LA CONVALESCENCE
mans , le son délicieux de leur voix ^ et (pie je les verr^ toute ma vie assises auprès de mon lit , me faire éprouver , en lisant mon ouvrage, tout ce que le cœur peut sentir de plus doux , tout ce qne l'amour- propre peut con-* naître de plus flatteur. Adieu , bonne hôtesse 1 Totre auberge doit être en grande vogue , si vous. ÊEutes à tous 1^ voyageurs Faccueil que j*ai reçu de vous« ». Gomme il achevait ces mots. , son valet-de^chambre- vint l'avertin que les. chevaux étaient mis ; il descendit^ monta dans sa chaise de poste , ettroishéures après se trouva dans les bras de son ami , qui J'attendait avec impatience , et commençait à s'inquiéter d'un semblable retard.
Il était environ deux heures : notre voya-^ geur , ne se ressentant presque plu&de la vio^ lente secousse qu'il avait éprouvée»^ se fait conduire dans son appartement , pour se dis^ poser à paraître devant un grand nond)re d» personne^ de la vitle<, qu'il savait éti!e inyi-< tées à dîner pour célébiier sa bienvenue. Le plaisir de revoir son ami de collège (sentiment délicieux qui ne s'efface jamais) , semblait achever de réparer ses forces, de luixendce*
DELEGOVVÉ. lyi
ibut le feu de son imagination , totitle charme tic son heureux caractère. Lorsqu'on arrive êsLJis une ville oti Ton est devancé par une haute réputation , on veut s'en montrer di^ gne : et fut-ce parmi des gens incapables de l'apprécier , on étale malgré soi tout son mérite.
Legouvé , qui savait qu'on lui avait pré^ . paré la réunion la plus aimable et la plus distinguée , descend donc au salon , conduit par son spaà. Celui-ci le^présente à toutes les personnes qui formaient déjà cercle, et brûlaient du désir de connaître l'«uteur de k Mort éCAbel^ et du Mérite des Femmes* Il salue d'à-* bord vaguement et sans distinguer personne ; mais en apercevant la baronne et sa sœur , qui toutes les deux avaient fait une toilette trës-recherchée , et ieignaient de voir pour la première fois de poète aimable ^ il reste immobile au milieu d'uti salut : il veut par-^ 1er , sa voix expire sur ses lèvres : il veut s'avancer , il ne peut faire un pas. Chacun est fi^ppé de cette étrange stupéfaction , et nesait à quoi l'attribuer. Les sœurs jouent de kur côté la plus grande surprise , et vont
1^2 li A CONV ALESCBWCE
jusqu'à lui demander la cause dé Teinolion qu'il éprouve à leur Vue. « Daignex m'eicu- 5> ser , Mesdames ; .% . • mais la figure, la tail- 3» le , le son de voix sur^-tout. . . . Non ; la ^i nature n'offrit jamais une aus^ piarfaite 3) ressemblance. » La baronne et sa sœur , pour ëcarter tout soupçon, partent' d'un éclat de rire, auquel succède bientôt la plus grande dignité. Legouvé , craignant alors d'avoir blessé ces deux dames , et voulant prévenir des soupçons que pouvait faif e naître son ex^ tàse sentimentale, raconte franchement ce qui lui est arrivé pendant la nuit au village d'£s« tréez. il Si ce n'était qu'une ressemblance , acjoute-t-il, je pourrais l'attribuer au hasard 5 mais deux à-la-fois , et si frappantes ! Vous avouerez que tout semble se réunir pour m*as-
surer que ce sont ces dames — Je
ne vois à cela qu'une petite difficulté, dit à son tour la daiiie de la maison ) c'est que mes deux amies n'ayant quitté leur terre que ce matin, il n'est pas possible ()u'elles aient passé la nuit auprès de vous. -^ Pardon ! mille foie; pardon ! je vois bien que je m^buisrj et que c'est l'effet de la vive impression qu'ont faite
BE LCGOUVE. 1^3
sar mon imagination mes deux jolies gardes-^ malades* Je crois les voir, les retrouver partout; et l'on a raison de dire que rien ne peut s*effacer de la mëuKâre du cœur. »
On vient annoncer que Je dîner est servi. Legouvé^qui connaissait parfaitement les Convenances et le grand usage du monde, n'eût pas manqué, dans tout autre circonstance, de donner la main à la dame chez laquelle il était reçu, qui déjà l'avait comblé de tant d*é^ gards , et joignait à^la figure la plus céleste ^ un ton de candeur et de bouté qui semblait augmenter l'éclat de ses charmes; mais, entraîné par un penchant dont il ne peut encore braver la puissance , il donné la main auK deux sœurs, qu'il examine avec un nou^ vel intérêt , et se place à table entre la baronne et la femme de son ami.
Le dîner fut charmant ; la gaîté , l'aimable abandon , le sentiment et la piquante saillie animèrent tour-à-tour les nombreux convives. La baronne et sa sœur , voulant se couvrir d'un voile impénétrable , firent briller un goût si parfait, un esprit si éblouissant, une érudition si rare , que Legouvé conAis , exta* I i6.
tj4 ^^ cOmriLSscsiiGE
sié 9 se reprocha d'avoir pu se méprendre aiu point de leur trouver dé la i'essemblance avec Lise et Suzetle , et leur renouvela , en sortant de table , les excuses les plia sincères. Voilà comme souvent Fimaginatibn trompe les yeux sur ce qu'ils voient, les oreilles sur ce qu'elles entendent, et soumet tous nos sens à son caprice et à ses erreurs.
La soirëe amena un grand concours de monde. C'était h qui jouirait de la prince de Legoûv^ qui , toujours les yeux attachés sur les deux soeurs , ne répondait qu* avec distraction aux félicitations qu'on lui adressait, aux hommages dont il ëtait comble. On propose les petits jeux de société , dans lesquels plusieurs occasions se présentent d'offrir h Taimable auteur des Souvenirs et de la Mélanco-lie 9 les éloges les plus flatteurs. Lui-même reçoit pour accrùittcr un gage, l'ordre ou plutôt la prière de réciter un fragment du Mé-^ rite des Femmes, u J'élirais volontiers , répond-il en rougissant ; mais ma mémoire ési tellement affaiblie que je ne pourrais pas me raj^ler dix vers de suite. U me faudrait un exemplaire de mon poëme : si f avais celui que
BSLEGOirvé. lyS
p destinais à Tëpouse de mon ami.... mais je ne dois pas le regretter , il m*a fait acquitter une dette si légitime !... — ^ Il est un moyen, lui dit la baronne, ne voulant pas abuser plus long-temps de sa méprise et de sa confiance , il est un moyen de nous procurer le plaisir de voua entendre réciter vous-même ce que TOUS faites lire 1^ tant de monde : le poème du Mérite des Femmes est mon ouvrage favori j j'en ai dans mon nécessaire un trës-riche exemplaire..» et je puis vous le prêter» » On applaudit à cette proposition , et la baronne ayant disparu un instant, revient tenant à la main un livre dont la forme et la reliure frap» pent les yeux de Legouvé : il le prend des mains de cette dame avec le plus grand trou * ble, cherche au premier feuillet et lit l'inscription qu'il avait tracée le matin à l'auberge du village d'Estréez. u Dieu ! s'écrie-t-il avec » un transport de joie inexprimable, je ne » m'étais donc point trompé , je revois Lise » et Suzette \ je retrouve mes deux gardes^ 1» malades !.... » Il tombe aussitôt à leurs ge^ noux qu'il embrasse, raconte de nouveau à toute l'assemblée ce que ces deux femmes char- I i6..
I yÔ liA COITVALBSGBNCS , CtC.
mantes. ont f^it. pQur lui, et saisissant une main de <îhactine d'elles ,. qu'il baise avec ivresse et qu'il pose gut* son coeiir , il leur dit du ton le plus respectueux et le plus touchant: « Je croyais a\oir, peint ce qui fait adorer » votre sexe dans tous, les rangs, à tous les 3» âges j mais vous m'apprenez que rapn pçëme 3> du Mérite des Femmes est encore lom de )» ses modèles, »