Ouvrage cité, p. 12 et
Si la nature actuelle offre certaines apparences qui expliquent comment d'éminents naturalistes ont été portés à imaginer la théorie de l'archétype, il n'en est plus de même pour la nature des temps primaires. Les plus anciens vertébrés connus sont l'opposé de l'archétype vertébré; personne ne pourra supposer qu'ils aient été dérivés d'un être qui aurait réalisé l'idée de l'archétype.
En effet, ce qui caractérise l'archétype, c'est une colonne vertébrale composée de corps (centrum) avec des arcs en dessus et en dessous. Or les centrum manquent chez presque tous les anciens poissons, et les arcs n'ont pas encore été signalés dans les animaux des groupes Cephalaspis, Pteraspis, Plerichlhys, etc.; ces animaux ont eu des os à l'extérieur avant d'en avoir à l'intérieur.
Dans la théorie de l'archétype, le crâne est composé de vertèbres qui se sont agrandies ; par conséquent, si les premiers vertébrés, qui ont paru dans le monde, eussent été dérivés de l'archétype, ils devraient avoir eu un crâne de petite dimension, et les vertèbres de ce crâne seraient facilement reconnaissables, car elles n'auraient pas eu le temps de subir de profondes modifications. Tout au contraire le crâne est très grand dans plusieurs des poissons les plus anciens, et rien ne ressemble moins à une réunion de vertèbres ; le sus-occipital, les pariétaux, les frontaux qui, dans la théorie de l'archétype, sont supposés des apophyses épineuses de vertèbres, sont aussi différents que possible de ces apophyses ; on ne distingue ni le basilaire, ni les ex-occipitaux, ni les alisphénoïdes, ni les orbito-sphénoïdes que l'on a regardés comme des parties des vertèbres crâniennes. Le crâne a eu son complet développement avant les vertèbres; il n'est donc pas naturel de croire qu'il en procède.
Dans la théorie de l'archétype, on admet que les os des membres sont des parties ou des appendices des vertèbres. Mais les poissons primaires ne nous permettent pas d'accepter cette supposition, puisque, chez plusieurs d'entre eux, la
formation des membres a précédé celle des vertèbres. En parlant du genre Tristichopterus (fig. 252), j'ai dit que la seconde nageoire dorsale et la nageoire anale ne sont pas sans analogie avec les membres des vertébrés; comme on ne prétend pas qu'elles dépendent de la colonne vertébrale, il n'y a pas non plus de raison de prétendre que les nageoires paires, c'est-àdire les membres, sont des dépendances du système vertébral. Les animaux ont eu des pattes, longtemps avant d'avoir des
vertèbres.
Enfin, dans la théorie de l'archétype, les côtes des vertébrés sont supposées des parties de vertèbres interposées entre les parapophyses ou les centrum et les hémapophyses. Mais plusieurs des premiers vertébrés n'ont point présenté une telle disposition; j'ai rappelé que, dans le Phaneropleuron, il y avait des côtes bien développées, quoique les centrum ne fussent pas encore formés, et j'ai donné (fig. 246) le dessin d'un poisson qui a d'énormes côtes, et où cependant on n'aperçoit aucune trace de corps de vertèbres. Les côtes n'ont pu être une dépendance du système vertébral, puisqu'elles ont été formées plus tôt que lui.
Ainsi il n'est pas vraisemblable que les premiers vertébrés soient descendus d'êtres qui auraient réalisé l'idée du prétendu archétype. Mais alors on demandera de quoi ils peuvent provenir. Si j'avais à choisir entre les hypothèses de l'origine des vertébrés primitifs tels que les placodermes, je les supposerais provenant d'animaux qui, au lieu d'avoir eu un squelette interne, ont eu une enveloppe externe comme les crustacés 1 . Ce qui donnerait quelque probabilité à cette
1. Il importe toutefois de faire remarquer que l'idée de faire descendre les vertébrés des invertébrés n'est raisonnable qu'à la condition de supposer dans les temps anciens des animaux sans vertèbres organisés autrement que ceux d'aujourd'hui; car il y a des différences profondes entre les vertébrés et les invertébrés. A l'époque actuelle, les poissons ont des cartilages, des os en phosphate et carbonate de chaux, leur vésicule ombilicale se continue avec le ventre, tandis que les crustacés ont de la chitine, n'ont pas de cartilages, n'ont pas de phosphate de chaux, et se développent en ayant la vésicule ombilicale sur le dos.
supposition, c'est que plusieurs d'entre eux nous ont montré de singulières ressemblances avec les crustacés.
Les philosophes qui ont imaginé l'archétype vertébré, ont eu en vue un germe d'abord microscopique, qui grandit, tout en restant le centre de la vie ; ils ont pensé que le développement a eu lieu de dedans en dehors. Mais l'étude de l'embryogénie nous montre qu'à r origine les granules nutritifs restent dans le centre et que les granules destinés à se changer en blastoderme se portent vers la périphérie; c'est là que l'organisation commence. Il peut en avoir été ainsi dans l'évolution générale du monde animal : les animaux auront eu d'abord une solidification externe, c'est ce que nous appelons l'état crustacé ; plus tard ils auront eu un axe central ossifié,
Fig. 253.
c'est ce qu'on nomme l'état vertébré. Je ne suppose pas les vertébrés, à leur début, se rapprochant de la forme représentée
Fig. 254.
dans la figure 253 ; je les suppose plutôt commençant sous la forme représentée dans la figure 254. Ce n'est pas en luimême, mais c'est dans le milieu qui l'entoure qu'un être puise les éléments au moyen desquels il s'accroît ; on conçoit donc que le développement ait pu se produire de dehors en dedans.