AvQpalj, axoî, charbon ; aaOpo;, lézard
3. Annals ami Magazine of natural liistory, -i* série, vol. XVIU, pi. X, flg.4, 187G.
4. Ces empreintes ont été décrites sous le nom de Batrachopus (paTpor/o;t grenouille ; 7100;, pied). Charles Lyell en a parlé dans ses Eléments de géologie (traduction française, vol. II, p. 136).
des pas de derrière mesuraient près d'un pied de long, et par conséquent dépassaient en grandeurcelles des labyrinthodontes triasiques. Ces empreintes indiquent une bète qui avait une respiration aérienne, car, d'après leur mode de fossilisation, il est évident qu'elles ont été faites par un quadrupède marchant sur l'argile molle d'un rivage, que celle argile s'est desséchée au soleil et s'est crevassée. Ensuite du sable a du recouvrir l'argile, et enfin le sable se sera changé en grès. Ainsi a pu se conserver la preuve de l'existence de quelque géant resté inconnu ; enfoncée dans la nuit des temps géologiques, cette créature est perdue pour nous, comme tant d'autres qui se sont épanouies sous le seul regard de Dieu et dont l'homme n'aura jamais la vision.
Des empreintes de pas de reptiles encore plus anciens* ont été observées par Lea dans la Peusylvanie à 520 mètres plus bas que celles de (JreenSburg ; on a pensé qu'elles pourraient appartenir au dévonien.
Remarques générales. — Si insuffisantes que soient ces éludes, elles offrent quelques enseignements pour l'histoire de l'évolution. Quand on voit les vertèbres incomplètement formées dans VArcliegosaurus et même dans ÏAclinodon et VEuchirosaurus, qui, à certains égards, sont des èlres assez perfectionnés, on ne peut se défendre de l'idée que l'on surprend le type vertébré en voie de formation, au moment où va s'achever l'ossification de la colonne vertébrale. Et, lorsque l'on considère les os des membres de VArcliegosaurus et de VActinodon,n\ec leurs extrémités creuses, autrefois remplies par du cartilage, ne pouvant exécuter que des mouvements généraux, il est naturel de croire qu'ils indiquent des animaux dont l'évolution n'était pas terminée. M. Dawson, en faisant les découvertes de reptiles que j'ai citées dans une page précédente, a été frappé de l'état imparfaitement ossifié de leurs os; voilà ce qu'il a dit de VHy-
i. Elles sont citées sous lu litre de Sauropus (aaûpo;, lézard; noO;, pied).
lonomus : c Rien n'est plus remarquable dans le squelette de cette créature que le contraste entre les formes parfaites et belles de ses os et leur condition imparfaitement ossifiée, circonstance qui soulève la question de savoir si ces spécimens ne représentent pas les jeunes de quelques reptiles de plus grande taille 1 . *
Comme le savant paléontologiste du Canada, je crois que ces os représentent un état de jeunesse ; seulement je suppose qu'il faut distinguer dans les animaux fossiles deux sortes de jeunesse: la jeunesse des individus, et la jeunesse de la classe à laquelle ils appartiennent. A l'époque primaire, la classe des reptiles était jeune, plusieurs de ses types étaient peu avancés dans leur évolution; c'est pour cela que, même dans les individus adultes, quelques-uns de leurs caractères pouvaient refléter ceux des reptiles actuels à l'état jeune ou même à l'état embryonnaire ; ce sont là des applications des idées qui ont été mises en avant par Louis Agassiz sur les rapports de l'embryogénie et de la paléontologie.
1/examen des reptiles primaires permet encore de faire une addition A nos remarques précédentes sur la question de l'archétype. La persistance de la notocorde, le faible développement du cerveau, l'imperfection des membres portent à croire que VArchegosaurus et VActinodon se rapprochaient des êtres que Ton peut supposer avoir élé les prototypes reptiliens. S'il en est ainsi, nous sommes sollicités à nous faire une question analogue à celle que nous a suggérée l'étude des poissons : les prototypes des reptiles ont-ils réalisé l'idée qu'on s'esl failli de l'archétype? Comme pour les poissons, je réponds: les repliles primaires n'ont pas réalisé l'idée de l'archétype ; car l'archétype du reptile devrait avoir pour axe une colonne vertébrale, et la paléontologie nous apprend que plusieurs des anciens reptiles, de môme que les anciens poissons, ont eu les centrum de leurs vertèbres incomplètement ossifiés. Dans l'ar-
1. Air-brealhers of the coal perioti, p. 12, in-8°, Montréal, 1863.
chétype du reptile, les membres auraient dû procéder des vertèbres; or il est vraisemblable que les membres des reptiles ont été formés avant les vertèbres, puisqu'ils sont déjà très perfectionnés chez YEuchirosaurus dont les vertèbres sont encore incomplètement ossifiées. Dans l'archétype reptilien, les côtes devraient être une dépendance des vertèbres ; mais, s'il en est ainsi, comment se fait-il qu'elles aient dans VEuchirosaurus un grand développement, alors que les vertèbres sont incomplètement formées. Dans l'archétype reptilien, les mandibules devraient s'attacher à la vertèbre frontale, et, au contraire, chez YActinodon et Y Archegosaurus , elles s'attachent tout en arrière du crâne. Dans l'archétype reptilien, le crâne devrait être composé de vertèbres encore peu modifiées et très inconnaissables; or, dans YActinodon cl YEuchirosaurus, quoiqu'il y ait des condyles occipitaux, on ne peut pas dire qu'il y ait une vertèbre occipitale. En vérité, rien ne ressemble moins à une réunion de vertèbres que le crâne d'un Arcliegosaurus ou d'un Actinodon ; quand d'une part je vois l'occipital, le pariétal, les frontaux, les temporaux si complètement développés, si solides, si brillants, qu'ils ont fait imaginer le nom de ganocéphales, quand d'autre part je constate l'état rudimentaire des vertèbres, je ne peux croire que le crâne des premiers reptiles ait été le résultat d'une simple extension des vertèbres. Chez les reptiles des époques plus récentes, ou trouve un peu plus de tendance vers la forme que l'on a attribuée à l'archétype; par exemple, dans le varan, le basilaire forme le centrum d'une vertèbre crânienne bien rcconnaissable, et môme le sphénoïde peut être considéré comme le centrum d'une seconde vertèbre crânienne. Il est probable que les vertèbres du crâne se sont formées tardivement dans les temps géologiques, lorsque le cerveau des animaux, ayant pris plus de développement, a eu besoin d'être mieux protégé.
Ceux mêmes des reptiles primaires où l'on observe des caractères d'infériorité n'établissent pas de liens entre la classe des reptiles (allantoïdiens ou anallantoïdiens) et celle des
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poissons. Ainsi YArchegosaums qui, d'après l'état de sa colonne vertébrale et des os de ses membres, parait un lype assez rudimentaire, s'éloignait des poissons par plusieurs caractères, notamment par son grand sternum, ses côtes sternales, son membre de devant avec un long humérus, un radius, un cubitus, des doigts distincts et son membre de derrière avec un tort fémur soutenu par un large bassin. Le Protrilon et le Pleuronoura étaient aussi très différents des poissons. Ce sont là des laits d'une importance considérable sur k lesquels je vais revenir dans mon résumé général.
La paléontologie est à la fois grandeur et misère : grandeur, parce que nous tâchons d'embrasser l'ensemble du monde organique, et misère, parce que, pour faire l'histoire des êtres fossiles, nous sommes réduits le plus souvent à des morceaux isolés que les injures du temps ont défigurés. Plusieurs choses, qui aujourd'hui sont incompréhensibles, cesseront de l'être pour nos successeurs moins ignorants que nous.
Je vais essayer de résumer les quelques remarques que m'a suggérées l'état actuel de nos connaissances des êtres primaires.
Enchaînements du monde animal dans les temps primaires. — Il est difficile de douter qu'il y ait eu des enchaînements entre les êtres cambriens et les êtres siluriens, entre ceux-ci et les êtres dévoniens, entre ceux-ci et les êtres carbonifères, entre ceux-ci et les êtres permiens, entre ceux-ci et les êtres que nous rencontrerons en abordant l'élude des temps secondaires. Un éminent paléontologiste qui vient de publier un livre sur quelques-unes des grandes questions de l'histoire des êtres fossiles, y a écrit ces mots : « Toutes les époques se relient Vune à Vautre, non par des êtres préservés d'une
manière exceptionnelle, mais par des faunes et des flores entières 1 . »
Les foraminifères primaires ressemblent singulièrement aux foraminifères actuels. Plusieurs de leurs genres se sont continués depuis les temps carbonifères jusqu'à nos jours. Non seulement leurs espèces passent les unes aux autres, mais on a de la peine à établir des démarcations nettes entre les familles, soit qu'on prenne la texture, soit qu'on prenne le mode de groupement pour base de classification.
Il est arrivé pour les polypes la même chose que pour les foraminifères ; autrefois on les rangeait d'après leur mode de groupement, et on a reconnu que ce mode offrait des séparations peu tranchées. Aujourd'hui on classe leurs familles d'après les caractères de leur structure intime, et on aperçoit également des transitions entre ces familles : il y a passage des (ubuleux aux tabules, des tabulés aux rugueux, des rugueux aux madréporaires bien cloisonnés. Il n'est pas aisé non plus de placer une démarcation nette entre les formes des polypiers anciens et celles des polypiers récents.
Malgré leur apparente diversité, la plupart des crinoïdes se laissent ramener à un type commun.
L'élude des oursins n'a pas encore révélé des transitions entre les paléchinides primaires et les nééchini des; pourtant il n'est pas impossible de comprendre comment, par la soudure et l'atrophie d'une partie de leurs pièces, leur changement a pu s'opérer.
Les travaux de M. Davidson ont appris que les espèces des braehiopodes passent les unes aux autres. Même il n'est pas toujours facile d'établir des barrières entre les genres des familles différentes. Les lingules, les cranies, les discines, les térébratules, les rhynchonelles prouvent que la nature des anciens jours présente quelques traits de ressemblance avec celle d'aujourd'hui.
1. Briart, Principes élémentaires de paléontologie, p. 426, gr. in-11, Mons, I8H3.
Les mollusques des temps primaires ont aussi plusieurs types qui les unissent à ceux de notre époque. La multitude des variations que M. Barrande a constatées dans les céphalopodes, notamment dans les Orthoceras et les Cyrtoceras, a montré que la forme spécifique a souvent été quelque chose d'éphémère, d'insaisissable. Quoiqu'il ne semble pas difficile de concevoir comment les céphalopodes à calotte dite .initiale sont devenus des céphalopodes à nucléus sphérique, il faut avouer que leur passage n'a pas encore été observé ; mais les caractères du siphon, des cloisons, de l'ouverture et de la courbure des coquilles ont offert des transitions.
Comme les mollusques, les trilobites ont donné une preuve frappante de la simplicité des moyens par lesquels la nature produit les apparences les plus diverses. On a vu que les différences provenant de leurs métamorphoses individuelles surpassaient leurs différences spécifiques.
Si bizarres que soient les mérostomes anciens, les genres Belinurus et Prestwichia les ont rattachés aux limules des temps actuels. Les ostracodes, les insecles des jours primaires ont, dit-on, ressemblé à ceux de notre époque.
Plusieurs poissons nous ont offert des caractères qui tendent à faire considérer ces fossiles comme représentant l'état jeune de la classe des poissons.
Quelques-uns des reptiles primaires, qui ont eu des vertèbres incomplètement ossifiées et des os des membres avec des extrémités restées cartilagineuses, sont également difficiles à comprendre, s'ils ne représentent pas l'état jeune de la classe des reptiles.
Ainsi l'élude patiente des faits semble révéler des enchaînements entre les êtres des âges passés. A la fin de sa vie, ayant eu le temps de beaucoup observer et de beaucoup méditer, le grand géologue d'Omalius d'Halloy l a écrit : « J'ai peine à croire que VÊtre tout-puissant, que je considère comilie
1. Sur le transformisme (Bull. deVAc. roy. de Belgique, î* série, vol. XXXVI, n* 12, décembre 1873).
fauteur de la nature, ait, à diverses époques, fait périr tous les êtres vivants, pour se donner le plaisir d'en créer de nouveaux, qui, sur les mêmes plans généraux, présentent des différences successives, tendant à arriver aux formes actuelles. » Ce langage me parait celui du bon sens; l'examen des fossiles primaires porte à admettre des passages d'espèce à espèce, de genre à genre, de famille à famille.
Mais, pour rester dans la vérité tout entière, il faut ajouter que l'état actuel de la science ne permet guère d'aller plus loin ; il ne laisse point percer le mystère qui entoure le développement primitif des grandes classes du monde animal. Nul homme ne sait comment ont été formés les premiers individus de foraminifères, de polypes, d'étoiles de mer, de crinoïdes, d'oursins, de blastoïdes, de cystidés, de brachiopodes , de lamellibranches, de gastropodes, de céphalopodes, d'ostracodes, de trilobiles, de décapodes, d'arachnides, de myriapodes, d'insectes, de poissons, de reptiles, etc. Les fossiles primaires ne nous ont pas encore fourni de preuves positives du passage des animaux d'une classe à ceux d'une autre classe. Dans le cambrien inférieur de Saint-David, on voit déjà des polypes, des échinodermes,des mollusques, des crustacés. Dans le silurien, il y a des oursins, des crinoïdes, des stellérides qui ne semblent pas se lier beaucoup plus intimement que ceux de l'époque actuelle. J'avoue que, lorsque j'ai commencé à étudier les reptiles du permien, qui, à certains égards, présentent des caractères d'infériorité, je m'attendais à leur trouver des rapports avec les poissons; mais j'ai' constaté tout le contraire, car ces fossiles, par le développement extrême de leurs membres de devant et de derrière, comme par leur ceinture thoracique et pelvienne, se montrent aussi différents que possible des poissons.
Ces faits qui mettent en lumière la séparation de la plupart des classes du monde animal dans des temps très reculés, ne doivent pas, je pense, étonner les zoologistes. Les plus habiles observateurs se refusent à admettre une série linéaire unique
commençant à la monade, se continuant tour à tour sous la forme de polype, d'échinoderme, de mollusque, d'annelé, d'articulé, de poisson, de reptile, d'oiseau, de mammifère et finissant à l'homme. Quoique les mammifères soient les plus perfectionnés des vertébrés, l'étude de leur développement embryogénique ne nous apprend pas qu'ils aient passé par l'état poisson et par l'état oiseau. La paléontologie marche d'accord avec l'embryogénie, quand elle croit découvrir que, dans les temps géologiques, il n'y a pas eu un seul enchaînement, mais plusieurs enchaînements d'êtres dont le développement s'est poursuivi d'une manière indépendante.
Développement progressif. — Quelle que soit la manière dont nous supposions que les évolutions des êtres se sont produites, il paraît bien probable que ces évolutions ont marqué un progrès successif dans le cours des âges géologiques. Nous ignorons ce qui s'est passé avant l'époque cambrienne ; mais, depuis cette époque, l'histoire des êtres révèle des progrès.
Dans les temps siluriens, les animaux sont devenus plus nombreux et plus variés qu'à l'époque cambrienne. Les polypes, les échinodermes et les céphalopodes ont pris une extension inconnue auparavant. A côté des trilobites, ont apparu les crustacés mérostomes, et même la fin de l'époque silurienne a vu quelques poissons. Mais, dans toute la première moitié de cette immense époque, il n'y avait encore ni poissons, ni mérostomes; les rois des Océans n'étaient que des trilobites ou des céphalopodes.
La plupart des animaux trouvés dans les terrains primaires, et notamment dans les terrains siluriens, semblent avoir été mieux organisés pour se défendre que pour attaquer, comme si, dans les anciens jours du monde, les êtres, plus rares qu'aujourd'hui, eussent eu plus besoin d'être conservés. Ainsi certains rugueux avaient des opercules ; les cystidés étaient logés dans des boîtes, et même la plupart des crinoïdes proprement dits, au lieu d'avoir leurs viscères libres comme les crinoïdes
secondaires, les avaient enveloppés dans une boîte qui rappelait la disposition des cystidés; les brachiopodes devaient ouvrir faiblement leurs valves; Maclurea et plusieurs ptéropodes avaient un couvercle; chez les céphalopodes, l'ouverture était souvent contractée. J'ai fait remarquer qu'à en juger d'après les analogies des êtres actuels, les anciens mollusques prosobranches n'ont pas été des carnivores. Si, au lieu d'êtres chélifs, protégés par une coquille ou une carapace, se cachant dans les sédiments qui ont formé les schistes primaires, il y eût eu à l'origine des êtres plus puissants pour l'attaque que pour la défense, peut-être la vie ne se serait pas développée sur notre planète, et i) y aurait le néant là où elle s'épanouit féconde et diversifiée.
Les êtres siluriens devaient composer un monde silencieux. Sans doute ils n'étaient pas sans beauté ; je pense bien que les Verneuil, Salter, Barrande, Hall, dont la vie a été vouée à leur étude, ont éprouvé en face d'eux une incessante admiration. Cependant il y a loin de la calme nature des jours siluriens à la nature si animée dont nous contemplerons les épanouissements dans les époques géologiques plus récentes.
Les temps dévoniens marquent un grand progrès dans le monde organique, car ils correspondent au développement des vertébrés; il est vrai que ces vertébrés ne sont que des poissons, et encore beaucoup de ces poissons sont-ils d'étranges créatures, très différentes des poissons actuels.
Les temps carbonifères et permiens ont été témoins de nouveaux progrès. A côté des trilobites et des mérostomes qui diminuent, les crustacés supérieurs, tels que les décapodes, font leur apparition. Les insectes, les myriapodes, les arachnides deviennent nombreux. Les vertébrés ne sont plus représentés seulement par des poissons; en France, comme en Allemagne, en Russie, en Angleterre, en Amérique, les reptiles se multiplient. Mais, à part quelques genres de la iin des temps primaires, ils n'ont pas la diversité et la force que nous admirerons dans les temps secondaires.
On n'a pas trouvé de restes d'oiseaux et de mammifères dans les terrains primaires; les vertébrés à sang chaud y manquent, ou tout au moins doivent être rares. C'est là une grande infériorité, car les animaux à sang chaud sont ceux qui ont les fonctions les plus actives; or l'activité donne en partie la mesure de la puissance d'un être. En outre, au point de vue esthétique, les mammifères aux formes si variées, les oiseaux si riches de plumage, jouent dans la nature les premiers rôles: supposons nos campagnes sans le chant des oiseaux, sans les cris des mammifères, nous les trouverions plus tristes; les forêts des jours primaires ne valaient pas nos bocages d'aujourd'hui où les oiseaux donnent de si beaux concerts. Et puis, sans vouloir affirmer sous quelle forme l'intelligence des bêtes a été éveillée à l'origine, nous pouvons supposer que c'est par la sensibilité, car, chez l'homme lui-même, les philosophes reconnaissent que la sensibilité est la faculté primordiale ; elle précède le raisonnement. Or la sensibilité des créatures primaires devait être moins développée que celle des êtres des époques plus récentes; les oiseaux qui couvent, les mammifères qui allaitent paraissent plus aimer leurs petits que les autres animaux; dans les temps où ils n'existaient pas, le plus fort de tous les amours, l'amour maternel, devait avoir bien peu de manifestations.
Lorsque nous descendrons le cours de la vie géologique, nous assisterons à d'autres progrès : nous verrons dans l'époque secondaire le règne des reptiles ; à l'époque tertiaire, le règne des oiseaux et des mammifères; à l'époque quaternaire, le règne de l'homme. Ainsi, prise dans son ensemble, l'histoire du monde révèle un développement progressif.
Epanouissements propres aux temps primaires. — Tout en admettant que, dans son ensemble, l'histoire du monde présente le spectacle d'un progrès, il faut se garder de croire que toutes les classes se sont développées d'une manière continue
pendant la durée des temps géologiques. On a vu que les ptéropodes, les céphalopodes, les ostracodes, les branchiopodes, les méroslomes, les insectes ont atteint, à l'époque primaire, une grande perfection et une taille plus considérable que dans l'époque actuelle. Un des résultats les plus curieux des études paléontologiques a été de montrer que chacune des époques du monde a eu ses épanouissements particuliers ; elle a eu des êtres qui ont été faits pour elle ; avec elle, leur règne a commencé; avec elle, leur règne a fini. On s'en rendra compte en jetant les yeux sur le tableau ci-dessous où j'ai indiqué la marche qu'a suivie le développement d'une partie des animaux primaires; j'ai représenté chaque groupe par un rameau que j'ai fait plus ou moins fourni, selon que le développement a été plus ou moins grand.
On voit dans ce tableau combien' les graptolites ont été éphémères; j'ai rappelé que, nés dans le cambrien, ils n'ont pas dépassé le silurien; quelques-uns des polypes hydraires des époques plus récentes ont pu en provenir, mais alors ils
ont cessé d'être des graptolites, de sorte qu'on doit dire que la forme graptolite est resiée confinée aux anciennes époques. Les rugueux ont eu leur extension dans les temps primaires; il est vraisemblable que plusieurs ont été la souche des coralliaires de la période secondaire, puisqu'ils se lient à eux d'une manière insensible, mais sans doute tous n'ont pas servi de progéniteurs. Quelques-uns des tabulés des terrains anciens, tels que YHeliolites 9 paraissent être les ancêtres desalcyonaires actuels; au contraire la Michelinia, YHalysites et plusieurs autres sont restés spéciaux aux formations primaires. L'ouvrage d'Angelin sur les crinoïdes met admirablement en relief la diversité de ces animaux à l'époque silurienne; assurément tant de richesse de formes n'a pas été nécessaire pour aboutir aux espèces actuelles dont les derniers dragages ont révélé l'existence. Il faut dire la même chose des brachiopodes primaires; certains d'entre eux se sont continués avec ou sans changements jusqu'à nos jours, mais l'immense majorité des genres d'orthisidés, de productidés et de spiriféridés a été sans influence sur les quelques brachiopodes de nos mers. Les ptéropodes et les nucléobranches primaires ont pu être les ancêtres de ceux qui sont venus après eux; néanmoins, ils ont tellement changé qu'on ne risque pas de confondre les genres anciens avec les genres nouveaux. Sauf le Nautilus, aucune forme de la famille nautilidé, qui a eu jadis une extrême fécondité, n'est représentée de nos jours. Les trilobites, dont les variations ont attesté une si étonnante plasticité pendant les temps cambriens et siluriens, ont diminué dans le carbonifère, et leur dernière espèce a été trouvée dans le permien. Les mérostomes ne sont plus représentés aujourd'hui que par le genre limule; ce n'est pas pour produire ce survivant isolé que se sont épanouies dans les temps primaires tant de singulières créatures des groupes xiphosuridé et euryptéridé. Je crois que plusieurs des poissons anciens ont été les prototypes des poissons actuels; mais quelques-uns d'entre eux, tels que le Pterichthys, le Cephalaspis, le Coccosteus forment une
population étrange confinée dans les temps primaires. Les reptiles labyrinthodontes caractérisent la fin du primaire et le commencement du secondaire.
Ces fossiles qui ont été spéciaux à certaines périodes de l'histoire de la terre rendent de précieux services aux géologues pour la détermination des terrains. Ils méritent bien le nom de médailles de la Création que Mantell leur a donné, car ils indiquent exactement les époques géologiques.
Inégalité dans révolution. — Il ressort de ce que nous venons de dire qu'il y a eu de grandes inégalités dans le développement des êtres des temps anciens. Ces inégalités ne confirment pas l'idée d'une lutte pour la vie, dans laquelle la victoire serait restée aux plus forts, aux mieux doués. La paléontologie nous montre que le contraire a pu avoir lieu. Plusieurs êtres ont été comme des rois de passage; ils sont devenus des personnalités saillantes qui ont donné à leur époque une physionomie propre ; de même qu'on dit le siècle de Charlemagne, le siècle de Louis XIV, on peut dire l'âge de Paradoxides, l'âge de Slimonia, l'âge de Pterichthys et de Coccosteus, l'âge de Megalichthys, l'âge (VEuchirosaurus. Ce sont quelquefois les êtres qui ont été les plus spécialisés et les plus parfaits dans leur genre qui se sont éteints le plus vite. Paradoxides du cambrien, Slimonia du silurien, Pterichthys du dévonien ont marqué le summum de divergence auquel leur type devait atteindre. Ils ne pouvaient donc plus produire de formes nouvelles, et, comme le propre de la plupart des créatures est de changer ou de mourir, ils sont morts.
A côté de ces êtres de passage offrant les formes extrêmes, il y en a eu d'autres dont la personnalité était moins accusée, créatures mixtes, représentant dans le monde animal le juste milieu; parmi ceux-là, on trouve les types qui ont persisté davantage. De même qu'il y a de nos jours des formes cosmopolites qu'on rencontre dans tous les pays du monde, il y a
résumé. m
eu des formes qu'on pourrait appeler panchroniques l , car elles ont été de toutes les époques. Elles ont constitué comme un réservoir permanent duquel sont sortis, à chaque instant des temps géologiques, des êtres destinés à prendre une place plus ou moins élevée.
Il se pourrait que la moindre longévité des genres qui, dans leur classe, présentent le plus grand perfectionnement, ait eu quelquefois sa cause dans ce perfectionnement même. Plus les organismes sont compliqués, plus il y a de chance pour qu'une de leurs parties se modifie; par conséquent ils doivent ressentir davantage les changements de milieu, et marquer l'heure avec plus de délicatesse au grand calendrier des temps géologiques. La force de longévité des êtres inférieurs réside en partie dans leur faiblesse; ils nous rappellent la fable du chêne et du roseau. Comme le roseau, les chélives créatures des temps géologiques se sont pliées devant les bouleversements du globe, et ainsi se sont conservées, pendant que tombaient les puissants du monde organique.
Il faut, du reste, convenir que nous ne pouvons expliquer que bien imparfaitement la cause de l'inégalité dans les évolutions des animaux, car nous voyons dans une même classe et dans une même époque des êtres qui sont à des états différents de développement : par exemple, j'ai dit que, dans le terrain permien d'Igornay, on rencontre à la fois VActinodon, dont les vertèbres ont encore les pièces de leur centrum distinctes, et le Stereorachis, où les centrum sont en un seul morceau. Les brachiopodes nous offrent de curieux exemples d'inégalité dans la persistance des genres : les lingules, les cranies, les rhynchonelles se sont continuées à travers tous les temps géologiques sans changements notables, tandis que les PentamerxiSj les Productus et bien d'autres genres n'ont pas dépassé l'époque primaire. On trouve, à côté de types tout à fait spéciaux aux temps primaires, des types voisins de nos