DEMOUSTIER A VINCENNES
OU
IB CONCILIATEtJR.
di h nature est ayare envers les uns , des moindres avantages de l'esprit et du cœur , et donne à lears tnûls un extérieur repoussant , elle se plait , en reTanche , à se montrer prodigue pour les antres , en leur accordant tout ce qui peot plaire et faire aimer» Du nombre de ses favoris fut Tingënieux , le modeste auteur des Lettres à EmiUe , qui consacra sa plume dégante et facile au bonbeur et à Tëduqaticm des femmes. Doias, emploi qui conduit à la célébrité par des sentiers de fleurs , et sans trop éveiller Tenvie ! jouissance inexpri^ mable qu'on éprouve à chaque pas, qu'on re* trouve dans tous les lieux , au sein de toutes les familles , qui nous suit jusqu'au tombeau , et nous environne à jamais des pAus touchant souvenirs!
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Bien n'ëtait comparable à l'esprit et & la grâce de Demoustier , si ce n'était la douceur de sa figure , le charme irr<fsistible de sa voix. Son regard attirait la confiauce : sa bouche ne proférait pas une seule parole , sans qu'elle n'inspirât le désir de le connaître , et ne fît sentir le besoin de l'aimer ; étranger à toute espèce d'iutrigue littéraire , il se renfermait dans un petit cercle d'amjs < oh . toupors il traitait ses rivaux avec cette indu%ence d'un écrivain de bonne fi^i qui connaît la dilficutoé de produire* Jamais il ne. se .montrait sévère qu'envers les" détrac leurs du vrai mérite, sans cesse. jaloux de toute Téputation qui s'élève , et pour lesquels le^mioindre jsOoeès des autres devient un. supplice. «Défendre les ahsens , et réconcilier ceux qu'avait j^r^ l'amourpropre du . la- discorde ^ tel fixtle caractère , telle était la plus i douée jouissance de cet homme aimable , qui s'était peint si fidèle* ment dans sa comédie àa Conciliateur •
Il venait de terminer cet intéressant oa« vrage è Vinc^ines , oîi , toujours au renouvellement du printemps , il allait prendre le lait , *pour calmer un mal de poitrine qui Je
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tourmentait frëquemmeot , et qui renleya dans la fleur de l'âge , à ses nombreux amis. Cette comédie , qui tient le premier rang parmi ses œuvres dramatiques, l'occupait sans relâche. Il récrivit d'abord avec cette aimable facilité qu'on y remarque, et la retoucha longtemps avant de la présentei^ au pubKc Jamais je n'ai connu d'homme de lettres qui se défiât, autant que lui, de ses propres forces. Ses snccës , loin de le rassurer , ne faisaient que l'intimider plus encore. Il disait souvent que rien n'était aussi difficile à supporter dans le monde, que le poids d'une réputation méritée ; et cependant, qui sut, mieux que lui , cacher le vrai talent sous une modestie franche et sans calcul , sous Tenjouement le plus naïf et la plus constante urbanité?
Il avait pris jour au Théâtre-Français pour lire son Conciliateur. C'était au mois de mai 1 791 . L'idée de cet ouvrage était d^autant plus heureuse , qu'à éette époque la France, et sur- tout sa capitale , commençaient à ressentir l'inflifôncedcpfses troubles politiques qui bientôt désoièr^t toutes les classes de la société ; mais si l'intention de concilier les es«
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prîts ëtait alors une entreprise honorable , elle offrait en même temps des dangers que ne se dissùnulait point Demoùslier. il connaissait trop bien les hommes , pour ne pas craindre de toucher à un brasier dé\h. trës-ardent , et dont la moindre étincelle pouvait causer un terrible incendie. D'un autre côté, son ame franche , aimante , et son heureux naturel , ne pouvaient s'habituer à ne plus rmicontrer sur la scène du monde que des parens divisés, des amis défians , le mérite, intimidé, la sottise ambitieuse ; en un mot ^ les indices les phis effrayans du bouleversement de l'ordre social. Il résolut donc de poursuivre son projet , et d'ouvrir au public déjà divisé par le choc des partis , et l'efFervescence des passions, le caractère, les noUes e&rtset la récompense d'un Conciliateur*
La veille de sa lecture, il sortit, au kver du soleil , de la maison qu'il habitait à Vin*eennes; et, son mauuscrit sous le bras, il alla se prœnener dans le bois spacieux qui tcNiche au village , afin de jeter un dernier coup-d-deil sur sa nouvelle comédie, à laquelle il portait un attachement particulier»
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G^est dans la solitude , pendant une belle matinée, et sous le premier feuillage si frais et si brillant , que l'imagination est libre , active , clairvoyante , et peut découvrir le» défauts qui , souvent , échappent dans le cabinet au littérateur le plus expérimenté. Demoustîér relit donc avec une scrupuleuse attention toute sa pièce , dont il analyse de nouveau le plan , dont il examiiie et k but et la marche. 11 se place , par la pensée , dans le parterre du Théâtre-Français, et se traite comme l'eût fait un critique inexorable chargé de défendre Thonneur des lettres , et de classer les réputations. Après avoir parcouru divers sentiers du bois , il se tix)uve près de la pyramide qui s'élève au centre de la grande étoile , dont les douze allées conduisent à différens villages. Là , cédant à la fatigue de la marche , et voulant se soustraire à la chaleur du soleil , déjà très-élevé sur l'horizon , il s'assied sous un arbre , répèle de nouveau chaque vers de sa pièce , en considère de sang -«froid l'ensemble , les détails ; et s'abandonne à l'espoir d'un succès. ïout-à-coup , il est interrompu dans ces douces illusions.
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pap le bruit d'une voiture qui passe devant hii , s'arrête , et s'éloigne après avoir déposé sur un grand chemin qui conduit au village de Saint-Maur, un jeune homme armé de son épée, et dont la vive impatience et la fi* gure animée font présumer sans peine qu'il se dispose à se battre en combat singulier^ Bientôt en esSst , arrive un cabriolet élégant , d'ob descend avec précipitation un autre jeune homme également armé , et que tout annonce être l'adversaire du preimer. Tous les deux font retirer leurs gens^, et, se mesurant avec des yeux enflammés de colère , ils se dépouillent aussitôt de leurs vêtemens, et se mettent eki garde, k £t quoi! » se dit Demoustier, qui , fils d'un ancien officier de la garde du roi , connaissait mieux que personne toutes les lois de l'honneur ; <( se battre ainsi sans^ n témoins I il faut que le sujet de la querelle » soit ou très-grave , ou bien léger. » Son incertitude cesse , lorsqu'il entend l'un des combattans dire à l'autre : » N'oubliez pas que nou& sommes convenus que l'un de nous deux restera sur la place. — J'allais vous le rappe^ kr j répond son adversake. >»
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Demoustier , qtii dans ce moment même relisait la jolie scène du duel où son Conciliateur force deux hommes de cœur à s embrasser , ne crmt pas devoir rester muet spectateur dans une semblable circonstance ; il aborde les deux combattans qui déjà fonçaient l'un sur Tau* tre ; et s^ëlançant au milieu d'eux , il sëpsire leurs armes avec sa canne , et leur dit : « Mille pardons, Messieurs, si j'ose ainsi vous interrompre ; je ne prétends point vous empêcher de vous battre ; mais il m'est impossible , en vous voyant remplir ainsi les devoirs rigoureux des hommes de cœur , de manquer à ce que ces mêmes devoirs semblent m'ordonner en ce moment. — Retirez-vous ! lui répond l'un d^ux , d'un ton farouche et menaçant.
— Qui êtes-vous? ajoute l'autre , pour nous aborder de la sorte ? — Homme d'honneur avant tout : j'ose vous en répondre. Ma démarche est étrange sans doute ; mais daignez
m'entendre un seul instant, et jugez-moi
Je suis Demoustier , littérateur — Quoi !
vous seriez l'auteur des Lettres à Emilie ?
— C'est moi-même : je dois lire demain au Théâtre-Français une comédie en cinq actes
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«t eu vers , dont je m'occupais sobs ce femllage à faire disparaître quelques taches : cette piè^ ce, sur laquelle j*03e fonder quelque repu-* tation , a pour titre le Conciliateur* Son but moral est de prouver que de tous les plaisirs dont un galant homme soit ande, il n'en est po^nt de comparable à celui de reunii* deux amis que souvent une simple querelle a divî^ ses. Le hasard vous conduit ici près de moi , dans l'instant même où je £^ïs triompher mon hëros. N'est-ce pas m'invitera joindre l'exemple au précepte ? et ne dois-je pas chercher tous les moyens de vous réconcilier ? — Il n'en est point : l'un de nous deux doit périr.
— Nous réconcilier.! la chose est impossible.
— Eh bien , voiis vous battrez ; et malgré vous , Messieurs , vous aurez un témoin qui pourra recueillir les dernières volontés du mourant, et servir de guide au vainqueur qui , toujours en pareil cas , a grand besoia d'un ami.... Mais si vous daignez m'honorer de quelque estime , si vous sentez , ainsi que moi, tout ce que cette rencontre imprévue a d'extraordinaire et semble me commander , vous ne pouvez me refuser , Messieurs , là
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grâce qnc je rédame. — Laquelle ? expliquezvous promptement, — C'est de me permettre que je vous fasse , avant le combat , la lecture de mon Conciliateur. S*il est vrai que le sujet de votre querelle soit de nature à ce que vous ne puissiez vous rapprocher , du moins j'aurai rempli le plus sacre des devoirs; mais ai le motif qui vous divise n'était que cette eflfervescence de jeunesse , qui s'allume si fecilement , qu'un malentendu de l'amour- propre, qu'une fausse confidence d'un méchant ou d'un traîti-e-, ah ! laissez-moi , je vous en supplie , tout tenter pour sauver vos jours , et ne condamnez pas à des regrets étemels, celui de vous deux qui survivrait à l'autre ! » L'accent expressif de Demoustier , et la no« ble inspiration répandue sur sa figure aimable , expressive , font éprouver aux deux adversaires une émotion dont ils ont beaucoup de peine à se défendre. Ils refusent d'abord , puis il balancent, et finissent par céder à ses 8<dlicitations. L'un s'assied à sa gauche , l'autre à sa droite \ et le poète enhardi par ce premier triomphe , animé par l'espoir de faire de son talent le plus honorable emploi , se livre
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à toute ]a chaleur de son ame , à tout le charme de son élocution. Oh ! comme il fait briller dans le rôle de son Conciliateur cet esprit des convenances , cette délicatesse qui commande r^stime , et cette noble attitude du vrai brave , qui , sans redouter les hasards d'une dispute, sait IMviter avec adresse , ou la prévenir avec prudence ! Comme, il peint ces vieilles querelles héréditaires , qui plus d*une fois ont causé la ruine et le désespoir des familles !••• Mais ce qui produit le plus d'effet sur ses auditeurs attentifs dont il s'aperçoit que les figures s'épanouissent par degrés, c'est lorsqu'il retrace une amitié d'enfance détruite en un instant , et faisant place à la haine , en« core toute surprise de l'emporter sur les plus doux pencha os; c'est lorsqu'il fait le tableau de deux jeunes amis, près de s*entr'égorger^ et qu'il récite ces vers oii la vérité le dispute au sentiment:
Ije mal ne vient jamaii qtie faute de s'eaitendre : Lue ^quivoc[ue , un rien fait naître des débats ; £t puis la vanité ( quel homme n'en a pas ? ) Agit sur notre cœur , le pique , Taiguillonne ; Ons*aigrit> on s'emporte, enfin Ton •*abandoniie
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A tonte la foretir de son ressentiment
Qu'on éclair de raison brille dans ce moment ; Un mot avait fait naître , un mot calme Torago î Kt Ton Gnit toujours par s*aimer davantage.
« Assurément Dorsaj ne saurait douter que je Taimai sincèrement : dit Tun des cornbattans avec u» trouble qu'il ne peut dissimuler. — Daucourt sait embien je bii fus dévoué: répond l'autre d'une voix altérée , et n'osant pas lever les yeux de crainte de rencontrer ceux de son adversaire. — Mais, reprend celui ci , me soupçonner d'une perfî* die ! — Instruire mes parens d'une dette que l'ai faite au jeu l — Donner le nom de déla^ teur h l'ami le pW vrai l me faire un crime de l'arrêter sur les bords de J'abîme ! — Prendre avec moi le ton d'un censeur et d'un maître! — Payer tant de dévouement par des menaces et Tironie la plus amëre ! Ce n'est que dans le san^.qiie peut se laver une telle injure. -— Ce n*est que par la mort qu'on peut expier tant d'audace.*... — Voilà donc , reprend à son tour Demoustier , le motif de vos débats! l'un compromet au jeu son repos , son honneur ;, l'autre yeutle sauver de ce penchant I 17..
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funeste*... et c'est pour cela que vous votilez vous arracher la vie ! £h , qu'impcnte ce qui s*ëchappe de la bouche , quand le cœur n'en est point le complice? Ah! loin d'ensanglan^ ter ces mains qui furent tant de fois pressées l'une dans l'autre , laissez- moi les enlacer sur mon cœur ivre de joie! non, jamais mon Conciliateur ^ quel que soit son stieç^, ne pourra me procurer une jouissance égale à celle que j'ëprouve en ce moment \ »
A ces mots il les presse dans ses bras, et tous les deux vaincus par cette voix si péné* trante et si persuasive , par ce noble élan du vrai mérite , s'embrassent et se réconcilient* Hs instruisent alord* Demoustier qu'ils sont l'un et l'autre Tunique espoir d'une famille honorable ; et que sans lui peut-être ils allaient y jeter le deuil et la désolation. « Telles » sont, en effet, s'écrie Demoustier, les soi- 1» tes funestes d'un duel , que les parais de » celui qui tue , sont presque aussi malheti-* 1» reux que ceux de la victime. CrueBe véri- 3) té . effrayant t£d>leau qu'on ne saurait met- T» tre I rc^ souvent sous les yfeux de la jeunesse » » et qui , sans nuire \ l'honneur , doit domp*
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» ter les passions , être utile aux mœurs , et )» servir rbumanitë. »
Le lendemain la lecture du Conciliateur eut lieu au Théâtre-Français. Sa réception unanime en accélëra la représentation qui réunit tous les suffrages d'un public nombreux, éclairé. On conçoit facilement que parmi les spectateurs qui s'y portèrent en foule , les deux amis réconciliés et leurs heureuses familles , qu'ils avaient instruites de tout, se signalèrent par leurs applaudissemens. Le moyen de ne pas se livrer à l'enthousiasme inspiré par la reconnaissance ? Cet ouvrage eut un grand nombre de représentations ; et chaque fois que Dorval^ dans la bouche séduisante de Fleury, récitait les vers qui avaient désarmé les deux champions si furieux et si déterminés , Demoustier , par le plus heureux souvenir , se trouvait reporté dans le bois de Vincennes , et croyait se reposer encore sous l'arbre oîi son Conciliateur avait obtenu son premier succès.
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