LA BOURGOGNE
Nous voulions chercher une petite ferme pour Henri. Nous partons en septembre pour la Bourgogne et nous
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louons à Coulang es-la- Vineuse^ pour un an, une jolie maison de campagne en plein soleil. Coulanges est dans im pays de montagnes et de bois sur de petites proportions, mais agreste et pittoresque. En arrivant dans de nouveaux lieux, la vie n'est pas seulement animée, mais dissipée, légère, évaporée. Nos idées ne se rétablissent que peu à peu pour nous rendre à nous-mêmes. Coulanges, sur la montagne et au pied d'autres montagnes, avait un air vif. J'allais visiter tout le pays, le village très-rustique et l'église assez belle et célèbre.
J'ai commencé par chercher la ferme d'Henri. Rien ne pouvait mieux me plaire que ces courses. J'ai traversé dans une petite carriole avec un bonhomme de cocher des bois humides et beaux qui m'ont rappelé le Vallon. Je donnais des détails sur ma vie à M. Warwick qui était aux États-Unis. Je lui racontais que nos poules pondaient à la porte de ma chambre. 11 venait de faire à Londres ce grand mariage projeté à Paris, car le père était mort. Je trouvai dans les champs une jeune fermière, assez belle et très-fière, qui me parut avoir un front plus fait pour le diadème que pour la ferme. L'hiver suspendit mes courses. J'étais dans une grande corrrespondance avec Laure. Je la questionnais sur quelques anecdotes du passé. On avait raconté qu'un jour oi^i M. de Talleyrand déplorait avec elle l'expédition de Russie qui se préparait, elle lui avait dit :
— Que ne le tuez-vous ?
— Il répondit :
. — Je suis si paresseux î
Elle m'assura qu'elle n'avait dit cela qu'en plaisantant, mais qu'elle s'était depuis beaucoup reproché de
l'avoir dit. Elle me racontait que l'empereur, quand il était calme, avait les yeux bleus, mais que quand il était en colère, ses yeux devenaient noirs: ce qu'elle avait plusieurs fois observé.
Je travaillais au Nouvel Organum. J'étais à la philosophie des Grecs que j'avais commencée à Bezons et qui continuait de me ravir. J'avais un petit cabinet sur la cour oii j'allais faire ces études adorables. Une sorte d'harmonie enivrante s'éveillait en moi. Je n'avais peutêlre jamais fait un travail qui m'eût plu autant. C'était Platon, Deus noster, comme dit Cicéron.
En février je termine mon troisième petit livre, (Marpé, et autres petites compositions) qui paraît en mars ou avril. Je reçois des lettres de madame Hamelin, madame Sand, Sainte-Beuve, Béranger, etc. Béranger dit que Sainte-Beuve doit être content, etc. Cela m'a fort occupée. Béranger m'écrivit que j'aurais pu faire de ces trois petits livres un volume charmant.
Henry m'écrit d'Amérique une aimable lettre sur le troisième petit livre que je lui avais envoyé. Il disait :
« On aime un tombeau à soi seul, vous m'avez mis dans un vrai Père-Lachaise. »
Il disait qu'il avait lu toute la nuit, qu'on aime d'être peint comme un aimable coquin. Il disait aussi qu'il lui avait fallu le temps écoulé et l'expérience pour s'apercevoir de combien j'étais alors supérieure à lui. « Vous l'étiez de beaucoup, disait-il, et sans doute vous l'êtes encore. » C'e^t le jeu de ces diplomates de vous trouver plus d'esprit qu'à eux. Je lui avais dit que mon petit Henri lui ressemblait; il repondait que le père n'avait fait que le gros
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ouvrage. Il disait dans cette lettre qu'il n'était pas partisan des masses, qu'il ne les trouvait faites que pour créer des tyrannies puissantes et que le vrai gouvernement sans doute était celui de l'aristocratie.
Je me rappelle ce séjour d'un an à Coulanges comme une époque heureuse, parfaite. Mes diverses courses m'amusaient beaucoup, j'étais animée par l'idée d'assurer le bonheur de mon petit Henri à la campagne. La Bourgogne me plaisait. Les habitants en sont spirituels.
Nous nous établissons dans la vallée de Talouan, à trois lieues de Sens, en octobre ; le pays était très-jolie.
Au 3 décembre (1851), Marcus vient très-agité m'apprendre les affaires de Paris, l'arrestation des députés, les barricades, etc. M. Jean Aycard m'écrit cette lettre spirituelle qui peignait bien le moment :
a Paris, 4 décembre 1851.
»... Vous me demanderez ce que je pense? Je vous dirai qu'on est encore tout étourdi et qu'on pense le moins possible, ce me semble, à Paris. Mais, pour les événements, voici à peu près tout ce que j'en ai vu, de mes propres yeux vu.
» Depuis les orageuses séances de l'Assemblée, je m'attendais, comme tout le monde, à une explosion. Et, bien sûr que la tour de Babel législative nous donnerait, si elle dominait, la guerre civile et l'anarchie la plus rouge, je désirais, à part moi, que le Président l'emportât. Mais je croyais la chose difficile à Paris; je me trompais. Le 2 décembre, au matin, vers neuf heures, je songeais
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en mon gîte, ruminant les journaux de la veille, et buvant de l'orge, comme un Méridional que bien des choses enrhument à Paris. J'entends une servante murmurer dans l'escalier :
» — Les rues sont pleines de soldats et voilà qu'on arrête tous les représentants qu'on reconnaît et qui parlent aux ouvriers.
» Je me lève, je sors, devinant que la bombe éclate. Je cours aux prochaines affiches, vers l'Institut, et je lis les proclamations. Je les relis encore en maint endroit, pour avoir occasion d'étudier l'impression qu'elles font sur les Parisiens. Les ouvriers me semblent contents particulièrement de V arrestation de Cavaignac ! Les bourgeois sont loin d'être inconsolables de l'arrestation de M. Thiers, et ils en rient sous cape ! Les vieux légitimistes sont honteux en songeant à l'échec de Charle X, et désirent évidemment une prise d'armes ; mais auront-ils seulement l'audace de la payer? Je cours le long des quais vers l'Assemblée. Je vois, entre deux haies de baïonnettes, défiler les deux cents représentants qui s'étaient réunis au dixième arrondissement. La loule se précipitait vers eux par le pont National en criant : Vive la République! Cette vue' m'émeut moi-même bien autrement que la lecture des proclamations, et en sens inverse * ; mais, parvenu à trente pas des représentants, qui répondaient aux cris de vive la République, par mille démonstrations sympathiques et patelines, je recan-
1. En sens inrerse. L'aveu est chhrmant et montre assez Tmcertitude de ces moments.
nais en tête et se donnant le bras, Berryer et de Laborde : )e ne pus m'empêcher de rire amèrement. Je rentrai chez moi. La foule se taisait 1 Dieu protège la France ! »
Et en post-scriptum : « En attendant, une seule chose me semble incontestable, c'est que l'empereur Napoléon, quoique mort, n'a pas cessé de faire des miracles. »
Cette lettre fine et profonde méritait d'être citée. On tomba des nues en voyant rétablir bientôt le sénat (le sénat!) et le corps législatif. Mais on estima beaucoup la manière douce mais absolue dont le gouvernement sut tenir la presse. Paris n'eut plus à craindre dix raille ouvriers, mystifiés par des ignorants. Mais que devevaient les hautes espérances des hommes politiques du dernier règne, et leur science trop menacée? La liberté de la presse avait tout perdu.
Cependant mon travail sur Pascal m'était cher, m'était doux; je le faisais avec piété et enthousiasme, pleine d'admiration pour les Pensées que je rapportais.
J'avais une correspondance animée avec Sainte-Beuve^ Aycard, Béranger, Daniel Stern, madame du Vallon, la duchesse de Raguse, etc. Je m'occupais de Dieu, qui était le but de mon ouvrage.
M. Warwick était à Florence ; il m'écrit sur M. Salvagnoli, très-aimable pour lui et pour moi, et qui avait bien voulu lui dire que mon Histoire de Florence était un ouvrage supérieur. Je conduis, dans la joie de cette nou^ velle, les enfants an Moulin des alouettes, voisin de chez moi ; tons les oiseaux d'eau étaient sur la petite rivière, se culbutaient, étaient heureux. Les eaux étaient transparentes. En rentrant, les enfants s'établissent dans la
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grange, et moi, je rentre dans ma chambre pour écrire. Je m'abandonne à mes rêves. Je remercie Dieu de ma liberté pour l'adorer, pour une vie pure et tranquille, consacrée aux pensées del'àge où je suis et de sa saintp^ présence. Le marquis Camillo m'écrit qu'il a fait connaissance avec M. Warwick. Ils se firent d'aimables visites.
Nous invitions des paysans à passer la soirée, nous leur lisions la traduction des Géoryiques de l'abbé Delille; ils s'écriaient :
-— C'est bien cela !
On prenait une immense soupière de café au lait. Mais les loups descendaient parfois jusque dans notre vallée.
On avait parlé à Londres d'établir des études préparatoires pour les diplomates. En avril 1853, la question vint au Parlement. Lord Palmerston dit qu'il n'était pas de pays mieux servi que l'Angleterre par sa diplomatie. a Mais, ajouta-t-il, parmi les diplomates les plus habiles et les plus heureux de nos jours, il en est qui n'ont pas reçu l'éducation diplomatique : je citerai Lord Clarendon, sir Henry Bulwer, M. Henry Warv^ick, et M. Wise. Ces hommes d'élite se sont initiés d'eux-mêmes à leurs fonctions. Leur expérience des affaires dans cette Chambre lésa surtout merveilleusement servis. (Applaudissements.) — M. d'israeli : J'ajouterai d'autres noms illustres : le duc de Wellington, lord Ashburton, M. Grenville, lord Castlereigh. » Il n'y eut rien de plus.
En avril, je vais à Rambouillet pour voir un moulin. A Rambouillet, j'entends le concert des oiseaux dont parlent les Chinois. Le parc était dans sa fraîcheur. A mon retour, la lièvre de la vallée nous décide à nous en aller.
Je voulais chercher un libraire pour imprimer mon Essai sur V histoire politique. Je repris Muratori, où je trouvais (dans les annales) l'histoire de ces bons papas, comme il appelle les papes. Je voulais des Uvres et des romans qui me manquaient. La fin de Télé se met à la pluie. Les Russes passaient alors le Pruth contre les Turcs. Ces étés pluvieux sont ceux que j'aime le plus; il fait du vent, on peut se promener, point de chaleur, de soleil, de poussière ; c'est un automne doux et continuel.
En octobre 1853, nous quittons la Bourgogne pour Thiais, village dans une belle et vaste campagne au midi de Paris. Je m'étais tracé à Goulanges un devoir de donner mes idées, si j'en ai, de publier mes ouvrages. Je vou lais le faire avec mesure, sans précipitation, sans les tourments de l'amour. Avec l'amour j'avais laissé tous 1( tourments. L'hiver de Thiais m'est resté cher. J'y ai li beaucoup et je m'y livrais aussi au charme de la rêverie M. Warwick m'écrivait avec amitié de Brighton où il Usai les Girondins de Lamartine. Je lui envoie les belles penséeî de Benjamin Constant sur la rêverie dans son ouvrage sur les religions.
Le froid a été en décembre jusqu'à treize degrés Réaumur, mais l'hiver a fini là. Ce grand froid m'a fait songei
à la Russie, à sa puissance, difficile à fonder. Les choses où l'esprit entre profondément, on voudrait les développer. Nous allions quelquefois à Paris, Henri y cherchait des livres. Nous passons l'hiver à Mazarin, village un peu plus loin de Paris. On était très- inquiet de l'armée en Crimée à cause du froid (185/i). Je continuais mes rêves autour de Laure avec Henry et Sainte-Beuve présents. Nous vivions à Mazarin ou à Paris ; Sainte-Beuve nous rejoignait, nous cherchait. C'était une société charmante. Nous avions à Paris un salon de beaucoup d'esprit, où ils brillaient tous deux, mais moi je venais souvent à Mazarin chercher la solitude, l'hiver et la campagne voilée.
J'étais aussi parfois une duchesse de Méritens qui allait à la cou?, voyait le grand monde. J'étais aussi une reine d'Angleterre qui passait sa vie à discuter avec ses lords. J'avais en réalité revu M'^^ du Vallon plusieurs fois. Le temps, la distance, les passions à la traverse, l'âge, l'expérience, n'avaient rien changé d'un attrait si profond. Le 1" janvier 1855 fut un jour heureux parce que j'eus la première épreuve démon Essai politique. Je l'envoie le lendemain à Londres. Au milieu de janvier, le froid va jusqu'à dix degrés de Réaumur, ce qui affligeait pour les armées de Crimée. Celle d'Angleterre a péri. L'expédition a été très-mal conduite. En février, le froid recommence. Henry m'écrit affectueusement de Nice. C'était pour savoir si je l'aurais rejoint dans cette ville, car je lui avais offert de soigner sa santé. Mais elle était mieux. J'ai terminé le Novmn Organum à Mazarin. J'écrivais alors V Histoire de la République d'Athènes ; je faisais Solon, essayant de peindre le caractère de ce lé-
gislaleur, le plus aimable des sept sages et des hommes.
Nous allons nous établir à Montlhéry (1856). On parlait de )a paix. Notre maison avait un jardin avec une porte sur la tour. Je relis Tacite, que je n'avais pas lu depuis dix ans. Tacite, qui a la grandeur et l'élégance, devient très-dramatique au règne de Néron ; c'est un débordement de crimes inouïs, de tortures, d'efforts surhumains, surtout à la conspiration d'Epicharis. C'est un entraînement du midi, mais une faction furieuse s'est égarée de même en 93. Après Néron commence une guerre civile : Galba, Othon, Vitellius livrent des combats dont Vespasien vient profiter. Et Vespasien relève les Romains.
M. Warwick, à la On d'août 1856, s'embarque à Marseille pour Constantinople, où il était chargé d'organiser les provinces du Danube. Je m'occupais d'Alexandre le Grand pour mon histoire d'Athènes. J'imprimais le Novum Organiim avec le plus grand plaisir mais très-lentement. J'aimais tant mon sujet que les épreuves mêmes m'amusaient, surtout la partie de Pascal.
En juin 1857 , V Essai sur V histoire politique paraît enfm. Deux mois après, en août, paraît le Novum Oryanum. J'obtenais ce que j'avais désiré passionnément. Pour le Novum Organum, j'avais tout remis à Dieu. Je reçois sur ces ouvrages de charmantes lettres d'Italie et de Paris. J'en suis occupée. J'avais fini Thucydide etXénophon. J'abordais Platon, la philosophie, puis Philippe, Alexandre et Démosthène pour finir. Chaque matin, à la cour de Montlhéry, je lisais les Études de la nature de Bernardin de Saint-Pierre. C'était fréquenter l'àme la plus élevée et la plus sensible du monde. Ces grands lit-
érateurs sont tous faits pour l'action et la politique. ]elui-ci est un réformateur. Il pense sur tous les sujets : on livre est le plus varié comme le plus beau. Occupée 'hiver suivant des ouvrages de M. de Saint-Martin, ce âge m'a fait mieux comprendre Jésus-Christ. Il se croit ui-mème parfois une sorte de Christ, il fait entendre qu'il i' immole en idée, qu'il s'immole aux douleurs du genre lumain: sorte de figure du Christ, il fait comprendre les latures pures et exaltées; ses impressions sont sublimes. [1 dit : « 0 Dieu, transmets jusqu'au fond de mon âme le 'eu qui te brûle, afin qu'elle brûle avec toi, et qu'elle sente 38 que c'est que ton ineffable vie, et les intarissables déices de ton éternelle existence. » M. de Saint-Martin appelle les hommes pieux des hommes de paix et de désir.. Le désir en nous, dit-il, est la racine de l'éternité, et ce désir produit le mouvement divin ou la dévotion; la dévotion 1 charme sacré qui est la vie secrète de tous. Ce charme nous fait traverser les dangers sans les voir, rapporte les fatigues sans les sentir, répand la paix et comme le plaisir sur nos derniers jours. Il remplace les tempêtes où nous vivons dans la région des temps. L'homme n'a qu'un désir, l'éternité, les autres désirs ne sont que des formes de ce seul désir.
Dans cet hiver a eu lieu la débâcle des affaires d'Amérique, quia entraîné les affaires anglaises. La révolte des Cipayes dans l'Inde, était un événement. L'Angleterre en sortirait sans doute plus puissante que jamais. Les Anglais ont eu un jour solennel de prière et d'humiliation qui eût été beau s'ils ne vendaient pas aux Chinois l'opium devt Indes.
J'arrivais à Démoslhènes, dont je prends tous les discours. C'était un travail immense. Je m'y appliquais avec courage. Démosthènes, dans le discours De la couronne, prend des proportions grandioses. C'est à la fm de sa vie qu'il l'a composé. On voit sa longue expérience et le sentiment de sa puissance. Bientôt je réunis et j'abrège les quatre Évangiles avec une application passionnée de quatre ou cinq jours (1858).
Le 24 mai 1858, mon fils m'écrit que lord Brougham aété voir M. Warwick à Paris la veille, et lui a dit que la partie de l'Angleterre, dans V Essai politique, était très-remarquable, etc., et qu'il allait m'écrire. C'était la récompense de cet ouvrage (pour lequel j'avais dominé mes passions) qu'un tel éloge me vînt d'un tel Anglais, adressé précisément à cet autre Anglais qui m'a montré l'Angleterre, mais que j'ai voulu oublier pour travailler. Tout était ici dans un seul fait. Aussi j'en ai été charmée devant Dieu, qui a permis que des choses arrivassent de cette façon pour récompenser les bonnes intentions. J'avais eu d'autres éloges de personnes savantes,, mais l'ouvrage fut peu lu. Les révolutions nuisent aux lettres et aux publications, mais je me rappelais que, même en temps de calme, Libri était furieux de voir si peu de goût pour les ouvrages sérieux. C'est à peine s'il trouva un hbraire pour sa belle Introduction à l'histoire des sciences. Lord Broughanj m'envoie son long ouvrage.
Au jeudi 23 juillet, c'était un temps d'automne doux et rêveur ; j'en jouissais beaucoup. Mercredi soir, 23 juin, un clair de lune assez beau , rappelait un peu l'Italie. C'était une impression de piété et de paix, de béatitude.
une adoration de Dieu sans pensée, un sentiment comme pourrait être le saint repos de l'éternité. Le vendredi 30 juillet, le temps d'automne continuait. 11 y a des jours qui sont aussi doux, plus calmes et meilleurs que la jeunesse. D*où vient cet enchantement? Vient-il du temps i seul? J'aime à le reporter à Dieu et à voir comme il nous reste quand les passions nous quittent. L'été fut le plus beau que j'aie jamais vu. Trop chaud en juin, mais depuis, frais, aéré.
Mercredi soir k août, la reine d'Angleterre est arrivée à Cherbourg, l'Empereur est allé l'inviter à déjeuner et à dîner pour le lendemain à bord de la Bretagne, Jeudi 5, la reine a déjeuné et dîné, et elle est retoiu^née en Angleterre vendredi matin 6, pour aller bientôt voir sa fille en Prusse. Comme ces fêtes valent mieux que la guerre! Le lundi 6 septembre, je reprends Y Imitation (restreinte), un stoïcisme divinisé. Quand la vie m'en a distraite, j*y reviens avec joie. Tout est ennuyeux sans cela. C'est retrouver la beauté, ce qui élève la vie. Dans la jeunesse, les passions troublaient ce culte. Ici il est plein, rien ne m'en distrait, et ce qui me reste de souvenir des passions, s'y confond bien et avec joie. En octobre, nous avons une comète extraordinaire, immense, élégante et admirable, surtout depuis quinze jours. Sa queue, sans fin, était courbée et charmante. C'est comme une fusée continue (1858.) '• J'achevais Denys d'Halicarnasse, et je trouvais cette plèbe romaine trop remuante , gênante pour le pouvoir, ignorante. Sparte fut mieux tenue (1859).
Je finissais l'histoire d'Athènes, qui m'affermissait dans mes idées contre la démocratie. Mais oh donc Montesquieu
344 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE a-t-il pu voir que la vertu est le principe de la démocratie! C'est tout le contraire. Hobbes jadis traduisit Thucydide pour éloigner les Anglais de ce gouvernement, ce qu« Bayle approuve fort. Thucydide, qui pourtant n était pas di parti de Périclès, loin de signaler les fautes de celui-ci, les approuve ! Et quelles fautes ! Quelle légèreté ! C'étail bien préparer le pouvoir de Cléonj d'Alcibiade et leun folles expéditions ; deux vaillantes armées en Sicile qui mettent bas les armes ! Des soldats sacrifiés qui ne conservent la vie que parce qu'ils récitent les vers d'Euripide! Aristophane, sublime et jamais écouté! Platon seu pouvait consoler de tels désastres, qu'une nature riche, brillanîe et voluptueuse, réparait déjà il est vrai de tous côtés! Et, chose frappante ! L'histoire d'Athènes forme comme un cours de politique dont Platon vient poser les conséquences et tirer les principes. Il compare Athènes vaincue à Sparte qui l'a écrasée, et il pose la science dy gouvernement si bien, qu'il expose presque le gouvernement de l'Angleterre avec la Chambre des Lords et des évêques. N'eût-il pas déploré un peu le bill de réforme' Mais il eût compté sans doute sur l'habileté politique de l'Angleterre pour y parer.
Quand un travail est fini; on revient sur sa vie, on se dit comme les pythagoriciens : « Qu'ai-je fait? qu'ai-jc omis? qu'ai-je accompli? » Je voulais beaucoup d'abord, dans Gcrtrude, traiter de la morale, améliore^ le sort des femmes. Je l'ai toujours voulu. C'est Tinstinct delà nature de porter la main pour secourir celui qui tombe. Partout où la pensée voit un mal, elle cherche un remède. Le remède pour le gouvernement, c'est la .science, c'est la ych
litique, c'est donc une aristocratie (élective ou héréditaire). En politique, la question des femmes se rattache à Taristocratie puisqu'elles ne parviennent que par exception. Mais toutes doivent être heureuses et bien traitées. Pour les femmes, il faut une protection de la loi qui leur manque, car le magistrat excite les maris contre elles. L'écrivain, à la recherche de ce qu'il doit faire, voit, de tous côtés, la société sur sa tète. 11 faut bien l'accepter.
Il faut distinguer le grand Dieu du Créateur. Dieu qui est tout-puissant et parfait, a-t-il pu créer le monde imparfait? Il y a un mystère là-dessous.
L*homme, en effet, a l'idée d'un Dieu sublime auquel aucun des maux de la terre ne peut être attribué.
Ce Dieu sublime, pur, saint, dont nous avons l'idée, existe, puisque nous en avons l'idée. Le mal aussi existe, lis sont séparés : il faut s'arrêter à cette pensée.
Bourg-la-Reine, mai 1859.
Avec nos terres morcelées et notre petite culture, nous ne savons plus ce que c'est que la beauté de la nature, la majesté, l'élégance et la hauteur des arbres. Je retrouve cela ici. Je retouve le chant des oiseaux comme à Rambouillet. Nous nous y établisiions pour quelque temps. Je revoyais un petit travail sur les lettres de Gicéron, repris et quitté bien des fois. Je me suis plu toujours à comparer la morale des anciens à la nôtre. Ainsi, quand Cicéron perd sa fille, Sulpicius, un consulaire, un jurisconsulte, un sage, lui offre pour consolation que la jeune fille avait appartenu à trois des plus illustres des plus beaux ado-
lescents de Rome, les trois maris avec lesquels elle divorça. Elle avait le naturel délicat de son père, que ces mœurs de Rome (où la poussait sa mère) auront peutêtre effarouché et offensé.
La guerre d'Italie éclatait alors : toute la France enivrée se préparait à voir le triomphe de cette Italie que l'Allemagne, la France et l'Espagne s'étaient durant des siècles tant disputée, où avaient tant retenti les noms de Valentine de Milan, des Sforza, de nos rois, de Charles-Quint, où les armées avaient livré de si vaillants combats. Deux empereurs français, d'origine italienne, allaient faire acquitte par la France à l'Italie, la dette que tout l'univers lui doit Si Napoléon I«^ avait jadis livré Venise à l'Autriche, ui Dandolo, par ses violents reproches en langue italien] avait su lui faire verser des larmes ; larmes sacrées d'o naquit plus tard peut-être la grande idée d'unir toute l'Itali avec Rome pour capitale. Milan pourtant devait voir d'à bord le martyre de Gonfatonieri, Pellico, Maroncelli, Oro boni, Fortini, Solera, Villa, Munari, Tonnelli, victime angéliques. Mais enfin le projet était repris par Napo léonin, d'un fait sans exemple dans l'histoire; et serait assez pour les Bonaparte que d'avoir produit de \iF manière la plus haute et la plus désintéressée , le plus grand des faits chez les anciens et chez les modernes. Lord Byron, d'accord avec la grande âme des Bonaparte,' avait dit comme par divination : a La poésie de la politique ! Rien que d'y penser, le cœur me bat. Une Italie libre ! Eh ! il n'y a rien eu de pareil depuis le régne d'Auguste. »
Quel exemple pour l'avenir, qui sans doute voudra et
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 347 saura rimiter! Si la France eût compris la grandeur de ce fait, elle eût évité tous ses malheurs ; c'était là la vraie gloire ou il n'y en a pas. Tout était dépassé ; mais ce qui eût dû faire l'enchantement de l'opposition en fit l'effroi. La postérité aura peine à croire comment le plus grand fait de l'histoire a obtenu si peu de justice, et comment l'opposition a eu peur de l'Italie; comme si la France n'avait pas l'Angleterre attachée à son flanc, qui lui rend toute autre peur légère ou même agréable.
Napoléon I", cherchant la beauté, n'avait pu éviter des fautes; il les jugea à Sainte-Hélène, où en revenant sur les événements, il donna le fameux exemple d'un héros qui se corrigeait lui-même. C'est là qu'il prescrivit Vunion et niidépendance de V Italie avec Rome capitale, Louis-Philippe déclara qu'il ne s'occuperait jamais de cette affaire de territoire. Aujourd'hui on commence à savoir aussi qu'à la guerre de Crimée, s'étaient rattachés les plus beaux et les plus grands projets.
Où a-t-on vu une nation aller délivrer une autre nation pour la beauté pure? C'était un acte sans antécédent réservé aux Bonaparte et où la France s'élança comme eux. Et si Napoléon T*" (et ma Laure aussi) voulait une vengeance éclatante de l'Angleterre, il la trouvait ici dans la manière basse et jalouse dont l'Angleterre accueillait l'expédition qu'il avait rêvée. Envieuse et indignée de voir tant d'efforts déployés pour des in~ térêts étrangers, elle se félicita que l'Angleterre n'y dépensât ni un schelling ni une goutte de sang. Ses hommes politiques qui avaient tant répété jadis que l'Italie ne serait jamais indépendante sans les forteresses et
sans Venise, s'opposèrent bientôt à ce qu'on parlât davantage de Venise et d'Alexandrie; ils dirigèrent les idées contre le pape, pour troubler les affaires d'Italie par celles de Rome. Certes! l'Angleterre oublia alors le vrai Dieu qui règne au ciel. Mais les anciennes paroles devenues prophétiques de Byron , parlaient heureusement plus haut que la honte. L'enchantement pour l'Italie a été croisé pourtant par un emprunt trop fort, de cinq cents millions (en effet, deux cents millions seulement furent dépensés et les trois cents autres disparurent) .
Le II juin, on a gagné la bataille de Magenta. La garde, surprise au passage du Tessin, a tenu quatre heures et a été secourue par Mac-Mahon ; on a quinze mille prisonniers. Le 8 juin, à huit heures du matin, les Français et les Piémontais sont entrés à Milan. Enfin, enfin, Milan, après tant d'années d'efforts et d'oppression, est délivré !
Lord Palmerston a eu une majorité de treize voix à trois heures du matin, samedi, qui renverse lord Derby.
Mardi 21 juin, la Prusse arme sans dire pourquoi. Elle dit que c'est une neutralité armée comrhe celle de l'Angleterre. Les conquêtes des Français et la nomination de lord Palmerston, disent ses journaux , l'inquiètent. L'Angleterre serait donc du côté de la France? C'est plutôt elle qui arme les Prussiens.
Lundi k juillet , lord Ellenborough a dit aux lord. que l'Angleterre, durant la guerre d'Itahe, n'avait rien à craindre de la France, mais que c'est après, dans l'or-
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gueil du triomphe des armées, quand l'alliance avec la Russie sera resserrée, que le projet de Napoléon I"' contre l'Angleterre, pourrait être repris par Napoléon III, qui veut, dit-on, exécuter tous les projets de son oncle.
Lord Brougham qni semble moins inquiet, parie de même pour fortifier l'Angleterre, ses places et Poriland. Mardi 11 juillet, jour d'une chaleur insupporlable de vingt-trois ou vingt-quatre degrés. On annonce la paix le eoir, et l'on illumine. Quelle paix î on n'a ni Venise ni les forteresses ! On laisse donc l'Italie dans le plus grand danger. Mais on peut prévoir que les choses n'en resteront pas là. La Prusse armait? Dites VAngleterre armait la Prusse pour retenir la France. Mais bientôt l'expédition du Mexique devait être entreprise pour achever la délivrance de l'Italie, que d'autres faits devaient enfin accomplir.
En tout cas. Napoléon 111 sera célébré, j'allais dire adoré dans l'avenir pour trois faits : la délivrance et l'union de l'Italie; la ruine du pouvoir temporel du pape, et enfin la compréhension des lois politiques de l'Angleterre, la sympathie et la générosité pour elle à la place du Delenda Carthago de Napoléon 1". Sans cesse Napoléon III a cherché à gagner l'Angleterre par la générosité : la gélérosité devant l'Angleterre! Elle s'obstine à ne pas le îomprendre car elle croit qu'elle y périrait. Lord Chatam l'a-t-il pas dit : « Q\iq deviendrait l'Angleterre si elle était uste avec la France ? »
La guerre d'Italie s'excusait par la beauté du but, mais )lle eut le seul tort d'être la guerre. La guerre en pleine
civilisation ! L'empereur avait pourtant dit admirablement : Vempire, c'est la paix, La guerre, au xix® siècle, en ellemême est un crime. L'appareil seul en est épouvantable et doit désarmer les rois. Cependant la longue paix de Louis-Philippe ne peut valoir sans doute la délivrance de l'Italie, cette dette de l'univers payée, car si la France veut la paix, c'est avec l'élan toujours, la générosité, la grandeur de la France. Les Anglais ont toujours été trop prompts à toute guerre qui est dans leurs intérêts ; c'est Pitt qui arma l'Europe et ût appeler au commandement Napoléon I*'", qui pensait à aller tenter la fortune en Turquie. Mais si, avec la piété et la sagesse, on peut espérer de diriger le sort, le sort pourtant semble souvent garder le secret de ses leçons : il semble que les bons sorts et les mauvais sorts roulent pour chaque homme et chaque nation : ils se partagent. Les mauvais sorts sont faits pour exercer la patience, la vertu ; ils mènent ai bons. C'est comme un nuage qui promet la pluie et h richesses de l'agriculture. Qnand les bons sorts paraisseï on peut prévoir les mauvais, et si les mauvais sorts soi vent sont au fond les bons, ou conduisent aux bons, \i bons sorts souvent sont mauvais ou mènent aux mauvais Cette connaissance fait qu'on se tient tranquille dai la vie privée et pour la politique.
Avec l'âge les événements intéressent encore plus q^ dans la jeunesse. Dans la jeunesse, on croit qu'on arrai gérait mieux ce qui se passe, on trace les destinées, méprise ce qu'on voit, on a des amis, hommes d'espi qui vous semblent ceux qui devraient tout conduiri inb blâment avec vous ce qui arrive et qui augmente!
votre impatience. Mais plus tard on comprend un peu mieux l'ensemble et une sorte de raison des choses. Plus tard, d'ailleurs, on cherche le secours oij. il est, sous l'inspiration de Pascal^ dans ces vers de Racine :
Entendrons-nous vanter toujours Des beautés périssables,
De faux plaisirs, de vains amours, Passagers et coupables?
Songes brillants, beaux jours perdus,
Beaux jours, vous ne reviendrez plus.
L'amertume est dans les douceurs;
Dans nos projets la crainte; Le néant au sein des grandeurs;
Dans les travaux la plainte.
0 bonheur, désiré de tous, Bonheur tranquille, ou fuyez-vous?
Vous êtes d'un Dieu créateur Et l'essence et l'ouvrage; Habiteiiez-vous dans un cœur
Criminel et volage?
Bonheur, enfant du pur amour, La terre n'est point ton séjour.
Que cet amour porte mes vœuji,
Sur son aile rapide, Au trône qu'entourent ses feux,
Où le repos réside :
Grand Dieu! quel être dois-je aimer Que rétre qui m'a su former?