‹ Les enchantements de PrudenceChapitre 16 sur 18 · SÉJOUR EN VILLE · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN VILLE

Me voici en ville. L'arrivée, le changement, les visite] m'ont distraite. Rémi est venu deux l'ois sans me trouver Le sort semble se plaire à nous séparer. Rémi me reprc che que je suis invisible, qu'il est le plus maltraité de m( amis. Je voudrais l'oublier dans ces premiers jours. M( qui m'applaudissais de le retrouver en ville, je le redout( encore plus. Il est là, il est libre, l'avenir est dans mes

mains, mais l'hiver, au lieu de nous réunir, nous sépare ; les plaisirs Tentraînent.

Hier j'ai dîné avec lui dans ces dispositions. Il semblait les partager ; son affection pour moi est tendre, mais ne veut rien hâter. Nous laissons chacun le temps s'écouler, lui, distrait, moi, craintive. Il m'a demandé de dîner avec lui tous les huit jours : le monde qui l'emporte, l'empêchera d'être exact à ce rendez-vous ; mais sa demande est très-aimable. Je me retrouvais chez lui ;. c'étaient ces arrangements, ce bon goût auxquels j'étais accoutumée ; je reprenais ma vie habituelle, j'étais chez moi, chez lui ; c'étaient nos mêmes livres, une même disposition des tables, des études. II semblait que je venais, comme aul^efois, de sortir de notre chambre pour entrer dans le ^alon. Une conversation gracieuse, légère et pareille, me eportait au temps passé. Rien n'était donc changé ; nos îœurs encore pouvaient s'entendre. Une sorte de repos nème accueillait ce bien suprême. Comme le retour à ordre n'est qu'harmonie, ainsi l'amour n'est ici que l'orre et la beauté. Une volupté calme et morale devait ainsi récéder cette volupté voilée que mon cœur entrevoyait eloin avec tant de trouble, de transport et de crainte. — Joignons encore, pensais-je, ce dernier terme du boneur. Restons où nous sommes, n'allons pas plus avant, ispectons ces premiers retours. Dans le parvis des ternies, la Divinité aussi est présente et adorée. Préparons )ucement le bonheur sans le hâter par une précipitation ipie l

Que je suis agitée ! Oh ! comment désormais se dominer, si près de sa maison! Il faut aller le surprendre au matin, le trouver dans son lit, m'asseoir sur ce lit, qui est le mien, le faire s'expliquer, nous entendre.

A quoi sert de me cacher à moi-même que je l'aime éperdument? Oh ! que je suis éprise, impatiente et triste ! Oui, le voir au matin, l'aimer comme autrefois, m'abandonner au seul dieu qui me guide. La nuit, je songe qu'il dort là tout près de moi ; je vois sa chambre ; le calme y règne, une faible lumière Téclaire en silence ; j'entends sa respiration adorée ; un moment suffirait pour passer la rue, faire ouvrir sa porte, me retrouver son épouse. I

Étonnée de l'empire qu'il garde, j'ai peur. Je ne renonce pas au bonheur mais je veux l'assurer ; je veux préparer Rémi à ce que j'ai à lui dire, voir ce que je dois faire, ne pas suivre un penchant insensé.

Où porterons-nous l'exaltation des passions, quand nous ne voulons plus des passions ? Mon âme était la plus violente et la plus jalouse ; comment l'empêcher parfois de se réveiller ! comment étouffer mes cris durant ces éclai d'une vie qui n'est plus ? Oh ! si tout à coup ces sen ments redoutables revenaient sans qu'on eût le fruit dl longs combats qui les ont dominés ! si on oubliait, qua ils se relèvent, la sagesse, la vertu qu'on a pratiquée, Diei qu'on s'est habitué à chercher ! ils renaissent, ils se raoÉ ment ; mais la raison vigilante en sait l'histoire, l'excèô

ae

régarement; elle les modère, les détourne, les dirige dans cette voie de la religion et de la douceur, qui les ramène au trône de Dieu !

Les passions toujours nous consumeront-elles ! Vierge nous allions perdre la raison ; femme nous nous mourions de volupté. Eussions-nous pu peindre les passions dont nous étions brûlée? Aujourd'hui, en jetant un coup d'oeil sur le passé, nous frémissons ! Eh ! quels tourments pour une femme qui eût aimé de vivre en paix dans l'étude!

0 vous, aimable et délicieux, dont la tendresse exquise, puissante, incomparable, vint remplir nos désirs, pourquoi n'avez-vous pas la fidélité et la mémoire ?

Quelques amitiés, quelques femmes distinguées m'aident à oublier l'amour. Hier, j'ai revu Flora, dont l'esprit est actif, la conversation amusante ; je me suis plu près d'elle. J'ai revu Clélie que j'admire et dont la beauté et le talent m'enchantent. J'ai revu Merval, et Julien, et Alceste. Je reviens au monde, aux idées publiques, à ma patrie, aux lettres ; je m'intéresse à tout. Ce n'est pas ici une femme accourue du bout de l'Europe pour chercher son amant, c'est une femme qui l'oublie. Est-ce là le résultat de ce grand voyage?

Mes relations avec lui sont courtes et rares, mais m'agitent extraordinairement. Pourquoi continuer de le voir?

âÔ2 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE

Lui seul dérange le calme que je cherche. Non, rien ne nous réunira plus. Le voir ainsi sans s'expliquer, l'attendre, le redouter, lui fermer ma porte s'il vient, me désoler s'il ne vient pas, oh tend cet état stupide ? Je vais lui dire ai^ieu; oui j'y suis résolue...

J'ai déchiré ma lettre, il est venu hier soir, la terre élait couverte de neige, le quartier éloigné que j'habite était désert. Ainsi on se rencontrerait au sommet des Alpes, dans cette auberge de la Croix, où régnent un vent, un froid, un désespoir éternels. Sur ces hauteurs, je me hasardai imprudemment pour hâter mon retour. Quelle chimère! Quel rêve inouï ! Qu avais-je imaginé? Rémi allait au bal, il était plein d'affaires et de plaisirs ; il était glacé comme l'hiver.

J'arrive à Riveseine par un grand froid ; un historien froid comme le temps m'y tient occupée. Le sentiment s'éteint ; Rémi m'échappe et j'échappe à Rémi : le travail me suflira désormais, tout est fini, tout est tranquille. Cet air froid, mais pur, me plaît, l'homme n'est heureux que dans une vie qu'il domine : je continue mon ouvrage. J'étudie les barbares; je m'associe à leurs courses prodigieuses, à leurs faits rustiques ; leur énergie me séduit moi qui descends d'eux, je retrouve en moi leur énergie sauvage, leurs désirs vagues et sans bornes; un mond< inconnu leur était ouvert, nous nous lançons tous dans rêve inconnu.

Enfin j'ai beaucoup à me féliciter. Je suis récompense

LES KNCHANTEMENTS DE PUUDENCE 293

d'avoir pris Dieu pour guide. Si je n'ai pas le bonheur que je cherchais, je n'ai pas les tourments que j'avais redoutés. J'ai si bien dominé mon cœur que la vie m'a paru douce et que j'ai craint de la lui livrer. Mon effroi immense ne s'est donc pas réalisé. Je me suis préparée pour l'avenir quel qu'il soit. Je me trouve heureuse, même s'il m'oublie, de cette passion à la tin des passions, de cet adieu assez digne à tout bonheur de ce genre. Il ne finira peutêtre pas sa vie avec moi, mais moi j'ai fini la mienne avec lui.

Le froid est passé, le ciel s'est adouci. Rémi aussi s'anime, l'espoir, le bonheur me sont rendus. Oh ! combien tour à tour je suis près et loin de la félicité ! Hier j'ai dîné chez lui. Il semblait disposé à la confiance et à la tendresse. Après dîner, j'étais assise sur un fauteuil près de la cheminée ; il s'est assis sur le canapé à côté de moi, et il a parlé de son cœur et des affections. Je lui avouais que j'aurais été heureuse de !e retrouver, mais que je ne prétendais plus à plaire, que mes sentiments pour lui étaient très-tendres et affectueux, et que c'était une amitié infinie. Il a dit que la tendresse lui faisait peur, qu'il en souffrait toujours, que l'amour était un sentiment douloureux. Il disait vrai ; j'ai vu le véritable amour l'accabler. Il a projeté de venir bientôt à la campagne avec moi. Nous semblions rentrer dans un intime et éternel accord. La soirée a passé rapidement dans ces doux propos, et quand j'ai voulu m'en aller, il m'a offert de me reconduire. Nous

sommes revenus chez moi ensemble, continuant de nous entendre, de nous promettre je ne sais quoi, lui, repris par un charme sous lequel je n'avais cessé de vivre. Je l'attends, je sens qu'il faut l'attendre. Quand il avance, je ne sais quel dieu sublime m'arrête et me fait l'attendre.

Encore ce soir, une heureuse conversation. Il est venu me prendre : le temps était beau, mais c'était la nuit; nous avons été aux Champs-Elysées. Arrivés là, nous sommes descendus de voiture, et nous nous sommes promenés dans une de ces grand s allées assez sombres qui sont à côté du chemin des chevaux. Nous avons parlé longtemps de sa carrière et des affaires politiques. Je connaissais sa position dès son entrée dans le monde; j'étais dans sa confiance plus que personne. Il retrouvait avec charme une intelligence si complète de tous ses intérêts. Fallaitil, dans cette circonstance, suivre tel parti ? Cela convenait-il à ses antécédents ? Nous étions d'accord sur tous les points qu'il examinait. Ces sujets étaient ceux qui pouvaient le mieux me séduire. S'il avait voulu être plus sérieux, combien sa vie eût été heureuse et sa santé meilleure! Quoi! ne pouvais-je prendre ce naturel empire que de- goûts mutuels me donnaient sur lui! Il n'aurait avec aucune autre femme de telles conversations. Il faudrait leur expliquer de trop longues affaires que je savais tou tes, que j'avais suivies dans leur éclat, dans leur bruit, dans leur premier attrait. Tout un passé, toute une politique tumultueuse qu'il avait traitée avec habileté, couronnaient pour nous ces flammes de la jeunesse que j'avais tant aimé d'allier à des passions pubhques.

11 m'a reconduite à ma porte, et, en nous séparant, il

m'a parlé de la campagne où nous allions nous réunir, de sorte que tout semble décidé... Mais je connais trop cet homme irrésolu.

Quoi qu'il arrive, de telles conversations sont les plus douces de la terre. Quand je serais venue du bout du monde pour le revoir, hier m'en aurait récompensée. Son âme est aussi tendre, aussi belle que dans les riants jours de notre jeunesse. Du moins, j'aurai la joie de l'avoir retrouvé tel que je l'avais jugé. Du moins, j'emporterai la même image qui m'a charmée toujours; ma foi est sauvéo et préservée ; cet homme que j'ai aimé si jeune et si ardent, si entraîné par l'amour, si sensible à la beauté, lui qui craignait, dans son ivresse, de sacrifier jusqu'à son ambition, cet homme, il respire, il vit; l'amour de sa jeunesse, il ne l'a pas remplacé. Depuis que nous sommes séparés, il a vécu volage, gardant la vague idée d'une réforme, d'un retour qui serait mon bonheur et que Dieu m'ordonne d'espérer.

Non, non, restons calme, Rémi volage m'oublie ! Mes souvenirs insensés m'ont seuls fait venir ici, et garder des espérances chimériques. Je rentre en moi-même et j'abandonne à ses plaisirs cet homme trop cher, si ennemi de la sagesse.

Pourquoi reviendrait-il à moi? Selon les idées du monde, j'ai rendu son retour impossible. On pardonne à madame ie Wolmar et non à Marpé. Oh ! pourquoi n'a-t-il pas ma :onstance, pourquoi n'est-il pas rattaché comme moi par

la mémoire? Il s'abandonne à chaque séduction quand moi j'abhorre toute nouveauté qui trouble le silence des bois.

Adieu, Rémi, ma chimère ! Nous nous reverrons quand l'âge aura glacé son cœur. Mais jamais l'âge ne glacera mon cœur pour lui. De loin il restera pour moi supérieur aux temps, aux formes, car si j'ai craint que le temps ne m otât à moi les moyens de lui plaire, je n'ai jamais rien craint du temps pour lui. Toujours sa santé délicate attendrira mon cœur, et si je ne peux la soigner désormais, si je ne lui parle plus même d'un amour inutile, j'en reporterai à Dieu l'attendrissement et le secret.

L'autre jour, à la campagne, j'entends le bruit d'une voiture, je regarde de ma terrasse, et je vois Rémi marchant à pied, suivi de sa voiture, qui levait la tête et cherchait mes fenêtres. Il me voit et entre chez moi. J'étais surprise et contente. Mon petit enfant vient dans la chambre, en cet instant, il le trouve beau et ravissant. 11 me parle de son grand attachement, de sa profonde estime ; il dit qu'il vient me chercher pour aller voir ensemble une maison de campagne, et la prendre, et nous y établir ensemble. Je lui donne à déjeuner et nous allons nous promener. Nous traversons un chemin à travers des cerisiers; ces fruits rouges faisaient un effet charmant; la campagne respirait déjà l'été; un air à la fois doux et chaud nous entourait. Je marchais devant lui dans des sentiers étroits pour le guider; nous causions vivement,

un peu agités et troublés. Après la promenade, il me propose d'aller voir une maison à Valoise, à moitié route de Paris et de Riveseine. Il demande sa voiture, je fais ma toilette, et je pars avec lui.

Nous arrivons à la maison. A quoi tiennent les choses en ce monde ! Une petite circonstance nous a empêchés de la fixer. Si la maison avait été fixée, mon sort sans doute était jeté ! Je la parcourais émue : <r Ici, dit Rémi, serait notre bibliothèque ; là, notre cabinet d'études. » Je le regardais ; il semblait tout à fait compter sur notre établissement là. Nous parcourons le jardin. Enfin on examine, on termine, et une circonstance fait tout manquer. Mais Rémi me dit : « Peu importe! Je vais chercher et trouver une autre maison, rien n'est si facile. » Bientôt il retourne à Paris; il part en me promettant avec un visage ému de tout arranger promptement.

Mais je vois Rémi léger, engagé à moitié dans quelques intrigues, ne sachant vraiment oh il va. Je vois ce qui m'attend ici, c'est ma vie passée, c'est notre jeunesse sans la jeunesse. Je suis sauvée si je sais me garder de moi, de moi seule.

Si je vais à Paris dans ce trouble, ce désordre et cet attendrissement, d'autres hommes m'y font la cour. Entourée, assiégée, tentée par des talents admirables, des amitiés charmantes, des consolations qui savent se présenter timidement, avec adresse et me donner le change, puis-je résister à ce ciel impérieux ? Lasse de mes longs

combats, dois-je vivre dans ces tourments? Le serment que j'ai fait a été scrupuleusement tenu, et le temps qu'il comprenait, est depuis longtemps passé. Et bien! Si je l'appelais lui, si je le rencontrais comme ces femmes guerrières qui méprisaient l'amour ? Quelle nouvelle tentation me rappelle à lui? Redoutable esclavage, attrait ineffaçable !

MARPÉ Â REMI.

« Cher Rémi, vous souciez-vous toujours avec moi de ce rendez-vous que vous proposiez? Vous attendrai-je lundi chez moi comme ces héroïnes d'Afrique attendaient un guerrier?

» Vous vous êtes moqué de ma retraite à la campagne ; je m'étais placée bien loin, disiez-vous ; me voici, cela vous plaît-il ?

» Marpé. »

réponse de remi.

a Pourquoi lundi et non pas ce matin, ce jour même ? Vous serez guerrière, vous serez ce que vous voudrez, trop fière, trop lente, trop désirée pour qu'on ose vous imposer aucune loi.

» Rémi. »

Mon Dieu, quelle folie ! il est venu en hâte. 11 était agité, et depuis si longtemps je l'attends 1 Ah! c'est ici Dieu qui

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 299 nous sépare, c'est la réponse à mon serment. Il faut me soumettre à Dieu. Dieu daigna me l'envoyer pour la jeunesse, mais il réclame ma vie désormais pour des pensées plus sérieuses. Oh ! combien nous avons cessé de nous entendre ! Il est venu chez moi comme en bonne fortune ; il est arrivé, il est sorti comme en tous ses auties rendez-vous. Il ne connaît plus notre amour, l'amour. Il n'est plus façonné par mes idées. A-t-il seulement compris combien cette sorte d'appel est fière? Mais pourquoi mon cœur vient-il à s'attendrir?

Il m'a dit pourtant qu'un jour nous nous retrouverons. Ah ! jamais ! L'enchantement des sens, loin de renaître, rend la douleur plus perçante, plus molle et plus abandonnée. Voudrais-je, dans ma langueur, le retenir, le convaincre. Il m'écrivait hier : Salut à la reine des folies ! Non, je ne suis plus la reine des folies ; c'était au temps où je régnais sur lui; qu'il en reste seul le roi s'il veut, et qu'il appelle folies s'il veut, Vétude, la solitude et la sagesse.

Il vient tous les soirs aussi aimable qu'il le fut jamais; parlant de nous retrouver ensemble, il m'adresse ime douce cour, me prie de chercher l'heureuse maison qui doit nous réunir. Ce soir, il était plein de grâce et d'esprit, entraînant, mais délicat ; à peine sa bouche adorée a pressé mes cheveux.

Mais non, non, c'est en vain. Ne vois- je pas ce qui arrive? Garanti de moi par des amours divers, il se tient

300 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE libre pour un engagement d'ambition, plus jeune, plus calculé que jamais. Aucun de nous deux ne veut s'abandonner à l'autre. Du moins, se retirer à temps convient aux empereurs (Dioclétien, Charles-Quint), aux poètes, aux écrivains, mais surtout, surtout aux amants.

D'ailleurs, si cette passion des sens que son charme incomparable sait seul produire, me donne l'inspiration ; irais-je la profaner en le disputant au monde? Non! je m'en irai pure et glorieuse avec mon inspiration.

Ce n'était donc que pour arriver là que j'ai tant étudié la sagesse. Je m'entoure de livres et d'écrivains. Mais Dieu est en nous, il m'a soutenue toujours, il me rendra la force qu'on trouve à ses pieds.

Comment faisaient les saintes ? Elles portaient vers Dieu l'exaltation donnée pour les passions. Moi j'ai porté cette exaltation vers les passions, mais toujours pleine de Dieu. C'était être dans le vrai, non que je sois sans faute ni reproche. Que faut-il faire ? Il faut, comme faisaient les saintes, tourner vers Dieu l'exaltation, et, sous cette direction, m'occuper encore de Rémi sans le chercher. Si je ne pense qu'à lui, je suis saisie par l'ardeur et parla jalousie. Si je pense à Dieu, je suis élevée au-dessus de ma passion et de moi.

Que l'harmonie soit dans l'âme si elle n'est pas partout. Que je refasse le calme divin oii je marche, et qu'il dérange. Mais je le convie doucement à le partager. Que je l'attende avec patience. Il faut beaucoup espérer, mais si je le perds, c'est de mon âge, et Dieu me reste. Avec cette direction sublime, je me calme et j'espt're à la

fois davantage. Eh ! s'il m'a toujours cherchée, comment s'éloignerait-il à jamais?

Insensée! J'ai cru que le temps qui ne change rien, aurait changé le caractère d'un homme ! Sans doute, je n'osais plus sentir, je ne savais plus peindre les sentiments brûlants ; mais comme le soir est plus triste et plus doux que le matin, ainsi mon cœur qui se contenait, éprouvait près de lui une douceur et un enchantement inexprimables : ainsi jadis, sur les confins de l'univers, au coucher du soleil, on entendait le bruit du char du Dieu du jour se plongeant dans les flots; on distinguait ses coursiers, le bras du Dieu qui les conduit, et les rayons de sa tète ; ainsi moi, sur les confins de la jeunesse, au coucher du soleil, j'entends le bruit du char du Dieu se plongeant dans les flots ; je distingue ses coursiers rapides, le bras qui les conduit, et ces derniers, ces suprêmes rayons du jour.

Je renonce à Rémi. Dans les belles contrées où sa carrière l'appelle, il va rencontrer des femmes plus aimables que moi ; elles lui exprimeront ce sentiment, nouveau, éclatant, étonné, ravi, que la jeunesse seule sait éprouver. La terre, avec ses plaisirs et ses variétés, s'offre à lui. Que Dieu bénisse chacun de ses vœux et chacun de ses pas. Que Dieu le comble des dons qu'il a créés pour une créature si séduisante, si subjuguée, si délicieuse. Et si jamais il éprouvait un attachement profond, qu'il n'en soit pas traité comme il m'a traitée; que rien ne lui soit dur |ou cruel sur sa route, et qu'enfin il soit béni comme celui, quoi qu'il ait fait, qui a su dans ce beau temps de la ieunesse et de l'amour, le mieux plaire et le plus aimer.

Mais je ne le laisse pas avec la vaine idée que c'est pour toujours. Un adieu éternel, je ne le lui ferai pas même en mourant ; je ne le lui ferai jamais.

Ainsi donc a réussi ce voyage entrepris avec audace, conduit avec prudence. 0 vous, femmes qui aurez l'âme forte, si vous lisez ces lignes, elles vous rassureront peutélre, et vous réconcilieront avec vous-mêmes. Mon amour n'a qu'une beauté terrestre, mais ici-bas, pouvons-nous en chercher d*autre?

Tout à coup, dans ces jours de combat, qui ne m'accordaient rien de ce que j'espérais, un talent de chant sublime vint me ravir. Un objet indépendant, inspiré, un héros et un troubadour m'étonna et m'enleva à moimême. Ce fut M. Louis de Saman l'Esbatx, mon mari. Sa famille noble était la plus ancienne du comté de Foix, car ses titres remontent à Charlemagne, et elle a fait les croisades, comme le témoigne la petite croix de ses armes. (C'est ce que me raconta plus tard le baron d Saman, son père.) Soldat de cavalerie dès Page de sei: ans, fait pour la guerre, le fils avait cependant une do ceur flatteuse et une adresse singulière. 11 s'était fo signalé à Lyonsoulevé,s'imaginantquecontre ces ouvriers et leur cause, il vengeait la noblesse. Il était plus jeum que moi de cinq ou six ans. En avril 18A2, il vint

Herblay, me fut présenté, et son chant me sembla merveilleux : sa voix était étendue dans le haut et dans le bas, et d'une force prodigieuse ; il chantait comme le rossignol, en levant le cou et sans se lasser jamais ; il chantait toujours mieux à mesure qu'il chantait, avec un goût et une légèreté incomparables. Sa taille était moyenne, sa tournure militaire, sa main et son pied petits, sa main guerrière, jolie, mais rude et faite aux armes. Son visage, dans sa résolution et sa fierté, était celui d'un chevalier français, et sa fureur (que j'ignorais) était celle des Pyrénées. Son caractère était violent et indomptable, extraordinaire d'exaltation, mais cet emportement redou Iftble était revêtu d'une manière très-douce, très-animée, élevée par une façon héroïque qui éclatait à tout moment. Les plus beaux vers et les plus belles poésies étaient ce ju'il chantait le mieux, car sa musique était la plus belle. Il avait fait plusieurs actions héroïques qu'il raconta ivec simplicité. Je lui plus et cet amour naissant dans ette âme exaltée, porta au comble son talent de chant t son élévation. 11 était fier et plein des idées nobiliaires le sa race, mais il ne connaissait aucun préjugé ni aucun rein. Le plaisir que me causait son chant, lui était trèsloux, et sans rien oser espérer, il m'adressa une cour imide, vive, enjouée. Nous nous promenions au loin lans la campagne qu'il remplissait de sa belle voix. Ma ongue fidélité à Henry rendit très-vif ce penchant vers un lomme jeune et plein d'ivresse.

Il n'avait point de fortune, mais une place du gouverlement que j'obtins pour lui par mes amis, rendit notre triage possible. M. de Saman m'avait promis que je ne

m'occuperais pas des détails du ménage, et sur ce point, il tint parole. |

Nous nous mariâmes à Herblay, à huit heures du soir, en mars 18/i3; notre société se composait d'un ami de mon père, très-âgé, venu de Paris; d'un des frères de Louis, de mon fils, et de quelques amis du pays. Ce fut un jour charmant. Nous rentrâmes de l'église pour un long repas, très-fin et le plus gai du monde, qui se prolongea très-avant dans la nuit. Jamais M. de Saman ne chanta si bien; il chanta :

Pour tant d'amour, ne soyez pas ingrate!

Sa voix fut à la fois d'une puissance et d'une légèreté incomparables. Le lendemain matin, déjeuner aussi gai à midi. Tout le monde était en train, avec le plus grand abandon. Deux ou trois jours après, je partis pour le Languedoc (où était la place) avec mon mari et mon petit Henri.

Les héros, depuis le dieu Mars, n'ont jamais craint de s'engager avec les femmes dont on pourrait parler parfois légèrement, et dont il faudrait au besoin soutenir lai cause avec Tépée. L'homme que j'épousais n'était j as embarrassé sur ce point. Le défi était dans ses goû quoiqu'il n'en eût jamais abusé. Mais ma conduite m'av toujours fait estimer, quoiqu'elle fût hors des voies co munes.

Ma position me faisait contracter avec plaidr un mariage dans la noblesse française, qui me semblait un peu, par ce mariage, consacrer l'indépendance des femmes. Quel-

LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 305 qiies personnes m'avaient blâmée pour mon second enfant. Je n'en lins nul compte, car j'ai vu périr, pour des circonstances pareilles, des femmes de l'âge que j'avais. Je ne craignais donc pas de donner un second exemple dans un naufrage possible à différentes époques. M. de Chateaubriand m'avait dit avec componction :

— Un i-econd enfant! Cette fois vous auriez dû mourir.

Cela me fit rire, après la chère espérance qu'il avait cherchée jadis près de moi, et exprimée si souvent. Mais, si Lucrèce s'était tuée à la seconde fois, elle n'aurait pas sa grande réputation.

Mon Histoire de Florence parut au moment de mon départ, et eut un article aimable dans les Débats, introduit par M. de Chateaubriand.

Ici, que dire ? Comment peindre cette union et l'idée qu'elle me donna du mariage? J'avais trouvé un maître, un caractère aussi décidé que le mien. 11 fallait plier ou il fallait fuir, c'était une volonté irrésistible, l'emportement furieux de ces guerriers troubadours, les plus redoutables de tous.

Mettons que j'aie eu des torts de froideur, de hauteur, mais l'homme doit-il les venger par l'épouvante ? Je vivais renfermée chez moi avec mon mari, je n'allais dans le monde qu'une ou deux fois par semaine.

J'avais été accueillie très-bien par madame la duchesse Armand de Polignac qui vint me rendre ma visite le lendemain, et m'engager à des soirées chez elle. Nous aurions pu vivre heureux dans un monde élégant; quelques hommes âgés, mais très-aimables, amis de la duchesse, venaient me voir très-souvent. Madame la duchesse de

306 LES ËNCHANTEMEiNTS DE PRUDENCE Polignac, qui jouait ordinairement, voulait bien ne pas jouer quand j'étais chez elle, mais causer toute la soirée. Elle me'^dit qu'il y avait trois femmes de la cour qui avaient reçu une forte éducation : elle, la duchesse de Mouchy, et la duchesse de Raguse, beaucoup plus jeune.

L'arrivée de son père pourtant enchanta mon mari. Ce père, ancien officier d'état-major, très-grand, satirique, spirituel, avec des yeux et des cheveux encore noirs, était tout différent de son fils. Son fils fut ému et heureux de le recevoir chez lui. Le soir, je le fis chanter; son père fut ravi, ébranlé, ce fut une soirée touchante où l'exaltation de mon mari fut belle. Il était le septième fils.

M. Libri venait de faire paraître, dans une revue, une première lettre contre le clergé, qui était un chef-d'œuvre d'ironie, de hauteur, de justesse. Il attaquait le véritable ennemi de toute liberté, de toute lumière. Il se moquait du style de ce clergé, tombé dans la plus honteuse ignorance de la religion et de la grammaire. Depuis Pascal, on n'avait rien lu de plus mordant, de plus gai. Je lui en fis un vif compliment dont il me remercia. Il disait :

« (10 mai ISh^.) La jeunesse s'est émue, les professeurs aussi ; ils ont protesté. MM. Michelet, Ampère et Quinet tonnent déjà au collège de France contre les Jésuites. C'est très-bien à eux qui ont ouvert la porte au clergé, affaire enfin ce pas. Aujourd'hui Quinet a commencé l'histoire des Jésuites. L'auditoire était immense. J'étais là avec plusieurs de mes amis. On a applaudi avec fureur. Les Jésuites (il y en avait une quinzaine) voulaient

protester. On les a forcés de se taire et d'ôter leurs chapeaux qu'ils s'obstinaient à garder sur la tête.

» Ces luttes me raniment et m'intéressent. Cependant, en général, on n'en voit pas la nécessité. Tant mieux! J'aurai vu et proclamé cette année ce que toute la France verra et proclamera dans deux ans au plus tard.

» Je corrige ma lettre. Dès qu'elle aura paru séparément, j'aurai l'honneur de vous renvoyer. Dans un mois je ferai paraître ma seconde lettre : sur V Université et le clergé. La troisième aura pour objet la morale des modernes casuistes. J'espère que vous rirez beaucoup en la lisant. On nous donne de nouveau de l'Escobar et du Molini avec les mœurs en plus : les mêmes restrictions mentales et les mêmes distingo : vous verrez de trèsjolies choses à ce sujet.

» Vous me ferez bien plaisir de me donner de vos nouvelles quand vous en aurez le temps. S'il paraît dans le Midi quelque écrit remarquable pour ou contre les sociétés, vous m'obligerez beaucoup de me le faire connaî-

3, etc. »

Les Jésuites, plus tard, se vengèrent de Libri.

Nous prîmes une belle maison à la campagne à la porte de la ville, avec un jardin. Nous avions une jolie voisine; mon mari s'en occupa sans cesser de me tourmenter ; c'était bien ici le Turc, épris de plusieurs femmes et tyran pour toutes. Loin d'être jalouse de mon mari, je souhaitais ses infidélités pour être moins opprimée, mais elles ne le rendaient pas moins intraitable. Je quittai bientôt sa chambre ; je n'osais la nuit fermer ma porte au verrou, dans la crainte qu'il ne fit tout sauter, mais pour n'être

pas surprise sans le savoir, je mettais une chaise contre ma porte ; un matin qu'il vint et poussa la chaise, il se moqua de ma précaution. Mon amour effarouché se changeait en colère secrète, car je n'osais la montrer, mais il voyait ma froideur. Quelque méchanceté en lui, un désir perpétuel de vengeance me prit pour but de sa rage, car il voulait me punir du mal que sa passion pour moi lui causait. Singulière passion ! Passion féroce ! Il me menaçait d'une persécution éternelle, il disait que je ne pourrais jamais lui échapper. Il avait l'ardeur et l'âpreté des Pyrénées et des Maures ; des idées de meurtre traversaient toujours sa pensée et étaient toujours sur ses lèvres. Il était bien de ces guerriers troubadours qui avaient la voix la plus belle et la plus puissante, la poitrine la plus large, les bras les plus forts, le caractère le plus indomptable, la colère la plus violente, la volonté la plus impérieuse et la jalousie la plus terrible. J'étais livrée sans défense, sans protection, sans appel, puisque pour une séparation, il faut des coups, des marques, des signes barbares ! Il me parlait sans cesse de cette loi oppressive qui me mettait en son pouvoir.

On me dira : Il était épris, souffrant. Oui ! mais doiton livrer la femme à l'homme quand elle peut le blesser seulement en lui rendant justice pour sa tyrannie ? Quoi donc ! l'homme sera tyranni(iue, odieux, haï, et la femme sera punie par lui pour les défauts qu'il montre ! Mais c'est un arrangement épouvantable.

La femme, pourtant, doit-elle quitter un mari dès qu'il cessera de plaire? Elle doit, certes, quitter un mari qui la prendra pour l'objet de sa vengeance s'il lui devient ej

LES ENCUAlSTEMENtS J)E PRUDENCE 309 horreur. Lui aussi, très-tourmenté, eût été plus heureux par une séparation. Moi, effrayée, je mettais mon adresse à éviter d'aller aux extrémités.

Depuis de longues années, ces jours cruels sont passés. Leur horreur a disparu, mais le supplice était affreux.

Avec une adresse et nne intrépidité admirables, il se plaisait à monter et à dompter des chevaux fougueux et aussi intraitables que lui. Un jour il fut violemment jeté à dix pas de son cheval. L'accident fit du bruit; en rentrant, il me dit en riant : « Vous demandiez sans doute déjà : Est-ce que M. de Saman n'a pas été tué par son cheval? » — Voilà ce qu'il imaginait dans sa conscience troublée, lui qui voulait dompter les femmes comme les chevaux.

Un soir, il faisait nuit, nons sortons ensemble, il était très-agilé... Comme mon mari s'est depuis signalé en Asie, qu'il a délivré des Tepings (fameuse nation tartare) la province maritime de Fo-Kien, la plus belle de la Chine, où vient le meilleur thé, on aimera peut-être ces détails sur un héros. Quand nous sommes dans un endroit désert, il sort de sa poche deux pistolets, en me disant qu'il sont chargés (ce qui était vrai), et qu'il allait s'en servir contre Lui-même, lui seul. Je lui demandai de venir causer avec noi, et j'essayai de le calmer et de le dominer. Je réussis, fe lui dis que j'admirais son caractère héroïque, que sa /iolence seule me détachait. Il s'adoucit peu à peu; je le •amenai chez lui tranquillisé, mais de nouvelles scènes éclatèrent le lendemain, parce que tandis qu'il était sorti, 'enlevai les pistolets. Il les chercha partout, il s'emporta ; Dais ils étaient bien cachés, je ne les lui rendis point.

Dans nos rapports du mariage, il était fier et délicat, mais s'il ne l'eût point été, la loi ne lui laissait-elle pas le droit d'exigence ï II avait un grand cœur qui montrait son élévation à tout moment; il avait reçu de son père de hautes manières et une haute éducation ; mais s'il eût été vil, n'éiais-je pas de même en sa puissance ? Souvent je le vis chercher à vaincre ses emportements, souvent il se tut et s'éloigna au moment même d'un transport de fureur, et je lui savais gré de ce triomphe difficile.

Son père ne lui donnait point raison, mais ne voulait pas se placer entre nous. Il m'avait dit de ne pas pousser son fils à bout, de prendre garde à lui, qu'il était trèsredoutable. Un jour que j'allais dans une soirée, il me dit devant son père :

— Madame, montez dans votre chambre.

Il me prenait pour une mariée de vingt ans. Je n'obéis point. Quand il rentrait à la maison, quand j'entendais sa voix, mon cœur battait avec force ; ces palpitations devinrent continuelles dès qu'il paraissait, et ma servante me disait qu'en l'entendant entrer elle était tremblante. Mais il était très- bon pour mon enfant.

Les hommes des Pyrénées sont violents, c'est l'Espagne, ce sont les Maures. Les femmes du Languedoc sont opprimées et avilies.

L'hiver (iSkk) fut d'une humidité inconnue àcacfimat. Je résolus de partir au printemps en trouvant quelque prétexte à mon voyage. M. de Saman me fit donner ma parole de revenir, qui ne le rassura point, car si je la redemandais, ne me la rendrait-il pas en chevalier? Je me fis écrire du ministère qu'il serait à propos que j'ai-

lasse à Paris pour y soutenir les intérêts de mon mari. J'avais peur qu'il ne me laissât pas partir. Quelques personnes aimables avec lesquelles nous nous étions liés, me rassuraient, et nous donnaient à tous deux des distractions. Je craignais jusqu'au dernier moment qu'il ne me retînt par force, qu'il ne me fît descendre de la voiture et ne me ramenât chez moi ; il semblait partagé entre mille impressions. 11 prévoyait que je ne reviendrais pas. Enfin, enfin, les chevaux partent, et je le quitte pour jamais. J'emmenais mon petit Henri, âgé de cinq ans. Je jetai bientôt sur la grande route, mon anneau de mariage comme un monument de mon opprobre. M. de Saman gardait les plus grandes qualités, mais je m'imaginai sous quel joug pire tant de femmes avaient souffert, avaient péri 1 Un nouveau jour se leva à mes yeux sur le sort affreux des femmes. 11 faut avoir eu quelque échantillon des maux ponr les bien comprendre. Mon mari, par des scènes furieuses, m'initia à l'horreur d'une loi qui soumet la faiblesse à la force.

Je me rappelai cette pauvre Mariette d'Herblay. Elle mourut à vingt-deux ans d'un coup reçu dans le côté. Elle l'avait reçu dans la nuit : modeste, craintive, elle n'osait se plaindre des emportements d'un mari ardent et grossier. Elle mourut en silence. Et pour ces femmes du peuple, il y a de plus un breuvage qui rend l'homme plus entreprenant à la fois et plus redoutable, qui égare sa raison !

Que veut donc la femme ? Que demande-t-elle ? Elle veut n'être pas livrée à l'homme comme un esclave noir de Saint-Domingue. Elle veut, au premier mauvais traite-

ment, être libre de partir ou de pardonner. Elle veut sa vie, son corps garantis de la mort, des coups, des meurtrissures, delà fureur, de la folie, du vin, des indécences et de la profanation.

Elle ne veut point être forcée à montrer des membres brisés ou à présenter des témoins, puisque les forfaits sont commis dans l'ombre, dans les tortures, à l'heure des délices.

L'homme brutal sera contraint de nourrir encore la famille qu'il a profanée. La femme gardera les enfants tant qu'ils ne seront pas en métier, et les filles jusqu'à leur établissement. Je parle pour les gens du peuple. Les autres auront des torts moins grossiers. Le sort des femmes du peuple m'occupa le plus, car j'allai tout de suite aux maux les plus durs, mais pourtant ! Les femmes bien élevées, sensibles, timides, d'une santé faible, sont plus à plaindre peut-être encore que les femmes du peuple. Ces clartés m'inondèrent et je me promis d'en faire part au public. Je revis, hôtel du Rhône, mon fils et Sainte- Beuve, qui me trouva maigrie et changée, et j'arrivai à Herblay dans la joie de la délivrance: le plus heureux des êtres est l'esclave affranchi. Je me sentais flétrie par ces mois d'esclavage, où j'avais supporté une oppression que le courage venge avec éclat. Une fois j'avais demandé à ce héros :

— Que feriez-vous dans un tel esclavage? Il m'avait répondu :

— Je tuerais.

En vain il m'écrivit: « Songez que je peux n'être encore qu'un amant. »

18/i4. — Je repris ma vie ordinaire à Herblay, raais mon sentiment de joie et de délivrance se soutint tout l'été, et fit de ce temps pour moi un des plus heureux. Je n'ai vraiment compris qu'alors le prix de la liberté. Je n'avais jamais connu un joug ; je n'avais eu qu'une existence facile. Je venais d'éprouver la tyrannie et la violence. Je jouissais pass'onnément de les avoir fuies. Mes jours se passèrent dans des transports de joie et d'indépendance. Que de choses nous lisons dans les livres dont nous ne devinons pas du tout l'impression !

Je retrouvais l'étude et le bonheur d'Herblay , car je continuais mon Essai sur V histoire politique ; ie îdiisais Richelieu. Pour mon travail, les lectures arides ne m'ont jamais rebutée; c'est le labourage. Mon travail serait sans doute médiocre, mais son objet était grand, son exécution animée et très-amusante.

La passion, il est vrai, ne colorait plus ni ne doublait plus ma vie ; elle ne me donnait plus comme une nouvelle existence, forte et brillante (elle le faisait quelquefois par les souvenirs); mais j'avais un certain pouvoir de revenir à la nature champêtre, de ne plus compter les autres ît de vivre avec moi -môme en cherchant Dieu.

Les affaires de Paris prenaient de l'intérêt: l'opposition ;ontre le ministère Guizot, devenait de plus en plus vive, ime liberté de la presse effrénée la secondait, et la France,

sans le prévoir, marchait rapidement aux malheureux événements qui éclatèrent quatre ans après (\Skli).

Ces quatre années passèrent pour moi remplies et charmantes. L'abbé Lanci arriva de Rome avec ses études sur Moïse et sa belle simplicité italienne : en retrouvant des Italiens, j'étais toujours ravie de leur conversation, de leur naturel, de l'absence de toute petitesse et de toute prétention.

La jeunesse et son trouble insupportable étaient passés. On n'avait plus qu'à jouir des lettres et de son indépendance. L'âge des passions était-il donc fini ? Je ne crois pas, mais où donc un objet pour les inspirer? D'ailleurs, j*en avais une au fond du cœur, soumise, vaincue, mais non éteinte, qui ne m'eût peut-être pas préservée devant un nouvel objet, mais qui m'empêchait d'en souhaiter un. J'avais désiré la sagesse ; je l'atteignais dans toutes ses douceurs. Mes Mémoires, ici, ce sont mes études , les idées dont mon esprit et mon imagination se nourrissaient. Je vivais avec tel peuple, tel roi. J'étais ambitieuse autant que jamais. Comment faire? Quand je vis que je ne pouvais atteindre une vie politique par un mariage, je ne m'occupai plus que des lettres. Entraînée par mon goût et par mon plaisir, je lisais beaucoup, j'étudiais, j'étais très-attentive. J'ai remarqué que les gens de lettres travaillent, même avec des talents médiocres, comme les abeilles et les fourmis, sans pouvoir s'en empêcher. L'abeille ni la fourmi n'ont pas de vanité ; elles vont, elles vont par une loi d'en haut. Les gens de lettres, bons ou mauvais, vont de même. Ils travaillent, ils travaillent, ils impriment, ils impriment, c'est une loi d'en haut.

Occupée de Buffon, pour me distraire (je venais de racheter complet), charmée surtout de ses oiseaux, j*ai été frappée de la supériorité des femelles chez les oiseaux de proie ; et je me servirai de ce fait, car l'humanité est souvent oiseau de proie, la loi devrait le savoir.

Dieu ne voulait-il plus m'accorder les passions que comme un rêve, un ei)chantement éloigné, c'est-à-dire parfait; un mérite de résignation et de combat? Je n'aurais pas su cultiver les lettres ni jouir de mon esprit, quelque médiocre qu'il fût, dans les agitations d'une passion toujours à l'aventure. Je n'aurais été utile à rien. Mais je m'étais mariée : j'avais connu le mariage dans son injustice, son despotisme, pour le dénoncer et demander qu'on le rendît plus doux. Je m'occupais de ines fils qui avaient de l'esprit. J'avais rencontré des gens mariés qui racontaient qu'ils s'étaient beaucoup aimés, mais on ne voyait nul charme entre eux, ils ne se plaisaient plus du tout, ils voyaient surtout les défauts l'un de l'autre, c'est le sort ordinaire du mariage. Je préfère beaucoup à cela la solitude. Vivre avec l'objet d'un ancien attachement, sans plus savoir plaire, et quand on ne voit plus que des défauts, c'est ce que je n'aurais pu supporter. Et Dieu m'a donné des réunions charmantes ou des absences pleines de souvenirs encore et d'attrait.

J'achève mon neuvième livre (sur le siècle de Louis XIV) avec Tannée \Slili, et je bénis Dieu. Un jour, M. Warwick, que je ne vis plus qu'une fois à Paris (cela me troubla trop), me demanda :

— Comment votre mari vous a-t-il laissée partir ? Ne pouvait-il vous forcer à rester?

— Que dites-vous là ? Mais, quand je voulais retourner à Paris, ne me laissiez-vous pas toujours partir?

— Oui, mais je n'étais pas votre mari.

— Eh bien?

— Si j'eusse été votre mari, vous n'eussiez point quitté Londres.

— Quoi ! c'est ainsi que vous entendiez le mariage ?

— Sans doute, il vous eût bien fallu obéir.

Quoi ! le mariage m'eût faite esclave, même avec lui ! Il fallait donc mieux rester libre. Mais il parlait ainsi ! Eùt- 11 eu cette fermeté ?

J'eus pour distraction, dans le trouble oîi me jeta cette rencontre, l'amitié et les soins de Sainte-Beuve. Qu'il fut aimable ! Qu'il fut animé î Un soir, je me rappelle, dans une promenade ensemble, il me disait ces vers de lui :

Quand tout renaît, je meurs; Amour est mon supplice.

Je m'occupais alors de Pitt et de ces vers de Virgile cités par Pitt, à propos de l'émigration française : c'est quand Énée, ému par les reproches de Didon désespérée, lui répond que ce n'est pas volontairement qu'il cherche l'Italie, mais que les Dieux l'y poussent. « Si les destins m'avaient permis de diriger ma vie selon mes vœux et d'avoir des soins selon mon goût, dit-il, je me serais d'abord occupé de la ville de Troie et des doux restes des miens, les hauts toits de Priam existeraient, et de ma main réparatrice j'aurais élevé une Pergame aux vaincus.

Je répétais à Sainte-Beuve :

Et récidiva manu posuissem Pergama victi»,

LES ENCHANTE^IENTS DE PRUDENCE 317 heureux tous deux et charmés de voir le plus grand homme politique s'appuyer de la plus haute poésie. L'automne s'écoula dans ces fêtes.

Un jour, à Paris, Libri et moi, nous parlons de Dieu. Libri croit à une force immortelle, mais non pas toute bonne ni toute- puissante ; elle n'a pas fait si bien qu'on dit. Dans ces années, Libri me dit plusieurs fois, qu'en ne voulant pas me lier à lui dès notre jeunesse, f avais manqué ma vie. Je ne lui répondais pas là-dessus, mais son caractère dominateur ne me convenait pas ; après ces conversations avec lui, je retournais tranquille, amusée, contente et sans regret à Herblay : Jours d'harmonie, de bonheur trop vite écoulés !

Je lisais Platon dont je copiais la fleur. Il me ravissait. Je le mêlais à la nature de l'automne et de l'hiver, qui rend plus sérieux, plus rêveur. Je le copiais dans mon petit salon sur le jardin, entraînée à écrire jusqu'à la nuit. Je retrouvais sans cesse à la campagne une vie hors du monde, une existence suprême, que chacun peut se donner. En lisant ces dialogues admirables, j'affermissais à jamais ma foi.

Je mêlais à ces études des rêves secrets. Je me rappelais Laure. Henry était mon mari ; il voyageait en Espagne ; il devait revenir. Sainte-Beuve était présent. Nous avions une vie heureuse, tandis que Platon ravissait ces jours d'hiver. Dans ses belles parties c'est, il me semble, ce qu'on lit sur la terre de plus beau. Après lui, en 18/i6, je reprends Descartes , puis Malebranche et Hobbes. Je revoyais aussi mon autre ouvrage sur la politique. J'étais tranquille, et parfois en me couchant le soir, je

318 LES ENCtiANTEMENTS DE PRUDENCE

souhaitais une éternité pareille. J'avais quarante -quatre ans.

Libri avait à l'Institut la réputation de la plus forte tête qui fût dans cette réunion (et ce n'était pas dire beaucoup pour lui). Il voyait les ministres, il était traité avec la plus haute distinction partout. Au commencement de mai, je reçus à Herblay cette belle lettre d'une femme, mais sans signature :

a Force de caractère , grandeur de cœur, élévation d'esprit, ce qui fait l'homme, il l'a comme aux jours de sa jeunesse, et comme alors il aime à vivre au milieu des grands hommes dont vous vous entreteniez ensemble sous le ciel de sa patrie. Comme alors aussi il aime à vous entendre. L'âme est toujours la même, l'action seule manque. Mais pourquoi ? Autour de lui, tout est petit, la médiocrité seule s'exerce aujourd'hui ; la grandeur ne trouve

pas d'objets mieux vaut dormir et attendre l'heure du

réveil. Personne, plus que vous, ne saurait l'inspirer et le tenir prêt pour cette heure qui viendra peut-être tout à coup. Écrivez, parlez, ne vous lassez pas, car l'influence de vos paroles est grande et bonne. Non, il n'a pas fait deux parts de la vie, et l'âme n'est pas morte avant le corps : ces âmes -là sont de celles qui doivent survivre à la matière. La sienne, seulement, s'est repliée au-dedans et réserve ses forces. Pour lui, notre soleil est trop pâle, et nos hommes aussi, et il se tient loin d'eux. 11 y gagne, car à de tels hommes, la solitude est salutaire. Elle affaiblit les faibles et fortifie les forts.

a Relisez ce qu'il vous écrivait autrefois, à l'âge où l'on se communique avec ardeur. Il doit y avoir de belles

choses là-dedans; laissez-vous inspirer par ces souvenirs, et renvoyez-lui les rayons de celte inspiration, devenue plus noble encore au contact de votre grand cœur. Il vous place très-haut dans son estime et dans celle des autres. L'opinion de ces autres-là vous serait indifférente si elle n'était un retlet de la sienne, à laquelle vous attachez certainement du prix. C'est pourquoi il ne peut guère vous importer de savoir quelles sont ces personnes auxquelles il a fait partager les sentiments qu'il vous garde. Sachez seulement que du fond de leur retraite, dont l'obscurité est leur bien le plus précieux, elles pensent à vous. Elles seraient bien fières si, à partir d'aujourd'hui, elles pouvaient compter sur quelques-unes de vos secrètes sympathies. — 5 mai 18^6. »

Je commençais mon ouvrage, le Novum organum. Je désirais que cet ouvrage fût utile aux personnes pieuses. Ce sera un ensemble de religion et de philosophie. Je trouve beaucoup de charme dans ces idées.

En février 1847, j'apprends la mort de madame de Chateaubriand. Je vais à Paris, j'écris, le lendemain on m'avertit qu'une personne qui ne peut monter (il marchait mal) m'attend en voiture. Je mets un chapeau, je descends, je trouve M. de Chateaubriand qui me demande si je veux faire une promenade avec lui. Je monte dans sa voiture. 11 est aimable et tendre. Quand la voiture commence à marcher, il se tourne tout entier de mon côté pour me regarder. Il était enveloppé dans un élégant manteau. Il me dit qu'il s'ennuie. Nous parlons de Rome. Je l'ai vu plusieurs ^ois chez lui et en nous promenant. II m*a charmée et touchée. Il ne peut marcher, il est mélan-

colique, il a ses anciennes grâces, cette distinction, celte élévation? qni en font un homme si attrayant. L'âge, au lieu de changer la beauté de son visage, la rend plus remarquable. Je publiais ma lettre à Abd-el-Kader sur lej gouvernement de la France. Cela m'a amusée beaucoup. En quittant Paris, j'envoie à Laure le commencement d( mes Mémoires sur le Vallon et sur elle. Et je reçois bientôt d'elle à Herblay une lettre qui m'a récompensée. Elli disait qu'elle avait lu avec une profonde émotion, que si quelque chose avait pu altérer son affection pour moi, cette lecture la réveillerait ; qu'en lisant', elle avait [ileur^ sur ce temps du Vallon oh elle était malheureuse, mais oî elle avait des consolations : Je t'avais^ toi, disait-elle. Elle disait qu'elle avait lu cela, non pas avec orgueil, mais ei croyant le mériter. Dès qu'elle avait commencé, elle n'avait pu quitter. Cette lettre me combla de joie et de reconnaissance. C'est ainsi qu'elle savait dire les choses.

Retournée à Paris en août, je vais voir M. de Château briand, et je lis ses Mémoires avec lui, à la révolution d( juillet. C'est ironique, très-fort. Il est très-aimable et m( dit de venir loger près de Paris dans un endroit où viendra me chercher. Il n'était plus animé comme autrefois, mais affaibli, doux, avec un fond d'émotion profond et triste.

Le 21 septembre, je vais d'Herblay avec mon filsaîni visiter l'abbaye du Vallon dans une petite charrette. Ce' qui en reste est très-beau, mais le bois se resserre. Les grands arbres sont encore plus grands, mais tout autour les bois s'abattent, et bientôt l'abbaye sera dans un champ de blé. Tant mieux! Que d'autres ne viennent pas profaner

les bois, les lieux, où nous avons été heureux et inspirés ! Le 18 octobre, j'arrive à Passy près du bois. Cet endroit était beau, solitaire. Je vis souvent Chateaubriand dans sa douce langueur. J'allais tous les mercredis à la bibliothèque ; je préparais pour l'impression mon Essai sur rhisioire politique.

Le libraire Garnier m'a dit alors que ma petite Histoire de la République de Florence s'était bien vendue, ce qui m'a fait grand plaisir. J'étais en marché avec lui et un autre libraire pour l'impression de mon Essai politique.

Cependant Paris et la France étaient très-agités. On voulait renverser le ministère Guizot, et on demandait à grand bruit une réforme dans les élections que le ministère refusait avec plus de justice que d'adresse. Des banquets, en province et à Paris, causaient depuis quelque temps de l'inquiétude, quand le Gouvernement défend pour le Imidi 21 février 18/i8, le banquet à Paris, du douzième arrondissement. Déjà l'opposition et le Comité de réforme avaient dit que ce banquet n'aurait pas lieu. Mais le peuple, en foule, ne s'assemble pas moins : « Qu'on se garde, dit Machiavel , d'exciter une sédition en se flattant de pouvoir l'arrêter ou la diriger à sa volonté. » Ce jour-l;i, mardi 22 février, mon fils arrive chez moi à Passy, à midi ; Q venait de la place de la Madeleine ; le peuple y arrivait

322 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE de tous les côtés, se promenant tranquille, mais fier et déjà formidable ; des masses descendaient des faubourgs. Après déjeuner, je vais avec Marcus jusqu'au pont suspendu des Champs-Elysées. De loin, nous apercevions une grande foule. Le peuple jetait des pierres. La troupe, très-modérée, ne répondait pas. La garde municipale résistait. Nous rentrons à Passy pour voir Déranger qui revenait chez lui par le bois de Boulogne, et sans avoir rien vu. Il dit que l'opposition est imprudente, et iila blâme, puisqu'elle craignait les masses, de les avoir assemblées. Il me donne ses dernières chansons. Le soir, Marcus retourne à Paris. Paris était tranquille ; le peuple s'était retiré dans les faubourgs. Marcus trouve sur son chemin des dragons qui accourent sur lui, en lui demandant où il allait. Il montre ses hvres et dit qu'il rentre chez lui. Lèvent soufflait avec violence, le silence régnait, de temps en temps seulement retentissait le hennissement de la cavalerie. Les nuages poussés par le vent se teignaient de rouge par les clartés de la ville.

Le lendemain, mercredi 23 février, mon fils vient après avoir parcouru les faubourgs. On espérait que le mouvement s'arrêterait, mais le peuple élevait des barricades. L'agitation se soutient. Le soir , le bruit court que M. Guizot a donné sa démission. Je supposais un ministère de gauche, mais Marcus supposait plus justement que ce serait M. Mole. Nous allons voir Déranger. II dit que Mole n'est point du tout ce qu'on veut. Il combat mes opinions sur le gouvernement représentatif, et je ne comprends vraiment pas les siennes. En retournant assez tard à Paris, mon fils le trouve tout illuminé, et, tout à

coup, il voit à la place Saint-Sulpice des hommes effarés, qui courent et crient :

— Aux armes ! Aux armes ! Nous sommes trahis ! On tue nos frères ! Vengeance ! vengeance !

Les étudiants les secondent, sonnent le tocsin de Saint-Sulpice. La ville se soulevait dans les faubour^'s. Mon fils vient dans la nuit m'annoncer ces evéneiiieiits. Le matin du jeudi 2k février, nous apprenons que l'émeute marche vers les Tuileries. Le roi avait interdit la défense à l'armée. Le peuple la ménageait, et n'avait cessé, durant ces deux jours, de crier : « Vive la ligne! Vivent les dragons ! » On annonce ce même jour à Passy que le roi a quitté les Tuileries, et que la Régence est décidée. On semblait se calmer. Je vais avec Marcus sur les quais, on semblait content, le peuple semblait adhérer à l'événement ; des hommes en blouse, des enfants rapportaient des barreaux de fer qui leur avaient servi à vaincre le matin. Un garçon de vingt ans me dit qu'on va juger les députés.

— Pourquoi ?

— Oh i oh ! pourquoi ? Ils seront tous punis, ils vont tous être jugés.

3Iais, le lendemain, vendredi 25, le bruit court que la République est proclamée. Je lis dans les journaux que la Régence est rejetée, que le peuple stupide a envahi la Chambre, et qu*un gouvernement provisoire est nommé, avec Lamartine à sa tête. Lamartine se montre ce vendredi intrépide à l'Hôtel-de-Ville, pour dominer le peuple et garder le drapeau tricolore. Marcus, après s'être engagé dans la garde nationale, vient et m'apprend qu'il

a fait des patrouilles toute la nuit, que tout est assez tranquille.

Le soir, je vais voir Déranger, qui dit que nous sommes en 92. Samedi 26 février, la République est proclamée, sauf .l'approbation' de l'Assemblée nationale. La terreur commence à se répandre : une vieille femme me dit dans la rue , qu'elle avait vu ces horreurs , qu'elles allaient reparaître. On portait par lâcheté des rubans rouges. J'arrête dans la rue un monsieur qui en avait un à sa boutonnière, en lui demandant s'il était pour cette couleur ? Il me répond tout tremblant qu'il la déteste, mais qu'il la porte pour sa sûreté. Je lui rends un peu de courage, il ôte ces couleurs. On enrôlait la jeunesse. A six heures du soir, Marcus arrive après avoir fait des patrouilles la nuit, et avoir été à son ministère le jour. L'exaltation de la populace et des jeunes gens devenait extrême. Le gouvernement l'excitait, car il voyait que la bourgeoisie, la société trouvaient les événements bêtes et grossiers. C'était une trouée des ouvriers qui ne pouvait séduire que la jeunesse. Déjà on préparait (samedi 26 février) l'ordre d'élection pour l'Assemblée nationale. L'idée de cette assemblée rassurait un peu ; on y cherchait um garantie d'ordre.

Il sembla alors qu'il n'y avait plus en France que de rudes et grossières affaires, que la science était brisée, C'était comme si la pensé j eût disparu du monde. En Europe presque aussitôt commença un craquement universel ; les plus vieilles monarchies tremblèrent sur leurs bases ; d'antiques formes en un moment furent changées ; les ministres les plus expérimentés, rejetés par les peu-

pies ; les petits et les grands Étals, également soulevés. La pensée déroutée se reporta alors vers cette antique grandeur qui a présidé aux travaux sur la terre. Les an- -ciens, les barbares avaient tous imaginé des institutions ■et des formes magnifiques. On ne pensait pas, comme aujourd'hui, à l'humanité en masse, mais on pensait à la grandeur. Plus divisés, plus faibles, les Grecs ont eu leur génie, leurs inventions. Mais les Asiatiques, les Romains, les papes et les barbares, consacrant la puissance, l'autorité, ont invoqué la sagesse, la science, et leur ont donné des formes augustes. Chez les Romains, chez les papes, chez les Anglais, le parti d'en haut et celui d'en bas, ont été très-forts ; c'est le secret de la vie et de la grandeur publique; il faut l'enseigner à notre peuple ignorant mais généreux, qui veut la grandeur. On la lui rendra par la monarchie. Le monarque prend des idées de monarque, ses ministres en prennent aussi. Un ncodèle de la conduite du pouvoir d'en haut, c'est la manière dont le sénat romain sut détacher le peuple de Caïus ■Gracchus, en comblant le peuple de bienfaits, en dépassant les intentions mêmes de Caïus. Le sénat s'attacha un des tribuns, collègue de Caïus Gracchus, appelé Livius Drusus, homme bien né, riche, éloquent et considéré ; et <:et homme, appuyé du sénat, fit passer les décrets favorables au peuple, et rattacha le peuple à l'aristocratie. « Si Caïus, dit Plutarque, distribuait aux pauvies des terres , en les chargeant chacun de payer une rente annuelle au Trésor public, le sénat le détestait comme un homme qui flattait et gâtait le peuple ; et quand Livius déchargeait les pauvres de cette rente, et qu'il leur lais-

sait ces terres franches et quittes, le sénat le louait et en était ravi. Bien plus, Gaïus ayant fait accorder le droit de suffrage aux peuples latins, le sénat en murmura et en fut affligé ; et lorsque Livius ordonna que les généraux n'auraient pas la liberté de faire fouetter de verges un soldat latin, le sénat applaudit et l'aida à faire passer sa loi. Livius, dans les harangues qu'il faisait en proposant ses édits, ne manquait jamais de dire qu'i/ les proposait de ravis même du séîiat qui avait soin du peuple... Le peuple en devint plus doux envers le sénat ; et au lieu qu'auparavant il haïssait tous les principaux de cette assemblée, et les avait pour suspects, Livius adoucit et éteignit entièrement cette ancienne animosité et ces défiances. »

Un touchant objet pour moi durant ce grand bruit, fut M. de Chateaubriand. Il en fut frappé et comme tué. 11 disait qu'Henri V n'avait jamais été si près ni si loin. J rencontrais chez lui son ami, M. Hyde de Neuville ; il r marqua commie moi ce grand changement dont noui causâmes longuement en voiture un jour qu'il me recon duisait chez moi.

Des bandes d'ouvriers déguenillés parcouraient Passy Les bons ouvriers ne se mêlaient point à ces bandes.

Le V avril nous revenons à Herblay. Le peuple à Paris était agité. On craignait les ateliers nationaux. Le oarti royaliste surtout voyait bien le danger. Le peuple osa plusieurs fois envahir l'Assemblée pour lui demander quoi ? de créer à l'instant la tragédie du Cid ou celle de Phèdre, de composer à l'instant Y Esprit des lois o y Emile f car une action, délivrer la Pologne, combaltTi

l'Europe, c'est aussi une tragédie, un livre qui demande des talents transcendants. En juin, nous apprenons à Herblay les combats de Paris. La campagne était irès-inquiète. Marcus était dans la garde nationale d'Herblay. Le combat, d'abord incertain, nous laissa flotter dans mille craintes. On entendait partout battre le rappel. Les paysans avaient fort pour du triomphe des insurgés ; c'est ainsi qu'on appela d'abord les combattants de Juin. Les paysans croyaient les insurgés redoutables; ils s'écriaient en tremblant :

Voici les insurgés !

Quelques-uns d'entre eux de la garde nationale disaient :

— Ah ! si je rencontrais un insurgé, comme je m'enfuirais !

Enfin, on apprit leur défaite. Plusieurs hommes en désordre arrivèrent alors à Herblay sans rien dire ; ils étaient sans doute des leurs. Ces combats laissèrent un long trouble, une longue agitation.

Ils livrèrent le pays à l'armée. Mais c'était une armée conduite par la bêtise, par Gavaignac. Le pays, au contraire, sembla bientôt retourner à la monarchie. Quel roi ? -On n'en savait rien. Peut-être Louis Bonaparte. En laissant rentrer un homme de famille royale, M. Thiers disait qu'o?i ne pourrait plus tenir les niasses ; mot vrai, mot profond qui explique notre histoire.

J'écrivais beaucoup en Espagne. M. Warwick disait que c'était en France une invasion de barbares conduite par Orphée. Il disait aussi que VEspagne était formée de pierres pvcciiniscs comme la statue de Memnon. Je m'oc-

cupais du Nouvel Organum. La révoluiion avait fait ajourner aU libraire la publication de mon Essai sur V histoire politique,

Sainte-Beuve part pour Liège, où il va professer la littérature. Il me disait justement que toutes les idées de la France à ce moment étaient des idées fausses. 11 ne vint pas à Herblay, bien qu'il eût projeté alors de s'y retirer. Il y était venu plusieurs fois à mon retour d'Italie, et il m'y avait lu la partie sérieuse de Port-Hoyal sur Jansénius, avant que l'ouvrage parût. Il m'écrit de Liège des lettres assez tristes et profondes.

En octobre 18/^8, mon fils part pour Rome, d'où il m'écrit bientôt la révolution à Rome, le départ du pape. Il voyait tous les jours ma sœur, et se plaisait passionnément dans ces événements de Rome.

En décembre, arrive l'élection du président : Gavaignac n'a eu qu'un million de voix, et Bonaparte six millions. Les paysans, en nommant Louis Bonaparte, croyaient faire un monarque, et ils revenaient de l'élection aux cris de « Vive l'Empereur ! » Get événjement anime la campagne. Les affaires à Paris furent déplorables : non -seulement on abandonna la Lombardie, mais nous fîmes l'expédition de Rome pour rétablir le pape! Et tout cela, malgré le Président qui n'était pas encore le maître, et qui projetait bien d'autres choses.

Libri, très-maltraité par les républicains, accusé injustement, me prie d'aller à Paris, où je vais pourm'occuper de lui. Dans celte fameuse affaire, Libri, entièrement justifié par ses preuves positives et son éloquence admirable, m'écrivait de Londres : « Les jésuites et les rouges

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se sont ligués contre moi. » J'ai parlé de ses lettres sur le clergé. Le clergé ne put les oublier, et se vengea. Libri venait de publier une brochure excellente du plus grand ton. Je ne parlerai pas ici de cette affaire de Libri, victime des haines des partis en 1848, et de cette supériorité qui, à Florence et à Paris, lui avait fait tant d'envieux et d'ennemis. Comme il s'est défendu parfaitement, qu'il a clainjment montré son innocence, je renvoie à ses ouvrages, à ses pièces excellentes, écrites du plus grand ton, avec toute la hauteur de son âme, sa perspicacité prodigieuse, son érudition inouïe, et son esprit incomparable. Je m'occupai alors beaucoup de cette affaire, et ses lettres m'exprimèrent vivement sa reconnaissance. Cette femme distinguée, dont j'ai donné sur lui une si belle lettre, le rejoignit en Angleterre, l'épousa, car elle était veuve, et lui donna dès lors les plus heureux jours de sa vie.

Je m'établis à Bezons (1849), et ce changement de lieu que j'avais fait pour aller à Paris, m'amuse si bien, que je reste contente chez moi. Ces changements de lieo font vivre. Bezons est un bel endroit, la Seine y est très-vaste, l'horizon étendu est joli.

Paris était très agité ; on voulait altérer le suffrage universel que le grand bruit de la presse rendait seul dangereux. C'est la presse seule qui est dangereuse.

Je préparais mes petits livres avec le pi us grand plaisir, et je traitais avec Renault. Je dîne à Paris chez madame Hamelin avec Didier très-aimable. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le soir, je ne l'avais pas vu depuis deux ans, il est violent, emporté, amusant. Il dit

que les lettres de Chateaubriand que je lui avais piètics, sont admirables. Son travail, au CofistitutionneU destiné à un si grand succès, l'amusait beaucoup. C'est la dernière fois que Je l'ai vu, car nous n'avons plus fait que nous écrire plus ou moins souvent, ne nous trouvant plus dans les mêmes lieux. Il voulait venir me voir à Bezons, mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pout la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas, et resta pour moi toujours le Sainte-Beuve frêle, maigre, et un peu malade que j'avais connu, mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité.

Le jeudi 27 juin 1850 fut un jour charmant : la veille, un orage avait rafraîchi le temps. Je vais avec les enfants au loin dans la campagne ; ils se baignent dans la rivière. J'étudiais la vie de Platon chez Diogène Laërte; je jouissais du temps, du livre, de la philosophie. Le retour, en lisant , fut un enchantement. Diogène Laërte fait mon bonheur, non par l'esprit (il n'en a pas), mais par ses détails. Dans cette lecture, l'existence est facile, agréable, sans ennui, dégagée des passions, jouissant d'elle-même. C'est ce que j'avais voulu, ce que j'avais espéré du temps. Le lendemain, jour encore charmant. On voudrait arrêter le temps, l'empêcher d'avancer. Je laisse les enfants à la maison, car il pleuvait, et je vais recevoir la pluie danS; les champs et sur le pont. La campagne était chaude encore, mais agréable ; ces jours de pluie enivrent, c'est le triomphe des Gaules. J'ai peu lu, peu étudié, on jouit sans rien faire, et le soir de même. Le lendemain encore, samedi 29 juin, un air frais qui produit le même plaisir.

En juillet, je vais à Courbevoie, rencontrer le générai Fabvier. Il me dit qu'on pense à rétablir Henri V, mais qu'on craint de risquer ainsi l'avenir du comte de Paris. Plaisante restauration ! L'Eglise perdra à jamais la branche aînée, peut-être la branche cadette et le haut parti royaliste. Je reçus une lettre aimable de Laure du 8 août sur mon premier petit livre. Elle me complimentait de tout , de la nature^ de la poésie, de la lenteur champêtre, de la justice, et surtout des prières qui l'avaient émue, et qu'elle relut souvent depuis, comme elle me l'écrivit plus tard quand je les publiai toutes ensemble. Elle me conseillait d'écrire encore en ce genre, et de publier; elle disait que cette morale douce et bien exprimée était à la portée des esprits simples et des cœurs élevés; elle disait que le style était simple et fort, précis et clair ; enfin, ajoulait-elle, je suis complètement contente. J'eus d'autres suffrages moins chers, et aussi d'Italie. Ce petit livre plut beaucoup. Bientôt parut mon second p^fi^ //î;r^qui contenait des rêveries sur la politique, et une nouvelle, Germarne de Saman. Béranger remarqua cette nouvelle, et me dit que c'était conté à ravir. D'autres personnes la louèrent aussi, surtout la duchesse de Raguse.

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