XXVI
Mai 1837. — Je retournais en Italie dans des impressions riantes. Un homme autrefois m'avait désolée. Ici je bénissais celui qui avait comblé de douceurs extraordinaires quelques années de ma vie. Ce second voyage avec mon fils, qui avait onze ans, fut fait lentement, sans nulle gêne, et bien dans mon goût. Dans la Savoie, les Charmettes me parurent d'un pittoresque hardi et sublime, digne de Rousseau. Je n'avais pas vu les Alpes dans mon premier voyage à cause du brouillard, mais ici, vendredi 2 juin 1837, je les aperçois au petit jour. Quel aspect ! Quelle impression de grandeur mais de tristesse ! Rien de la main des hommes. C'est beau mais désolé. On voudrait rester là quelques jours. Des montagnes grises s'élèvent à perte de vue les unes sur les autres. Le spectacle est extraordinaire, on n'a rien vu dans ce genre ; c'est tout à couj un monde inconnu à côté de la Savoie. Cette grandeul vous reste dans l'âme comme un tableau éternel. Bientôj nous nous engageons dans les défilés escarpés: ventj neige, ciel sans azur, blanc ; ce sont des monts effrayants cette blancheur du ciel, le vent, le froid, la neige, h longueur de la montée sans horizon, tout étonne ei reporte à Annibal et à ses Africains épouvantés qu'il rassure en disant : Nulle motitagrie ne touche le clely e\ rien n'est insurmontable au genre humain. Je fus très-émue en revoyant Florence. Je retrouvai les
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 230 mêmes relatiohs dès mon arrivée. Le comte de Saint-Leu me parla en plaisantant des tentatives de son fils. Le marquis Camillo, un peu maigri, me parut plus beau et plus aimable que jamais. Sa conversation, son esprit, son éclat m'offrirent la même séduction qu'autrefois. Il venait tous les jours une ou deux fois, et nous étions aussi heureux l'un que l'autre de nous retrouver.
Florence me sembla toute petite : du Ponte-Vecchio à la Carraia, il n'y a qu'un pas : je la trouvais petite mais jolie, avec le plus grand plaisir de m'y trouver, quoique la chaleur fût insupportable. Je revoyais les galeries, je retrouvais des conversations charmantes, je parlais de ce que je venais d'apprendre sur le chinois et l'orient.
Madame Libri, apprenant le grand désir que j'avais de la connaître, vint me voir et m'inviter à une soirée.
Sa maison ravissante était bâtie sur le bord de l'Arno, et une grande terrasse s'avançait sur le fleuve : l'endroit, sa fraîcheur dans ces jours brûlants, la vue étendue, le bruit des eaux, le voisinage d'un moulin, donnaient à cette maison un caractère champêtre et élégant qui enivrait tout d'abord. Madame Libri fut des plus aimables, gracieuse et maternelle, si bien qu'en la quittant, je pris sa main et la baisai. Elle avait les mêmes traits que son fils, excepté les yeux ; ses manières étaient réservées et distinguées comme ce qu'elle disait ; ce soir-là une sympathie, une flamme d'en haut fut entre nous. J'y suis retournée un autre soir lui faire mes adieux, j'en suis sortie tard, charmée d'elle, de son accueil de sa maison sur TArno, et j'ai écrit à son fils dans ces émotions.
Le comte de Saint-Leu m'invita à voir, de son palais,
260 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE la fête de la Saint-Jean et lo cours de l'Amo tout illuminé, brillant de mille feux répétés dans ses eaux. On ne se figure pas ce qu'est cette fête charmante et toute une nuit de lumière et d'allégresse. Le palais du comte dominait le Lung'Arno ; le peuple encombrait les quais ; le feu d'artifice se tire sur le fleuve illuminé. La musique embellissait cette fête toute itaUenne. L'artiste Jesi me reconduisit chez moi (Lung'Arno aussi) . Au milieu de ces illuminations, et après son départ, je passe la moitié de la nuit à ma fenêtre, ravie, attendrie, heureuse de ces fêtes et de l'Italie. Ces jours font vivre. J'écris à Henry sur ce voyage avec des détails aff'ectueux. Je le remerciais d'avoir rempli et enchanté ma vie durant un temps.
M. de l'Espine et d'autres amis de Sienne, où je m'arrêtai quatre jours pour eux, trouvèrent mes cheveux brunis, et me dirent que j'avais l'air d'une Vénitienne.
Mon fils, élevé chez le curé d'Herblay, ne savait pas qu'il était protestant : quand nous fûmes dïîns la campagne romaine, eu vue de Saint-Pierre, je lui contai rapidement en voiture l'histoire de la réformation, et je lui appris qu'il était protestant. Je lui appris comment Luther avait vengé le christianisme. Il écouta bien, et fut surpris et content d'être protestant. Arrivée à Rome chez mon aimable sœur et son beau et excellent mari, la chaleur affreuse me fait me réfugier dans les bois de Diane, à l'Ariccia, la plus ombragée des campagnes de Rome, inondée de ruisseaux et de fontaines. Un Américain, qui était là, me dit que les jardins du palais Chigi et les arbres hauts à perte de vue qui sont là, ressemblaient aux forêts vierges de l'Amérique ; il s'y croyait sous ces
ombrages immenses, jamais coupés, et dans ce fouillis d'arbustes qui fait qu'on peut à peine marcher dans ce grand parc Chigi. A la fin de juillet, les jours deviennent encore plus chauds, le ciel encore plus beau. C'était ici le ciel qui m'était resté dans la mémoire, et que jusqu'ici je n'avais pas retrouvé : l'air était rose, enflammé, transparent; la chaleur mettait partout celte teinte rose. Il faut voir l'Italie en juillet et août si on veut connaître la lumière. Nous avons un orage magnifique à la fin de juillet. Le coucher du soleil montrait plus que jamais ses mille couleurs successives. Je retrouvais ces plaines, ces espaces, ces rochers, cet immense et élégant pays de collines et de bois, avec de frais ruisseaux à chaque pas, du vent toujours, un air charmant, la mer au loin, pays grandiose, horizons d'une beauté inexprimable.
En m'en allant, je fais une quarantaine àPérouse, dans cet autre pays si beau au-dessus du lac de Trasimène. A Arezzo, je lisais une Histoire de Pologne o\i je voyais que les Polonais ne songeaient qu'à asservir la Prusse ou la Russie. Ils ont eu le sort qu'ils s'efforçaient de préparer aux autres.
La grande chaleur m'arrête à Monistero, joli petit pays près d' Arezzo. Je lisais alors VHistoire des Hébreux par Salvador : « C'est la sagesse, dit l'imitateur de Salomon, qui donne la connaissance des choses; qui explique l'ordre des temps, les variations des saisons, les révolutions des années, le rang des étoiles, la nature des animaux, la différence des plantes et leurs propriétés; elle enseigne à l'homme à être prudent, juste et fort ; elle lit dans le passé et juge de l'avenir; elle procure toutes sortes de richesses;
262 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE elle rend respectable, éloquent dans les Assemblées publiques, et vaillant à la guerre ; sa présence assure beaucoup d'agrément dans la vie privée, beaucoup de consolation dans les ennuis : les nations voudront être gouvernées par ceux qui la possèdent; les rois les plus redoutables trembleront en l'entendant nommer. »
J'ai relu Gibbon et plusieurs romans. Henry annonçait son arrivée prochaine, fallait-il y croire? Il m'écrivait qu'il suivait le conseil que je lui avais donné de vivre dans le plus grand monde de Londres. L'Académie d'Arezzo veut bien me nommer, et le jour de ma réception, je lis à l'Académie quelques pages sur les femmes. J'étudiais Fleury et une théologie. Fleury traduit les Pères en les corrigeant; il leur prête une décence qu'ils n'ont point; il ôte la grossièreté de ces premiers temps d'un langage naïf et rude.
Je travaillais beaucoup à mon Histoire de Florence, j'écrivais le temps de Côme de Médicis. J'allais beaucoup au théâtre avec mon fils, et je voyais assez de monde. M. de l'Espine, savant sur l'histoire d'Italie, venait souvent me voir. Ce temps d'Arezzo fut calme et heureux. Je pensais parfois à m'établir pour toujours en Italie, qui me semblait plus belle et plus agréable qne jamais. Je ne pouvais ni rappeler ni retenir un homme envolé pour jamais. Ne saurais-je au contraire trouver entre mes amis ici une affection pour la vie, un mariage dans l'avenir qui fît mon bonheur et convînt à mon fils? Je retourne achever mon second volume à Florence, le 15 décembre 1837, dans une belle maison, via Melaranccio, et me voilà établie comme autrefois avec les visites et l'esprit de Garaillo,
Camillo est d'une société pleine d'attrait, d'un esprit
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 263 vif, animé, plein d'abandon; d'une conversation brillante, très-savant sans nulle prétention. Dans son âme, un fond de grandeur et de bonhomie vous inspire en lui la plus grande confiance. Le matin il m'envoyait des livres et m'écrivait, le soir il venait. M. de l'Espine vint aussi de Sienne me voir à Florence . Je voyais beaucoup le poète Micollini et plusieurs autres. Camillo me présenta M. Salvagnoli ; depuis célèbre, illustré dans les affaires d'Italie. C'était un esprit supérieur et brillant. Il vint beaucoup chez moi. Niccollini, très-content de mon premier volume, m'encourageait beaucoup. C'était un ami très -bienveillant. En janvier 1838, Henry m'écrit, toujours incertain sur son arrivée. Cette lettre me tourmente. Je voulais m'en distraire : J'arrivais au temps de Laurent de Médicis et de la conjuration des Pazzi ; mes conversations avec ces messieurs m'aidaient, et mes habitudes et tout me convenait parfaitement. Je m'occupais de la philosophie de Ficino et de Platon, des études de la Renaissance, de cette suite d'hommes depuis Dante jusqu'à Bacon, qui ont réveillé l'esprit humain; c'est une étude pleine d'intérêt; je la suivais dans Tiraboschi et dans d'autres ouvrages , et je me plaisais dans cette atmosphère philosophique. Camillo me fait nommer de l'Académie de la Colombaria, dont il est président.
Le soir, j'allais parcourir l'église à peine éclairée de mon voisinage, et celle aussi de Sainte-Marie-Nouvelle. J'étais toujours très-occupée de Dieu, et dans des émotions religieuses qui ont accompagné toute ma vie. Ces belles églises d'Italie, le soir, dans une demi- clarté, remplies de gens qui ne font nulle attention à vous, m'ont
toujours paru l'endroit le plus admirable. J'y pensais à Henry, mais je cherchais pourtant de l'oublier dans l'étude. Toute ma vie était agréable.
Entre les sciences, il en est deux qui me plaisent pardessus tout :
La philosophie et la politique. Celle-ci implique l'aristocratie, héréditaire ou élective.
1838. — Je vais passer la belle saison près de Sienne, OLi M. de l'Espine m'avait indiqué une maison de campagne, Belvédère, qu'un Anglais jadis avait fait bâtir, et où se trouvait une bibliothèque de cinq mille volumes, qu'on mit tout à ma disposition . J'y avais loué un appartement. A peine établie là, M. Warwick m'y chercha ; il se rendait en mission à Gonstantinople ; il parlait de nous revoir l'hiver prochain. Il était parti jadis si désolé; je le retrouvais si dégagé ! La vie l'emportait. Il dit avec délicatesse qu'il croyait ne pouvoir plus parler d'un amour exalté, mais d'une affection parfaite à laquelle il sacrifierait un nouvel amour. Pouvait-on mieux dire et plus élégamment ?
J'avais peur de lui, je pensais à mon histoire de Florence, à des amitiés sages et sûres. Devais-je tout oublier pour cet astre charmant et errant? Il resta un jour et une douce nuit. Jadis il ne pouvait jamais partir. A présent il ne savait que partir. Peut-être son ambition avait un peu redouté cette entrevue, et le temps qu'elle pouvait lui faire perdre. Je crus voir cela dans sa conduite. Il me demanda pourtant si je voudrais le rejoindre à Gonstantinople. Il l'espérait. Il me proposa de l'accompagner jusqu'à Radicofani, où nous nous séparâmes dans la nuit. 11 chargea ses pistolets contre les voleurs de cette route.
Arrivé à Rome, il me regretta, il devint plus sensible, il m'écrivit qu'il était malade, et me demanda de le rejoindre. Mais quoi! Il partait sur un bâtiment de l'État; il m'eût fallu le quitter aussitôt; je fus prudente ; il s'embarqua à Naples, et moi je lus tous les livres de cette bibliothèque. Si rien n'écartait cet ambitieux de son but, pouvais-je oublier le mien? Mais je fus bouleversée.
Bientôt il m'écrivit de Constantinople des lettres gracieuses : enivré du pays, il disait qu'il allait planter sa tente en un vallon d'Asie. Il disait qu'il passerait l'hiver à Florence et à Rome, puis il se tut.
Comme mon second volume allait être bientôt fini, je projetais deux ouvrages, l'un sur les constitutions modernes et le monde moderne, avec des vues universelles si je pouvais. Ce fut mon Essai sur Vhistoire politique, écrit en huit années. C'était l'histoire de l'habileté ou de Varistocratie qui a conduit la politique chez les modernes. L'autre ouvrage était sur la religion éternelle, améliorée toujours. C'était la science religieuse, tirée du cœur de l'homme et des faits de l'histoire. Ce fut le Novum organum ou la Sainteté philosophique que j'écrivis en trois ans, après VEssaipolitique. Ces ouvrages demandaient beaucoup d'études; il fallait refaire de grandes lectures déjà faites. La vie en serait toute remplie. Je les commençais déjà, je reviens a Florence en octobre. Je lis Hallam, Schmidt surl'histoite d'Allemagne. Camillo m'envoie les Mœurs des nations et tout ce qu'il rencontrait pour mon plan. Nous en causions.
Mon second volume de Florence était fini, mon éditeur me le demandait; le ministre de France voulut bien se charger de l'envoyer par l'ambassade.
Je travaillais au bord de Munione, où j'avais tant erré autrefois. Dans un séjour et un genre de vie tout à fait de mon goût, je m'occupais vivement de mon nouveau travail, tout en observant ce qui se passait à Paris où agissait alors la coalitmi formée contre M. Mole. Les discussions à la chambre étaient très-belles (1839), et m'intéressaient plus que les chroniques asssz ennuyeuses de l'histoire de France ; ce ne sont que batailles et tournois ; c'est héroïque, mais c'est grossier.
Si on éprouve un peu de langueur, d'ennui, de vague dans les idées, il faut s'imposer un travail forcé. On n'en reçoit pas tout de suite de l'effet, mais après une heure d'application, la tête s'affermit, l'ardeur et le plaisir se réveillent.
Dans l'étude, il faut deux choses pour le plaisir et le bonheur, c'est que l'action soit forcée et variée. Sans la contrainte on ne fait rien, le premier moment d'application coûte ; et, sans la variété, on se lasse.