‹ Les enchantements de PrudenceChapitre 15 sur 18 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Que me veut ce premier souffle de février,cette naissante impression du printemps? où fuir? où retrouver l'hiver?

Un air doux rappelle l'enchantement et la vie, les souvenirs se lèvent, les circonstances passées reviennent avec la môme atmosphère : jours riants, heureux voyages avec lui, beaux pays parcourus, moments écoulés qui revenez à ma mémoire, j'oubliais ces beautés, je ne cherchais plus que l'étude. Reparaissez donc, longues et mélancoliques heures du printemps, bois frémissant, suaves parfums de la terre, que de pensées me troublent déjà !

Et vous, jeune amour qui occupiez ma jeunesse, vous auquel j'ai dit un adieu suivi de tant de retours, vous qui après m'avoir comblée si longtemps des plaisirs délicats que pouvait donner l'homme le plus aimable, le plus fier i3t le plus gracieux du monde, ne régnez plus que dans /absence, remplissez mon souvenir durant ces premiers tours d'une saison qui vous plaisait. Je vous salue aux ours du printemps, je vous salue avec le charme et la .ristesse qui succèdent à d'éternels adieux.

Qu'ai-je appris? A ce moment même, vous, attaqué d'un nal subit, vous couriez risque de la vie et je l'ignorais. !dnsi nulle entente entre nous... Pourtant si vos jours sont n danger, je pense encore à mourir avec vous. Ces mots ue vous répétiez charmé : « Nous sommes faits l'un pour autre, je t'adore, » je les répète seule.

Mais vous êtes sauvé, vous vivrez, soyez heureux et rillant, et moi je me ferai des jours paisibles sous ce oux ciel, où Pétrarque a chanté un long amour voué au iôme objet. Le pays où les hommes aiment le plus, a le

268 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE mieux su célébrer la fidélité. Pas plus que Pétrarque peutêtre, je n'ai trouvé ce que mon cœur cherchait, mais cet amour nous a valu des sensations délicieuses, un souvenir infini. Faible créature, entraînée par le flot du monde, la Laure de Pétrarque, dans un froid mariage, atirista sa beauté. Et lui ! ... Mais nous, nous portions des cœurs scellés, un type de volupté sacrée nous préservait. Rémi, Laure, ces images où s'est attaché notre culte, erraient dans l'ombre autour de nous, dans le secret et la douceur des nuits, de suprêmes souvenirs nous ramenaient une éternelle beauté; flammes et délices, qui n'étiez pas un vain plaisir, mais ce saint sacrement figuré par le mariage, préservez-nous comme une couronne de gloire et de modestie.

Il vit. Avec quelle langueur et quelle mélancolie, je reviens sur ses idées; il vit, je le sais, qu'importe si je ne le vois plus, la terre est son habitation, il existe, qu'il soit heureux, et moi je me plairai encore sur la terre qu'il habite ; souvent j'entendrai son nom, et ma pensée, ramenée vers les temps qui ne sont plus, bénira le sort puisque c'est le sort et non la mort qui nous a séparés.

Et que je ramène le souvenir parfait d'un de ces jours de flamme où le temps fuyait. Que le silence autour de notre habitation nous était cher! Pas de bruit, pas de monde importun, rien que le mouvement lointain de la ville, quelques cris emportés par le vent, l'aboiement d'un chien étranger, et bientôt le repos s'étendait sur l'univers. Et nous, dans les plus doux entreliens ou dans des serments encore plus doux, nous suivions le dieu charmant qui se plaît au silence. Mais durant le sommeil, quel bonheur si quelque bruit imprévu,

le tonnerre, la tempête, îa pluie, frappant contre le vitrage, nous éveillait et nous rendait la connaissance. Nuit de l'amour, où le battement du cœur, la respiration de la bouche aimée, ont un nouveau langage, douceur qui épuise notre âme mais que la chaste volupté des muses ne dédaignerait pas de chanter. Vie, trop souvent amère, suspens ta vitesse à ces instants, arrête-toi, livre-nous ici les tristes heures de l'incrédule qui marche à la tombe. Prodigue-toi pour notre jeunesse, qu'elle soit pleine et lente, livre au plaisir un long moment, et plus tard sois rapide et fugitive comme la cascade qui se précipite d'un mont escarpé où le rayon furtif qu'on brise à nos regards.

Des races de femmes amazones vivaient seules dans les beaux climats de l'Asie et de l'Afrique, les rivages (lu fleuve Thermodoon au royaume de Pont, virent leur troupe immortelle s'exercer aux travaux guerriers pour I aller subjuguer le monde. Dans des mœurs fières, sans faiblesses et sans liens, si le ciel troublait leur haute raison, elles fuyaient et erraient loin du rivage, et immolant leur cœur à l'héroïsme, elle revenaient mères I au camp, sans connaître le mariage. Une femme peut I vouloir les imiter, remplacer par les lettres le métier I des armes. Je chercherai les muses et les beaux pays j où elles s'inspirent pour me faire avec elles une existence élevée et solitaire. Et toujours votre sbuvenir, enchantera ma vie. Cette élégance que vous demandez

à la richesse, ces talents que vous portez dans les affaires d'État, cette ambition qui vous mêle aux faits du monde je les trouve au sein des bois, dans les vallées, en conversant avec les déesses antiques; je les trouve dans l'idée du pouvoir, dans ces merveilles de la contemplation qui nous élèvent si au-dessus de la vie commune. Moi malheureuse? Et de quoi? D'avoir perdu le supplice d'un amour inégal pour retrouver les richesses de l'univers. Souvent je bénis l'absence. Je ne contemple plus l'amour que comme une fête passagère. La certitude que ce bonheur ne renaîtra pas le rend plus cher. Malheur à moi si je vous revoyais comme un ami, si j'oubUais nos liens sacrés, si j'entendais votre voix sans pleurer, si cette exaltation ne se réveillait plus ! Le passé est dans le présent, notre existence entière marche avec nous. Ceux qui ont été fidèles à la Uberté ou à la royauté, marchent avec leur histoire et leur foi ; moi j'ai mon bonheur passé : la vie commune préserverait-elle assez délicatement les impressions exquises et les rêveries où se plaît une vie solitaire ?

Oui, je l'ai perdu, mais tout à fait. L'amour ne s'est pas diminué entre nous. Se rappelle-t-il ma jalousie brûlante, mes ruptures éternelles, mes adieux en pleurs, mes retours si tendres? Je l'ai fui pour l'avoir trop aimé ; j'ai craint de livrer tant de douleur à sa vie privée si légère, à sa vie pubUque si passionnée. Je suis partie blessée d'un trait que rien ne guérira.

Patrie des grands hommes, exempte de préjugés, combien encore vous comptez de vrais sages, de causeurs charmants, brillants, belle campagne, frais om-

brages, air pur du soir et du matin, soyez mon port et mon bonheur. Enseignez-moi les travaux qui succèdent à la première jeunesse. On sort alors de soi, on pense à ses semblables, à l'univers. La passion pour un objet unique s'envole en partie au second âge, en nous laissant aborder ces pensées, ces sciences oh se sont tant illustrées les contrées du Midi.

Pourquoi, dans ces c wnpagnes de Rome, la passion vient-elle renverser ma longue et brillante victoire ? 0 vous, qui régnez encore sur moi dans ces beaux climats, vous vous montrez plus redoutable dans l'absence. Vous n'êtes plus l'homme volage, mais l'homme regretté. Jamais, dans la paix de notre vie domestique, vous ne me parûtes si adorable que vous le seriez ce soir dans le trouble où votre absence me jette. Dieu ne rend pas la vie mortelle à ceux qui partent, mais l'amour nous est rendu, revenez donc, et jamais homme n'aura été si bien reçu. Revenez, et pas un moment ne me semblera écoulé depuis notre séparation ; les premiers temps de nos amours nous seront rendus riches de souvenirs. Ah ! si vous apparaissiez, comme nos malheurs seraient réparés, comme je m'applaudirais même d'avoir souffert! Venez donc, venez dans ces bois, qui comme vous, furent sans cesse mes amours, venez sous ces chênes que la main de l'homme n'a point touchés, venez dans ces campagnes fameuses, devant ces horizons sans bornes, sous ces ombrages épais, au bord de ces fraîches et

tranquilles fontaines, venez dans le plus noble pays du monde, retrouver le passé. Je vous ai pardonné ; je savais, alors que je vous aimais le plus, que votre cœur serait facilement séduit; n'avez-vous rien gardé d'un amour auquel nous avons tant cru ? Votre sensibilité délicate, supérieure à. la tendresse des hommes, qu'en avez-vous fait ? Et moi, que fais-je ? Non, je n'exposerai plus ma raison aux tourments qui l'égarent. Mais vous, éternelle douceur de ma vie, maintenez-la dans la paix où son unique amour le renferme.

Le soleil d'Italie se couche, et quel coucher ! Quel roi en a un plus magnifique l Le bas du ciel à l'horizon est un infini de teinte rosée, où la vue perce et se perd dans l'immensité. Le sommet du ciel est bleu encore, mais d'un bleu qui s'affaiblit sur les bords, où il se mêle à cette teinte rosée déjà changée en pourpre au levant, tandis qu'elle reste brillante au couchant ; car les teintes ne font que varier, avec un mouvement et une gradation qu'on ne peut peindre ; tous les alentours du soleil, qui descend lentement derrière l'horizon, sont étincelants de flamme et de feu; quelques nuages longs et minces se sont embrasés, et lancent les brandons du feu du ciel. Une partie de l'infini semble jouir de ces feux vastes et puissants; nulle part ici on ne voit de borne à rien, et l'ambition des Romains semble s'être inspirée à ces cieux transparents. Une suite de montagnes qui se prolongent au loin ouvrent devant le soleil couchant un horizon

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grandiose ; les lignes des montagnes sont belles et doucement dessinées; la grandeur est partout; les vieux arbres qui s'élèvent sur ma tète ont pris à ces teintes un vert plus doux et plus éclatant; quelques légères vapeurs dans les plaines, indiquent la chaleur de ces climats ; la mer se découvre encore à l'orient; l'orient! si beau le soir, lorsque, privé successivement de toutes ses teintes pourprées, il devient d'un bleu pâle et céleste, livré au calme précurseur des ombres, tandis que quelques étoiles, déjà brillantes d'une flamme tour à tour rouge ou blanche, y scintillent à la fois des feux de la nuit et des feux du jour.

RÉMI A MARPÉ.

« Je m'arrête près des campagnes que vous habitez, voulez- vous me recevoir? Mille circonstances; les affaires, les voyages m'ont entraîné loin de vous, mais j'en ai toujours gardé un aimable et cher souvenir. J'attends un mot de réponse. »

Voilà ce qu'il écrit. J'avais cru, il est vrai, qu'un jour il passerait par le pays que j'habite, que nous nous •everrions par hasard. Et je le verrais, je le recevrais iomme un jeune oiseau qui a oublié sa patrie, et qui îffleure d'une aile légère les arbres sévères où son nid ut élevé? Réjoui par le voyage et le soleil, il fait bien l'oublier un sentiment sérieux ; plus heureux près d'une emme frivole, il presse en souriant sa main, et se dé-

tourne pour voir passer la fille latine qui porte élégamment son vase plein d'eau sur sa tête dans Tattitude antique, car quelques formes ici sont restées, et si l'âme d'un Latin vient errer dans les bois, il croit voir passer la fille qu'il aima.

MARPÉ A REMI.

« Nous nous voyons tous les jours, mais est-il vrai, le croyez-vous, cet amour réveillé va se soutenir à jamais? Vous vous abandonnez à moi, mais la moindre variation du ciel ne vous emportera-t-elle pas loin du port ? Un jour encore je veux vous croire. Vous dites que la sagesse vous séduit, seriez- vous sensible au culte que je lui rends ? Combien votre langage est amoureux, suis-je destinée à en subir toujours l'enchantement ? »

MARPÉ A REML

«ORemi! adieu, je dois donc vous perdre à jamais.

« Vous partez, ce n'est rien, dites-vous, c'est une mission lointaine, c'est rambition. Ah! c'est donc tout! Ce long rêve involontaire, cette passion qui colorait mes études^ cette sagesse qui n'était que l'amour, il faut tout perdre. Je vous suivais, ô femmes héroïques! en pensant à lui, j'aillais saisir vos armes aux rivages du Pont, aux champs glorieux de l'Afrique, mais c'était dans une vague espérance de redevenir femme pour lui. Je quitte l'Ariccia, cette splendeur de la nature me devient odieuse, et trop de souvenirs et trop d'espoir est attaché à chaque arbre

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 2l5

de ces bois ; trop souvent j'ai vu coucher derrière ces monts lointains, le soleil resplendissant, avec l'idée qu'un jour peut-être nous l'admirerions emsemble. Ici, du sommet de ce mont, je m'imaginais le voir arriver ; je l'attendais comme cette fille d'Ecosse, du haut d'un cap, cherchait sur l'Océan la barque de son amant, engloutie sans retour. Là, souvent j'ai cueilli les fleurs dont les couleurs légères, le parfum délicat me rappelaient le mieux son caractère. On peut se plaire à ma démence, je m'y livre avec joie, ô mon idole ! secrète et cachée. »

Mais déjà un plus haut détachement m'élève au-dessus de moi-même et de lui. J'oublie la passion, ma maladie. Ce court voyage de la vie ne m'épouvante pas toujours, une sainte contemplation rend à mes forces leur harmonie ; la douceur infinie que Dieu a mise en moi, reprend son empire. Oui, les voluptés de nos sens, nos délices, ne sont que des pressentiments de l'âme ; un effort de plus, un combat encore, un regard vers le ciel, un élan vers la Sagesse suprême, et je retrouve le courage qui, en nous rendant maîtres de nous, nous fait vraiment vivre et régner*

276 LES ENCHAiNTEMENTS DE PRUDENCE ' SECONDE PARTIE

Deux ans se sont passés.

Le voici revenu dans la ville de nos amours que le lieu lui rappelle. Il me l'écrit, il cherche un souvenir Que dois-je répondre? Parvenue à ces jours de calme où doit aspirer la fierté, ce n'est pas par vengeance que retournée à Rome, je suis devenue mère loin de Rémi J'avais voulu me marier ; le choix, les talents, l'honneur l'agrément étaient dignes de fixer pour la vie, mais je n'a pu me décider, et mon fils est né comme ces enfants de rives de l'HellesjJont qu'une guerrière mettait au jour dan le silence. 0 Julie ! quand vous fûtes mère loin de Saint* Preux, crûtes-vous trouver Saint-Preux dans cette mater nité? La mienne, réparatrice, a donné à mon enfant L volupté de mon unique amour. C'est Rémi lui-même, c'es son fils, mon cœur s'abuse.

Irais-je donc une dernière fois le rencontrer? Je pensais quelquefois que le temps me le rendrait, quand Dieu commence à nous parler un plus sérieux langage. Ce mo ment viendra-t-il jamais pour lui? Il m'a souvent di qu'égoïste, j*avais sacrifié son DOnheur à mon repos. Que ravissement ce serait, après avoir passé sa jeunesse en semble, Je finir ensemble? de passer de longs jours ré parateurs dans des occupations et des entretiens paisibles La paix, la paix, la connaissez-vous? L'aventureuse jeu-

nesse croit que tout le bonheur est pour elle ; combien je sens différemment! Combien confiante, je continuerais ma route si nous pensions de même! Quelle harmonie succède à ce tumulte des jeunes années, quel digne acheminement vers ces célestes demeures que les penseurs nous annoncent 1 L'a-t-il connu, ce calme riant du sage, ce bienfaisant silence, ce pur repos tout plein d'idées, d'émotions justes, ce glorieux port oii nous attachons, avec un cri de délivrance et de triomphe, notre barque fragile, éprouvée des flots et couverte des banderoles de fête du retour. Le verrais-je calme enfin, sans mille agitations de ville et d'ambition, sans un continuel voyage en projet, une élection, une fête, une occasion d'amusement et de nouveauté?

Entraînée à revoir le seul homme aimé avec cette violence que Dieu sans doute m'avait donnée pour l'exercer, depuis que je lui ai dit adieu, j'ai mieux senti son charme et son prix. La jeunesse faisait ses défauts, peut-être le temps les aura corrigés. Quel homme sait mieux aimer? Un autre, plus fidèle, serait-il si fin, si attrayant? Ce mélange en lui a porté si loin mes délices! Ce caractère tendre et flexible le rendait plus exquis, plus touchant, plus aimable. Quels souvenirs son appel vient ranimer! Mes passions impérieuses s'étaient fixées sur un objet charmant, mes tourments ne faisaient que répondre à mon violent amour, et si je l'ai trop souvent fatigué de ma jalousie. Dieu aime sans doute de voir nos corps frémir et jouir, et souffrir, et lui rendre tout l'honneur que mérite une création si délicate et si forte. Combien là j'ai soDtenté mon créateur, combien j'ai répondu à son idée !

Quel temps passé ! Quel trouble ! Quelle vie livrée à Tamour ! Que de jours de rêverie profonde, d'attendrissement, de gloire! Rémi, à vous seul j'ai dû cette existence, et depuis je vous ai dû de n'avoir plus souffert, de n'avoir jamais pleuré, d'avoir vécu en vous, rappelée si j'étais partie. Et j'irais retrouver ces séductions infinies, ce charme inexprimable, cette voix qui m'est si chère, ces manières si douces, tout cet ensemble qui est l'amour même ! Oui, j'irai voir quel homme il est devenu, si le pouvoir où ses talents l'ont porté, l'occupe autrement, s'il a reçu les leçons que je crois. Je partirai, mais prudente, mais craignant Dieu et lui soumettant ma conduite. Marchant à côté d'un abîme affreux, je marcherai sans hâte, je ferai des serments sacrés de me dominer, de rester prudente. Adieu dfnc, fraîches cascades, riants vallons ; mon cœur se réjouit en vous perdant, ô sol fameux, chanté par tant de pgëtes, du moins si je reviens seule et désabusée, vous m'accueillerez encore dans les bois de Diane, sous vos ombrages enchantés*

J*ai pu me livrer à une exaltation solitaire, mais je dois pas agir d'après elle»

Se calmer par des idées»

Être quelque chose soi.

Le temps avance et affaiblit l'espérance ; je lui demandsj quelques années, puis rien, et l'amitié s'il veut, et mai reconnaissance. Il y a un monde d'idées, une vie indépen-l

dante et forte, un âge de repos où l'on cultive les lettres en paix.

L'agitation ne plaît plus ; un jour de trouble c'est un jour perdu. On est lassé de ce qui est vam. On a toujours cherché la sagesse, mais jamais avec tant de plaisir qu'à présent.

Au milieu de ma route, au moment d'arriver et de le voir, je promets devant Dieu une grande réserve, m' observer durant cinq entrevues, songer à sa présence, sanctifier son nom, faire sa volonté. 11 faut avoir patience et réparer le passé. Mettre toujours la conversation avec lui sur la politique, sur l'étude. J'ai voulu faire de ce voyage un voyage religieux, offert à Dieu. Je reste dans les émotions que Dieu m'a données. Sa pensée fortifie les actions et la vie; il a dit : « Je le bénirai parce qu'il connaît mon nom. » 11 faut faire adorer ce nom à Rémi. Nous marchons vers un plus grand amour, celui de Dieu et du bien.

I Je ne crains pas de manquer à mon serment, mais je icfains parfois ce voyage. Pourquoi venir? Je vivais contente. Un tout petit enfant, qui n'est pas le sien, m'inspi- , rait les tendresses que le sien m'eût inspirées, et la na- \ ture trompée donnait à ma maternité les ravissements " de l'amour. Dieu bénissait ma vie. En voyant que j'ai mis entre nous de telles barrières, Rémi croira que j'ai perdu la mémoire. Il ne comprendra pas ma conduite, et il ne m'en donnera jamais la récompense.

Viens, mon petit enfant, toi qui portes le nom qui m'est cher, viens, mon petit Rémi, m'enchanter de tes grâces naissantes, de ta passion pour ta nourrice et ta mère. Je passe avec lui la journée aux champs, le portant dans mes bras ; il regarde, il rit, il est heureux, et moi, calmée par sa gentillesse, je suis mère et tranquille. Dieu a-t-il daigné m'envoyer ce petit pour consoler la femme? Ces campagnes des Gaules me plaisent, j'en aime la pluie ; souvent en Italie, j'ai regretté le ciel nuageux et rêveur de ma patrie. Me voici donc arrivée.

En traversant la rivière j'atteins une forêt. La verdure tendre et nouvelle est à peine dans son éclat ; mille oiseaux chantent sous l'ombrage, les parfums des bois, l'humidité des ombres, se trouvent ici. Cène sont pas ces bois d'Italie où déjà à ce moment la chaleur est accablante, où l'ombre étouffe encore plus que le soleil, où le manque d'air vous tue ; mais c'est quelque chose de frais et d'agréable ; on supporterait bien un manteau, sous cette humidité. Le bord de la forêt est maigre et taillé, mais si j'y pénètre, les arbres sont beaux, les ombrages s'élèvent. Ce ne sont pas non plus ces arbres, ces bois de l'Ariccia et des Chigi, où l'ombrage, au-dessus de notre tête, nous apparaît dans le lointain, ces bois que les Américains comparent aux forêts vierges des pays non défrichés, mais c'est la Gaule gracieuse, rêveuse, inspiratrice ; ce sont ses teintes modérées, ses couleurs pâles, son ciel étroit, sans éclat, mais riant encore et serein. Le feu, ici, esl

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 281 dans le caractère emporté des hommes. Ce sol produit un héroïsme guerrier... mais la forêt s'éclaire d'un rayon de soleil qui invite à se reposer sur la mousse fraîche et parfumée.

Je m'établis dans un petit appartement champêtre sur une grande plaine au rez-de-chaussée ; j'ai un jardin, des arbres, des livres, je m'arrange selon mon goût, d'une façon studieuse et rustique. Je prépare un travail difficile et lent; je cherche une science, j'essaye de l'éclairer. Mais c'est en vain ; un péril pressant m'assiège, les troupes défilent dans la plaine, les trompettes sonnent, un moment encore et je suis dans la mêlée. Je crains derrière lui ce monde qui le guide, qui le rendra propice ou froid selon qu'on le voudra. En vain je reprends mes livres, en vain je cherche mon petit enfant et mes amis que je retrouve.

REMI A MARPÉ.

a Ma chère Marpé , voulez-vous nous rencontrer à Gersy ? Je m'y rendrai jeudi soir ; nous y resterons trois jours, j'ai beaucoup de choses à vous dire. »

MARPÉ A REMI.

« Je ne peux vous aller trouver à Gersy, mais voulezvous nous rencontrer durant quelques heures a Valseme,

sur la route de Paris? J'ai aussi mille ^choses à vous

dire. »

Je l'ai rencontré, je suis restée depuis deux heures jusqu'à huit heures du soir avec lui. Pourquoi suis-je si agitée? que s'est-il donc passé? A deux heures, je me suis rendue à ce rendez-vous. Craintive sous le poids de mon serment, je me sentais forte. J'arrive à Valseine au pont, et, au même instant, une voiture se fait voir sur le pont et s'arrête quand le pont est passé, un homme en descend, c'est lui, il est mis très-élégamment, trop élégamment pour mon goût ; il a la même tournure, jeune et distinguée. 11 s'avance, regarde, m'aperçoit et se dirige de mon côté. Nous nous abordons en souriant et sans rien laisser paraître. Nous avons parlé de sa carrière, des affaires, enfin il m'a demandé de venir chez lui, à la porte de Paris, dans un appartement qu'il avait là pour être à la campagne. Rémi, en offrant ces jours heureux, reçus en d'autres circonstances avec tant de joie, fut refusé doucement. Je dis que j'étais obligée de retourner chez moi à huit heures, mais j'acceptai d'aller à l'instant avec lui pour quelques heures à cette maison à la porte de la ville. Je vis bien que Rémi avait compté sur mon séjour là, j*y trouvai établi un ancien valet de chambre qu'autrefois j*avais redemandé. Mais liée par mon serment, je ne pouvais faire ce qu'il avait espéré : un instinct de femme, d'ailleurs, s'y refusait. Retenue par une prudence antérieure et un serment devant Dieu, je n'examinai rien. Nous dînons avecgaîté, Rémi était tendre, il me reproche mon égoïsme, je le laissais venir, j'aurais voulu lui plaire et que quelque chose de délicat, d'élégant, d'aimable nous liât de nou-

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 283 veau. J'espérais lui plaire, j'espérais mettre nos liens sur un ton de retour modeste et sacré. Quelle autre femme à ma place n'eût eu la même idée ? Si Rémi n'entendait pas ma poésie, devais-je la lui indiquer ? mais l'indiquer c'était le rebours de la poésie, et enfin s'il ne comprenait pas et n'aimait plus, devais-je ainsi le provoquer? Mon dessein était de reprendre mes liens avec lui s'il s'en souciait, si je le trouvais plus sage, si je pouvais le rendre heureux. Il fallait observer sa conduite et l'attendre. M'en emparer, le dominer, je ne le voulais plus faire, je savais ce qu'il en coûte ; ce n'était pas pour reprendre l'ancien amour que j'étais venue, mais pour atteindre l'harmonie des cieux. Comment une femme, dont la passion avait tant persisté, a'eût-elle pas porté dans un retour, si important pour elle, quelque profondeur, quelque attention ? Pour contenir des forces si entraînantes, il fallait une pensée aussi élevée qu'elles. Le soir, en nous promenant, Rémi s'écria que dans la société il n'aimait que les femmes, qu'il ne parait qu'à elles, qu'il ne trouvait d'attrait qu'auprès d'elles. 3a conversation était frivole, et ma passion me parut bien iérieuse. Nous nous sommes quittés en nous promettant le nous revoir bientôt. Je suis revenue troublée, partagée '.ntre la crainte et l'espérance. Enfin il est fibre, ou du Qoins aucun lien véritable ne l'enchaîne ; je le reverrai, habite près de lui. Mais quoi ! est-ce cet objet charmant ui m'a coûté tant de larmes I U n'est plus l'homme faonné par mes soins.

J'ai été à Paris pour une affaire. Je ne l'ai vu qu'un moment, un moment rapide. Il était aimable et triste, il semblait souffrant et découragé ; l'amour était sur son front gracieux et mélancolique. J'étais rentrée pour l'attendre, mais ne le voyant pas venir, j'allais retourner dans mon village avec un de mes voisins de campagne, quand je Tai trouvé qui montait l'escalier. L'homme qui m'accompagnait m'a offert, en le voyant, de me laisser le temps de recevoir sa visite, disant qa'il reviendrait me prendre plus tard. 11 est parti; j'ai remonté l'escalier avec Rémi, mais j'ai vu que quelques soupçons naissaient en lui sur l'homme jeune et assez beau qui venait de se retirer. Eh! tant mieux, s'il était jaloux. Mais j'ai dit que je connaissais à peine ce nouveau voisin. Rémi s'est plaint qu'il était malade; je lui ai demandé pourquoi il n'habitait pas son appartement à la porte de la ville oh. il aurait un air pur; il a répondu que, pour habiter là, il aurait fallu y avoir quelqu'un avec soi, quelque ami, qu'il ne s'y plaisait pas seul. Je le laissais dire, je l'écoutais avec plaisir, j'aurais voulu qu'il s'expliquât mieux, mais lui ne voulait pas que l'homme que j'attendais, le trouvât encore là. 11 se lève et sort. Pourquoi n'était-il pas venu quand je l'avais attendu? Que parlait-il à la volée, sans s'expliquer, sans me questionner, s'il était jaloux ? 11 laisse tout aux vents qui disposent de sa vie. Enfin, la partie est engagée, il faut voir ce qui arrivera. Quelque autre affaire m'appelle à Paris après-demain.

Je suis restée huit jours à Paris. Je l'ai vu deux fois. Tout homme qu'il rencontre chez moi l'inquiète ; mais il montre des soupçons sans vouloir s'expliquer, et il sort aussitôt. Je lui ai indiqué un jour où je serais seule, il n'est pas venu. Je vois qu'il pense que j'aime ailleurs, il ne sait qui ce peut être, mais ma conduite l'étonné. Eh bien ! qu'il s'étonne, qu'il s'anime ! Il se montre chez moi homme du monde, causant à ravir, plein d'esprit, de naturel, d'agrément, de gaîté, avec les meilleures façons, et c'^est, sans doute, l'homme le plus séduisant qu'on ait jamais vu.

J'étudie, je me calme, je laisse aller des événements si délicats, si effrayants. Que sais-je de sa vie ! On dit qu'il conduit plusieurs intrigues et s'occupe d'un grand mariage, mais qu'il est refusé par le père. Peut-être il ne pense jamais à moi. Le monde l'emporte. J'étais venue pour le voir et l'observer. Je le vois plus entraîné que jamais. Il faut donc me retirer.

11 m'a écrit un billet aimable pour nous voir à ce même endroit, à Valseine. Vaines entrevues ! Il me propose en-

286 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE core de venir avec lui à la porte de Paris. Je refuse. Il cause quelques moments, parle aussitôt de partir. Il ne comprend rien. Et moi, après ce qu'on disait de lui, devais-je m'expliquer ? L'amour ne peut donc doucement renaître entre nous? Il ne veut plus de cette élévation, cherche des relations faciles, s'occupe ailleurs. Eh bien! qu'il s'occupe ailleurs. Je résigne le combat. Ma conduite est noble et juste : si Rémi ne veut pas la comprendre, est-ce ma faute? Mais en le voyant partir si promptement, en songeant à ce que j'avais espéré, en le trouvant plus aimable que jamais, reprise par un amour si fatal, dans des sacrifices si cruels, avec une si vive douleur de voir mon espoir s'évanouir, j'ai été saisie d'une sombre exaltation. Que Rémi fût plus que jamais livré au plaisir, il n'en était pas moins charmant, il n'en était que plus charmant ; il n'en était pas moins la pensée de ma jeunesse, l'enchantement de mes belles années, le seul homme pour qui j'eusse connu l'amour, l'amour le plus indomptable et le plus délicieux ! Je ne lui devais pas moins les seuls jours enivrants que j'eusse connus sur la terre, et depuis lui, je n'avais senti de l'amour que les regrets 1 Mais à moi seule de nous deux la passion est restée dans sa beauté. Je regrette des affections si douces,desravissements si vrais, des heures si rapides ! Oh ! combien, pour moi, cette passion, le soir quand je suis revenue seule du rendez-vous au coucher du soleil, était sublime ! Le ciel rougi, la nature tranquille, tout était plein d'un caractère auguste et terrible ! j'étais seule, livrée à moi-même, et l'objet de mon exaltation n'en dirigeait ni n'en modérait le développement. Plus sensible à l'amour que jamais, mon cœur, longtemps

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 287 contenu, s'éveillait avec une nouvelle force, je suis revenue en pleurs. Que ce couchant, qui rougissait tout un côté du ciel, était triste sans lui !

Je prépare mon ouvrage, je cherche une science qui, applicable à l'homme, serait pour tous à peu près la même, autant du moins que les individus et les peuples sont semblables entre eux. Quand je reviens à ces études, que je me vois dans mon jardin, avec mes livres et mon enfant, je me trouve la femme la plus heureuse du monde, je pense à laisser Rémi, à ne pas lui livrer une vie si heureuse et si facile. J'échappe à un retour de passion insensé ; eh 1 cet enchantement qu*il me cause , c'est la folie de mon cœur , c'est ma faiblesse éternelle ! A Paris, j'ai repris à la conversation, à l'esprit. J'ai eu de longs entretiens avec le philosophe Merval, cet homme qui poétise l'humanité et vit pour les autres. En l'écoutant, en sortant de soi-même avec lui, en s'intéressant noblement à tout le genre humain, combien les douleurs personnelles paraissent mesquines. Si Merval s'oublie devant de si grands intérêts, qu'importe de Marpé , de ses fougueuses passions, de ses agitations stériles ? Je quitte ce champêtre séjour, je vais vivre pour quelques mois d'hiver à la ville. Quoi ! dans les lieux qu'il habite ! Ce n'était donc pas assez de passer les Alpes, d'aborder ce voisinage redoutable : je cours au-âevant de sa présence, dans la ville qu'il traverse ; atout moment jepen-'

288 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE serai qu'il peut entrer. Mais quelques études, quelques relations là, pourront me distraire. Heureux village où j'ai dompté depuis six mois un réveil si tourmenté, paisible chaumière, doux abri à ma tête égarée, forêt qui avez vu mes larmes, oiseaux dont les chants ranimaient mon espoir, objets de mes innocents plaisirs, restez un port dans la tempête qui se prépare, dans ces luttes plus redoutables encore que celles des flots et des vents, car, dans le péril, le cœur de l'homme s'affermit, mais ici le cœur nous manque ; nos yeux voilés de larmes ne voient plus les objets que sous un jour trop cher, trop vaporeux, qui nous abuse ; la nature transformée ne nous apparaît plus que dans sa langueur et dans sa volupté, et nous donnerions toute notre sagesse pour ces émotions qui font trop sentir que rien ne peut les remplacer.

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