albuminoïdes et lui lègue en même temps le mode individuel de mouvement inhérent à ces molécules de protoplasma appartenant à l'organisme générateur. Puisque ce mode de mouvement persiste, il faut bien que les particularités délicates, inhérentes à l’organisme protecteur, apparaissent aussi tôt ou tard chez l’organisme produit (3). »

Il n'est pas facile de discuter ces assertions émises dans des termes absolus et sans aucun développement qui permette de saisir la pensée de l’auteur. En les lisant, je me demandais de quelle nature pouvait être un mouvement persistant, homogène et immanent; comment un tel mouvement pouvait présenter des modes spéciaux en aussi grand nombre qu'il existe d'espèces et d'individus ; comment il était possible de concevoir que, dans la génération, la quantité de mouvement individuel possédée par la cellule fécondante et la cellule fécondée s'entretienne par elle-même et transforme en son mode particulier le mouvement de toutes les molécules qui constituent

(1) De la variation des animaux et des plantes, t. 11; Hypothèse provisoùre de la pangenèse.

(2) Création naturelle, p. 171.

(3) 1bid., p. 181.

un organisme supérieur où inférieur. Ces phénomènes me semblaient bien étranges et fort peu d’accord avec les notions élémentaires de la mécanique proprement dite. Je me demandais alors si Haeckel avait voulu faire allusion à certains phénomènes chimiques et en particulier à ceux de la fermentation comprise à la manière de Liebig (1). Mais les idées de l’illustre chimiste sur cette question, idées que je savais avoir été combattues par M. Pasteur, avaient-elles encore quelque autorité en science et pouvaient-elles trouver ici une application quelque peu plausible?

Je n’ai pas cru pouvoir m'en remettre à mes seules appréciations personnelles pour juger ces questions de mécanique et de chimie. J'ai consulté deux de mes confrères de l’Académie des sciences ; je leur ai exposé les idées de Haeckel; j'ai cité textuellement ses paroles et demandé ce qu'ils en pensaient. Le mécanicien m'a répondu qu’il ne connaissait aucun mouvement ayant de l’analogie avec celui dont parle le professeur d'Iéna et pouvant produire les phénomènes qu'il lui attribue. Le chimiste m'a déclaré que la théorie mécanique imaginée par Liebig pour expliquer la fermentation est aujourd'hui absolument abandonnée et qu'il ne lui connaissait plus un seul partisan. Tous les deux ont conclu en disant que le conception de Haeckel était insoutenable.

J'ajouterai qu'une théorie mécanique quelconque ne saurait rendre compte de la génération alternante, du retour, de l’atavisme, etc. Haeckel a bien indiqué ces phénomènes ; il a sommairement fait connaître en quoi ils consistent et a cité quelques faits. Mais nulle part, que je sache, il n’a cherché à montrer comment il serait possible de les rattacher à sa théorie, Il se borne à dire qu'il y a là une loi d'hérédité intermittente où latente, quelque peu en opposition avec la Loi

(1) Liebig admettait que les ferments sont des corps en train de se décomposer en se dédoublant. Le dédoublement ne peut s'accomplir sans un mouvement des molécules et c'est ce mouvement qui, se communi-

quant aux molécules des corps fermentescibles, produirait les phénomènes que l’on sait.

d'hérédilté ininterrompue où continue (41). Mais la mécanique admet-elle l'existence de lois qui se contrecarrent l’une l’autre ?

Ici Haeckel est bien inférieur à Darwin. Si le savant anglais fait une part trop large à l'imagination, du moins il s'efforce de relier les phénomènes et d’en montrer l’enchaînement, A le suivre dans la voie qu'il à tracée, on arrive à expliquer quelques-uns des faits les plus étranges de l’histoire des êtres vivants. Mais sa donnée fondamentale est absolument hypothétique et ne repose sur rien; elle se complique en outre d’hypothèses secondaires, tout aussi arbitraires qu’elle. La théorie des gemmules ne saurait donc être acceptée par aucun esprit quelque peu soucieux des principes, fondements de toute science sérieuse. Au reste, en la qualifiant d’hypothèse provisoire, Darwin a bien montré que lui-même n'avait en elle qu'une confiance limitée.

Quant à la conception de Haeckel, si hautement présentée comme une vérité indiscutable, sans que l’auteur essaye d’en faire une application, ce n’est pas une théorie, c’est une simple affirmation sans preuves; et l’on a vu ce qu’en pensent des hommes éminents, parlant au nom des sciences dans lesquelles ils ont su se faire un nom honoré. Je laisse au lecteur le soin de juger qui mérite sa confiance, de ces savants ou du professeur d’Iéna.

Sans doute, il se passe constamment dans tous les êtres organisés des phénomènes mécaniques, physiques, chimiques, et bien des fois on a tenté d'interpréter à l’aide des seules lois qui les régissent les diverses manifestations de la vie. Certes de nombreuses et remarquables découvertes ont récompensé les efforts tentés dans cette direction. On a reconnu souvent, on a parfois imité avec bonheur quelques-uns des procédés mis en œuvre par la nature pour développer et entretenir les êtres vivants (2). Mais, au delà de ces procédés, on a toujours

(1) Création naturelle, p. 184 et suivantes.

(2) Fécondations et incubations artificielles, digestions artificielles,

jusqu'ici rencontré une inconnue que l’on n’a pu déterminer. Y parviendra-t-on quelque jour ? Je ne sais trop quelle réponse il est permis de faire à cette question. Le fameux ignorabimus de Dubois-Reymond est peut-être aussi peu fondé que les hautaines assertions de ceux qui affirment avoir découvert le grand secret (1); mais, pour le moment, et quoi que nous garde l'avenir, quand il s’agit des phénomènes généraux les plus intimes de la vie, aucun savant sérieux n'’hésitera à dire : ignoramus.

XX. — Après avoir fait des monères les ancêtres primordiaux des animaux et des plantes, après avoir rattaché à sa théorie mécanique la reproduction et la filiation des êtres vivants, Haeckel aborde le darwinisme proprement dit, et il en adopte toutes les lois secondaires aussi bien que les données fondamentales. Je n’ai pas à reproduire ici les objections que j'ai opposées bien souvent à cette doctrine (2); mais je dois justifier ce que j'ai dit au début de ce chapitre et montrer que, entraîné par son esprit systématique, Haeckel estallé plus loin que son maître, au point de s’attirer de vives critiques de la part même de savants qui partagent d’ailleurs ses croyances générales. Quelques exemples suffiront pour cela.

Remarquons d’abord que ni Haeckel ni Darwin ne disent nulle part nettement ce qu’ils entendent par le mot espèce. En lisant attentivement les écrits du savant anglais, on reconnait, il est vrai, qu'il s’en fait une idée purement morphologique. Mais cette idée est bien vague, puisqu'il en vient à déclarer

(1) Dans une grande réunion de naturalistes et de médecins tenue à Leipzig en 1872, le célèbre physiologiste de Berlin, Dubois-Reymond, prononca un discours Sur les limites de la connaissance de la nature. Ce discours se terminait par le mot ignorabimus. L'orateur indiquait comme devant être toujours au-dessus de nos moyens d'investigation : 1° la nature et les rapports de la matière et de la force; 2° la conscience. Ce discours produisit en Allemagne une certaine sensation et a été vivement critiqué par Haeckel. (Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, p. 119 et suivantes.)

(2) J'ai exposé la plupart de ces objections, notamment dans le volume intitulé : Charles Darwin et ses précurseurs français, ?e édition, 1892.

qu'on ne doit voir dans l'espèce qu’ « une simple combinaison artificielle, nécessaire pour la commodité (1) ». Dans son livre sur la création naturelle, Haeckel commence un de ses chapitres en disant : « La manière de comprendre le mot espèce est le point capital à déterminer dans le conflit d'opinions existant entre les naturalistes au sujet de l’origine des organismes de la création ou de l’évolution (2) ». Puis il critique les idées de Linné, de Cuvier et d’Agassiz sur ce sujet; mais il ne dit rien des siennes. Il revient plus loin très sommairement sur cette question et se borne à peu près à répéter les paroles de Darwin (3).

Il a été plus explicite dans sa Réponse à Virchow. à il déclare que « la notion morphologique de l’espèce, loin d’être absolue, n’est que relative et qu'ici l'arbitraire ne connaît pas de limites (4) ». Il ajoute que « la notion d’espèce n’a pas plus de valeur physiologique, et que la question même des bâtards (hybrides) a aujourd'hui perdu toute signification (5) ». Pour lui, il est démontré que des espèces différentes s’accouplent et peuvent donner naissance à des bâtards féconds ; et que, par contre, dans certaines circonstances, les descendants d’une même espèce ou ne s’accouplent pas ou ne procréent que des bâtards inféconds.

Pour cette dernière assertion, il suffit de renvoyer Haeckel à Darwin, dont j'ai rappelé les opinions sur ce point dans un article précédent (6); car, pour combattre le disciple, je ne saurais dire ni mieux ni plus quele maître. Quant à la première, je l’ai trop souvent réfutée, en discutant avec détail tous les exemples invoqués en sa faveur, pour yrevenir encore aujourd’hui. Je me borne à faire remarquer que le professeur d’Iéna, comme tous ceux qui soutiennent la même manière de voir,

(1) Origine des espèces, p. 509.

(2) Création naturelle, p. 43.

(3) Ibid., p. 243.

(4) Ibid., p. 29.

(5) Zbid., p. 30.

(6) La sélection physiologique (Journal des savants).

confond deux choses absolument distinctes, savoir, la fécondité de certains hybrides pendant un petit nombre de générations et la possibilité pour ces mêmes hybrides d’engendrer une postérité durable indéfiniment, en conservant ses caractères intermédiaires. Le premier fait n’est nié par personne; le second ne s’est jamais produit, malgré les soins les plus éclairés et les plus persévérants. Toujours, au bout d’un temps plus ou moins long, le phénomène du retour à ramené les hybrides à l’une ou à l’autre des espèces croisées. Ce résultat d'expériences répétées maintes et maintes fois, sur les plantes cultivées aussi bien que sur les animaux domestiques, constaté chez des végétaux et des animaux sauvages, n'empêche pas Haeckel d'affirmer que « l’hybridité peut donner naissance à des espèces nouvelles » quise constituent ainsi par un procédé tout à fait distinct de la sélection naturelle (1). Par là il en revient, comme Érasme Darwin (2), à l’ancienne opinion de Linné. Mais, si l’état de la science à l’époque où écrivait le grand Suédois explique et excuse son erreur, je comprends difficilement qu'on puisse la reproduire aujourd’hui.

Haeckel va jusqu’au bout dans cette voie où l’entrainent le défaut de notions précises sur la nature de l’espèce et la méconnaissance du lien physiologique qui en relie les représentants. Virchow lui avait demandé d'apporter quelque expérience à l'appui de ses assertions. Le professeur d'Iéna repousse cette exigence dans des termes qu’il n’est pas mauvais de citer : « Il ne se peut rien imaginer de plus absurde, et qui laisse mieux voir plus manifestement qu’on ignore. la nature même de notre théorie de la descendance, que de demander qu’on la fonde d’une manière empirique sur l’expérience.. Qu'est-ce que l'expérience peut donc prouver en pareille matière (3)? » Puis il se ravise et déclare que la

(1) Création naturelle, p. 243. è

(2) Zoonomie ou Lois de la vie organique, par Érasme Darwin, traduit de l'anglais sur la troisième édition par Joseph-Francois Kluyskens, 1810;.

article GÉNÉRATION, t. II, p. 276.

(3) Réponse à Virchow, p. 26.

transformation de l’espèce, le passage d’une espèce à une ou plusieurs espèces nouvelles sont des faits prouvés par une expérience séculaire. Pour lui, toutes nos races animales et végétales sont des « espèces artificielles que l’homme a produites ou créées par ses procédés de sélection » (4), et il cite surtout plusieurs races de chevaux et de pigeons.

Rien ne pouvait faire mieux comprendre jusqu’à quel point Haëeckel pousse l’oubli ou le dédain des faits que le dernier exemple choisi par lui-même. Les pigeons sont, après le chien, celle de nos espèces animales domestiques qui a le plus varié. Dans son magnifique travail sur ce sujet, Darwin a montré que les caractères extérieurs sont assez différents de race à race pour que, à en juger par eux seulement, on dût répartir ces races dans quatre ou cinq genres distincts. Il a mis, de plus, hors de doute que la variation a atteint l’organisme intérieur jusqu’au squelette (2). Voilà donc, pour les morphologistes purs, des espèces bien caractérisées. Mais toutes ces modifications extérieures ou anatomiques n'ont pu atteindre le nous ne savons quoi qui caractérise essentiellement l’espèce. Comme l’a démontré Darwin, toutes ces formes animales si différentes descendent du biset seul; et, en dépit des graves changements que le type premier a subis, en dépit de la distance qui les sépare morphologiquement, le lien physiologique qui les unit n'a pas été brisé; il n'a pas même été relâché. « Toutes ces races domestiques, nous dit Darwin, s’apparient bien entre elles; et, ce qui est également important, leur progéniture hybride (métisse) est tout à fait fertile (3). » Lui-même a multiplié les expériences ;et, dans l’une d'elles, il a réuni dansun oiseau le sang des cinq races les plus dissemblables, sans que la fécondité en ait souffert (4). En revanche, quand on a croisé ces mêmes pigeons domestiques, tous petits-fils du

(1) Réponse à Virchow, p. ?9.

(2) De la variation des animaux et des plantes, t. I, ch. v et vi. (3) 1bid., t. I, p. 203.

(4 Ibid.

biset, avec d’autres espèces du même genre, toujours les croisements ont été inféconds, ou bien les hybrides obtenus ont été stériles (1). A-t-on prouvé que les prétendues espèces différentes avec qui les croisements ont étéinféconds n'avaient ellesmêmes aucun lien généalogique avec le biset°? Les résultats si nets de ces expériences comparatives et qui se contrôlent réciproquement attestent hautement ce qu’a fondé la notion physiologique de l’espèce. Comment ces faits, découverts ou signalés avec insistance par un maître qu'il honore, ont-ils échappé à Haeckel? ou bien, comment ne s'est-il pas arrêté un moment pour montrer qu'on pouvait les concilier avec ses théories absolues ?

Dans les diverses questions que je viens d'indiquer, jamais Darwin n’est allé aussi loin que Haeckel; et l’on peut, je crois, affirmer qu'il n'aurait accepté ni les espèces bâtardes (hybrides) ni les espèces artificielles imaginées par son disciple. Sans doute il a conclu trop souvent de la race à l’espèce et a cherché à rapprocher autant que possible celle-ci de celle-là. Mais il les distingue pourtant toujours, et ce qui le préoccupe constamment en elles, c’est la différence qu’elles présentent au point de vue du croisement. Il consacre à cette question tout un chapitre dans son livre sur l’origine des espèces (2) et cinq chapitres entiers dans son ouvrage sur la variation des animaux et des plantes (3). Dans le cours de ce long examen, il lui échappe bien des aveux. C’est qu’au milieu de ses entraînements Darwin reste naturaliste et que, à ce titre, 1l ne peut méconnaître entièrement l’autorité de l’expérience et de l’observation. Il en est autrement de Haeckel. Philosophe et théoricien avant tout, il va logiquement jusqu'où le pousse sa conception fondamentale ; et s'il rencontre quelque fait en désaccord avec le monisme, il n’en parle pas.

Qu'on me permette ici une observation toute personnelle.

(1) De la variation des animaux et des plantes, t. 1, p. 205. (2) Chap. van.

(3) Tome II, chap. xv à x1x.

Dans sa #éponse à Virchow, Haeckel reproche en termes très durs à son contradicteur de n'avoir lu « ni le grand ouvrage de Darwin sur l’origine des espèces, ni aucun des autres écrits de ce naturaliste », ou de les avoir seulement feuilletés en courant (1). Il ne saurait m'adresser la même objection quand je cherche à montrer en quoi il s'écarte de son maître. Après le témoignage que je tenais de Darwin lui-même, témoignage que son fils a rendu public et a reproduit de vive voix, il m'est permis de dire que j'ai bien compris et fidèlement exposé les opinions du grand naturaliste et penseur anglais (2). — Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai cherché à en agir de même envers Hacckel.

XXI. — Sans être transformiste, notre éminent anatomiste Serres pensait que, au cours de son développement, tout animal supérieur traverse, pour arriver à son état définitif, tous les degrés d'organisation inférieurs ; si bien que l'Homme luimême commence par n'être qu’un infusoire et devient successivement mollusque, annelé, poisson, reptile, mammifère, avant d'acquérir ses caractères propres. Pour lui, l'embryogénie était une véritable anatomie comparée transitoire, l’anatomie comparée une embryogénie permanente (3).

(1) J'avais envoyé à Darwin un tirage à part des articles de la Revue des Deux Mondes où j'exposais et où je critiquais sa théorie. Il me répondit par une lettre dont je crois pouvoir citer les passages suivants : « … Il est impossible de rendre compte de mes idées d’une facon plus juste et plus complète, étant donné l'espace dont vous disposiez, que vous ne l'avez fait... Quand j'eus terminé la seconde partie, je pensai que vous aviez présenté le cas sous un jour tellement favorable, que vous convertiriez plus de monde à ma cause qu’à la vôtre. En lisant les parties suivantes, il m'a fallu changer de point de vue et perdre de ma confiance.. Je puis dire en toute sincérité que j'aime mieux être critiqué par vous de cette facon que d'être loué par bien d'autres. » (La vieet la correspondance de Charles Darwin, traduction de M.H. de Varigny, p. 436.) M. Francis Darwin, dans un banquet qui lui a été donné à Paris et auquel j'ai eu le regret de ne pas assister, a rappelé ces paroles de son père, attestant ainsi qu’elles étaient bien l'expression de sa pensée et non pas un simple acte de courtoisie envers un adversaire scientifique. (Revue scientifique, 1889, p.196.)

(2) Réponse à Virchow, p. 33.

(3) Serres a exposé cette doctrine principalement dans son Ana-

DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 8

La théorie de la descendance devait amener logiquement Darwin et ses disciples à embrasser les idées de Serres, tout en les adaptant à leurs propres conceptions. C'est ce qui a eu lieu en effet. La plupart ont admis qu'il existe des concordances plus ou moins étroites entre le développement individuel des représentants d'une espèce donnée et la filiation de cette même espèce. Mais il s’est produit à ce sujet entre transformistes des dissidences dont j'ai dit quelques mots ici même, en résumant les doctrines de Carl Vogt (1), et sur lesquelles il n’est pas inutile de revenir.

Ce que Darwin a écrit au sujet de l’embryogénie est assez incomplet et un peu confus (2). Il ne dit rien des modifications premières du germe et ne s'occupe guère que des animaux à métamorphoses. Les formes diverses que présentent les larves des insectes et des crustacés attirent surtout son attention. Or ces formes sont en définitive peu nombreuses. Elles ne sauraient représenter la série entière des innombrables types qui, d’après sa théorie, ont dû s'intercaler entre le premier être apparu et les espèces actuelles. En outre, dans ces classes mêmes, des groupes entiers ne présentent pas de métamorphoses (3); et il en est d’autres où la métamorphose existe ou n'existe pas, selon que leurs représentants vivent sur terre, dans les eaux douces ou les eaux salées (4). Darwin est le premier à signaler ces faits et il tâche de les expliquer. Il fait jouer un rôle considérable au principe d'utilité et à l’adapta-

tomie comparée du cerveau et dans son Précis d'anatomie transcendante.

(1) Journal des savants, 1889, p. 546 et suivantes.

(2) Origine des espèces, ch. xur.

(3) Les seiches, par exemple, parmi les céphalopodes (Darwin, p. 463).

(4: Les mollusques terrestres et les crustacés d’eau douce naissent avec leurs formes propres, tandis que les membres marins de ces deux grandes classes subissent, dans le cours de leur développement, des modifications considérables. »

La même espèce de Crustacé peut présenter deux modes de développements différents suivant qu'elle habite les eaux salées ou les eaux douces ; tel est le cas d'une sorte de crevette (Palæmonetes varians). Origine des espèces, p. 469. ‘

tion, et admet que, par suite de cette double action, il y a, «ans certains cas, suppression de développement (4). Il glisse d’ailleurs assez légèrement sur cette question capitale, et discute plus longuement quelques détails secondaires auxquels je crois inutile de m'arrêter.

Voici ses deux conclusions les plus explicites : « Il est très probable que c’est dans l’état embryonnaire ou larvaire d’un grand nombre d'animaux que nous devons trouver, d’une manière plus ou moins complète, l’état de l’ancêtre adulte du groupe entier... »

«.… Ilest de même probable, d’après ce que nous savons des embryons de mammifères, oiseaux, reptiles ou poissons, que ces animaux sont les descendants modifiés de quelque forme ancienne, qui, dans son état adulte, était pourvue de branchies, d’une vessie natatoire, de quatre membres simples et d’une queue, le tout adapté à une vie aquatique (2). » Il s’en tient là et se garde bien de chercher à préciser quel peut être ce premier ancêtre de tous les vertébrés. Il admet en outre, comme conséquence de sa conception, qu'une classification naturelle ne peut qu'être généalogique (3); mais, plus prudent que Lamarck (4),il n’a dressé aucun tableau destiné à montrer comment il entendait la filiation et l’ordre de descendance, même des principaux types du règne animal.

Il fallait s'attendre à ce que Haeckel fût bien moins réservé que Darwin. Le professeur d’Iéna aborde, en effet, toutes ces questions avec l’assurance dont nous avons déjà vu tant de preuves, et les résout sans hésiter de la manière la plus absolue. Mais il n'atteint ce résultat qu’en accumulant les assertions et les hypothèses, si bien qu'il a fini par s’attirer de

(1) Origine des espèces, p. 466 et 410.7

(2) Ibid., p. 472.

(3) Pages 456 et 502.

(4) Lamarck a publié deux fois l'arbre généalogique des groupes classiques du règne animal : le premier, dans sa Philosophie zoologique, addilions ; le second, dans un Supplément à l'Introduction de son Histoire

naturelle des animaux sans vertèbres. Ces deux tableaux présentent d’assez grandes différences.

vives critiques, non plus seulement de la part de savants: n'ayant jamais partagé ses idées générales, mais même dequelques-uns de ceux que l'on aurait pu croire le plus disposés. à se rapprocher de ses conceptions. Carl Vogt, en particulier, a consacré quelques articles à l'examen de ces théories phylogénétiques, et je lui céderai, la plupart du temps, la parole dans. l'appréciation de cette partie de l’œuvre que je cherche à résumer, parce que le professeur de Genève, transformiste et libre-penseur comme Haeckel, apporte ici un témoignage à la fois aussi autorisé et aussi peu suspect que possible.

XXII. — Haeckel pose en principe que « les deux séries de: développement organique, l’ontogenèse de l’individu (embryogénie) et la phylogenèse du groupe auquel il appartient (succession des formes ancestrales), sont étiologiquement liées de: la façon la plus intime (1). » De là résulte le parallélisme ad-mis par lui des faits embryologiques et paléontologiques. Unetroisième série également parallèle aux précédentes serait formée par les caractères anatomiques progressivement développés que présentent les animaux adultes, étudiés dans l’en-semble des espèces animales. C'est ce que l’auteur appelle: l’évolution systématique ou spécifique (2).

Haeckel adéveloppé à diverses reprises ces notions générales, et voici notamment comment il s'exprime dans son Anthropo-. génie (3) : « La série des formes parcourues par tout organisme depuis l’ovule jusqu’à l’âge adulte est une répétition brève et. rapide de celle qu'ont aussi parcourue les ancêtres depuis. l’origine de la vie jusqu’à nos jours. Cette récapitulation est. le lien étiologique mécanique qui rattache l’une à l’autre les. deux branches de l’évolution organique. En effet le dévelop-. pement de l'espèce dans le temps est la cause première de celui de: l'embryon ; la phylogenèse est la cause efficiente de l’ontogenèse..

(1) Créalion naturelle, p. 2174.

(2) Ibid., p. 276.

(3) Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine, p. 258.

S'il n'y avait point eu d'évolution de l'espèce, il n’y aurait pas d'évolution embryologique.. En s’en tenant aux idées de création généralement reçues, chaque organisme devrait être créé complet, tout prêt à vivre. » De cet ensemble de données, Haeckel tire ce qu'il a appelé sa loi biogénétique fondamentale, énoncée par lui dans les termes suivants : « L’ontogenèse est un court sommaire de la phylogenèse (1) ».

A chaqueinstant, dans le cours de son livre, Haeckel invoque cette loi pour résoudre quelqu'une des mille questions que lui pose la généalogie des êtres vivants. Il n’en est pas moins obligé de reconnaître, au moment même où il vient de la formuler, qu'elle est fort loin de concorder toujours avec les faits. Pour æxpliquer ce désaccord, qui ne pouvait être à ses yeux qu’une ‘anomalie étrange, le professeur d'ITéna a adopté entièrement les idées émises par Fritz Muller-Desterro, dont il cite le passage suivant : « Les documents historiques contenus dans l’embryologie s'effacent peu à peu, parce que l’évolution de l'œuf à l’âge adulte s'effectue toujours de plus en plus directement; en outre ces documents sont fréquemment altérés par la lutte pour vivre qu'ont à soutenir les larves vivant d'une vie indépendante. » En réalité, Haeckel n’a fait que généraliser ces idées en les appliquant à l’ensemble des faits embryogéniques et en admettant deux nouvelles lois qu'il qualifie d’importantes (2) : la loi de l’hérédité abrégée et la loi de l’hérédité altérée. I arrive ainsi à admettre ce qu'il a appelé la cænogenèse, expression que Vogt traduit par les mots évolution falsifiée (3).

De toutes les conceptions de Haeckel, c’est peut-être celle qui a le plus éveillé le sens justement critique du professeur de Genève. A l'époque même où il admettait encore une certaine concordance entre les phénomènes embryogéniques et les faits paléontologiques, Vogt s'élevait avec vivacité contre

(1) Anthropogénie, etc., p. 251.

(2) Zbid., p. 259.

(3) Sur un nouveau genre de Médusaire sessile, Lipkea Ruspoliana (C. V.).

la pensée que des phénomènes naturels puissent être altérés ; il signalait l'arbitraire injustifiable que cette hypothèse introduirait dans la science, il disait : « Dès qu’un phénomène quelconque ne cadre pas avec les tracés préconçus, on l’accuse d'être falsifié et l’on passe outre (1). » Il admettait bien alors pour certains groupes des phases de développement passagères et abrégées. Mais il se demandait : « Suit-il de là que l’on puisse parler de falsifications, de procédés cænogéniques, et que l’on puisse à son gré faire un choix dans les différents phénomènes de l’ontogenèse pour dire : celui-ci est bon, celui-là est falsifié? » et ii répondait : « Certainement non (2) ». Enfin il ajoutait : « En laissant de côté même la question du pourquoi, du comment et du par qui, il est évident qu’en considérant les choses au point de vue de M. Haeckel lui-même, il n’y a pas une ontogénie ni une phylogénie quelconque qui ne soit falsifiée d’un bout à l’autre, autant par le but auquel tend le développement que par les conditions mécaniques de ce développement lui-même (3). » Vogt n'a pas eu de peine à démontrer le bien fondé de cette affirmation par des exemples et des faits qu'il serait trop long de reproduire iei.

Lorsqu'il s’exprimait ainsi, le savant genevois admettait, quoique avec bien des restrictions, Les idées générales sur lesquelles repose la loi biogénétique de Haeckel. Mais il a reconnu plus tard que cette prétendue loi est « absolument faus par sa base (4) », et l’on comprend que la jcænogenèse lui a paru de plus en plus inadmissible. Dans son article intitulé Quelques hérésies darwinistes, il signale un certain nombre de faits incompatibles avec cette hypothèse; puis il ajoute : « Je sais bien qu'on a senti ces contradictions. Mais, au lieu de délaisser le dogme, désormais insoutenable, on a inventé une chose plus insoutenable encore, si cela est possible. On parle de

(1) L'origine de l'homme, dans la Revue scientifique, 1877, p. 1056.

(2) Ibid., p. 1059.

(3) 1bid.

(4) Quelques hérésies darwinistes, dans la Revue scientifique, 1886, p. 485%

cænogéntie où embryogénie falsifiée. Pauvre logique, comme on la torture! La nature qui dénature son propre plan en y introduisant des éléments hétérogènes, qui troublent l'homogénéité de la loi biogénétique !.. Maudit embryon, qui désobéit à la loi octroyée par un prince de la science ; nous allons le stigmatiser comme faussaire (1) ! »

Vogt est revenu plus tard sur ce sujet dans un travail où il s'occupe de la phylogénie des méduses. Il reproduit à ce sujet sa manière de voir que j'ai déjà fait connaître (2), il réfute rapidement les idées de Haeckel et conclut par les réflexions suivantes : « Je n'aurais pas parlé ici de ces conceptions, si elles étaient restées dans le domaine de ces théories abstraites dont on nous a gratifiés à foison depuis un certain temps et qui trouveront leur fin comme la défunte philosophie de la nature. Mais on se heurte à chaque pas à ces divagations ; et elles se mêlent, chez certains auteurs, tellement avec les faits observés, qu'il est souvent difficile de démêler les éléments de la mixture qu'on vous offre. Il y à en outre un danger sérieux... On invoque la cænogenèse par présomption, par ignorance ou par paresse, si j'ose m'exprimer en termes aussi durs, mais qui, de fait, sont justifiés (3)... »

Je crois inutile d'ajouter la moindre réflexion à ces jugements du savant professeur de Genève.

XXII. — En admettant l’hérédité altérée et l'hérédité abrégée, Haeckel a dà reconnaitre qu’elles compliquaient le problème de la descendance. « Ces deux importantes lois, dit-il, rendent naturellement assez difficile et peu sûre la déduction de la phylogenèse d’après les faits ontogénétiques (4). » Dans l'embryogénie de l'homme et des mammifères, «il ya des séries entières de degrés évolutifs inférieurs et de date très

(1) Quelques hérésies darwinistes, dans la Revue scientifique, 1887, p. 485.

(2) Journal des savants, 1859.

(3) Sur un nouveau genre de Médusaire sessile, Lipkea Ruspoliana {C. V.),

(4) Anthropogénie, p. 259.

ancienne qui font défaut ou sont modifiés (1). » Pour combler ces lacunes, pour corriger ces altérations, Haeckel croit pouvoir recourir à la méthode des géologues. Nulle part on ne trouve la série entière des couches sédimentaires qui se sont successivement superposées à la surface du globe. Pourtant, en coordonnant les observations faites sur divers points, on est arrivé à reconstituer cette série, qui se complète de plus en plus. Haeckel a pensé qu'il pouvait agir de même et arriver à tracer la phylogénie entière de l’homme et des mammifères « en rapprochant divers fragments phylogénétiques, contestables encore dans des groupes zoologiques très différents (2) ».

Mais lorsque les géologues établissent la succession des couches sédimentaires, ils se fondent sur des faits précis, bien constatés et vérifiables. Lorsque, dans plusieurs localités différentes et plus ou moins éloignées les unes des autres, la couche B s’est constamment montrée immédiatement supérieure à la couche C et inférieure à la couche A, on est évidemment autorisé à conclure que l’ordre de succession de ces couches est représenté par C, B, À, jusqu’au moment où l’on aura découvert une quatrième couche interposée. Il en est tout autrement des généalogies animales, même si l’on accepte toutes les idées générales de Haeckel. Des fragments phylogénétiques, dont l'existence n’est souvent admise que sur la foi de phénomènes ontogénétiques qui tous peuvent être abrégés ou altérés, ne sauraient évidemment conduire à des conclusions quelque peu certaines. Cette manière de procéder ne peut qu'ouvrir une large porte aux plus capricieuses | appréciations et conduire à des résultats inacceptables pour quiconque tient quelque peu compte des faits. C’est là ce qu'a bien démontré Carl Vogt. Dans un mémoire spécial, le professeur de Genève a discuté pied à pied la généalogie des mammifères, telle que Haeckel l’a tracée, depuis l’homme jus-

(1) Anthropogénie, p. 261.

(2) Ibid., p. 260.

qu'à l’amphioxus, et en a mis tous les défauts en évidence (1). Je ne saurais, on le comprend, reproduire ici cette réfutation détaillée dans laquelle Vogt montre que l’auteur est presque à chaque pas en contradiction avec les faits et parfois avec lui-même. Je ne puis que renvoyer le lecteur au mémoire luimême, dont les conclusions ont d'autant plus de signification qu'il aété écrit à l’époque où le savant genevois admettait encore certains rapports entre l’ontogenèse et la phylogenèse (2).

XXIV.— Telles sont les données générales à l’aide desquelles le professeur d'Iéna a pensé pouvoir établir l'arbre généalogique du règne animal, non pas en se bornant comme Lamarck à indiquer la filiation des types fondamentaux et des principales classes, mais en allant jusqu'aux ordres et aux familles, parfois jusqu'aux genres (3). Il faut ici lui rendre justice. Il ne s’est pas dissimulé l'étendue et les difficultés de cette tâche ; et, avant de l’aborder, il s'exprime avec une réserve, on pourrait dire avec une modestie, à laquelle il ne nous avait guère préparés. Il dit qu’en essayant de résoudre le problème phylogénétique du monde organisé, sa seule prétention a été « de frayer la route et de susciter de plus heureux efforts », et qu’en somme ses hypothèses généalogiques « méritent d’être prises en considération, tant qu’elles n'auront pas été remplacées par quelque chose de mieux (4) ». De temps à autre dans le courant de son exposé généalogique, Haeckel tient à peu près le même langage, et il faut lui en savoir gré, mais il retrouve bien vite sa hardiesse et son assurance habituelles. Nulle part peut-être il n’en a donné plus de preuves que dans la manière dont il a cru pouvoir résoudre les difficultés résultant pour la théorie de la descendance des considérations paléontologiques.

Ces difficultés et les objections que l’on en a tirées avaient

(1) L'origine de l'homme, dans la Revue scientifique, 1877.

(2) Voir, entre autres, p. 1084 et 1087.

(3) Tableau généalogique des singes et de l’homme. (4) Création naturelle, p. 364.

préoccupé Darwin. Le savant anglais a consacré à leur examen deux chapitres entiers de son livre sur l’origine des espèces (4). Il insiste principalement sur l'insuffisance de nos connaissances paléontologiques ; il invoque les révolutions qui ont dû ensevelir au fond de la mer la plupart des fossiles ; il considère les archives géologiques comme une histoire du globe qui a été incomplètement conservée, écrite dans un dialecte changeant, dont nous ne possédons que le dernier volume, auquel il ne reste plus que quelques fragments de chapitres et quelques lignes éparses dans chaque page (2). Haeckel ne pouvait manquer d'accepter sur ce point toutes les idées de son maître; et lui aussi a consacré presque tout un chapitre à démontrer notre ignorance relative pour tout ce qui est du ressort de la paléontologie (3).

Mais, si Darwin avait eu le tort de regarder cette ignorance même comme militant jusqu’à un certain point en faveur de ses idées, il n’a jamais essayé de récrire les volumes perdus de l’histoire du globe, de rétablir les chapitres arrachés, ou de remplir les lacunes des pages qui nous sont parvenues. C'est au contraire ce que Haeckel fait à chaque instant. Chaque fois qu'il manque une branche ou un rameau à ses arbres généalogiques, chaque fois que le passage d’un type à l’autre serait évidemment trop brusque si l’on s’en tenait aux êtres réels et connus, il invente de toutes pièces des espèces, des groupes entiers auxquels il assigne, sans hésiter, une place dans sa phylogénie, souvent un rôle dans la phylogenèse ; parfois 1l invoque l’ontogénie pour motiver l'invention d’ancêtres supposés ; mais souvent aussi il se borne à en affirmer l'existence. Il crée ainsi toute une faune absolument hypothétique et composée d'êtres dont Vogt a dit avec raison que «On n'en a jamais vuunetrace et que l’on n’en verrajamais (4) »-

(1) Création naturelle, chap. 1x et x.

(2) Tbid., chap. 1x, p. 340.

(3) Ibid,, chap. xv.

(4) Quelques hérésie: darwinistes, p. 484. Haeckel a agi de même en

En particulier, aucune espèce vivante ou fossile découverte jusqu'ici n'a été la mère de nos groupes zoologiques actuels. Toutes, au dire du professeur d'Téna, ont été précédées par d’autres dont l'existence n’est admise que sur la foi de la théorie. L'amphioxus lui-même, qui plus qu'aucun autre répond aux idées de Haeckel, n’est, selon lui, que le dernier représentant d’un groupe très nombreux, quis'était développé pendant la période primordiale et dont on n'a jamais rencontré le moindre vestige, mais ces acraniens avaient été précédés par le provertébré dont on n'a jamais rien vu et dont Haeckel donne néanmoins la figure (1). Il en est de même du prothelmis, des promammalia, des prosimiæ.

XXV. — Tels sont les procédés à l’aide desquels le professeur d'Iéna a établi ses généalogies. Celles-ci partent de la monère pour aboutir au genre homme (homo), qui comprend douze espèces distinctes, ayant donné naissance à trente-six races (2). Dans la planche qui résume ses idées, nos ancêtres directs forment le tronc de l'arbre généalogique d’où se détachent en tous sens des branches étagées, divisées elles-mêmes en rameaux et en ramuscules (3). La phylogenèse détaillée du règne animal entier est présentée dans autant de tableaux particuliers que l’auteur compte de groupes principaux.

Comme point de départ de toutes ces généalogies, Haeckel a pris des êtres représentés par les divers états de l’œuf et par les formes transitoires que prennent leslarves de certains animaux. Il entire ses cinq stades primitifs primordiaux. 1 dit: géologie. Les faits paléontologiques ne s’accordant pas avec ses conceptions, il a inventé ce qu'il appelle des antépériodes, qu'il intercale entre celles qu'admettent les géologues et qui lui servent à expliquer la brusque apparition de nouveaux types. Huxley, qui a d’ailleurs fait l'éloge de son livre (la Création naturelle), déclare être ici entièrement en désaccord avec lui. Il cite comme exemple l'hypothèse d’une période antétriasique, faite par Haeckel; et, invoquant la paléontologie, il déclare qu’elle est à ses yeux « entièrement incroyable ». {Critiques and addresses, p. 311.)

(1) Anthropogénie, p. 368, fig. 115.

(2) Création naturelle, p, 620.

(3) Anthropogénie, p. 431.

« Que ces cinq formes typiques et dérivées l’une de l’autre aient du exister jadis, durant la période laurentienne, cela résulte directement de la grande loi biogénétique (4) ». Cette déclaration formelle prête à deux observations générales. |

Et d’abord, le professeur d'Iéna fait vivre ces ancêtres primordiaux de toutes les espèces animales pendant la période laurentienne. Or les terrains qui se sont formés à cette époque appartiennent à ceux que l’on a appelés primitifs ou azoïques, parce qu'on n’y a encore rencontré les restes d’aucun être organisé. Il est vrai qu'un calcaire cloisonné, découvert au Canada, avait été regardé, par Carpenter et quelques autres naturalistes, comme un gigantesque foraminifère fossile, qu'ils avaient appelé £'ozoon canadense. Cette interprétation avait été vivement combattue ; Haeckel l’avait néanmoins admise comme concordant avec ses théories. Mais, à la suite de nouvelles trouvailles faites en Europe et en y regardant de plus près, on a reconnu que ce prétendu £'ozoon n’est qu'un accident minéralogique et nullement un animal. Comme les autres terrains primitifs, le laurentien n’a pas encore livré de fossile, et tout indique qu'il s’est formé avant que la vie ne se fût manifestée sur notre globe (2).

À part l’£0ozoon, auquel il faut renoncer aussi bien qu’au Batybius, Haeckel lui-même reconnaît qu’on n’a encore rencontré dans le laurentien aucun fossile animal. Il n’en rapporte pas moins à cette période, à laquelle il accorde une durée de plusieurs millions d'années, l'existence de tous les ancêtres du règne animal jusqu’au provertébré. À chacun d'eux il attribue des lignées très nombreuses qui auraient peuplé les mers de cette époque de faunes absolument inconnues. Pour expliquer pourquoi on n’en trouve aucune trace, il invoque partout Ia délicatesse des tissus que devaient posséder ces premières ébauches animales et le métamorphisme des ter-

(1) Création naturelle, p. 443. (2) Trailé de géologie, par M. de Lapparent, 2° édition, p. 671.

rains (1). C'est dans la nuit absolue de cet immense inconnu que Haeckel va rechercher les bases de tout son système organique. Je laisse au lecteur le soin de juger jusqu’à quel point elles peuvent être solides.

XXVI. — Toutes les généalogies de Haeckel procèdent du simple au composé. Il applique aux classes comme au règne animal entier le principe du perfectionnement progressif, et en cela il se montre le fidèle disciple de Darwin. Pour lui c'est par échelons presque régulièrement gradués que l’animalité dans son ensemble s’est élevée de lamonère à l’homme, que les Crustacés, après avoir débuté par la forme de Wauplius (2), sont devenus des Brachyures (3) et des Isopodes (4). Or, en agissant ainsi, il se met en contradiction avec une foule de faits universellement reconnus par tous les paléontologistes, partous les géologues. Écoutons ce que dit à ce sujet M. de Lapparent, toujours si réservé en tout ce qui touche une question soulevée par le transformisme.

« La période cambrienne (5) est celle qui a vu éclore les premières manifestations bien caractérisées de la vie organique (6) ». « Un fait remarquable est la façon, en quelque sorte subite, dont les divers types organiques font leur apparition dans la faune silurienne (7). De plus, loin que ces premières éclosions, en partie nouvelles, se fassent par des types incomplets ou atrophiés, elles ont lieu, au contraire, par des genres physiologiquement très élevés et où la taille des individus est souvent supérieure à ce qu'elle sera dans l'avenir.

(1) Créalion naturelle et anthropogénie, passim.

(2) Forme larvaire d'une organisation très simple, commune à plusieurs groupes secondaires de la classe des Crustacés.

(3) Crabes.

(4) Cloportes.

(5) Les terrains cambriens succèdent immédiatement au laurentien. Ce sont les plus anciens de ceux que l'on a appelés terrains de transition ou paléozoïiques.

(6) Traité de géologie, p. 414.

(7) Les terrains siluriens viennent après les cambriens.

Tel est le cas des Paradoxides (1) ; tel est aussi celui des Orthocères et des Céphalopodes enroulés de la faune troisième, enfin des Goniatites qu'on voit naître à la fin de la période (2). »

M. de Lapparent ajoute : « Ces faits ne sont pas d’ailleurs particuliers aux temps siluriens. Plus d’une fois, ils se reproduisent dans l'histoire du globe, et il est impossible de n’en pas tenir grand compte dans l’appréciation des lois qui règlent le développement de la série organique (3). »

C'est là ce que n'a pas fait Haeckel qui a substitué l’hypothèse à la réalité, c’est au contraire ce qu'a fait Vogt; et voilà comment le savant genevois, tout en restant transformiste, a été ramené à conclure qu'il faudra remanier presque tous les arbres généalogiques imaginés en partant des idées de Darwin et regarder bien des êtres simples comme les descendants dégénérés des représentants supérieurs du même type, au lieu de faire des premiers les ancêtres des seconds (4).

Je n’ai pas à suivre Haeckel dans les détails de ses généalogies; ce serait sortir du cadre de ce livre. Mais on me demandera sans doute une appréciation générale des résultats auxquels le professeur d'Iéna a été conduit par l’ensemble d’hypothèses que j'ai cherché à résumer. Cette fois encore je préfère passer la parole à Carl Vogt. J'emprunte donc le passage suivant à son Mémoire sur l’origine de l’homme :

« On déclare falsifié ce qui ne cadre pas avec un plan dressé d'avance et on arrive ainsi à des arbres généalogiques qui ressemblent, à s'y méprendre, aux ifs si capricieusement taillés dont Le Nôtre et ses successeurs ornaient les jardins. En prenant une certaine dose d'hérédité, autant d'adaptation,

(1) Genre de Trilobites. Celles-ci sont des Crustacés dont nos Aselles et nos Cloportes peuvent donner une idée; mais leur taille était de beaucoup plus grande.

(2) Tous ces mollusques ont été comparés à nos Nauliles à raison de la structure de la coquille.

(3) Loc. cit., p. 138.

(4) Quelques hérésies darwinisles, dans la Revue scientifique, 1886, p. 486. Voir aussi mes articles sur Carl Vogt dans le Journal des savants, août et septembre 1889.

une pincée de falsification; en y ajoutant, comme sirop, quelques notions bien trouvées sur le monisme philosophique et la loi biogénique fondamentale, on pourra toujours composer une mixture propre à guérir les plaies béantes de la phylogénie (1). »

Ces lignes ont été imprimées à un moment où Vogt regardait encore l’embryogénie comme pouvant fournir certains renseignements sur la filiation des êtres et où il avait, par conséquent, quelques points communs avec Haeckel. Cela même fait ressortir ce qu'a de grave, pour les conceptions du professeur d'Iéna, un jugement dont la forme humoristique ne voile nullement la juste sévérité.

Depuis que ses convictions au sujet des documents embryÿogéniques ont changé, Vogt devait naturellement revenir sur ce sujet. Il l’a fait dans une série d'articles où il passe en revue et examine avec détail toutes les questions se rattachant à la loi fondamentale de Haeckel (2). Invoquant tour à tour la zoologie, l'anatomie, la physiologie, l’embryogénie, la paléontologie, il montre que ni en elle-même, n1 dans les conséquences qu’on en a tirées, cette prétendue loi ne supporte le contrôle des faits; il relève les aveux qui échappent à ses plus dévoués défenseurs ; il signale le désaccord étrange qui se manifeste dans les applications qu'on a voulu en faire et les luttes acharnées qui en sont résultées; il répète enfin les paroles trop souvent vraies d’un auteur moderne, dont je regrette qu'il n'ait pas dit le nom : « Au début de la science, c'était le Créateur qui dictait les lois : plus tard ce rôle de législateur a passé à la Nature, et maintenant ce sont messieurs les naturalistes qui se chargent de cette besogne d'une manière exubérante (3) ».

Touten combattant les dogmes scientifiques de Haeckeletdeses disciples, Vogt « n'entend nullement repousser les recherches

(1) Revue scientifique, 1877, p. 1060, (2) Les dogmes scientifiques (Revue scientifique, 1891). (3) Ibid., p. 655.

phylogéniques ». Il est persuadé que, entreprises et conduites: sans parti pris, « elles doivent finalement arriver à la démonstration palpable de la descendance et de la transformation (4) ». Bien qu'ayant renoncé à quelques croyances de la première heure, le savant genevois est resté transformiste. Encore une: fois, cela même donne une double autorité aux critiques formulées par un juge dont la compétence et l'indépendance d'esprit sont également indiscutables.

XXVII. — L'exemple donné par Haeckel n’en a pas moins été suivi par une foule de naturalistes. En Amérique comme en Europe, on s’est mis à l’envi à chercher et à affirmer des filiations, à dessiner des arbres généalogiques. Quel a été le résultat de cette émulation aventureuse ? C'est ce que va nous apprendre encore un transformiste dont il est bien difficile de récuser le témoignage. Voici ce qu'écrivait, il y a plus de vingt ans, aux débuts de ce mouvement, Claparède, savant genevois, bien connu pour de beaux travaux sur un certain nombre d'animaux inférieurs marins, ami personnel de Haeckel et, comme il le déclare lui-même, « aussi chaud partisan des idées darwiniennes » que le professeur d'Iéna (2).

« On voit aujourd’hui certain naturaliste reconstruire, sans sourciller, tout l’arbre généalogique de la première espèce venue, à travers toutes les époques géologiques; il le dessine avec autant de netteté et de coquetterie que celui d'un hobereau prussien. Puis vient un rival dont la sélection raisonnée se prononce en faveur d’une veine de sélection naturelle toute différente, et qui esquisse pour la même espèce une généalogie tout autre. Chacun parle avec une autorité égale et tellement accentuée, qu’on a déjà surnommé l’un des ouvrages les plus importants, publiés en Allemagne sur la

(1) Revue scientifique, p. 655.

(2) La sélection naturelle, par Edouard Claparède, professeur à l'Université de Genève (Revue des cours scientifiques, 1810, p. 554).

théorie de transformisme, la Bible du darwinisme (4). » Claparède regardait déjà ces exagérations, ces contradictions comme étant plus dangereuses pour la doctrine que les attaques de ses adversaires, et la confusion n’a fait que s’accroiître depuis que Claparède écrivait. On peut en juger par ce que Vogt a dit au sujet des controverses soulevées par la manière de comprendre le passage des invertébrés aux vertébrés (2) et l'origine des mammifères (3).

Ce peu d'accord, cette confusion sont faciles à comprendre. À quoi en appellent les transformistes pour établir leur généalogies ? À la paléontologie ? Mais ils proclament eux-mêmes qu'elle leur fait défaut à chaquein stant, et on a vu à quel inconnu elle aboutit. À l’'embryogénie ? Vogl a montré clairement combien peu elle est utile en phylogénie et combien facilement elle conduit à l'erreur. Reste l'anatomie comparée. Cette science nous renseigne en effet d’une manière positive sur les caractères qui rapprochent ou éloignent les animaux, sur les rapports de diverses natures qui en résultent ; elle ne peut rien dire pour ou contre l'hypothèse qui présente ces rapports comme autant de signes d’une parenté plus ou moins proche, plus ou moins éloignée.

Les naturalistes dont les doctrines reposent sur l'hypothèse de la transformation lente insistent d’une manière spéciale sur la gradation que présentent certaines séries animales et qui ont mis de plus en plus en évidence tant de belles découvertes paléontologiques. Dès qu'on découvreun nouveau fossile B qui vient remplir un blanc, en s’intercalant entre deux autres, ils voient en lui une espèce intermédiaire, issue de l'espèce A et qui a engendré l'espèce C.

Mais, d’abord, est-il possible de concevoir que l’on rencontre quelque animal n'ayant aucun rapport avec ceux que nous

(1) IL s’agit du livre de Haeckel Sur la morphologie générale des organismes.

(2) L'origine de l’homme, dans la Revue scientifique, 1817, p. 108. (3) Les dogmes scientifiques (Ibid., 1892, p. 649).

DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 9

connaissons ? L'expérience a montré que c'est là une hypothèse inadmissible. Toutes les espèces, tous les types, même les plus aberrants, découverts par les paléontologistes, ont trouvé leur place dans nos classifications. Là, ils se sont trouvés nécessairement entre deux ou plusieurs autres ; et on peut dire d'eux qu'ils ont comblé une lacune dans la série ou rétabli une maille du réseau.

Or, que cette espèce, ce type, soient anciens ou modernes ; qu'ils aient été produits par filiation, comme le disent les transformistes; ou bien qu'ils soient le résultat d’une génération spontanée, comme le pensait Burdach ; ou bien qu'ils aient été créés par un acte spécial de la volonté du Créateur, comme l’admettait Blainville, n’auraient-ils pas eu les mêmes rapports avec les espèces, les types précédemment connus ? N’auraient-ils pas dû occuper la même case dans nos cadres taxonomiques ? Tous les transformistes s'accordent pour regarder les hipparions comme les ancêtres des chevaux européens. Eh bien, les hipparions auraient apparu, ou auraient été créés hier et de toute pièce, ne faudrait-il pas, quand même, les placer à côté de nos chevaux ?

En.somme, il suffit de croire avec les évolutionnistes au Natura non fecit sallum de Leibnitz, à la grande loi de continuilé, comme disait d'Omalius, pour avoir le droit d’invoquer l’existence des espèces intermédiaires et la sériation qui en résulte en faveur des doctrines les plus opposées. C'est ce qui est arrivé. Bonnet partait de l'hypothèse de la préexistence des germes ; Blainville croyait à la création directe, et pour lui, l'espèce n’était que l’individu répété dans le temps et dans l'espace. Mais, en outre, le premier a toujours soutenu l’existence de l'échelle des êtres, et la découverte de l’Hydre d’eau douce fut à ses’yeux la confirmation éclatante de sa doctrine ; car il la regarda comme reliant les règnes animal et végétal. Le second admettait une série animale unique et crut la démontrer en intercalant les fcssiles dans ses tableaux de classification. Certes tous deux auraient accueilli la décou-

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verte de l’Archæopteryxr, si remarquablement intermédiure entre les oiseaux et les reptiles, avec autant de joie qu’en ont montré les évolutionnistes. Comme ces derniers, ils auraient affirmé qu'il y avait là une preuve manifeste du bien fondé de leurs doctrines. Et pourtant combien sont différentes les conceptions de Bonnet, de Blainville et de Darwin !

En définitive, les trop nombreuses généalogies qu'on à imaginées ne font que représenter ce qu'on appelle Les affinités soit directes soit collatérales. Or on sait bien que de tout temps ces affinités ont donné lieu à des discussions entre naturalistes. Toutes les classifications ne se ressemblent pas. C'était là un fait inévitable ; car dans le jugement à porter sur les rapports multiples que présentent entre eux les êtres compris dans le règne animal, il entre nécessairement une part d'appréciation toute personnelle. Cette part ne pouvait que s’exagérer sous l'influence de théories qui ouvrent un champ si vaste à l’imagination; et voilà comment s’est produit ce que Vogt a appelé un {ohu-bohu d'opinions divergentes et opposées (1).

Je ne condamne pas pour cela d’une manière absolue ces tentatives généalogiques. Sans doute, elles sont à mes yeux mal fondées en principe et ne sauraient rien nous apprendre sur l'origine des espèces. Sans doute aussi, quand leurs auteurs n'écoutent que la fantaisie et présentent comme démontrés des résultats purement fictifs, elles peuvent nuire gravement à la science. Mais je n’en répéterai pas moins à leur sujet ce que J'ai dit souvent de la doctrine générale qui les a fait naître. Elles ont aussi leur utilité, lorsqu'elles sont l'œuvre d'hommes à la fois laborieux et sagaces. L'espoir de mettre en évidence une filiation leur fait pousser les recherches au delà du point où se serait peut-être arrêté tout naturaliste non transformiste ; les affinités n’en sont que mieux connues, les rapports mieux compris ; les classifications améliorées, et la science positive compte un progrès de plus.

(1) Les dogmes scientifiques (loc. cil., p. 649).

Après ces observations, qu’amenait assez naturellement le coup d'œil jeté sur les généalogies de Haeckel, revenons au professeur d'Iéna.

XXIX. — Sans avoir examiné d'aussi près que l’a fait Vogt les théories de Haeckel, bien des savants ont signalé ce qu’elles ont de par trop hypothétique. Le professeur d'Iéna n'accepte pas ce reproche, ou plutôt il Le renvoie à toutes les sciences. À ses yeux, tout Le savoir humain repose uniquement sur des hypothèses (1). Pour lui, les axiomes placés à la base des mathématiques « ne sont pas susceptibles d’être prouvés ». « La gravitation elle-même n’est qu'une hypothèse (2). » Le naturaliste, en développant des systèmes, ne fait qu'user d’un droit que l’on reconnaît aux autres savants. Mais en usant de ce droit, les physiciens s'efforcent de contrôler sans cesse, par l'expérience les conclusions auxquels leurs raisonnements les conduisent. Tel n’est pas le cas des naturalistes qui n’ont pas l'expérience à leur disposition, et dont les conclusions restent par conséquent dans le domaine de l'hypothèse comme leurs prémisses.

(1) Réponse à Virchow, p. 81.

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