CHAPITRE VII
I. — Huxley, professeur honoraire à l’École royale des mines, ancien président de la Société royale et de la Société géologique de Londres, est depuis plusieurs années correspondant de notre Académie des sciences et figure à divers titres sur les annuaires des principales sociétés savantes d'Europe et d'Amérique. C’est dire quelle haute place il occupe dans l’opinion deses compatriotes aussibien que des étrangers : et ces témoignages d'estime sont amplement justifiés par le nombre et l'importance de ses travaux. J'aimerais à entretenir le lecteur de cette œuvre scientifique. Malheureusement, il ne s’agit ici que de transformisme ; et la tâche que j’ai entreprise va me mettre une fois de plus aux prises avec un homme éminent dont les écrits et le caractère me sont également sympathiques.
IL. — Huxley fut un des tout premiers disciples de Darwin. Il a raconté lui-même comment il avait été conduit à abandonner la croyance à la création biblique; comment ses relations intimes avec Herbert Spencer et surtout la lecture des livres de Leyll lui avaient laissé « une sorte de conviction
(1) Crimics AND Anpresses, by Thomas Henry Huxley L. L. D., S. R. S., 1873 (1865-1871); Lay Sermons, Addresses and Reviews, par le même, 1887 (1854-1870); De la place de l'homme dans la nature, par
Th. H. Huxley, membre de la Société royale de Londres, traduit, annoté et précédé d’une Introduction par le docteur Dally, 1868 (*).
(*) L'ouvrage anglais a été publié en 1863, sous le titre de Ævidence as to Man's placa in Nature.
pieuse qu'après tout l'évolution finirait par être reconnue pour la vérité (1) » ; comment « la publication des mémoires de Darwin et de Wallace (1858) et plus encore celle de l’Origine des espèces (1859) produisirent sur lui l'effet d’un éclair lumineux qui, à un homme égaré dans une nuit obscure, révèle soudainement une route allant bien certainement dans la bonne direction (2) ».
À partir de ce moment, Huxley s’est montré constamment un des défenseurs les plus actifs, un des apôtres les plus zélés des doctrines darwinistes. Il semble même qu’au lieu de s'affaiblir avec le temps, sa confiance dans ces doctrines, son admiration pour celui à qui on les doit, aient été en grandissant. Au début, et quoique dans la première ferveur de son enthousiasme, il se contentait de comparer Darwin à Copernic et reconnaissait que la question de l’origine des espèces pouvait bien attendre son Kepler et son Newton (3). Aujourd’hui, il semble vouloir égaler son maître à Newton et compare le livre de l’Origine à l’immortel ouvrage des Principes (A).
Pour expliquer cette progression, il faut peut-être tenir compte des circonstances qui ont pu la provoquer et du caractère de l'écrivain. Tous les savants qui m'ont parlé de Huxley, d'après leur expérience personnelle, me l’ont dépeint comme un homme d’une sincérité parfaite, d’une loyauté à toute épreuve, mais ardent et animé d’un esprit de combativité qui l'emporte parfois plus loin qu'il ne le voudrait et ne le croit. Lui-même reconnaît qu'il a cette réputation, contre laquelle il proteste naturellement (5). Dès le début, il se trouva
(1) La vie et la correspondance de Charles Darwin, publiée par son fils
Francis Darwin, traduit par Henri-Charles de Varigny, 1888, t. Il, p. 14.
(2) Ibid, p. 3.
(3) The Origin of species dans les Lay sermons, p. 258. Ce chapitre est la réimpression d’un article paru dans la Westminster Review (avril 1860), un peu plus de quatre mois après la première publication du livre de Darwin. Huxley reproduit cette appréciation dans son ouvrage : De la place de l'homme dans la nature, traduit par le D' Dally (1868), p. 244.
(1) Vie et correspondance de Charles Darwin, p. 32; et Proceedings of the Royal Society, vol. XLIV, p. 11. :
(5) Vie et correspondance de Charles Darwin, p. 22.
mêlé aux vives controverses soulevées par le livre de Darwin. Il se signala en particulier dans la fameuse séance où l’évêque d'Oxford, Wilberforce, attaqua violemment la théorie de Darwin, et, le premier, eut la malheureuse idée de dire qu'elle conduisait à regarder l'homme comme descendant du singe (1). Darwin, retenu par sa santé, n’assistait pas à la séance. Huxley, provoqué personnellement par l’évêque, n'hésita pas à relever le gant. Il déclara qu'il allait prendre la défense du « lion malade »; et il fit avec une éloquence et une verdeur qui réduisirent Sa Seigneurie au silence (2). Huxley ne s’en tint pas là : il défendit les idées de Darwin, il en attaqua les adversaires par la parole et dans ses écrits en bien des circonstances. On comprend que je ne saurais le suivre dans toutes ces controverses. Je me borne à mentionner sa réponse à la critique que Flourens avait faite du darvi-
(1) Cette séance eut lieu à Oxford le 30 juin 1860, au’cours de la session de l'Association britannique.
(2) M. Francis Darwin nous dit lui-même qu'il circula plusieurs versions de la réplique de Huxley. Voici celle qu'il donne comme ayant été recueillie par Richard Green : « J'ai affirmé et je répète qu'un homme ne saurait être honteux d’avoir un singe pour grand-père. S'il est un ancêtre dont je serais honteux, ce serait d’un homme doué d’une intelligence versatile et agitée, qui, non content d’un succès équivoque dans sa propre sphère, plongerait dans les questions scientifiques dont il ignore le premier mot, pour les obseurcir par une rhétorique sans but, et distrairait l'attention de ses auditeurs des points en question par des digressions éloquentes et par des appels habiles à des préjugés religieux. » {Vie et correspondance de Darwin, p. 187.)
Je crois devoir donner aussi la version que je tiens de W. Carpenter. Toutes deux peuvent fort bien être exactes; car il résulte de la précédente que Huxley est revenu à diverses reprises sur la même idée : « Si j'avais à choisir, j'aimerais mieux être le fils d’un humble singe que celui d'un homme dont le savoir et l’éloquence sont employés à railler ceux qui usent leur vie dans la recherche de la vérité. » Plus tard Vogt disait : « Il vaut mieux être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré. » (Leçons sur l’homme, p. 628).
La séance paraît avoir été des plus dramatiques. « Après le discours de Huxley, l'agitation, dit Green, était à son comble. Une dame s'évanouit et il fallut l'emporter. » On comprend qu’une discussion commencée dans ces termes et placée dès le début sur le terrain de la controverse dogmatique et philosophique devait rapidement tourner en polémique. C'est ce qui eut lieu, et l’on trouve de nombreuses traces de cette guerre de plume dans les écrits de Huxley et dans la correspondance de Darwin.
nisme (4). Le savant anglais y a montré sa verve et sa puissance d'ironie habituelles (2). Mais cette fois, il faut bien l'avouer, sa sévérité était justifiée. Le secrétaire perpétuel de notre Académie des sciences, déjà sans doute sous le coup de: la pénible maladie qui devait l'emporter (3), n'avait pas toujours compris la pensée de son adversaire et avait trop oublié la mesure et les formes dont on ne devrait jamais s’écarter dans une discussion scientifique.
Il est facile de comprendre que ce disciple enthousiaste, cet ami dévoué de Darwin ait été péniblement impressionné en voyant les théories les plus essentielles de son maître perdre chaque jour du terrain. Il à beau affirmer dans un de ces derniers écrits (4) que l'évolution règne aujourd'hui dans le monde entier et que son empire est « aussi solidement assis. que celui de la dynastie de Hanovre », — ce qui est beaucoup dire pour un loyal Anglais, — il ne peut ignorer que les. temps sont changés depuis l’époque où il triomphait à Oxford. Il sait bien qu'il n’a plus à lutter seulement contre les théologiens et des antitransformistes ; il sait que destransformistes libre-penseurs, comme Carl Vogt, ont porté au darwinisme des coups dont il aura peine à se remettre; que des tranformistes élèves directs de Darwin, comme Romanes, en rejettent la donnée fondamentale, réduisent la sélection naturelle au rôle d’un simple agent d'adaptation, et cherchent à lui substituer un procédé de transmutation absolument différent ; il a lu ou entendu à coup sûr la déclaration si formelle de ce: commensal, de cet ami de Darwin (5). Cela même ne pouvait
(1) Examen du livre de Darwin sur l'Origine des espèces, par P. Flourens (1864).
(2) Criticism on the Origin of species (Lay Sermons, chap. xIn).
(3) Flourens a succombé à la suite d’un ramollissement du cerveau. dont les progrès ont été très lents.
(3) Accueil fait à l'Origine des espèces (Vie et correspondance de Charles Darwin, t. II, chap. 1).
(3) C’est à la porte de Romanes, à qui il allait faire une visite, quatre mois seulement avant sa mort, que Darwin, déjà très affaibli, fut atteint d'une de ces crises qui firent pressentir sa fin prochaine (Vie et corres-
que stimuler les instincts généreux de Huxley. Il avait défendu le lion malade; il a voulu défendre le lion mort; et, entraîné par son affection, il est allé au delà de sa propre pensée ; il a oublié les réserves formulées par lui-même. Voilà comment il a fini par égaler à Newton le penseur qu'il avait d’abord comparé seulement à Copernic.
II. — Pour qui croit au transformisme et accorde à la sélection le pouvoir modificateur que lui attribue Darwin, ce dernier rapprochement ne manque pas de justesse. Il donne à entendre que, quoique séduisante et paraissant juste à certains égards, la théorie pèche par quelque côté grave. Malgré son enthousiasme du premier moment, Huxley l'avait bien compris. C’est qu'on n’est pas pour rien naturaliste et physiologiste éminent. On connaît les faits ; et lorsqu'on est sincère et loyal, on signale ceux-là mêmes qui sont en désaccord avec des notions générales, auxquelles on ne se rattache alors que provisoirement. Telle fut dès l’abord la position prise par Huxley.
Peu de mois seulement avantla mémorable séance d'Oxford, il publia un grand article sur l’Origine des espèces (1). I y faisait connaître le livre de Darwin et exposait ses vues personnelles sur quelques-uns des faits fondamentaux dont il faut tenir compte lorsqu'on veut aborder les questions soulevées par le grand penseur anglais.
Plus logique, plus rationnel que son maître, Huxley a compris que, avant de s'occuper de l'origine des espèces, il est nécessaire de dire nettement ce qu'on entend par ce mot(2). Il a consacré plusieurs pages à développer sa pensée sur ce pondance de Darwin, t. Il, p. 743). Ce détail montre combien est fondé ce que Romanes a dit de son intimité avec son maître.
(1) Westminster Review (avril 1860). Cet article forme le x chapitre des Lay Sermons.
(2) On sait que, dans son livre, Darwin ne donne nulle part une définition précise de l'espèce, et qu'il en vient à la considérer « comme une
simple combinaison artificielle. » (De l'origine des espèces, traduction Moulinié, p. 569).
point; et quoiqu'il ne formule pas une définition proprement dite, il est aisé de voir que sa conception à ce sujet concorde pleinement avec celle de tous les grands naturalistes, tels que Cuvier, de Candolle, ete. I faut, dit-il, considérer l’espèce sous deux points de vue, l’un morphologique, l’autre physiologique. Au premier se rattachent les formes extérieures et la structure anatomique; au second, les fonctions (1). Mais il ajoute que la distinction, la caractérisation des groupes spécifiques est trop souvent difficileet incertaine. Quand il s’agit des animaux même de l'époqueactuelle, nousn’en possédons le plus souvent que des peaux, des os, des coquilles; pour les fossiles, nous n'avons que des os. Comment admettre comme rigoureuses les distinctions fondées sur des documents aussi incomplets? En outre, il naît parfois, au milieu des représentants typiques d'une espèce, des individus exceptionnels, comme le mouton ancon ; ce sont autant de variétés dont les descendants conservent les mêmes caractères et constituent les races. La morphologie conduirait à regarder celles-ci comme des espèces différentes de celles dont elles se sont détachées. Mais, dit-il, comment séparer des groupes que l’on sait remonter aux mêmes parents? et comment les rapprocher, si l’on ignore cette communauté d’origine ?
Ici Huxley examine assez sommairement la question des croisements. Il déclare que jusqu’à ce jour on ne connaîtaucun exemple de croisement entre races, quelque différentes qu’elles fussent, qui ne se soit montré absolument fertile (2). Il reconnait aussi que le croisement entre espècesest d'ordinaire ou absolument infertile où ne donne naissance qu’à des produits qui ne peuvent se féconder entre eux. Mais, d’une part, il fait ressortir les difficultés que présente l'emploi de cette épreuve quand il s’agit des espèces sauvages; d’autre part, il admet
(1) Lay Sermons, p. 225. Huxley a très sommairement reproduit cette distinction dans son livre sur l'Homme, p. 243.
(2) « Perfectly fertile. » (1bid., p. 237.) On sait que Darwin a reconnu le même fait. (Voir mon article sur Romanes dans le Journal des savants.)
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avec Darwin que, dans quelques cas, l'hybridation à donné chez les végétaux des produits fertiles inter se, et que même, chez certaines plantes, la fécondité a été accrue.
J'ai trop souvent discuté et réfuté ce qui a été dit des prétendues hybridations fertiles pour y revenir ici. J'ajouterai seulement que, en acceptant tout ce que Darwin a dit des végétaux, Huxley oublie les très justes remarques faites par luimême quelques pages auparavant (1). En dressant l'inventaire du règne végétal, les botanistes ont souvent beaucoup trop peu tenu compte de l'existence des races naturelles et en ont décrit un grand nombre comme autant d'espèces distinctes. C'est là un fait que notre Decaisne a mis hors de doute par ses belles expériences sur les ronces et les plantains. En cultivant au Muséum, dans des conditions identiques, toutes les prétendues espèces de ronces du bassin de Paris, mon regretté confrère et collègue les a si bien rapprochées qu'on ne pouvait plus les distinguer morphologiquement. En revanche, ila semé et cultivé dans des conditions différentes les graines d’une seule espèce de plantain sauvage; etil a obtenu ainsi plus de sept variétés décrites jusque-là comme étant de très bonnes espèces (2). Ainsi un expérimentateur qui aurait marié deux formes différentes de ces ronces ou de ces plantains aurait cru croiser deux espèces, tandis qu'il n'aurait croisé que deux races.
En présence de faits aussi significatiis, il est bien permis de mettre en doute la valeur des quelques expériences dont arguent Darwin et Huxley, surtout quand ils vont jusqu’à parler. d'un accroissement de fécondité à la suite des croisements dont il s’agit. Tous les expérimentateurs, botanistes ou zoologistes, qui ont étudié ces questions, s'accordent pour dire que les unions entre espèces lorsqu'elles réussissent, sont toujours ou presque toujours moins fécondes que les unions nor-
(1) Lay Sermons, p. 226 et 230.
(2) Note manuscrite. J'ai publié ces détails il y a trente ans dans mon Unité de l'espèce humaine (p. 81 et 82). Dans la même note, Decaisne cite d'autres exemples de variation extrême des végétaux.
males (1). Par contre, Darwin reconnaît qu'il se manifeste très souvent un accroissement de fécondité à la suite d’unions entre races d’une même espèce; il en cite de nombreux exemples (2) et accepte même le fait comme général (3). Dès lors n’aurait-il pas été plus logique de regarderles résultats dont il parle comme étant dus à une méprise et d’en conclure que l’expérimentateur avait fait un métissage, en croyant faire une hybridation ? C'est à cette conclusion que s’arrêtera certainement quiconque tiendra compte de l’ensemble des faits que j'ai rapidement résumés.
IV. — Dans l’article dont nous parlons, Huxley faisait naturellement le plus grand éloge du livre de Darwin. Tout en reconnaissant certaines ressemblances entre cet ouvrage et ceux de Lamarck, il en proclamait l’incontestable supériorité, signalait un certain nombre de chapitres comme étant absolument sans rivaux dans la littérature biologique et louait sans réserve la méthode mise en œuvre par l’auteur. Toutefois il ne donnait pas à la théorie de la sélection une adhésion absolue. Il se demandait : « En fait, est-il prouvé d’une manière satisfaisante que les espèces puissent être produites par sélection...? qu'aucun des phénomènes que montrent les espèces n’est inconciliable avec ce mode d’origine (4)? » Pour lui, si l’on peut répondre affirmativement à ces questions, l’ensemble des idées de Darwin passe au rang d’une théorie démontrée ; sinon, il n’y a là qu'une hypothèse, très probable, il est vrai, et la seule digne de l’attention des savants, mais non la véritable théorie de l'espèce.
Or Huxley signale ici le grave desideratum que j'ai déjà indiqué. Dans sa conviction bien entière (5), il n’est nullement
(1) Une tête de pavot contient habituellement environ 2000 graines. Dans un hybride de cette plante Gartner n'en trouva que six.
(2) De la variation des animaux et des plantes, traduction Moulinié t. II, p. 126 et suiv.
(3) Ibid, p. 188.
(4) « Originated. » Lay Sermons, p. 256.
(5) « It is our clear conviction. » (Lay Sermons, p. 256.)
prouvé qu'un groupe d'animaux, ayanttous les caractères que les espèces présentent dans la nature, ait jamais été produit par la sélection artificielle ou naturelle. « Des groupes ayant les caractères morphologiques d’une espèce, constituant des races distinctes et permanentes, ont été obtenus par ce moyen maintes et maintes fois. Mais jusqu’à présent on n’a aucune preuve positive qu'un groupe quelconque d'animaux, par variation ou par accouplement sélectif, ait donné naissance à un autre groupe qui fût le moins du monde infertile avec le premier (1). » Tout en déclarant que Darwin a déployé beaucoup d’ingéniosité pour diminuer la force de cette objection, quine lui avait pas échappé, Huxley reconnaît qu'il y a là, dans sa théorie, un point faible que l’on ne doit ni déguiser ni passer soussilence (2). C’est à ce propos qu’il rappelle la grandeur du service rendu à la science par Copernic malgré ses erreurs, et qu'il compare Darwin à ce précurseur de Kepler et de Newton (3).
Huxley est revenu sur cet ensemble de considérations dans son livre sur l'Homme. Il y répète que, pour lui, la théorie darwinienne « s'approche de la vérité pour le moins autant que l’hypothèse de Copernic, par exemple, par rapport à la véritable doctrine des mouvements célestes (4) ».
Mais il ajoute : « Malgré toutes ces raisons, notre adhésion à l'hypothèse darwinienne restera provisoire aussi longtemps qu'un anneau manquera dans l’enchaînement des preuves; et cet anneau fera défaut aussi longtemps que les animaux et les plantes, qui ont dans cette hypothèse une origine commune, ne pourront produire que des individus fertiles à postérité fertile. Car jusque-là on n’aura pas prouvé que le croisement par sélection naturelle ou artificielle est capable de réaliser les conditions nécessaires à la production des espèces natu-
(1) « Even in the least degree. » Lay Sermons, p. 256.
(2) « This little rift within the lute is not to be disguished nor overlooked. » (1bid., p. 256.)
(3) Ibid., p. 258.
(4) De la place de l'homme dans la nature, traduction de M. Dally, p. 244.
relles, qui sont, pour la plupart, stériles entre elles... C'est pourquoi j'adopte la théorie de Darwin, sous la réserve quel'on fournira la preuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement sélectif. »
On sait que cette preuve n’a pas encore été donnée et que Darwin lui-même à exposé assez longuement les raisons qui le forcent à regarder comme invraisemblable la réalisation d’un pareil fait (4). On sait aussi que, siun petit nombre d’espèces distinctes peuvent contracter des unions fertiles, pas une de celles qui ont été soumises à l’expérience n’a pu donner naissance à une postérité hybride, se propageant au delà d’un nombre plus ou moins restreint de générations. Je ne saurais trop le répéter, là sont les deux phénomènes capitaux qui distinguent l’espèce de la race. Nous avons vu que Huxley fait quelques réserves au sujet de l’hérédité, dont il parait s'être peu occupé; et je ne puis que le regretter : mais on doit lui savoir gré d’avoir reconnu et proclamé l'importance de la fécondité ininterrompue des métis. En agissant ainsi, il a tenu compte, au moins en partie, des données physiologiques, presque constamment oubliées par la plupart des transformistes, et il s’est montré aussi loyal que son maître, en insistant sur une difficulté dont il ne semble pourtant pas avoir compris toute la gravité.
V. — Vers la fin de ce compte rendu, Huxley se sépare encore de Darwin sur un point que lui-même déclare ne pas manquer d'importance. Se fondant sur les faits de variation brusque constatés chez l’homme aussi bien que chez les animaux (hommes sexdigitaires, mouton ancon), il admet que, dans la formation des espèces, la nature doit faire de temps à autre de véritables sauts, et que Darwin aurait répondu plus facilement à certaines objections, s’il ne s'était pas mis luimême dans l’embarras par sa fidélité au fameux aphorisme
(1) De La variation des animaux et des plantes, traduction Moulinié, t. II, p. 199.
Natura non fecit saltum (4). N'est revenu plus tard sur ce point dans un article où il a cherché à réfuter les objections faites par Kælliker au darwinisme (2).
Ici, Huxley se rapproche, au moins partiellement, de M. Mivart, à qui il à adressé ailleurs de si vives critiques (3) et qui croit à la formation des espèces nouvelles par une variation brusque. Mais évidemment il n’a pu convaincre son maître et ami. Dans la dernière édition de son livre, Darwin, tout en reconnaissant qu'il n'avait peut-être pas accordé d’abord une importance suffisante aux phénomènes de variation spontanée (4), n'en maintient pas moins fermement la doctrine d’une évolution lente et graduelle. Il combat les idées de M. Mivart et refuse absolument de croire à son procédé de transformation, qu'il qualifie de bizarre (5). Il oppose à son adversaire des arguments dont une partie est empruntée à quelques-unes de ses théories personnelles les moins acceptables (6) et que repoussent aujourd’hui les transformistes sérieux. Mais il en est un qu'il est curieux de rencontrer sous sa plume. Il regarde les variétés brusquement apparues (hommes pores-épies ou sexdigitaires, mouton ancon, bœuf gnato, etc.) comme des espèces de monstruosités qui n'éclairent que très peu la question. Surtout il insiste sur ce que ces variétés « apparaissent isolément et à intervalles de temps assez éloignés.. Des variations de ce genre, se manifestant dans l’état
(1) De La variation, etc., p. 258.
(2) Criticism on The Origin of Species. Cet article a paru d'abord dans le Natural history Review (1834) et a été reproduit dans les Lay Sermons, Critics and Addresses (1887). |
(3) M. Darwin's crilics (Crilics and Addresses, chap. x1). M. Mivert a répondu (Lessons from Nature, chap. xiv). Mais cette discussion presque entièrement philosophique et métaphysique ne rentre pas dans le cadre de cet article.
(4) De l’origine des espèces, traduction Moulinié, p. 529.
(5) Ibid., p. 567.
(6) Je me borne à indiquer les raisons qu'il tire du prétendu parallélisme des phénomènes embryogéniques et de la succession des espèces fossiles (p. 470). On sait que C. Vogt lui-même a renoncé absolument à cette conception. (Voir mon article sur C. Vogt dans le Journal des savants, 1889.)
de nature, seraient sujettes à disparaître par les causes accidentelles de destruction et surtout par les croisements subséquents. Pour provoquer l’apparition subite d’une nouvelle espèce, il faudrait qu'il eûtsimultanément paru, dans le même district, beaucoup d'individus étonnamment changés (1). » C'est là précisément l’argumentation, bien difficile à réfuter, que Romanes et Fleming Jenkin ont opposé plus tard à la théorie de la sélection, à propos des variations utiles commençantes (2). En l’employant contre M. Mivart, Darwin n’a pas prévu qu’elle devait un jour se retourner contre lui-même et l’atteindre en même temps que son adversaire et que Huxley. J'ai d’ailleurs examiné cette question en discutant les idées de M. Mivart et je n’ai pas à y revenir ici.
VI. — Le désaccord entre le maître et disciple est tout aussi prononcé et bien plus grave au sujet d’une des conséquences générales qui ressortent de la conception de Darwin, savoir : que les séries organiques ont constamment progressé depuis les premières manifestations de la vie à la surface du globe ; que les anciens types étaient plus rapprochés des formes embryonnaires et que, plus généraux, moins spécialisés que leurs descendants, ils étaient par cela même moins élevés; enfin que le perfectionnement des êtres animaux ou végétaux est le résultat de la différenciation régulièrement croissante des organes et des fonctions. C’est là une des conséquences logiques de la manière dont le savant anglais a compris la naissance et le développement de l'arbre de la vie; c’est une des plus attrayantes; et elle a valu au darwinisme d’être maintes fois présenté au publie comme étant la doctrine du progrès.
Darwin est constamment resté fidèle à cette croyance. Toutes les éditions du livre sur l’Origine des espèces se terminent par quelques lignes attestant l’enthousiasme qu'inspire à l’auteur la perception intime de ce progrès continu:et dans la der-
(1) De l’origine des espèces, traduction Moulinié, p. 561. (2) Voir le chapitre sur Romanes, t. I, p. 125.
nière, dans le chapitre consacré à combattre les objections de ses adversaires, il s'exprime dans les termes suivants : « Quoique nous n’ayons point de bonnes preuves de l'existence d'une tendance innée des êtres organisés vers un développement progressif, ce dernier est un résultat nécessaire de l’action continue de la sélection naturelle (1). » Owen et Mivart, dont les théories transformistes différent d’ailleurs radicalement de celle de Darwin(2), ont également admis comme lui le perfectionnement et la caractérisation progressive des espèces animales et végétales.
Eh bien, deux ans environ après la publication du livre de Darwin, Huxley combattait tout cet ensemble d'idées, au nom de la paléontologie, dans une séance solennelle de la Société géologique de Londres(3). Il estimait environ à quarante mille le nombre des animaux et des végétaux fossiles connus à cette époque (4). L'éminent botaniste Hooker admettait deux cents ordres de plantes; et pas un seul n’était positivement reconnu comme exclusivement fossile. Ainsi, dit Huxley, chez les végétaux, la totalité des temps géologiques n’a pas donné
(1) De l'origine des espèces, traduction Moulinié, p. 535. Cette loi du progrès a d’ailleurs de bien nombreuses exceptions, au dire de Darwin lui-même. Pour qu'un animal progresse, il faut qu’il se produise en lui une variation pouvant lui être avantageuse, étant donné son genre de vie. « Quel avantage y aurait-il, demande Darwin, pour un animalcule infusoire, un ver intestinal, ou même un lombric, à acquérir une organisation supérieure ? » (Origine des espèces, traduction Moulinié, p. 132.) On voit qu'ici Darwin restreint singulièrement le rôle de la sélection et semble rentrer dans les vues qui me sont communes avec Romanes. (Voir cet ouvrage, t. I, p. 121.)
(2) Ces deux savants admettent une tendance innée à la {ransmutation progressive. En s'exprimant comme il le fait, Darwin a évidemment voulu opposer à cette /orce inconnue et indémontrable l'action de la sélection reposant en entier sur des phénomènes naturels.
(3) Geological contemporaneily and persistent types of Life (The anniver.sary addresse to the Geological Society, 1862, réimprimé dans Lay Sermons and Addresses, 1887, chap. x). Cette réimpression prouve que les idées de Huxley sur ce point n’ont pas changé dans ce long intervalle de temps.
(4) Ce chiffre serait bien plus fort aujourd'hui et peut-être doublé au moins pour les plantes, d'après les estimatio s de mes confrères qui s'occupent de cet ordre de recherches.
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. I. — 10
naissance à un seul type d'ordre que nous ne retrouvions à l'état vivant (1).
Grâce à la complexité plus grande de leur organisation, les animaux ont varié dans des limites bien plus étendues que les végétaux ; et pourtant on n’a pas trouvé un seul fossile qui ne rentrât dans les embranchements et les classes fondées sur l'étude des faunes vivantes. Il faut descendre jusqu'aux ordres pour trouver des exemples de cases nouvelles ajoutées à nos anciens cadres, par suite des découvertes faites en paléontologie. Huxley, évaluant à cent trente environ le nombre des ordres zoologiques, pense que treize d’entre eux, tout au plus, ont dû être créés pour y placer une partie des animaux fossiles (2).
Ainsi, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos jours, le plan général des deux règnes organiques n'a pas varié; et après avoir comparé un grand nombre des plus vieilles espèces aux espèces correspondantes actuelles, Huxley a pu conclure en disant : « Ce dont nous devons nous étonner, c’est que les changements démontrés par des preuves positives aient été aussi faibles (3) ».
Après avoir examiné l'étendue des différences qui existent entre les espèces éteintes et les espèces vivantes, Huxley s’occupe de la nature des caractères différentiels. Il passe de même en revue les principaux groupes zoologiques, compare le passé au présent et cite de nombreux exemples, demandant chaque fois : en quoi les espèces anciennes montrent-elles plus de caractères embryonnaires que les espèces actuelles ? en quoireprésentent-elles un type plus généralisé? Et toujours l'égalité organique des animaux qu'il oppose l’un à l’autre est évidente.
Il conclut que, dans tous ces groupes, on a de nombreuses preuves de la variation des types, mais pas une seule
(1) Lay Sermons, p. 188.
(2) 1bid., p. 188.
(3) Tbid., p. 191.
qui démontre l'existence de ce que l’on entend d'ordinaire par le mot progrès (1). »
Toutefois il existe des groupes, contemporains des précédents et vivant dans les mêmes conditions, chez lesquels on peut montrer des signes plus ou moins évidents de progression organique accomplie depuis leur apparition. Huxley n’a garde de méconnaître les faits de ce genre et il en signale plusieurs. Mais ce mélange même atteste combien est fondée la conclusion générale sur laquelle il insiste à diverses reprises et qu'il formule entre autres dans les termes suivants : « On ne saurait concevoir qu'une théorie quelconque, impliquant un développement nécessairement progressif, puisse se maintenir (2). » Dans un discours prononcé huit ans plus tard à la Société géologique, il est revenu sur cette question et a maintenu ses conclusions premières en répétant : « Il n’y a absolument aucune preuve que les premiers membres d’un groupe quelconque ayant longtemps persisté aient eu une organisation d'un type plus général que les derniers venus (3) ».
On vient de voir avec quelle netteté Darwin affirme le contraire en parlant de sa théorie; et quiconque aura lu ce qu'il dit à ce sujet dans les chapitres consacrés aux espèces vivantes et fossiles, ne pourra douter de l'importance qu'il attache à cette question (4). Le maître et le disciple sont donc sur ce point aussi en désaccord que possible ; et, en présence des faits invoqués par Huxley, on ne pourrait que lui donner raison, lors même que les découvertes faites depuis l’époque où il publiait son Adresse n'auraient pas confirmé ses conclusions et permis d’aller bien plus loin (5). Or, par cela même,
(1) Lay Sermons, p. 193.
(2) « It is inconceivable that any theory of a necessarily progressive development can stand. » (/bid.)
(3) « As to the nature of that modification, it yelds no evidence whatsoever that the earlier members of any long-continued group were more generalized in structure than the later ones. » (Critiques and Addresses,
(4) De l’origine des espèces, ch. 1v et x.
(3) Voir précédemment le chapitre consacré à Carl Vogt.
Huxley met en évidence le peu de fondement de la doctrine de Darwin, comme le mathématicien démontre la fausseté d’une proposition en montrant qu'elle conduit à des conséquences. en contradiction avec un axiome. Ce dernier est ici remplacé par les faits paléontologiques qui ne peuvent, pas plus que: lui, être récusés.
VII. — Ainsi, malgré l'enthousiasme avec lequel il accueillait les conceptions de Darwin, Huxley leur opposait dès l’origine de graves objections dont tout a depuis démontré la justesse. Dans les chapitres suivants, on verra combien d’autres. critiques, non moins fondées et de plus en plus graves, ont été adressées au darwinisme, non plus par les antitransformistes, mais bien par des savants qui se disent les fidèles disciples du grand penseur anglais. On sait bien que rien de pareil ne s’est produit au sujet des lois de Newton, dont l'exactitude et la généralité ont été de mieux en mieux comprises à mesure qu'on les appliquait à l'étude de problèmes plus obscurs et plus délicats. Dès lors, comment peut-on comparer le livre de l’Ori-gine à celui des Principes ? IL est évident que même les plus. fermes croyants au transformisme ont tout au plus le droit de: rapprocher Darwin de Copernic. C’est là ce qu'a d’abord fait Huxley. Il va bien plus loin aujourd’hui et j'ai dû combattre ses exagérations actuelles. Toutefois je ne saurais être bien sévère pour elles, car, je le répète, elles me semblent avoir leur source dans quelques-uns des meilleurs sentiments. humains.
VIIT. — Quiconque se préoccupe de l'origine des espèces. animales et végétales, surtout en se plaçant au point de vue de l’évolution ou de la dérivation, est inévitablement amené à se demander d’où sont venues, comment se sont formées. celles d’où devaient descendre toutes les autres. On sait comment Lamarck et ses disciples, comment Haeckel et bien d’autres darwinistes ont résolu la question. Ils ont admis que:
les forces physico-chimiques, agissant d’une manière spéciale, avaient à elles seules façonné et animé la matière morte et enfanté de toutes pièces les premiers organismes. Darwin lui-même a été plus sage. Tout en faisant quelques réserves pour l'avenir, il a admis comme un fait primordial l’existence soit d'un très petit nombre d'êtres à organisation très simple, soit d’un seul archétype, père de tous les êtres vivants, et l’on sait que tout son livre est conçu dans l'esprit de cette seconde hypothèse.
Huxley est resté fidèle à son maître sur ce point. Il a consacré un de ses Æssais à la question de la génération spontanée (1), il en a fait l'historique, et, insistant principalement sur les expériences si démonstratives de M. Pasteur, il conclut que, dans l’état actuel de la science, il faut admettre que la biogenèse, c'est-à-dire l'engendrement de tout être vivant par d’autres êtres également doués de vie, a pour elle toutes les preuves directes et indirectes (2). Toutefois il ajoute ne vouloir nullement donner à entendre que l’abiogenèse, c'est-à- «ire la production d’un être vivant par la matière non vivante, ne s’est jamais produite dans le passé ou ne se produira pas dans l’avenir. Il semble compter sur les progrès de la chimie pour obtenir ce merveilleux résultat.
Ces réserves expresses et la manière dont elles sont motivées prêtent à deux observations. D'une part, Huxley entre ici dans le champ du possible ; et l’on sait combien il est facile de s'y égarer. D'autre part, lors même que la science parviendrait à fabriquer quelque algue monocellulaire ou un amibe, non seulement avec des infusions semblables à celles qui ont servi à tant d'expériences, mais encore avec une solution ne renfermant que des corps inorganiques, le problème des origines de la vie à la surface du globe ne serait pas résolu pour cela. Les sciences modernes réalisent chaque jour des merveilles ue les forces naturelles, livrées à elles-mêmes, sont absolu-
(1) Biogenesis et Abiogenesis (Critiques and Addresses, chap. x). (2) Ibid., p. 231.
ment, matériellement impuissantes à parfaire. Les plus violents coups de tonnerre ne s'entendent pas au delà de 20 à 30 kilomètres (4); et l’on se parle à l'oreille de Marseille à Paris. L'écho répète quelques syllabes et se tait ; le phonographe recueille des discours entiers, les conserve et les reproduit. Le potassium, le phosphore, etc., ne peuvent pas exister à la surface du globe, ils se trouvent dans tous nos laboratoires et le dernier est utilisé dans quelques-unes de nos industries courantes. Il y a là de quoi donner à réfléchir et de quoi justifier ma conclusion : si jamais nos physiciens ou nos chimistes arrivent à créer de toutes pièces un être vivant, il restera encore à démontrer que la nature peut en faire autant sans le secours de l’industrie humaine.
IX. — En rendant compte du livre de Haeckel sur la Création naturelle (2), Huxley reproche à l’auteur de paraître vouloir faire perdre de vue ce qu’il regarde « comme l’un des points fondamentaux du darwinisme (3) ». Le professeur d'Iéna admet que les variations organiques sont dues à l’action exercée par les agents extérieurs (4), et je suis heureux de me trouver d’accord avec lui sur ce point. Il y a environ trente ans, j'ai cherché à montrer que l’on peut aisément comprendre ei expliquer dans certains cas le maintien général des types et leurs variations plus ou moins accusées, par la seule application des lois de l’hérédité et du milieu, celui-ci jouant d'ordinaire le rôle d'agent modificateur (5).
Huxley pense au contraire que la tendance à varier n’a rien
(1) Arago (Annuaire du Bureau des longitudes, 1838).
(2) Huxley fait le plus grand éloge de ce livre, tout en faisant quelques réserves, surtout au point de vue géologique. Il a été évidemment en- Fe par ses théories et je me borne à rappeler ce que Carl Vogt en à
it.
(3) « A capital point in Darwinian hypothesis. » (Critiques and Addresses, p. 308.)
(4) Création naturelle, p. 197.
(5) Unité de l'espèce humaine, 1861, chap. xr. Ce livre avait paru d’abord sous forme d'articles dans la Revue des Deux Mondes.
à faire avec les conditions extérieures et qu’elle dépend entièrement des conditions intérieures (1). On comprend que je ne puis accepter cette proposition. Mais je ne saurais reproduire ici les raisons que j'ai invoquées à l'appui de ma manière de voir, soit dans le livre auquel je viens de faire allusion, soit dans un chapitre précédent (2). Je veux seulement faire remarquer qu'en s'exprimant comme ille fait, Huxley me sembl aller bien plus loin que son maître et même entrer en contradiction avec lui. Les idées de Darwin au sujet des causés qui déterminent les variations chez les animaux et les plantes n’ont jamais été bien arrêtées, et ce qu'il dit à ce sujet n’est pas toujours clair. Toutefois, après avoir très longtemps attribué une très faible part à l’action des forces internes, produisant les variations que nous appelons spontanées, faute de pouvoir en expliquer l'apparition, il a fini, il est vrai, par leur attribuer un rôle plus important (3). Mais il a toujours reconnu l'influence exercée par le monde extérieur (4), par ce que luimême a appelé avec Geoffroy Saint-Hilaire les conditions d'existence où de vie. Haeckel s’est borné à changer ces termes en leur substituant le mot de nutrition, pris dans une acception toute nouvelle (5).
Bien loin de nier l'influence exercée par les conditions d'existence, c’est-à-dire par l’action du milieu extérieur, Darwin leur reconnait le pouvoir d’agir tantôt directement, tantôt indirectement. Dans le premier cas, elles entrent en lutte avec la nature de l'organisme et peuvent produire ce que l’auteur appelle une variabilité définie ou bien une variabilité
(1) « The tendency to vary, in a given organism, may have nothing to do with the external conditions to which that individual organism is exposed, but may depend wholly upon internal conditions. » (Critiques and Addresses, p. 309.)
(2) Voir le chapitre sur la théorie physiologique de M. Romanes t. I, p. 136 de cet ouvrage.
(3) De l'origine des espèces, traduction Moulinié, p. 529.
(4) T6id., p. 8 et suiv.; De la variation des animaux et des plantes, traduction Moulinié, t. II, chap. xvur et xx.
(5) Création naturelle, p. 198.
indéfinie. À la première se rattachent les effets à peu près constants produits par l'abondance et la nature des aliments, par le climat, etc. Darwin rapporte à la seconde les modifications légères qui constituent les traits individuels aussi bien que les différences plus tranchées, pouvant aller jusqu’à la monstruosité, qui apparaissent entre animaux d’une même portée ouentre plantes levées de graines sorties de la même capsule. Selon Darwin, les conditions d'existence agissent d’une manière indirecte quand leur action s'exerce d’abord sur les organes reproducteurs des parents. Ces organes sont excessivement sensibles « à tout changement, même insignifiant, dans les conditions ambiantes (1)»; et Darwin attribue en grande partie aux modifications qu'ils ont subies la variabilité des produits (2).
Enfin, à l’époque où Darwin écrivait son livre sur la Variation, il disait : « Examinons maintenant les arguments généraux qui me paraissent favorables à l’opinion que les variations de toutes sortes et de tous degrés sont directement ou indirectement causées par lesconditions extérieures auxquelles chaque être et surtout ses ancêtres ont été exposés (3) ». Sans doute, comme je l’ai rappelé plus haut, Darwin a atténué ce que cette déclaration a d’absolu. Mais il ne l’a pas rétractée ; et, jusque dans sa dernière édition, il a conservé en tête de son livre sur l’Origine des espèces les pages que je viens de résumer. En les rapprochant de l'opinion si nettement formulée par Huxley, il est impossible de ne pas reconnaître que, encore ici, le disciple se sépare du maître ; mais, pour cette fois, c'est le dernier qui a raison.
X. — Dans plusieurs de ses publications, Huxley ne s'est pas arrêté aux animaux et aux plantes. Le premier, il a fait à l'homme l'application des théories de Darwin. Aussi, bien
(1) Origine des espèces, p. 10.
(2) Ibid., p. 9.
(3) De la variation des animaux el des plantes, p. 274 et 284.
qu'ayant l'intention de revenir plus tard avec détail sur ce sujet, je crois devoir exposer ici et discuter sommairement sa manière de voir sur cette grave question.
La controverse imprudemment soulevée à Oxford ne pouvait manquer d’avoir des suites. L'évêque Wilberforce, s'attaquant à la doctrine de Darwin, avait dit que cette théorie conduirait à nous donner un singe pour ancêtre (1). Il avait cru que ses adversaires reculeraient devant cette conséquence de leurs idées transformistes ; il fut vite désabusé. Huxley semble, au contraire, l'avoir acceptée avec empressement. Dès cette année même, il commença à traiter cette question dans une série de conférences, réunies peu après en volume (2). Il a done précédé Haeckel (3) et Darwin lui-même (4) dans cette application spéciale de la doctrine qui leur est commune.
XI. — Le rang occupé par l’homme parmi les êtres vivants, et, par suite, la place qui lui revient dans nos classifications, la valeur du groupe qu'il doit soit composer à lui seul, soit partager avec quelque autre espèce, ont donné lieu à des appréciations nombreuses et très différentes. Et Isidore Geoffroy a consacré à l’histoire de ces diverses opinions un chapitre que bien desanthropologistes me semblentavoir trop oublié (5). Huxley a abordé à son tour ce problème. Dans son livre sur la place qui nous revient dans une classification naturelle, après un exposé et une discussion de faits sur lesquels je reviendrai tout à l'heure, il conclut que l'Homme fait partie de l’ordre des Primates, lequel comprend tous les singes et les mammifères plus ou moins voisins de ce type. Il partage cet ordre en sept familles; celle des Anthropiniens occupe le premier rang et ne renferme que l’homme seul (6). Viennent en-
(1) Séance du 30 juin 1860 de l'Association brilannique.
(2) Evidence as to Man's Place in Nature (1863), traduit en français par teur Dally (1868).
(3) Generelle Morphologie der Organismen (1866).
(4) La descendance de l’homme (1811), traduction Moulinié (1872).
) (5) Histoire naturelle des règnes organiques (1869), t. 11, p. 37 et ch. vi. (6) Place de l’homme dans la nature, p. 240.
suite la famille des Catarhiniens, dont font partie tous les singes de l’ancien continent, celles des Platyrhiniens, qui habitent l'Amérique, des Arctopithèques (Ouistitis, Tamarins), qui vivent à côté des précédents, etc.
Ainsi, à en juger par cetteclassification, Huxley semble n’admettre entre l'Homme et les Catarhiniens que des différences analogues à celles qui séparent ces derniers des Platyrhiniens. On peut d'autant mieux s’y tromper que son argumentation tout entière tend à justifier cette conclusion. Qu'il résume les phénomènes du développement, ou qu’il décrive n'importe quel système d'organes, il ne cesse de répéter que l'Homme se confond avec les animaux et qu’il y a moins de distance de l'Homme aux Anthropomorphes que de ceux-ci aux singes inférieurs. Plus tard seulement, tout en laissant l'Homme parmi les Primates, il l’a séparé des singes en partageant l’ordre en trois sous-ordres, les Lémuridés, les Simiadés et les Anthropidés (1).
Dans son premier ouvrage, Huxley déclare souvent qu'entre l'Homme et les singes les plus élevés en organisation il y aune immense différence, un grand golfe, un hiatus, un gouffre, un abime.. Bien plus, son traducteur, M. Dally, lui ayant reproché l'emploi de ces expressions comme étant « peu en rapport avec sa pensée (2) », Huxley a protesté dans sa Préface contre cette critique et formulé sa réponse dans les termes que voici : « Ces mots rendent exactement ce que je dois en comprendre (3) ». Enfin, vers la fin de son travail, il affirme de nouveau qu'entre le règne animal et nous-mêmes la ligne anatomique de démarcation n’est pas plus profonde qu'entre ces animaux eux-mêmes ; il ajoute que « toute tentative en vue d'établir une distinction psychique est également futile (4) » ; et pourtant il fait immédiatement après la déclaration sui-
manual of the anatomy of Vertebrated animals, 1871, p. 458. lace de l’homme dans la nature, p. 238.
réface, p. vux.
bid., p. 246.
Sc
vante : « Mais en même temps personne n'est plus fortement convaincu que je ne le suis de l’immensité du golfe qui existe entre l’homme civilisé et les animaux; personne n’est plus que moi certain que, soit qu'il en dérive, soit qu'il n’en dérive point, il n’est assurément pas l’un d’entre eux ; personne n’est moins disposé à traiter avec légèreté la dignité actuelle, ou à désespérer de l'avenir du seul être à intelligente conscience qui soit en ce monde (1) ».
On le voit, Huxley tombe ici dans la contradiction, plus apparente que réelle, dont Linné avait donné l’exemple et que j'ai maintes fois signalée dans mes cours et ailleurs (2). Dans les pages consacrées à la classification, l’illustre Suédois met l'Homme à côté des singes, et déclare qu’il n’a pu découvrir aucun caractère permettant de placer dans des genres (familles) différents son Homo nocturnus et l'Homo sapiens (3). Mais, dans les magnifiques généralités qui précèdent, iltient un bien autre langage. Alors, pour lui, l'Homme (77. sapiens) est la plus parfaite des œuvres créées et il le montre comme revêtu d’une part de la majesté divine (4). C'est que, dans le premier cas, Linné, quine connaissait pas la méthode naturelle et en était encore au système en fait de classification, s’est préoccupé seulement d’une partie des caractères qui devaient déterminer la place de l’Aomme dans la nature et n’a parlé
(1) Place de l'homme dans la nature, p. 241.
(2) L'espèce humaine, 1re édit., p. 17 (1877). La même pagination a été maintenue dans les dix éditions suivantes, qui ne sont en réalité que des lirages, le livre ayant été cliché dès le début. J'ai reproduit les mêmes
idées dans mon dernier ouvrage : Introduction à l'étude des races humaines (1889), p. 3.
(3) Systema naturæ, p. 33. On s'est demandé bien des fois quel est le singe que Linné a appelé H. nocturnus. En général, on a pensé qu'il s’agit de l’orang ou du chimpanzé. Isidore Geoffroy croit que c'est un gibbon. Il argue d’un passage de la Mantissa plantarum où le naturaliste suédois dit de son Lar. : Homo brachiis longitudinis corporis (Histoire naturelle des règnes organiques, t. 11, p. 182). Mais, dans le Systema naturæ, Linné dit : Manuum digili in erecto attingentes genua, trait qui ne peut se rapporter à un gibbon. D'autre part, il attribue à son H. nocturnus un pelage blanc, et celui du chimpanzé est noir ou brun foncé. La question est donc encore indécise.
(4) Systema naluræ, p. 12.
que du corps; tandis que dans le second cas il a tenu compte en outre de ce qui caractérise par-dessus tout l'espèce humaine, c’est-à-dire de ses facultés intellectuelles, morales et religieuses. Alors il a été conduit à en faire un être exceptionnel et à l'appeler le prince des animaux, pour qui toutes «choses ont été créées (1).
Ainsi la classification de Linné ne traduit nullement la véritable pensée du grand Suédois; et la place assignée par lui à l'Homme dans son cadre tronqué n’est pas celle qu'il attribuait en réalité à cette espèce supérieure. Il en est de même de la classification de Huxley, après comme avant la correction qu'il a crü devoir y apporter, et cela de l’aveu de l’auteur lui-même ; car après avoir placé l’Homme dans l’ordre des Primates, après ne l’avoir séparé des Catarhiniens qu’à titre de famille ou de sous-ordre, Huxley déclare que cet Homme n’est assurément pas un animal.
Mais, s’il en est ainsi, pourquoi le mettre dans un groupe qui, lui seul excepté, ne renferme que des animaux? et que faut-il en faire, en se plaçant strictement au point de vue du naturaliste classificateur? Si Huxley s'était posé ces questions, s’il avait quelque peu creusé sa propre pensée, il aurait vite reconnu que l'Homme, n'étant pas un animal et ne pouvant être mis parmi les plantes ou les pierres, doit former à lui seul un groupe, distinct de tous ceux où l’on a distribué les autres êtres organisés. En d’autres termes, sous une dénomination ou sous une autre, il aurait accepté ce Règne humain, admis depuis Aristote jusqu’à nos jours par une foule de savants éminents, à côté desquels j'ai pris place depuis bien longtemps; et cela, par suite de considérations exclusivement
(1) Systema naturæ, p.19. Ea manière dont Buffon a envisagé notre espèce présente le même contraste selon le point de vue où ilse place. Après avoir avancé dans une des premières pages de son Histoire naturelle que « l'Homme doit se ranger lui-même dans la classe (règne) des animaux », il dit dans son chapitre sur la Nature de l'Homme : « L'Homme est d’une nature différente de celle de l'animal ; seul il fait une classe (règne) à part.
Il est d’une nature si supérieure à celle des bêtes, qu'il faudrait être -aussi peu éclairé qu’elles pour pouvoir les confondre. »
scientifiques et parfaitement indépendantes de toute préoccupation théologique, aussi bien que d’un faux orgueil (1).
Au reste, tous les naturalistes, tous les biologistes, qui se sont refusés à entrer dans cette voie, ont plus ou moins agi comme Linné, comme Huxley. Le fait parlait trop haut pour: qu'il en fût autrement. La question du Æègne humain a été longuement et vivement agitée il y a quelques années dans le sein de la Société d'anthropologie de Paris (2). En très grande majorité, mes collègues combattirent ma manière de voir, et plusieurs s’efforcèrent, en se plaçant à divers points de vue, de diminuer la distance qui sépare l'Homme des animaux. Mais eux-mêmes signalèrent comme à l’envi les graves différences qui les distinguent.
Eh bien, après les travaux d’Adanson, de Jussieu, de Cuvier, après l'inauguration de la Méthode naturelle, il n’est plus permis à un naturaliste d'agir comme au temps de Linné, de baser ses classifications sur un seul ordre de caractères arbitrairement choisis, de tenir compte seulement de ceux qui prêtent au rapprochement de deux êtres ou de deux groupes d'êtres, en négligeant ceux qui les éloignent le plus l’un de l’autre. Pour assigner à l'Homme sa véritable place dans la nature, il faut embrasser l’être humain tout entier ; et alors, on vient de le voir, Huxley lui-mème le déclare, on ne saurait le juxtaposer à n'importe quels animaux, on est forcé de lui faire une place à part.
(1) Je ne puis que renvoyer le lecteur à l'ouvrage d’Isidore Geoffroy (Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. IH, chap. vu). Il y trouvera un historique complet de la question et la discussion très remarquable par laquelle l’auteur motive sa conclusion en faveur du Règne : humain. — Je me borne à rappeler ici que, bien avant la publication de ce livre, j'étais arrivé à la même conclusion qu'Isidore Geoffroy par des considérations tantôt fort semblables à celles qu'il a fait valoir, tantôt quelque peu différentes et que j'ai maintes fois exposées dans mon enseignement à la Faculté des sciences de Toulouse (1838-1810), au Muséum. et dans mes livres (1854-1889).
(?) Bulietin de la Suciété d'Anthropologie, 1° série, t. I, V et VI; 2e série, t. [. J'ai résumé toute cette discussion dans un volume publié à l'oc-
casion de l'Exposition universelle, sous le titre de Rapports sur les progrès del’ Anthropologie (?e partie, chap. 1.
XII. — Lorsqu'on s'arrête chez l'Homme à l’organisme matériel, l'appréciation des rapports devient nécessairement fort . différente. Alors l'espèce humaine ne forme plus qu'une famille des Primates. C'est la conclusion adoptée d’abord par Huxley ; c’est celle à laquelle s’est arrêté Isidore Geoffroy (4) et que j'ai adoptée depuis longtemps (2).
En effet, elle précise suffisamment le degré d’affinité anatomique et physiologique existant entre nous et les Singes supérieurs, si l’on prend ce mot d’affinité dans le sens ordinaire et classique. Mais il en est tout autrement si l’on se place sur le terrain de l’évolution. Ici, pour Lamarck, pour Darwin et pour tous leurs adhérents, l’affinité devient parenté; les ressemblances embryogéniques et anatomiques accusent la filiation des êtres et permettent d'établir leur généalogie, et on sait que les transformistes, se plaçant à ce point de vue, ont rattaché l'Homme au Singe.
Mais, tout en restant d'accord sur le principe général, les transformistes se sont divisés quand il s’est agi d’en faire l’application. Les uns, avec Darwin, Haeckel et la plupart de leurs disciples, ont admis la filiation directe. Ils nous ont donné pour ancêtre immédiat parmi les animaux un singe bien caractérisé comme catarhinien, avec ou sans queue (3). Pourtant, comme de lui à nous le ut aût été trop considérable, ils ont imaginé de relier les deux types par les Anthropithèques de M. de Mortillet ou par quelque autre type intermédiaire, dont on n’a nulle part trouvé la moindre trace. Les autres, avec Carl Vogt (4), sont remontés plus haut et ont rat-
(1) Loc. cil., p. 251.
(2) Rapport sur les progrès de l'anthropologie, 1868, p. 90.
(3) Darwin, La descendance de l'homme, traduction Moulinié, t. 1, p. 212; Haeckel, Histoire de la création des étres organisés d'après les lois nalurelles, traduction Letourneau, p. 570; Anthropogénie, traduction Letourneau, p. 434. Quelques anthropologistes ont voulu donner pour ancêtres aux Américains les singes à queue prenante, les Platyrhiniens de leur pays. Haeckel lui-même a protesté contre cette hypothèse.
(4) Mém. sur les microcéphales, p. 200. Ce mémoire a remporté le prix
Godard, décerné pour la seconde fois par la Société d'anthropologie de Paris en 1867.
taché l'Homme et les singes à un ancêtre antérieur commun qui nous est également inconnu.
J'examinerai tout à l'heure la question des prétendues origines simiennes de l'Homme ; pour le moment je me bornerai à dire qu'en adoptant l'opinion rappelée plus haut, Darwin a oublié ses propres principes. Tout l’appareil locomoteur de l'Homme en fait un mammifère destiné à marcher sur ses membres postérieurs; par le sien, le Singe est non moins essentiellement fait pour grimper en s’aidant principalement de ses membres antérieurs. Le livre même de Huxley témoigne hautement de ce dernier fait. Or, en vertu de la loi de caractérisation permanente, une des plus séduisantes du darwinisme, parce qu'elle semble rendre compte des rapports des êtres entre eux, un marcheur ne peut pas descendre d'un grimpeur, L'Homme sait cependant grimper et le singe marcher. En outre, Pruner Bey (1), Welker (2), Broca (3), etc. ont signalé un développement inverse dans divers appareils organiques de l'Homme et des singes ; et il est évident que les principes fondamentaux du darwinisme s'opposent à ce que l’on rattache l’un à l’autre, par une généalogie directe, deux êtres dont le développement s'effectue en sens inverse. Au contraire, en recourant à l'hypothèse d’un ancêtre antérieur commun, qui n'était encore nettement caractérisé ni comme homme ni comme singe, mais qui tenait plus ou moins de ces deux types, on rentre dans une des théories secondaires les plus ingénieuses de Darwin; et, en se rattachant à cette idée, Vogt a été plus heureusement inspiré que son maître.
Sans être bien explicite, c'est vers cette dernière opinion que Huxley semble pencher après d'assez longues réflexions. « Si, dit-il, des causes naturelles quelconques ont suffi pour faire évoluer un même type souche, ici en ouistiti, là en chim-
(1) Sur le transformisme (Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 2° série, t. IV, p. 641).
(2) Leçons sur l'homme, par Carl Vogt, p. 53 et suiv., fig. 7, 8 et 9.
3) Sur l'angle orbito-occipital ‘Revue d'anthropologie, t. VI, p. 384.
panzé, ces mêmes causes ont été suffisantes pour, de la même souche, faire évoluer l'homme (1). » Toutefois, quand le savant anglais écrivait cette phrase, ses convictions étaient encore loin d’être arrêtées; et, quelques lignes plus bas, il a peint lui-même l’état de son esprit en termes qui ne manquent pas de poésie. On me saura gré de citer textuellement ce passage :
« Il m'arriva un jour de séjourner durant de nombreuses heures, seul et non sans anxiété, au sommet des Grands- Mulets. Quand je regardais à mes pieds le village de Chamonix, il me semblait qu'il gisait au fond d'un prodigieux abime ou gouffre. Au point de vue pratique, le gouffre était immense, car je ne connaissais pas le chemin de la descente; et si j'avais tenté de le découvrir seul, je me serais infailliblement perdu dans les crevasses du glacier des Bossons. Néanmoins je savais parfaitement que le gouffre qui me séparait de Chamonix, quoique infini dans la pratique, avait été traversé des centaines de fois par ceux qui connaissaient les chemins et possédaient des secours spéciaux.
« Le sentiment que j'éprouvais alors me revient quand je considère côte à côte un homme et un singe. Qu'il y ait ou qu'il y ait eu une route de l’un à l’autre, j'en suis sûr. Mais. maintenant la distance entre les deux est tout à fait celle d’un abîme ; et, pour mon compte, j'aime mieux reconnaître cefait, aussi bien que l'ignorance où je suis du sentier, plutôt que de me laisser choir dans une des crevasses creusées aux pieds de ces chercheurs impatients qui ne veulent pas attendre la direction d'une science plus avancée que celle du temps présent (2). »
Certes il:y a quelque sagesse dans ces dernières paroles ; mais la comparaison que fait Huxley entre ses impressions d’alpiniste et ses opinions de transformiste n'en manque
(1) Préface de la traduction française, p. 7. Cette préface, écrite en 1868, est par conséquent postérieure de cinq ans à l'ouvrage lui-même.
Dans tout celui-ci, Huxley semble avoir adopté l'opinion qui nous attribue-
un singe pour ancêtre direct, bien qu'il ne le dise pas formellement. (2) Préface, p. 8.
pas moins de justesse. Arrivé aux Grands-Mulets, voyant au fond du gouffre le village d'où il était sans doute parti, il ne pouvait mettre en doute le fait qu'il existe une communication entre ces deux points. Fût-il arrivé au sommet de la montagne par une autre route, il savait, comme il le dit lui-même, que des centaines de voyageurs avaient suivi un sentier qui, quoique invisible pour lui, n’en existait pas moins en réalité. Sa conviction avait done pour fondement l'expérience et l'observation, soit transmises, soit personnelles. Il n’en est plus de même quand il s'agit de la voie qu'aurait suivie un organisme simien pour se transformer en organisme humain. Personne ne l’a parcourue de l'œil; personne n’a pu indiquer quelqu'une des pierres milliaires qui auraient dû la jalonner. C'est là un fait avoué par tous les transformistes sérieux qui se sont expliqués sur ce point (1); Huxley le reconnaît formellement pour « la création actuelle (2) » aussi bien que pour les faunes fossiles (3). Ici donc le savant anglais ne peut invoquer en sa faveur ni l'observation ni l'expérience ; et, lorsqu'il dit étre sûr que l’homme et le singe sont parents n'importe à quel degré, il ne peut arguer que de sa conviction personnelle motivée par sa foi en une doctrine qu’il déclare ailleurs n’accepter que sous une réserve formelle (4). Aussi s’en remet-il à son maître pour démontrer la possibilité de la transmutation qu'il à imaginée (5).
Eh bien, ce n’est pas à Huxley qu'il est nécessaire de rap-
(4) Voir notamment ce que dit C. Vogt (Mémoire sur les microcéphales,
(2) La place de l'homme dans la nature, p. 232 et 239. (3) Page 316.
(4) | Page 244.
(5) Préface, p. 8. On peut se demander qui de Huxley ou de Vogt a eu
le premier l'idée de reporter l’origine de l'Homme et des singes à un ancêtre commun, au lieu de représenter le premier comme descendant directement des seconds. IL est facile de répondre à cette question. La Préface de Huxley est datée du 15 novembre 18:17, et le Mémoire de Vogt avait été couronné par la Société d'anthropologie dans la séance du 20 juin de la même année. Il était en outre imprimé. L'antériorité appartient donc au savant genevois.
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 11
peler les exigences de la science moderne; et à coup sûr il demanderait aux adversaires du transformisme des arguments et des preuves d’une tout autre nature.
XIII. — En somme, de tous les savants qui, par l’importance de leurs travaux, se sont placés au premier rang des zoologistes-biologistes actuels et qui ont hautement acclamé la théorie de la sélection, Huxley est à mes yeux le plus pur, le plus fidèle darwiniste. Dès le premier jour, il embrassa avec ardeur la doctrine dont Wallace, mais surtout Darwin, étaient pour lui les révélateurs ; il la propagea et la défendit par la plume et par la parole; il fut toujours au premier rang dans les luttes qu’elle souleva; et loin de faiblir avec le temps, son enthousiasme pour le maître, sa foi en cette doctrine semblent avoir grandi d’année en année.
Et pourtant, sous la pression des faits qu'il ne pouvait se dissimuler, ce disciple dévoué a formulé de bien bonne heure des objections très graves, qui n'ont pas été réfutées, objections qui touchaient soit au fond même de la conception, soit aux conséquences qu'on en avait tirées. En réimprimant ses Critiques et ses Adresses, il a témoigné que ses opinions sont restées les mêmes depuis l’époque où il les avait émises. On sait que, dans l'intervalle, l’opposition a grandi et s’est développée chez ceux-là mêmes qui se disent encore disciples de Darwin. Il en est, comme nous l'avons vu, qui ont sapé jusque dans ses fondements l'édifice élevé par celui qu’ils appellent pourtant leur maître. Mais Huxley les a précédés ; et quiconque lira attentivement les écrits dont j'ai cherché à donner une idée sommaire ne pourra que voir en luile précurseur de Vogt et de Romanes.
XIV. — J'ai été et ne pourrais être que très bref en parlant des conceptions anthropogéniques reposant sur l’idée d’une transformation brusque. J’aimontré dansun chapitre précédent que ce point de départ ne conduit à rien qui ressemble à
une véritable théorie, et le peu que je viens de dire met encore ce fait en évidence. Pour elles, l'apparition de l'Homme est le résultat d’une métamorphose comme toute autre. Il est le fils immédiat d’un animal quelconque, comme le Cheval est le fils de l'Hipparion. Le phénomène ne présente ici rien de spécial. Par conséquent on ne saurait répondré à cette assertion sans rentrer dans la discussion générale de la doctrine, que je crois avoir suffisamment développée.
Il en est autrement des doctrines qui admettent la transformation lente et surtout de celle de Darwin. Ici nous avons un ensemble de principes et de lois en vertu duquel l'Homme ne peut être que le terme extrême d'une série remontant jusqu'aux premiers àges du monde organique. Il faut reconstituer cette série, et montrer comment, en vertu de ces principes et de ces lois, l'être humain s'est dégagé de l’animalité. Il faut indiquer tout au moins quelques-uns de ces ancêtres les moins éloignés et motiver la généalogie qu'on lui attribue. L'anthropogénie devient ainsi un chapitre spécial obligé de la zoogénie. Aussi ce sujet a-t-il été traité à part par Darwin et par quelques-uns de ses disciples les plus éminents. Disons dès à présent que tous ont rapproché le singe de l’homme, soit à titre d’ancêtre direct, soit à titre de collatéral.
XV.— J'ai dit tout à l'heure comment Huxley à précédé son maître dans cette voie; j'ai indiqué aussi qu'il avait hésité entre deux solutions. Au début, à en juger par son langage à Oxford, il se plaça évidemment au point de vue de la descendance directe. Il fit ensuite sur ce sujet, devant des ouvriers aussi bien que pour des hommes de science, de nombreuses conférences (1) : et probablement, entraîné par l'ardeur de la controverse, il professa à peu près la mème opinion, ou du moins on la lui attribua en Angleterre comme
{ C'est lui-même qui a donné ces détails (£vidence as to Mars Place in Nature; Advertisement, 1863 .
sur le continent (1). Mais lorsqu'il rédigea ces discours pour er faire un livre, des doutes lui vinrent et il écrivit : «Si l’on pouvait établir que les marmousets (2) se sont formés par évolution,… on ne trouverait aucune raison solide pour mettre en doute que l'Homme peut avoir pris origine, soit en vertu des modifications graduelles d’un singe anthropomorphe, soit à titre de rameau d’une même souche primitive que celle des singes (3). »
On voit qu'ici Huxley se borne à poser l'alternative et je n'ai rien trouvé de plus affirmatif dans toute cette partie du livre. Pourtant, dans un chapitre suivant consacré à un tout autre sujet, il déclare avoir cherché précédemment à démontrer qu'il n'existe aucune parenté directe entre les anthropiniens et les catarhiniens actuels, c'est-à-dire entre l'Homme et les Singes qui se rapprochent aujourd’hui le plus de lui (4). Enfin il a été plus explicite encore dans la Préface écrite pour la traduction française: «Si, dit-il, des causes naturelles quelconques ont suffi pour faire évoluer un même type-souche, ici en ouistiti, là en chimpanzé, ces mêmes causes ont été suffisantes pour, de la même souche, faire évoluer l’homme (5) ».
Ainsi, on doit le reconnaître, après quelques hésitations, Huxley a reporté à un ancêtre commun l’origine des hommes et des singes et écarté toute idée d’une parenté directe. Mais, lorsqu'il a écrit son chapitre Sur les Rapports anatomiques de l'Homme et des animaux inférieurs, ses convictions n'étaient pas encore arrêtées et son travail s’en estressenti. Ilconservaitsans doute une bonne part de ses préoccupations premières; car, en réalité, la conclusion logique de toute son argumentation est que les rapports entre l’homme et les anthropomorphes
(1) Voir entre autres ce que Haeckel dit à ce sujet dans son Histoire de lu création naturelle et dans son Anthropogénie.
(2) Les ouistitis, tamarins, etc., tous singes américains.
(3) De la place de l'Homme dans la nature, par Th. Huxley, traduit par le D' E. Dally, 1868, p. 241.
4) Ibid., p. 259.
5) Ibid., p. 7.
sont des plus étroits. Il dit bien qu'entre eux et lui il ya un abime (1); il écrit bien que « chaque os du gorille porte une empreinte par laquelle on peut le distinguer de l'os humain correspondant, etque, dans la création actuelle tout au moins, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l'Homme du Troglodyte (2); malheureusement il se hâte d'ajouter que la ligne de démarcation n’est pas moins profonde, n’est pas moins complète entre le Gorille et l'Orang ou entre l’Orang et le Gibbon (3). »
Mais, s’il en est ainsi, si de l'Homme au Gorille il n’y a pas plus de distance que de celui-ci à l’'Orang et d’un anthropomorphe à l’autre, pourquoi le détacher de ce groupe? Pourquoi en former une famille spéciale, ou pourquoi ne pas admettre autant de familles que le groupe des anthropomorphes renferme de types différents ? C'est que, ici comme ailleurs, les faits se sont imposés à Huxley et que, pas plus ici qu'ailleurs, il n’a voulu en méconnaitre ou en nier l’autorité; c’est que, encore une fois, malgré les entrainements de la lutte, l’homme de science l’a emporté chez lui sur le théoricien.
Dans son beau Mémoire sur l'anatomie de l’homme et des Singes, Broca a été plus précis et plus complet que le savant anglais (4). Lui aussi s’est occupé exclusivement de l’homme physique, et, comme Huxley, il en a fait une des cinq familles de son ordre des Primates (5). Après avoir longuement comparé les divers appareils organiques, il s’est demandé si les caractères qui distinguent ces familles ont une valeur à peu près équivalente. Dans le cours de son travail, il avait fait ressortir surtout le peu de différence qui existe dans bien des cas entre l’homme et les anthropomorphes. Mais à ce moment
(1) De la place de l'Homme dans la nature, p. 259.
(2) Ibid.
(3) 1bid., p. 240.
(4) L'ordre des Primates. Parallèle anatomique de l'Homme et des singes (Bulletin de la Société d'anthropologie, 1869, p. 219).
(5) Ces familles sont : les Hominiens, les Anthropoïdes, les Pithéciens, les Cébiens et les Lémuriens.
il s'est rappelé que « l'importance des caractères anatomiques se mesure à l’importance des phénomènes physiologiques, et qu’une modification, même légère, peut réaliser un changement physiologique considérable et entrainer des conséquences de la plus haute gravité (1). Il a fait à sa famille des anthropoïdes l'application de ces principes si vrais; et il a conclu en disant : « Voilà pourquoi je trace entre les deux premières familles de l’ordre des Primates une démarcation plus profonde qu'entre les familles suivantes. L'anatomie morte n’autoriserait pas cette conclusion; mais l’anatomie vivante nous permet de dire, sans vain orgueil, que la famille humaine s'élève, par son organisation, à une grande distance au-dessus de celle qui s'en rapproche le plus (2). »
Lorsque Broca s'exprimait ainsi, il n'avait pas encore fait le travail magistral dont je parlerai tout à l'heure, et dans lequel il a fait connaître un caractère anatomique qui, même pris isolément, distingue l’homme de tous les animaux; il n'avait guère d’autres éléments d'appréciation que Huxley. Si, plus que ce dernier, il s’est rapproché de la vérité, c’est que, libre de toute idée préconçue, il a su voir la question sous ses diverses faces.
XVI. — Même après avoir lu le livre de Huxley, on ne voit pas clairement ce qui lui a fait écrire la phrase suivante :
« Quelque partie de l’économie animale, quelque série de muscles, quelque viscère que nous choisissions pour tracer un parallèle, le résultat resterait le même : nous trouverions que les singes inférieurs et le Gorille diffèrent plus entre eux que le Gorille et l'Homme (3). » Une affirmation aussi formelle,
(1) Loc. cit., p. 898.
(2) 1bid., p. 400.
(3) Huxley, Loc. cit., p. 211. — Sur la foi d'un anatomiste aussi éminent et occupé à ce moment par d'autres travaux, j'avais accepté de confiance cette proposition comme vraie. Je l’ai reproduite dans mon Espèce humaine, dont la première édition date de 1877. Ce livre ayant été cliché dès le début, on Ja retrouve dans toutes les prétendues édi-
faite par un anatomiste aussi autorisé, ne pouvait manquer d'entraîner bien des esprits. Haeckel se hâta d'en faire une loi (4). Moi-même je l’acceptai d'abord comme vrai dans son ensemble, tout en faisant des réserves expresses sur un des points les plus essentiels (2). Elle est d’ailleurs citée journellement par les transformistes comme une sorte d’axiome indiscutable. Pour ces divers motifs il peut être utile de l’examiner avec quelque détail. Non certes que je veuille nier les ressemblances signalées par Huxley et par bien d’autres anatomistes. Mais la plupart de ces derniers ont indiqué aussi des différences que le savant anglais oublie trop souvent et qu'il est bon de rappeler.
A l’assertion de Huxley j'opposerai d'abord le travail d’un de ses compatriotes, sur l’anatomie de l'Homme, du Gorille et d’un Macaque (3). Ce mémoire du professeur Halford est consacré à l’ostéologie et à la myologie. IL est rédigé d’une manièrerigoureusementcomparative etsous forme detableaux. L'auteur décrit sommairement et un à un chaque os, chaque musele principal : ces descriptions sont placées à côté les unes des autres, dans trois colonnes distinctes, consacrées la première à l'Homme, la seconde au Gorille, la troisième au Macaque.On constate ainsi, presque d’un seul coup d’æil, les différences et les similitudes. Les premières sont nombreuses et souvent graves entre l'Homme et le Gorille. Il en est tout autrement de celui-ci et du Macaque ; si bien qu’à la dernière tions suivantes, qui ne sont que des tirages, ÿ compris la dixième, parue en 1890. Mais j'ai, depuis lors, combattu à diverses reprises l’opinion de Huxley dans les lecons publiques faites au Muséum. Je ne fais aujourd’hui que résumer ce que j'ai exposé avec détail à mes auditeurs.
1) Anthropogénie, p. #18.
(2) L'espèce humaine, 1877, p. 13 et 38. Depuis cette époque, ce livre a eu plusieurs éditions. La dixième a paru en 1890. Mais ces prétendues éditions ne sont que des {irages, l'ouvrage ayant été cliché dès le début.
(3) Lines of demarcation belween Man, Gorilla and Macaque, by G. 3. Halford, M. D. Professor of anatomy, physiology and pathology; University of Melbourne, 1864. Pour le Gorille, l'auteur reproduit ce qu'ont fait connaître Owen et Duvernoy; pour le Macaque, il cite ses propres re-
cherches exposées dans un mémoire spécial intitulé Not like man bimanous and biped, nor yet quadrumanous, bul cheropodous, 1863.
colonne on trouve à chaque instant, pour toute indication, ces mots : «comme chez le Gorille (1) »,et qu'en outre l’auteur signale le peu d'importance des différences qu'il indique entre ces deux types. Or le Macaque est un de ces Singes inférieurs dont parle Huxley. A lui seul, le mémoire de Halford suffirait pour montrer ce qu'a d'inexact la proposition absolue du savant anglais. Mais il y a bien d’autres objections à lui faire.
Depuis le célèbre mémoire de Daubenton sur ce sujet (2), tous les anatomistes ont admis que la direction du trou occipital constitue l’un des meilleurs caractères indiquant Pattitude plus ou moins bipède, plus ou moins quadrupède des animaux. Le collaborateur de Buffon avait imaginé une méthode pour déterminer cette direction, et, le premier, ileut l’idée d'employer dans ce but une mesure angulaire. Mais ses points de repère étaient mal choisis, et diverses tentatives avaient été faites pour suppléer à ce que l'angle de Daubenton avait de défectueux, lorsque Broca publia le mémoire où le problème était définitivement résolu (3). Son angle orbitooccipital mesure le sens et le degré d'inclinaison du trou occipital sur le plan de la vision directe. Il indique donc jusqu'à quel point la face est ou n’est pas tournée vers le sol, quand on regarde devant soi sans effort ni travail, ce qui revient à dire qu'il montre jusqu'à quel point un mammifère est quadrupède ou bipède.
Broca a fait connaître les procédés à l’aide desquels on peut mesurer cet angle avec une extrême précision. Ses recherches ont porté sur vingt-sept groupes humains appartenant aux trois types fondamentaux, blanc, jaune et noir ; sur treize
(4) « As in the Gorilla. »
(2) Mémoire sur les différences de la situation du grand trou occipitai dans l’homme et les animaux (Mémoires de l’Académie des sciences, 1164).
(3) Sur l'angle orbito-occipital (Revue d'anthropologie, 1871). Cet angle mesure l'inclinaison du plan du trou occipital sur le plan biorbitaire. Ce dernier indique la direction naturelle du regard vers l'horizon. C’est encore Broca qui en a le premier signalé l'importance et qui a donné les moyens de la déterminer. (Bulletin de la Sociélé d'anthropologie, 2° série, t. VIIL.)
espèces de singes, allant depuis les anthropomorphes jusqu'aux lémuriens; sur six Carnassiers, deux rongeurs, un ruminant et trois pachydermes. Certes on ne peut méconnaitre l'importance d’un pareil travail dû à l’anatomiste à qui les anthropologistes de tout pays ont élevé une statue. Voyons donc quelques-uns des résultats qu'il nous apporte, en nous bornant à ceux qui se rattachent à la question soulevée par Huxley.
Constatons d’abord, avec Broca, que l’angle orbito-occipital moyen « est constamment négatif dans toutes les races humaines. Chez tous les singes, chez tous les autres mammifères, il est constamment positif (4) »; et il grandit d'autant plus que l’on descend plus bas dans la classe des mammifères. Chez le Cochon, il atteint 119°.
Broca se borne à remarquer que du chimpanzé (+ 32°,73) à l'Esquimau (— 3°,00) (2) l'angle dont il s’agit présente une différence de 35°,73. Elle est encore de 33°,13 quand on compare les chimpanzés aux hommes microcéphales (+ 2°,6). Mais il résulte, en outre, de ses tableaux de mensuration que des lémuriens (makis, 41°,05) aux anthropomorphes la différence est seulement de 8°,32 pour le Chimpanzé, de 3°,34 pour le Gibbon, de 5°,78 pour le Gorille. Quant à l’Orang, son angle orbito-occipital (45°,62) le place au-dessous des Makis (3).
Ainsi, par ce caractère de premier ordre, et dont personne ne peut contester sérieusement la valeur, la différence de l'Homme à l’anthropomorphe le plus élevé est de plus de quatre fois plus grande que de ce même anthropomorphe au Maki, que
(4) Loc. cit., p. 427. Les passages soulignés l’ont été par Broca dans les textes que je reproduis. On voit qu’il en sentait toute l'importance.
(2) Les Esquimaux sont la race humaine qui se rapproche le plus du 0 par sa moyenne. C’est aussi celle qui a montré le plus de cas individuels d’angles nuls ou même positifs.
(3) Je dois faire remarquer, en outre, que l’angle orbito-occipital du Maki (419,05) ne diffère de celui du Gorille (40°,27) que de 0,78. Ce lémurien vient donc se placer, par ce caractère, au milieu des anthropomorphes. Mais ce fait rentre dans la catégorie de ceux que je vais examiner tout à l'heure.
l’on peut à peine appeler un singe. Telle est la conclusion à laquelle conduit la considération des moyennes qui, dans les questions de ce genre, sont universellement regardées comme ayant seules une valeur réelle. L'étude des cas individuels et la comparaison des extrêmes peuvent, dans certaines circonstances, faire naître des doutes. Mais ici elles ne font qu’accentuer davantage la signification du résultat que je viens d'indiquer.
Pas un Européen, depuis l’époque paléolithique jusqu’à nos jours, n'a montré un angle orbito-occipital positif; pas un n’a même atteint 0° (1) : l'angle le plus grand s’est trouvé chez un nègre guinéen, où il était de +5°. Chez les anthropomorphes, le plus petit a été rencontré chez un gorille femelle, où il était de + 22°. La différence entre les deux types est encore de 17°. Enfin le microcéphale chez lequel l’angle était le plus ouvert ne marquait que + 10°, et Ia différence entre lui et le Gorille était encore de 12°. Par conséquent, même dans ce cas extrême, la distance de l’homme à l’anthropomorphe reste à peu près de moitié plus grande que de celui-ci au maki.
Voici la conclusion générale parfaitement justifiée que Broca a tirée des faits que je viens de résumer : « L’angle orbito-occipital établit donc, entre le type de l'homme et celui de ses plus proches voisins zoologiques, une distance très grande, dont les écarts individuels les plus extrêmes ne peuvent pas même franchir la moitié (2). »
L'éminent anatomiste est encore plus explicite dans le passage suivant : « Il m'est permis de dire par conséquent que l'angle orbito-occipital constitue un caractère distinctif absolu de l'Homme, même de l'Homme dégradé par la plus humiliante
(4) Loc. cil., p. 431. Les recherches de Broca ont porté sur 360 têtes osseuses de divers Européens; sur 244 têtes de diverses autres races humaines ; de 18 microcéphales à divers degrés; de 29 anthropomorphes; de 58 singes inférieurs et de 12 mammifères carnassiers, lONgeurs, ru minants ou pachydermes.
(2) Ibid., p. 421.
des anomalies (1). » On voit ce qu'il faut penser de l'assertion de Huxley en présence de ces chiffres et de ces résultats si nets formulés par un anatomiste dont personne ne mettra en doute ni la compétence ni la parfaite indépendance d'esprit. Rappelons toutefois que le travail de Broca est bien postérieur au livre du savant anglais et que celui-ci n'a pu en tenir compte. Mais que faut-il penser des écrivains qui, quinze ans après la publication de ce mémoire, répètent encore journellement les paroles auxquelles il a donné un si éclatant démenti”?
Sans sortir de cet ordre de considérations purement anatomiques, j'appellerai l'attention sur un fait qui à bien son importance, puisqu'il s'agit de l'organe de la voix. Chez le Gorille, le Chimpanzé, l’Orang, et au moins un Gibbon (2), on trouve de chaque côté du larynx une ouverture qui met l’organe vocal en communication avec une poche membraneuse plus ou moins développée. Dans le Gorille, ces poches sont énormeset envoient des prolongements en haut jusque derrière la mâchoire, en bas sous les aisselles (3). À peine est-il besoin de rappeler que chez l'Homme on ne trouve pas le moindre vestige de ce singulier appareil.
Chez un grand nombre de Singes inférieurs de l’ancien continent il n'existe qu'une seule poche. Celle-ci a été retrouvée jusque chez un platyrhinien du nouveau continent (4). Il est évident que, par là, cette espèce est bien plus rapprochée du Gorille, qui exagère ce caractère, que de l'Homme, chez qui il fait entièrement défaut, et ce fait contredit encore la proposition de Huxley.
IL est vrai que les poches laryngiennes manquent également
(1) La microcéphalie (Ibid., p. 224.
(2) Le Siamany.
(3) Des caractères anatomiques des grands singes pseudo-anthropomorphes (Archives du Muséum, t. VIII, 1855-1856, p. 204). Les quatre mémoires, sans nom d'auteur, sont de Duvernoy, pl. XI, fig. 1 et 2, et pl. XII, fig. 1. «
14) Hid., p. 807, pl. XVI fig. 11.
chez plusieurs catarhiniens, et probablement chez un grand nombre de platyrhiniens, d’où ilrésulte que, sous ce rapport, ces espèces s'éloignent des anthropomorphes pour se rapprocher de l'Homme. Ce contraste même conduit à aborder un autre ordre de considérations,
XVIII. — Huxleyinsiste d’une manière spécialesurles différences qui séparent les anthropomorphes des singes inférieurs ; mais il ne s'inquiète en général ni de leur nature ni surtout de leur signification. Pourtant quelques-uns des faits qu’il signale auraient mérité de fixer son attention. Si certains caractères éloignent les platyrhiniens des singes supérieurs, ce n’est pas en les abaissant plus ou moins au niveau des autres groupes de mammifères; c’est au contraire en les élevantet en les rapprochant de l'Homme. Je prendrai comme exemple de ce fait le Saïmiri, que le savant anglais a cité (1). Je me bornerai d’ailleurs à quelques observations tirées du squelette et du cerveau.
Chez le Gorille et le Chimpanzé, les grands os du bassin remontent jusqu’au niveau des fausses côtes (2). Par suite de cette disposition, l’abdomen est très large, arrondi et a été comparé, non sans raison, par Gratiolet et Alix, au ventre d’un crapaud (3). Chez le Saïmiri (Chrysotrix) (4) comme chez l'Homme (5), il y a un intervalle considérable entre les côtes
(1) Pages 202 et 204. Huxley appelle le Saimiri Chrysotrix. C’est le nom de genre proposé par Wagner (Gervais). L'espèce dont il s’agit ici est le S. sciurin (S. sciureus).
(2) Des caractères anatomiques des grands singes pseudo-anthropomorphes, pl. I'et II (Archives du Muséum, t. VIII, 1855-1856). Ces quatre mémoires sans nom d'auteur sont de Duvernoy. On constate le fait que. je rappelle même sur les figures du livre de Huxley, p. 191. Ces figures sont d’ailleurs très mauvaises et fausses sur certains points importants. Le préparateur qui a monté ces squelettes a donné aux colonnes vertébrales des inflexions en désaccord avec la réalité. Je reviendrai plus loin sur ce point.
(3) Recherches sur l’anatomie du Troglodytes Aubryi, p. 29. (Nouvelles archives du Muséum, t. 11, 1866.)
(4) Saïmiri sciureus (Histoire naturelle des mammifères, par P. Gervais, t. 1, 1854, planche de la p. 131).
(5) Huxley, loc. cit., p. 192.
et les bords supérieurs du bassin. De là résulte, chez le premier, la sveltesse du corps, et, chez le second, la ligne onduleuse des contours latéraux du tronc.
Chez tous les anthropomorphes, les membres antérieurs sont beaucoup plus longs que les membres postérieurs. Huxley a compris l'importance de ce caractère et M. Étienne Rollet l’a mise hors de doute dans son mémoire sur La taille des grands singes (1). Chez le Saïmiri, comme chez l'Homme, les membres antérieurs sont beaucoup plus courts que les postérieurs.
Chez tous les anthropomorphes, le trou occipital est sensiblement plus reculé en arrière que chez l'Homme (2). Chez le Saïmiri, nous dit Huxley, « il occupe à peu près la même place que chez l'Homme (3) ».
Chez tous les anthropomorphes, chez le Gorille surtout, le volume des os de la face l'emporte de beaucoup sur celui de la boîte cranienne, qui renferme le cerveau. On constate le rapport inverse chez le Saïmiri aussi bien que chez l'Homme ; et ce fait est encore signalé par Huxley lui-même (4).
Le Saïmari l'emporte encore d’une manière remarquable et se rapproche de l'Homme autant que le Gorille s’en éloigne par le rapport qui existe entre le poids du cerveau et celui du corps entier. On en jugera par le tableau suivant, dans lequel le poids du cerveau est pris pour unité (5).
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(4) Revue scientifique, 1880, p. 196.
(2) Huxley, loc. cit., p. 191 et 192. Dans les figures des squelettes simiens (p. 191), le trou occipital du Gorille est placé un peu trop en avant. En revanche, celui du Chimpanzé est trop reculé en arrière. (Voir les planches de Duvernoy et de Gratiolet et Alix, loc. eik.)
(3) Loc. cit., p. 204 et fig., p. 203.
4) Loc. cit., p. 202 et fig., p. 203.
5) Les cinq premiers nombres de ce tableau sont empruntés à Cuvier (Leçons d'anatomie comparée, 2e édition, t. III, 1845, p. 17). Pour le Gorille, j'ai pris le poids du cerveau déterminé par Broca (Bulletins de La Sociélé d'anthropologie, 2° série, t. I, 1869, p. 314) et le poids du corps donné par Huxley, d'après Ford (loc. cit., p. 161).
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On le voit, par ce caractère tout anatomique et dont on ne contestera pas la valeur, le Saïmiri remonte jusqu’à l'Homme, tandis que le Gorille descend au-dessous du Papion et du Magot (2).
Des cinq caractères que je viens d'indiquer, quatre au moins, la longueur relative des membres antérieurs et postérieurs, la position du trou occipital, le développement relatif du crâne et de la face, le poids relatif du cerveau et du corps, ont une importance que l’on ne saurait contester. Or tous les cinq éloignent, il est vrai, considérablementles Saïmiris des anthropomorphes ; mais en même temps ils les rapprochent de l'Homme dans la mème proportion. Dès lors, pourquoi ne leur applique-t-on pasles mêmes raisonnements qu’à d’autres? Pourquoi n’en tire-t-on pas les mêmes conséquences? Pourquoi, en vertu de ces caractères, malgré ses trente-six dents, n’attribue-t-on pas au Saïmiri une parenté directe ou collatérale avec l’espèce humaine, aussi rapprochée que celle que l'on accorde au Gorille, malgré le contraste étrange que toutes ses formes extérieures présentent avec celles de l'Homme, malgré ses canines d’animal carnassier, et surtout malgré l’infériorité de son développement cérébral (3)?
(4) Ce rapport est certainement trop fort, car le Gorille pesé par Ford
n'avait plus ses viscères abdominaux et thoraciques. (2) J'emprunte encore à Cuvier quelques-uns de ces curieux rapports :
GONE nee LES ner nee 1 : 48 DA nas a same use ses 0e M SC DS 4, 4005 CUISINE TAN R FR RE PE 1298 Callifriche tire ee A REZ Macaque Nr PR RSR M LEE ù : 96 MagOt RSS ER EN RENNES Pis Rs 1 : 105 Päpion sr cebae Re UEaTE CE Rn ER 4 : 104
Sans doute, ces nombres ne sauraient être regardés comme définitifs, car ils reposent bien probablement sur des observations trop peu nombreuses. Toutefois les différences sont trop grandes pour qu'ils ne soient pas l'expression de rapports généraux.
(3) Si le Saïmiri atteignait la taille du Gorille, en conservant un cerveau relativement aussi volumineux que celui qu’il possède, cet organe serait
C'est que dans les théories que je combats, on est presque toujours et fatalement conduit à l'arbitraire. Les ressemblances que l'organisme humain présente avec celui des singes sont pour ainsi dire réparties entre tous les groupes de ces derniers. Sans même sortir des anthropomorphes, selon l'organe ou l'appareil que l’on considère, l'Homme ressemble davantage tantôt au Gorille, tantôt au Chimpanzé, tantôt à l'Orang ou au Gibbon (1). On vient de voir que ces rapports s'étendent jusqu'aux singes inférieurs; et Huxley lui-même nous fournirait bien d’autres cas de même nature (2). Tous ces faits n'ont rien d’extraordinaire lorsqu'on y voit seulement un exemple de plus de ces affinités multiples et rayonnantes que Cuvier a signalées avec tant de raison. Mais, lorsqu'on se place sur le terrain du transformisme, ils deviennent embarrassants. Que l’on fasse de l'Homme le petit-fils ou le collatéral du Singe, il est difficile de placer la foule des parents hypothétiques, qui tous font valoir des titres sérieux. Aussi s’est-on décidé un peu au hasard. Si les anthropomorphes, si le Gorille en particulier ont été mis au premier rang après l'Homme, ils ont dû en grande partie cet honneur à leur manque de queue, caractère qui leur est pourtant commun avec tous les magots et les cynopithèques (3) et surtout, peut-
de beaucoup plus développé chez lui que chez l'anthropomorphe. Par suite, il se plisserait comme chez ce dernier, en vertu de la loi démontrée par M. Dareste (Bullelin de la Société d'anthropologie, t. III, 1863, p. 26). Au reste, avec leur petit cerveau lisse, les Saïmiris sont aussi intelligents et affectueux que le Gorille est brute et féroce (Gervais, Loc. cit.).
(1) Duvernoy, Vrolik, etc., ont insisté sur ce point. De là il résulte que les plus habiles anatomistes ne s'accordent pas sur celui de ces grands singes auquel revient le premier rang. Owen l'attribue au Gorille, Isidore Geoffroy au Chimpanzé, Duvernoy, Gratiolet et Alix à l'Orang. Celui-ci viendrait au 3° rang, selon la plupart des naturalistes, quoique son cerveau soit plus parfait que celui du Chimpanzé, selon Vrolik. Les Gibbons sont placés au dernier rang, bien que, selon le même auteur, leur squelette présente des particularités qui les élèvent au-dessus de l'Orang et du Chimpanzé lui-même. (Duvernoy, loc. cit., p. 233.)
(2) Voir entre autres ce qu'il dit du cerveau des singes inférieurs (loc. cit., p. 204).
(3) Histoire naturelle des mammifères, etc.
être, à leur taille élevée. Le Pliopithèque de Sansan est un anthropomorphe comme eux. « Mais, nous dit M. Gaudry, ce singe est si petit que personne n’a eu la pensée d’un rapprochement avec l’espèce humaine (1). » Si le Gorille n'avait pas été plus grand que le Magot, on l'aurait, à coup sûr, signalé comme une des plus hideuses réalisations du type simien (2).
XVIIT. — Les caractères qui éloignent ou rapprochent le Singe de l'Homme, ne sont pas toujours aussi faciles à préciser que ceux que je viens d'indiquer. Il en est qui, pour être nettement appréciés, exigeraient de nombreuses figures comparatives. Tels sont surtout peut-être Les caractères tirés des appareils dela locomotion, si importants à considérer, au point de vue qui nous occupe. Essayons néanmoins d’en donner une idée générale et d’en faire comprendre la signification.
On à vu plus haut comment Huxley s'exprime au sujet des os du Gorille. Qu'on lise attentivement lesmémoires si détaillés de Duvernoy, de Gratiolet et Alix, que l’on compare les planches qui les accompagnent à celles d’un atlas d’anatomie humaine, et on reconnaîtra sans peine que ces paroles s’appliquent également aux ligaments qui fixent et maintiennent en place les diverses parties du squelette, ainsi qu'aux muscles quiles font mouvoir. Les différences sont parfoisconsidérables. Par exemple, chez le Gorille, c’est un fort ligament qui remplace un muscle et substitue la fixité à la mobilité entre deux os (3); c'est un muscle qui disparaît ou mieux qui se fond avec un autre solidarisant ainsi les mouvements de deux organes, restés indépendants chez l'Homme (4): ce sont deux ou plusieurs muscles qui, au lieu d’être isolés comme dans l'espèce humaine, sont reliés entre eux par des fibres muscu-
1) Compte rendu des séances de l'Académie des sciences, séance du 24 février 1890, p. 373.
(2) La taille moyenne du Gorille est de 1,66 (Rollet, Loc. cil.).
3) Duvernoy, Loc, cit., p. 66.
(4) Ibid., p. 106.
HUXLEY. . dut
laires et tendineuses, ce qui produit un résultat analogue (1). On constate des faits semblables chez le Chimpanzé.
Le contraste entre les organismes humain et simien n’est pas toujours aussi accusé. Souvent, lorsqu'on en compare les éléments un à un, on ne reconnaît que des variations peu sensibles et qui peuvent paraître insignifiantes. Des surfaces articulaires seront un peu plus ou un peu moins étendues; elles seront légèrement inclinées dans un sens ou dans l’autre ; des ligaments seront plus ou moins serrés, des muscles se distingueront seulement par des volumesinégaux tout en gardant les mêmes rapports, ou bien montreront quelques variantes dans leurs insertions.
Considérées isolément, ces différences anatomiques peuvent sembler n'avoir pas grande valeur. Il en est tout autrement lorsqu'on envisage l’ensemble. Alors on reconnaît qu'en s’ajoutant les unes aux autres, elles concourent à produire un résultat considérable. Elles en arrivent à faire de l'Homme et de l’Anthropomorphe le plus élevé, Gorille ou Chimpanzé, deux organismes bien distincts à qui des conditions mécaniques imposent des modes de locomotion différents.
Chez tous les anthropomorphes, les membres antérieurs sont plus longs que les postérieurs, contrairement à ce qui existe chez l'Homme. Huxley a précisé ces différences en cherchant le rapport de la longueur du bras sans la main, et de la jambe sans le pied, à celle de la colonne vertébrale représentée par 100.
Je lui emprunte les chiffres suivants :
Homme (Boschiman).......... 18 110 Gorille adulte..... TPS ot 145 96 Différence + 37 — 1% 2)
M. Rolleta fait sentir les conséquencesde ces disproportions :
(1) Duvernoy, Loc. cit., p. 108.
(2?) Chez l'Homme, la main étendue atteint à peine le milieu de la cuisse ; chez le Gorille, elle dépasse le milieu de la jambe (Duvernoy, loc. ct, Hi IL)
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. D 2
« En supposant, dit-il, que le péroné d’un Gorille d’une taille d'environ 1®,70 soit un péroné humain, il devrait appartenir à un homme de 1",32 seulement. Le radius du même Gorille indiquerait au contraire une taille plus que gigantesque; il devrait appartenir à un homme de 2",55 (1). »
Évidemment, à eux seuls ces rapportsinverses permettraient de penser que l'Homme et le Gorille doivent présenter des différences considérables dans leurs mouvements. Tous les détails de l'organisme justifient cette conclusion.
Dans toutes les races humaines, une partie des museles postérieurs qui meuvent et fixent la cuisse sur le bassin, sont très développés et forment au bas du dos une saillie bien connue. Il en est de même des muscles qui rattachent par derrière la jambe au pied. Chez le Gorille, pas plus que chez aucun autre singe, il n’y a ni fesses apparentes, ni mollets(2).
En revanche, chez l'Homme, les muscles de l’épaule et du haut du dos, médiocrement développés, permettent au cou de se dégager nettement des épaules. Chez le Gorille ces mêmes muscles, dont une partie s'attache aux énormes apophyses épineuses des vertèbres cervicales, forment des masses assez puissantes pour faire disparaître presque toute trace de cou. Ceux du bras et de l’avant-bras sont relativement aussi volumineux. Lorsqu'on voit à nu tout cet appareil musculaire, on s'explique sans peine la force prodigieuse des membres antérieurs de ce singe; et il est difficile de ne pas penser que, sous ce rapport, il doit y avoir, entre eux et les membres inférieurs, bien moins de différence que chez l'Homme (3).
Chez l'Homme les articulations du bras et de l’avant-bras, de celui-ci avec la main, laissent à toutes ces parties la
(Loc ci peur (2) Owen a montré que chez le Gorille, le muscle grand fessier passe sur les tubérosités de l'ischion comme chez l'Homme. Mais ce muscle reste plat; et au lieu de s'arrêter à la partie supérieure de la cuisse, il descend jusqu’ au genou.
‘3) C'est l'i impression que me fit immédiatement le Gorille, la première fois que je le vis étendu sur la table de dissection de Duvernoy.
liberté des mouvements en tous sens; chez le Gorille elles gênent les mouvements latéraux, tout en facilitant les mouvements de flexion et d'extension (1).
L'articulation de la jambe avec le pied a une signification plus grave. Chez l'Homme l’axe de cette articulation est à très peu près horizontal. De plus elle est fermement maintenue par les ligaments qui la complètent. L'Homme se tenant debout sur ses deux pieds, tout le poids du corps porte d’aplomb sur une base solide, où rien ne favorise la luxation. — Chez le Gorille, l’axe de l'articulation est fortement incliné en dedans (2). Par conséquent, ce singe étant debout, le poids du corps porte à faux sur la base, et la luxation serait facile si, l'articulation, plus lâche d’ailleurs que chez nous, n’était renforcée par des ligaments spéciaux, ce qui permet des mouvements plus étendus, mais diminue la stabilité.
De ces seuls faits anatomiques on serait en droit de conclure que la station bipède est naturelle à l'Homme et qu’elle ne peut être qu'une attitude forcée pour le Gorille. L'examen de la colonne vertébrale confirme cette conclusion.
Chez l'Homme, de la tête au sacrum, c'est-à-dire dans toute sa partie mobile, cette colonne présente trois courbures. Elle est convexe en avant dans la région cervicale, concave dans la région dorsale, convexe de nouveau dans la région lombaire(3). De là il résulte qu'il peut sans effort trouver et garder l'équilibre dans la station verticale. Chez le Gorille, nous dit Duvernoy: « Depuis la première vertèbre cervicale jusqu'à la dernière lombaire, la colonne vertébrale ne forme qu'un seul arc, ouvert en avant ou en bas, qui se réunit en angle très ouvert avec le sacrum formant un petit are séparé,
4) Duvernoy, Loc. cil., p. 67 et 69.
(2) 1bid., p.4#, 111. M. Topinard, quoique transformiste, a insisté sur ces dispositions anatomiques, sur les conséquences qui en résultent et sur leur signification. Un coup d'œil jeté sur ses figures de l'articulation de la jambe et du pied chez l'Homme et le Gorille suffit pour justifier tout ce que je dis ici. (L'homme dans la nature, p. 219.)
{3} Huxley, Loc. cit., p. 192.
ouvert dans le même sens (1) ». Il est évident que, à elle seule, cette disposition de la colonne vertébrale ne peut que rendre bien difficile la station bipédale (2).
On comprendra que l'influence de ces dispositions anatomiques doit se faire sentir pendant la marche bien plus encore que dans la station au repos.
XIX. — Huxley reproche fort à Cuvier d’avoir accepté et popularisé l'expression de quadrumanes pour désigner les singes. Il a longuement démontré que la main et le pied sont deux organes anatomiquement différents et que l’on retrouve dans la prétendue main postérieure du Gorille tous les éléments essentiels du pied de l'Homme. Ce n’est évidemment ni pour les naturalistes ni pour les anatomistes que le savant anglais a écrit ces pages. Il sait bien que pas un d’eux n’a jamais contesté ces deux propositions. En outre, sous l’empire de ses préoccupations, il a signalé à peu près exclusivement les ressemblances tendant à nous rapprocher des singes; iln’a parlé qu’en passant des différences. Celles-ci sont pourtant significatives.
On sait que la main de l'Homme est essentiellement caractérisée par son pouce. Celui-ci, articulé obliquement, s’écarte naturellement de l’index, dont il atteint la seconde phalange.
(1) Loc. cit, p. 36. Les figures données par Huxley, p. 191, montrent un reste des courbures humaines sur les squelettes du Gorille, du Chimpanzé, de l’'Orang et du Gibbon, mais ce sont des squelettes artificiels, sur lesquels les monteurs ont voulu reproduire en partie ce qui existe chez l'Homme. Duvernoy, comme Gratiolet et Alix, ont signalé cette cause d'erreur sur des squelettes montés à Paris. Au reste, sur la planche de Huxley, la courbure lombaire de l'Homme se prolonge jusque vers le milieu de la région dorsale. Ce détail suffit pour faire comprendre le peu de confiance que méritent ces figures.
(2) Notre éminent anatowiste Serres, tenant compte des conditions mécaniques qui résultent de ces différences de courbure, attachait à ces dernières une importance telle qu’il en faisait la caractéristique anatomique de son règne humain. Selon Huxley, la triple courbure se retrouverait chez les jeunes anthropomorphes (p. 195). Il est formellement contredit sur ce point par Duvernoy (p. 36). En admettant qu'il ait
raison, puisque ce caractère disparaît avec l’âge, ce fait rentrerait dans les phénomènes de développement dont je parlerai plus tard.
Il est d’ailleurs mobile en tout sens ; ses mouvements sont entièrement indépendants de ceux des autres doigts, ce qu'il doit à ses muscles propres, en particulier à son long fléchisseur. De là résulte la faculté qu'il a de s'opposer à tous les autres doigts, faisant ainsi de la main un parfait instrument de préhension. — Chez le Gorille, le pouce est articulé à peu près de la même manière; mais il est proportionnellement très réduit et n'atteint que la première phalange de l'index (1). Ses muscles propres sont par conséquent plus courts et plus faibles. Surtout, il manque de long fléchisseur, ou mieux, ce muscle se fusionne avec un fléchisseur des autres doigts. Par suite, les mouvements de flexion du pouce sont solidaires de ceux de ses voisins. De ces deux circonstances et de plusieurs autres faits de détail, qu'il serait trop long d'indiquer, il résulte que la main du Gorille perd en grande partie ses qualités comme organe de préhension, mais qu’elle devient plus apte à s'accrocher solidement.
Les différences qui distinguent les pieds humains de celui du Gorille sont à bien des égards inverses des précédentes. Chez l'Homme tous les orteils sont courts; l'articulation du gros orteil est à peu près parallèle à celle des autres dont il ne peut guère s'éloigner ; ses muscles sont disposés de manière à faciliter les mouvements d'extension et de flexion, tandis que les mouvements latéraux restent très faibles (2). Aussi Wallace, le grand naturaliste voyageur, protestant contre certaines assertions, déclare-t-il avec raison que, dans aucune race humaine, cet orteil n'est opposable aux autres (3). En d'autres termes, aucun homme n'a un pied capable d'agir à la manière d'une main. Si certains sauvages, si en Europe quelques individus font avec leurs pieds une partie de ce que
1) Duvernoy, loc. cit., pl. VIII. Pour se faire une idée nette de bien des détails qui différencient anatomiquement l'Homme et le Gorille, il est utile de comparer ces figures avec celles d’un atlas d'anatomie humaine.
(2) Voir entre autres ce que dit à ce sujet notre éminent anatomiste M. Sappey (Traité d'anatomie descriptive, t. I, p. 450 et suivantes).
(3) La sélection naturelle, p. 367.
nous faisons avec nos mains, c'esten pinçant les objets et pas du tout en les empoignant, en les saisissant (1).
Rappelons enfin que, chez l'Homme, les os formant la charpente du pied «sont unis entre eux par des liens si nombreux et si serrés qu'ils forment une sorte de massif, exécutant des mouvements de totalité, mais n'’offrant que des mouvements partiels extrêmement limités (2) ». Il est aisé de comprendre que cet ensemble de dispositions fait du pied humain une base solide pendant la station et un levier à la fois résistant et élastique pendant la marche.
Au contraire, dans le pied du Gorille, les articulations ont une mobilité remarquable, de sorte que chaque os est mobile sur son voisin ou sur ses voisins (3) ; Les orteils sont presque aussi longs que les doigts. Mais surtout le gros orteil, articulé obliquement, comme le pouce de la main humaine, >'écarte largement des autres. En même temps, ses muscles propres sont bien plus longs, plus forts que ceux qui leur correspondent au membre antérieur, et de leur disposition il résulte que cet orteil peut s'opposer aux autres. Le pied du Gorille devient ainsi préhensile, à la manière d’une main. Huxley luimême en convient. Donc, par le nombre et les rapports gédéraux des éléments qui le composent, cet organe est resté un pied ; par les modifications anatomiques, par les rapports nouveaux, par les fonctions nouvelles de ces mêmes éléments, il est devenu une main. C'est là ce qu’exprime assez bien l’épithète de cheiropode que Halford applique au Gorille, de même qu’au Macaque (4).
ILest évident que ce pied devenu une main articulée à faux sur la jambe et dont tous les os sont mobiles les uns sur les autres
(1) Tout Paris a connu le peintre Ducornet qui, né sans bras, peignait avec le pied. Nos camarades de collège ont vu, comme moi, une jeune fille également née sans bras qui brodait et découpait. Mais, tout enfants que nous étions, nous remarquâmes fort bien qu'elle n'employait pas ses orteils comme nous nos doigts.
(3) Sappey, loc. cit., p. 133.
(3) Duvernoy, loc. cit., p. 73.
(4) Loc. cit.
est fort mal fait pour la station ou la marche sur un terrain solide, en revanche il est admirablement construit pour empoigner une branche d'arbre, en se moulant en quelque sorte sur elle; pour fournir ainsi un ferme point d'appui à l'animal qui se redresse; atteint avec ses longs bras une autre branche où il s'accroche solidement et s’enlève à la force des poignets, grâce à la puissance musculaire de ses membres antérieurs.
On le voit, par suite des conditions mécaniques que lui impose sa structure anatomique, l'homme ne peut déployer toutes ses facultés de locomotion qu'en marchant debout sur un terrain résistant. Des mêmes raisons il résulte que le Gorille ne peut exercer les mêmes fonctions dans toute leur plénitude qu’en se mouvant au milieu des branches d'arbre, et en utilisant dans ce but ses membres antérieurs autant et plus que les postérieurs (1).
En d’autres termes, en vertu de tout leur appareil locomoteur, l'Homme est un bipède terricole, marcheur et le Gorille un quadrumane grimpeur arboricole (2).
Là est encore une différence radicale qui, à la fois, sépare nettement l'Homme du Gorille et rapproche d'autant celui-ei du dernier des singes. En effet, tous les animaux placés par Huxley dans son ordre des Primates, depuis les anthropomorphes jusqu'aux lémuriens et au C'heiromys, ont des gros orteils opposables; tous ont des pieds-mains (3) ;'tous sont essentiellement organisés pour se mouvoir sur les arbres; tous sont des grimpeurs au même titre que les singes les plus élevés(4). Cet
(1) Duvernoy a insisté à plusieurs reprises sur cette conséquence des détails anatomiques qu'il a fait connaitre.
(2) Depuis que la question des origines simiennes de l'Homme a été soulevée, j'ai insisté sur cette considération dans mes cours et dans diverses publications.
(3) Gervais, Loc. cit., p. 177.
(4) Les Galéopithèques font seuls exception. Mais, à coup sür, personne ne songera à les rapprocher de nous. Les Galéopithèques sont du nombre de ces animaux que leurs caractères indécis ou exceptionnels rendent fort difficiles à placer dans un cadre méthodique. Linné les avait
ensemble de faits anatomiques et physiologiques concorde donc entièrement avec les conclusions tirées par Broca de l'étude de l’angle orbito-occipital ; il précise la signification que doit avoir ici l'expression de quadrupède employée par mon regretté collègue, et montre une fois de plus combien est peu fondée la trop fameuse proposition de Huxley.
Ce n’est pas que le savant anglais ait méconnu tous les faits sur lesquels j'ai dû appeler l’attention. Dans l'ouvrage que je discute en ce moment, ilen signale quelques-uns, entreautres l’obliquité de l’articulation du pied sur la jambe (1); il n’a pas oublié la faculté préhensile du pied; il a signalé « la plus grande division du travail physiologique chez l'Homme, division dont la conséquence est que la fonction de support repose entièrement sur la jambe et sur le pied ; il déclare ne pas vouloir diminuer la valeur de ces différences ; il ajoute même que «elles sont importantes en soi, la structure du pied étant, dans chaque cas, en étroité corrélation avec celle du reste de l’organisation ». Plus tard, dans son Manuel d'anatomie , il a insisté sur la liberté que présente l’articulation du scaphoïde et du cuboïde, d’une part, avec l’astragale et le calcanéum de l’autre. C'est à cette disposition qu'il attribue la tendance à tourner en dedans que présente le pied chez tous les anthropomorphes : « Cette conversion de la plante, toujours prête à sefaire, dit-il, doit faciliter l’action de grimper, autant qu'elle est incompatible avec la fermeté du pied dans la marche (2) ». Mais il n'en conclut pas moins que «le pied du Gorille ne diffère de celui de l'Homme par aucun caractère fondamental (3) D.
Venant après les paroles que je viens de citer, cette con-
rattachés aux singes; Cuvier les joignit aux chauves-souris. La première opinion semble prévaloir, bien que ces animaux n'aient, en réalité, rien des singes, dontils diffèrent, entre autres, par la dentition. Ils grimpent à la manière des chats.
(1) Page 221.
(2) À Manual of (he Anatomy of vertebrated animals, p. 482.
(3) Place de l'homme dans la nature, p. 221.
clusion peut surprendre. On se l'explique par ce fait qu'ici Huxley s'est borné presque toujours à comparer un à un les éléments anatomiques. Or ces éléments sont en même nombre et disposés à peu près de même dans les deux pieds. Dès lors, considérés isolément, ils peuvent paraître ne présenter de l’un à l’autre que des modifications d'importance secondaire. Mais, je Le répète, toutes ces modifications se prêtent un concours mutuel. Leurs actions se capitalisent, pour ainsi dire. Ainsi se trouve réalisée, non pas dans les détails, mais dans l’ensemble, par une simple application de la loi d'économie (A), la différenciation anatomique et physiologique profonde des pieds de l'Homme et du Gorille. C'est là ce qu'il y a de fondamental, et ce qui a échappé à Huxley, par suite du point de vue auquel il s'est placé.
XX.— Après avoir étudié le cadavre, interrogeons le vivant et passons rapidement en revue les quatre types d’anthropomorphes.
Huxley a reproduit assez longuement ce que divers voyageurs ont dit au sujet de leur mode de locomotion. Il a résumé dans les termes suivants la conclusion qu'il en a fixée : « Ces singes peuvent se mouvoir sur le sol dans l’attitude verticale ou demi-verticale, sans aucun appui direct des bras (2) ». Je ne contesterai pas cette proposition générale. Je me borne à montrer, par quelques citations empruntées presque toujours à Huxley lui-même, dans quelles limites elle est acceptable.
L'Orang a des mouvements lents. « Lorsqu'il grimpe, il meut alternativement une main et un pied, ou, après avoir saisi solidement un point d'appui avec les mains, il attire. à
1} On sait que l’on doit à Milne Edwards d'avoir le premier démontré l'existence de cette loi et d’en avoir signalé les nombreuses et diverses applications. (Introduction à la zoologie générale, 1857.)
(2) Loc. cit., p. 149. Huxley a écrit cette phrase à propos de l’Orang et des Gibbons; mais il indique plus loin qu'elle s'applique également au Gorille et au Chimpanzé.
lui les deux pieds simultanément (1). » On voit que l’observation directe confirme ce que j'ai dit plus haut.
« Sur le sol, l’Orang va toujours à quatre pattes. L'Orang ne peut poser ses pieds à plat, mais il s'appuie sur le bord externe (2)... Jamais l’Orang ne se tient sur ses jambes de derrière, et tous les dessins où on le voit dans cette attitude sont faux, comme aussi toutes les assertions où on le fait se défendant avec des bâtons, et bien d’autres encore (3). » Un Orang captif et très méchant ne cherchait jamais à mordre: « ses mains étaient ses grands instruments d’attaque et de défense ». Si quelqu'un s’approchait de sa cage, « il se levait lentement; et, étendant ses longs bras, lançait soudainement un coup de griffe (4) ». On pourrait tout au plus conclure de ces détails que l’Orang se dresse pour employer plus aisément ses bras contre ses ennemis; mais je n’ai rien trouvé sur ce point, ni dans Huxley ni ailleurs.
Les Chimpanzés sont de fort habiles grimpeurs et déploient en jouant sur les arbres une étonnante agilité. Mais je n’ai vu nulle part d'indication sur le rôle que jouent dans ces mouvements les membres antérieurs ou postérieurs. A terre, « on les voit quelquefois deboutet marchant; mais, quand ils se voient découverts, ils se mettent immédiatement à quatre pattes et fuient la présence de l’observateur.…. Telle est leur organisation qu'ils ne peuvent se tenir droits; mais ils s’inclinent en avant (5). » Il est clair que cette attitude leur est imposée par la courbure uniforme, à concavité antérieure, de la colonne vertébrale (6).
(1) Dr Muller, cité par Huxley, loc. cil., p. 1#4.
(2) Si ce détail est exact, il donnerait à penser que chez l'Orang, l'articulation de la jambe sur le pied est oblique en dehors au lieu d'être oblique en dedans, comme chez le Gorille.
(3) Huxley, loc. cit., p. 145.
(4) Ibid., p. 146.
(5) Dr Savage, cité par Huxley, p. 151. J'ai dû corriger ici une distraction du Dr Dally qui a traduit par le même mot (debout) les deux termes anglais standing et erect, ce qui impliquait contradiction.
(6) Cette courbure commence seulement à la sixième vertèbre cervicale et s'étend jusqu’au sacrum. Le haut de l'épine dorsale est donc un peu
Il est à regretter qu'aucun des voyageurs qui ont vu des Gorilles vivants n'ait fait connaître la manière dont ils se meuvent sur les arbres. Mais ce que nous savons de l'énorme développement des muscles de l'épaule et des bras atteste suffisamment que chez eux, letrainantérieur doit jouer lemème rôle que chez l'Orang. C'est certainement lui qui soulève et amène en haut le corps que le train postérieur a surtout pour fonction de fixer solidement dans la locomotion arboricole. En revanche, nous sommes aujourd’hui bien renseignés sur leur mode de locomotion terrestre. Au dire d'Owen et de du Chaillu, le Gorille est, de tous les anthropomorphes, le plus agile à marcher debout sur le sol. Et pourtant Savage et Ford, tous les deux cités par Huxley (1), déclarent que quand il se dresse, son corps n’est jamais vertical comme celui de l'Homme, mais courbé ou incliné en avant. Le langage de du Chaillu, qui plus qu'aucun autre a vu ce singe de près, est plus explicite encore. Il dit : « La marche naturelle du Gorille n'est pas sur deux pieds, mais à quatre pattes (2). Quand il est debout, ses genoux sont ployés en dehors et son dos est courbé (3)... » C'est à quatre pattes qu’il traverse les épais fourrés de ses forêts natales(4) ; mais, à la vue d’un Homme, il se dresse sur ses pieds, et marche pas à pas vers lui, s’arrêtant (5) et même s’asseyant par intervalles (6), sans cesser de rugir. Même dans ces moments de surexcitation, « il marche en se dandinant de droite et de gauche ; car ses jambes de derrière, qui sont très courtes, paraissent suffire à
plus libre que chez le Gorille (Gratiolet et Alix, loc. cit., p. 31). Mais rien ne rappelle l’inflexion de la région lombaire de la figure de Huxley (Loc. cit., p.191).
(1) Loc. cit., p. 158 et 162.
(2) Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, p. 396.
(3) 1bid., p. 399. Ce texte, si précis, nous apprend que l'artiste qui a dessiné les figures (p. 146 et 336) s’est laissé dominer par des idées préconçues, lorsqu'il a représenté le Gorille aussi droit que pourrait l'être un Homme.
(4) Loc. cit., p. 149.
(5) 1bid., p. 146.
(6) 1bid., p. 390.
peine pour supporter la masse de son énorme corps (1). » Qui ne voit dans ces détails si précis la preuve de la difficulté que le Gorille trouve à marcher debout? On voit qu'il n’y a rien de bien humain dans ces allures. Au reste du Chaïllu, qui a observé des familles de Gorilles et a assisté à leurs jeux, ne dit nulle part avoir vu ces animaux debout, si ce n’est quand le mâle se dresse pour combattre un ennemi avec ses terribles bras.
Mais, en agissant ainsi, il se conduit exactement comme tous les grands ours, que l’on n’a pas pour cela songé à regarder comme des bipèdes (2).
En somme, des divers singes appartenant aux quatre genres d’anthropomorphes admis par les naturalistes, les Gibbons sont les seuls dont on ait dit qu’ « ils prennent communément et habituellement la position verticale (3) ». Ce fait s'explique aisément par la longueur exagérée des bras, qui est telle, dans certaines espèces, que l’animal debout « s'appuie sur la face dorsale de ses deuxièmes phalanges (4) ». Burrough, cité par Huxley, dit d’un autre Gibbon (5): « Ils courent assez vite (debout), se balançant d’un côté à l’autre ; si on les oblige à prendre une allure plus rapide, ils laissent tomber leurs mains sur le sol et s’en servent pour se pousser en avant. » En d’autres termes, pour aller plus vite, ils en reviennent à la locomotion quadrupédale, mais, alors mème, leur course n’est rien moins que rapide. Leurs longs bras, leur train antérieur relativement plus développé que le postérieur (6) s'opposent à la facilité des mouvements. Aussi, « quand on surprend les siomangs à terre, on s’en empare sans résistance,
(4) Du Chaillu, Loc. cit., p. 146 et 396.
(2) « Pour se défendre comme pour l’attaquer, l'ours se dresse sur ses pieds de derrière. » (Frédéric Cuvier, Dictionnaire des sciences naturelles, article Ours.)
3) Le Hylobates syndactylus où Siamany G. Bennet, cité par Huxley, p. 131).
(4) H. Hoocock, Loc. cit., p. 132.
(5) Ibid.
(6) Gervais (Dictionnaire universel d'histoire naturelle, art. GiBBoN).
soit que la crainte les étourdisse, soit qu'ils sentent l'impossibilité de s'échapper (1) ».
Mais ces mêmes particularités anatomiques, qui rendent les Gibbons inaptes à se mouvoir aisément sur le sol, en font autant d'organismes merveilleusement adaptés à la locomotion arboricole. Huxley a reproduit les détails donnés par Martin sur les évolutions qu'exécutait, pendant des heures entières, sans paraître jamais lasse, une femelle de Wouwou (2), qui a vécu au Jardin zoologique de Londres. Je n'en citerai que les essentiels. Ses mouvements pouvaient être appelés aériens. « Ses mains et ses bras sont ses seuls organes de locomotion. Elle franchit des espaces de douze à dix-huit pieds avec la plus grande facilité... Tout d’un coup, au milieu de cette course furieuse, une branche est saisie, le corps soulevé et on la voit tranquillement assise, embrassant une branche de ses pieds. »
J'ai souligné les passages les plus importants de ces quelques phrases, parce que, à eux seuls, ils suffisent pour démontrer qu'en dépit des ressemblances que l’on pourra signaler, au point de vue du nombre et de la position, entre les éléments anatomiques des bras, des mains, des jambes et des pieds chez l'Homme et le Wouwou, ces éléments sont modifiés et associés de manière que les membres échangent, pour ainsi dire, quelques-unes de leurs fonctions les plus caractéristiques.
On le voit, l'observation des anthropomorphes vivants conduit aux mêmes conclusions que l’étude anatomique. Sans doute, ils peuvent se tenir debout sur leurs pattes de derrière, mais on a vu que le Chimpanzé et le Gorille le font rarement, ne marchent que courbés ou penchés en avant. L'Orang ne peut avoir que la mème attitude. Le Gibbon agile lui-même, pour garder l'équilibre, quand il marche debout, « est obligé de toucher le sol avec les doigts, tantôt d’un côté,
1) Duvaucel, cité par Gervais Dictionnaire universel d'histoire naturelle, art. GiBBON).
(2) H. agilis., loc. cit., p. 133.
tantôt de l’autre, ou de soulever les bras au-dessus de sa tête de façon à se maintenir d’aplomb (1). Ainsi tout atteste qu’aucun anthropomorphe n'est fait pour marcher comme nous sur la terre ferme; qu’ils sont tous construits de manière à grimper et à se mouvoir dans les arbres; et que, par là, ils se rapprochent du dernier des singes autant qu'ils s'éloignent de l’homme.
XXI. — Comme l’anatomie et la physiologie, l’étude du développement conduit à constater des différences radicales entre les types humain et simien.
Dans les pages qu’il a consacrées à ce côté de la question, Huxley n’a trouvé à signaler que des identités « dans les premières périodes du développement, dans les moyens à l’aide desquels la nutrition s'effectue avant et après la naissance », chez le Chien, les Singes et l'Homme (2). Il a montré d’ailleurs comment ces trois types se différencient successivement par les modifications secondaires que présentent les annexes du fœtus. Personne ne contestera la fidélité de ce tableau.
Mais, d’une part, le savant anglais n’a rien dit du fœtus luimême ; d'autre part, il a omis tout ce qui se passe quand il a quitté le sein de sa mère. Or, à ce moment, l’enfant, le jeune anthropomorphe, ne sont encore ni un Homme, ni un Gorille. Tous deux ont à grandir, à modifier leurs formes, à acquérir de nouvelles fonctions. En d’autres termes, de la naissance à l’âge adulte, il y a toute une période de développement que l'on ne saurait négliger dans l’examen des questions dont il s’agit ici. Les naturalistes, les anthropologistes ont du reste donné déjà bien des détails à ce sujet. Tous ont plus ou moins insisté sur ce fait que les enfants et les jeunes anthropomorphes diffèrent sensiblement moins que les adultes, surtout au point de vue du développement relatif du crâne et de la face. Plusieurs ontcherchécomment se produit cette différenciation
(4) Martin, cité par Huxley, p. 133.
(2) Loc: cit., p. 183.
et le résultat de leurs études a cté de montrer que, dans bien des cas, elle est le résultat d’un développement s’accomplissant en sens inverse chez l'Homme et chez le Singe (1). Je n’en citerai que deux exemples, empruntés à des savants dont l’autorité est incontestable à tous les points de vue et qui, tous deux, reposant sur des mesures angulaires, se prêtent à des comparaisons rigoureuses.
L'angle sphénoïdal, signalé d’abord par Virchow et étudié avec soin par Walker, indique les rapports du crâne et de la face et, jusqu’à un certain point, leur développement relatif (2). La valeur de ce caractère ne saurait être mise en doute. Or cet angle varie avec l’âge; et voici dans quels termes Carl Vogt résume ce que ses devanciers ont dit à ce sujet : « Chez l’Orang l'angle sphénoïdal est d'autant plus ouvert que l’animal est plus âgé, tandis que chez l'Homme, au contraire, l'angle sphénoïdal de l'adulte est plus petit que celui de l’enfant (3) ».
Il en est de même de l’angle orbito-occipital, dont on a vu la haute signification. Voici comment Broca s'exprime à ce sujet, après avoir fait connaître le résultat de ses mensurations : «Le Chimpanzé, à sa naissance, se trouve donc confondu avec les fœtus humains, et même, à un ou deux degrés près, avec les enfants âgés de moins d'une année. Mais, à partir de ce moment, la divergence se prononce, et, tandis que chez l'Homme l’angle diminue, pour s'adapter à l'attitude bipède, on voit chez les Singes cet angle augmenter progressivcment jusqu'à l’âge adulte (4). »
(1) Pruner-Bey a résumé, dans un travail remarquable, les faits connus au moment où il écrit et le fruit de ses études personnelles. Ce mémoire, accompagné de la présentation de pièces probantes, fut lu à la Société d'anthropologie et mit fin à une longue discussion sur le transformisme, personne ne pouvant rien opposer aux faits invoqués par l'auteur (Bultetin de la Société d'anthropologie, 1869, p. 647).
(2) Cet angle est formé par deux lignes partant du bord antérieur de la selle turcique et aboutissant, l’une au milieu de la suture fronto-nasale, l’autre au bord antérieur du trou occipital.
(3) Leçons sur l’homme, 1865, p. 53.
(*) Loc. cil., p. 49. On voit que dans ces questions de modifications
Voilà donc deux caractères de première importance, qui évoluent absolument en sens inverse chez l'Homme et chez l’Anthropomorphe, pendant toute la période de la vie dont il s’agit; et, une fois prévenu, il suffit de regarder quelques squelettes de jeunes et d'adultes pour s'assurer que tout se passe chez les autres singes comme chez l’Orang et le Chimpanzé.
On le voit, l'anatomie, la physiologie, l'étude des adultes morts ou vivants et l’histoire du développement s'accordent pour attester qu'il existe des différences radicales entre l'Homme et les Anthropomorphes et que ceux-ci se rapprochent des autres singes par tout ce qui les éloigne de nous.
XXIT. — J'ai dit ailleurs (1), je dois répéter ici que la notion d’une parenté, non pas directe mais seulement collatérale, permet d'interpréter ces différences. En particulier, l’inversion du développement après la naissance se concilie fort bien avec l'hypothèse d’un ancêtre commun d’où seraient issues deux séries d'êtres, ayant abouti: l’une au type anthropomorphe , l’autre au type humain. Mais cette conception soulève une autre question, dont il est difficile de nier la gravité.
La série simienne ainsi admise compte plus de deux cents espèces distinctes vivantes et appartenant toutes à l’ordre des Primates du savant anglais (2), que Gervais a réparties dans trente-quatre genres.On connaît, en outre, vingt et une espèces fossiles de singes proprement dits et plusieurs lémuriens ou pseudo-lémuriens de l’ancien et du nouveau continent se rattachant d’une manière plus ou moins complète aux principaux types secondaires de ce grand groupe. Cettesérie est donc largement représentée dans le passé comme dans le présent, et
des types, Broca fait jouer à l'adaptation le rôle prépondérant sur lequel Vogt a si justement insisté dans son mémoire sur Quelques hérésies darwinistes et ailleurs (Revue scientifique, 1886). 1) Charles Darwin et ses précurseurs français, 2° édition, chap. vu. (2) Gervais, Histoire naturelle des mammifères, t. 1. L'auteur n’a d’ailleurs pas décrit toutes les espèces connues. S
à quelque point de vue que l’on se place, on peut y suivre pas à pas le développement du type simien (4).
Il en est tout autrement de la série qui, dans l'hypothèse:de Huxley, serait partie de l'ancêtre commun, se serait développée en divergeant, et aurait eu l'Homme pour dernier terme.Gelleci est absolument hypothétique. Nulle part on n’en a trouvé la moindre trace. C’est là ce que le savant anglais déclare luimême avec une franchise qui rappelle celle de Darwin. En parlant des faunes actuelles, il dit : « Aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l'Homme du Troglodyte. Nier l'existence de cet abime serait aussi blämable qu'absurde (2) ». En parlant des hommes de Borreby et de.Neanderthal, il se garde bien d'accepter les rapprochements que l’on a tenté de faire entre eux et les anthropomorphes. Il conclut en disant : « Les ossements fossiles découverts jusqu'à ce jour ne semblent pas nous rapprocher sensiblement de cette forme inférieure pithécoïde, parles modifications de laquelle l'Homme est probablement devenu ce qu'il est (3). »
L'étude des plus anciennes races humaines ne diminue donc en rien l’abime qui nous sépare des singes. Il en est de même de l'examen des fossiles de ce type. Une mâchoire inférieure sans doute quelque peu déformée par la poussée du terrain et ayant appartenu à un singe dont la taille était à peu près celle de l'Homme, avait fait croire à Lartet que k Dryopithèque se rapprochait beaucoup du nègre; et cette opinion avait été acceptée surtout par les transformistes. Mais l’examen d’une seconde mâchoire du même animal, intacte cette fois, a dis-
(1) Mon éminent confrère M. Gaudry a bien voulu m'en remettre la liste, que je crois inutile de reproduire. Je me borne à dire que, outre de « nombreuses espèces de lémuriens et de pseudo-lémuriens », qui n'y sont pas nommées, cette liste comprend 4 anthropomorphes, 2 macaques, 7-8 semnopithèques et 8 singes américains. Cette liste s’allongera certainement encore. C'est ainsi que, tout récemment, un naturaliste argentin, M. Mercerat, vient de découvrir un nouveau singe américain dans les collections du Musée de La Plata (Revista del Museo de La Plata, t. 11).
(2) Loc. cut., p. 232.
(3) Ibid, p. 316.
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. — 13
sipé cette illusion. Elle a été étudiée par notre éminent paléontologiste M. Gaudry, qui, lui aussi, est transformiste, et qui a résumé son appréciation dans les termes suivants : « Le Dryopithecus, à en juger par ce que nous en possédons, non seulement est éloigné de l'Homme, mais encore est inférieur à plusieurs singes actuels. Comme c’est le plus élevé des grands singes fossiles, nous devons reconnaître que, jusqu'à pré sent, la paléontologie n’a pas fourni d'intermédiaire entre l'Homme et les animaux (1). »
Ces loyaux aveux nous permettent de conclure. En fait, on n'a pas encore découvert l'ancêtre commun d’où seraient issus l'Homme et les singes; et on ne peut pas montrer un seul terme de la série d'êtres intermédiaires, qui est censée avoir existé entre lui et nous. La conception d’une parenté collatérale entre l'espèce humaine et les autres Primates de Huxley repose donc en entier sur deux hypothèses qui, pas plus l’une que l’autre, ne peuvent en appeler au moindre fait d'expérience ou d'observation. Par conséquent, ne fût-ce que pour ce motif, et abstraction faite des raisons générales qui doivent faire rejeter toute théorie fondée sur l’idée d’une transmutation organique, cette explication des origines humaines ne peut être acceptée par quiconque tiendra compte des justes exigences de la science moderne.
(1) Compte rendu de l'Académie des sciences, séance du 24 février 1890, p- 316.