‹ Les encouragemens de la jeunesseChapitre 27 sur 66 · LA CHANSON DE LAUJON · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE LAUJON

1 ovT Paris a connu cet aimable oetogâiaîre , ânule et contemporain de Piron , de Pannard , et de CoUë : tout Paris a réj^éké les joyeux refrains de oe doyen du Caveau moderne , si digne de Tancien , où , chaque mois, Bacchus donne rendes-vous aux Muses que souvent y suivent les Grâces : touC Paris a chéri , recherché , regretté ce bon Lan jon , l'ami de tout le monde , qui pouvait compter le nombre de ses jours par celui de ses chan~, sons , et que TAcadémie française avait surnommé sod Anacréon.

La nature se plyt à former en lui le plu» parfait assemblage de gaîté franche , de bon-* homie et d'heureuse insouciance. Jamais, pendant quatre-vingts ans , Laujon ne put compter un ennemi ; jamais il ne cessa de chanter les dames, ses amis et le bon vin. Sa lyre complaisante et facile égayait et charmait toutes les classes de la société : il faisait résonner ses joyeux pipeaux sous le pampre de la guinguet-

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te, comme sous les lambris dorés. Il savait prendre tous les tons , saisir tons les à-pro^ pbs; et, depuis les accens naïfs de VAmou^ reujc de quinze ans , jusqu aux refrains clie-' vrotés du vieillard grivois et malin , il réussissait à tout exprimer , à tout peindre avec la pins piquante originalité»

Ni l'exil d'illustres amis, de puissans protecteurs , ni la perte de sa fortune , de ses em« plois , ne purent un seul instant ralentir sa verve féconde. Il chantait sans cesse , et narguait le chagrin» 11 voulut même défier la faux du temps : la veilfe de sa mort , il composait en* core des Couplets qui semblaient retarder Tin* stant fetal oh , comme l'a dit si ingénieusement un de ses plus digneâ successeurs , il fit pieu-» rer sesamis pour la première fois. Chanter était devenu pour Laujon Tdiment de l'esprit et le besoin du cceur. Aux spectacles , dans le^ promenadeâ , à l'Académie française , dan^ le salon des grands , dans l'humble réduit dd l'amitié, partout , il allait fredonnant et com*» posant des chansons dont il augmentait son Vaste répertoire. Cette habitude , qu'il ne pou-* vait vaincre , donna lieu fiur ses vieux joiîrs ,

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à la plaisante anecdote que je me fais tin de^ voir de rapporter îti j et que je tiens du jeune disciple de Momus qui en fiit un des principaux personnages.

Eaujôn ëtait li^ depuis long-temps avee la comtesse D*** , dtez laquelle se réunissait Vé^ lite des gens de lettres et des artistes. Cette dame , d'une haute naissance et d'un commerce aimable , n'avait qu^un seul défaut ^ celui d'être exigeante en amitié. L'oubli du moindre égard la blessait sensiMemoit ; et comme sdn occupation constante et s<m uni-^ que d^ir étaient de complaire à tous «eux qu'elle admettait dai:^ sa société , elle était avide de leur attachement et de leurdéfifreu» ce. Ret^herchée autrefois poiar 4a grâce et sa beauté, elle aspirait à Fétre encore pcnir les qualités du cœur, les ressource&de Vesprit et le$ avantages de l'opulence , dont elle faisait le plus digne emploi. C'était , en un mot , une moderne Geoffi*in , protectrioe sélée des nou^ velles réputations , enthousiaste des ancien-* nés; et sachant, en les honorant toutes, se faire un nom dans le monde, attirer chex elk les grands de la cour , les étrangersde distinct

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tion et fle former un empire qu'elle n'eût pas échange contre la puissance même.

Elle avait, par son crédit et sa liaison m^ time avec des litt^ateurs célèbres, entr'ou-^ vert ^'Laujon les- portes de TAjcadémie^* Ce-» )in*ci ne cessa d'en conserver le souvenir ; il ne laissait pas échapper la moindre occasion de lui en prouver sa recouQafôsance. Cétcut sur^tottt à l'époque ob l'on célébrait ^ chea cette femme distinguée , le jour qui l'avait vuo nattre , que le doyen des chansonniei^ fran-% fais faisait briller son talent , jeune encore , et s'abandonnait à la-gattéde son imagination ^ 2i tcwt répanehemeatdeson coeur» Vainement les athlètes tes. plus i^edoutablea voiraient enk*er en lice avec hâ : soit qu'ils ftissentinti-« midés k raq>ect de ses cheveux blancs , soît ^ qu'à l'exemple d'Anaeréon, dont A était Ti*» mage vivanjte ^ Laujon retrouv&t , dans ses chants , la fratcheur et l'inspiration du bel âge , il était toujours vainqueur dans cette lutte honorable ; et la chanson , cpi'il ne man* quait jamais de faire pour cette fiHe brillante , était attendue avec impatience ^ et répétée avecivresse.

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Il arriva , ce jour si cher à la comtesse ; on était alors au milieu du mois de juin. Lau« jon i qui ne composait jamais mieux qu'en marchant , et qui , toujours , se fiait à sa pro« digieuse facilité , sort , vers les deux heures , du fond du Marids qu'il habUait , et se rend au jardin des Tuileries , ,ohaùtant à demi* iroix , et achevant de rimer les idées qui se présentaient à son imagination. Après avoir parcouru l'allée des orangers , où il fut aborda par un grand nombre de personnes, dont plu^ ^eurs se trouvaient invitées , ainsi que lui , chez la comtesse , il se retire sous les arbres , s'assied sur une chaise adossée à un gros maronnie^ , tire ses tablettes, et se ulet a termi-* ner la chanson qu'il destinait à sa digne amie.

XJn de ses jeunes confrères , chansonnier comme lui, déjà connu pfir d'agréables productions, Taperçoit de loin qui se débat aveo 5a Muse , et paraît livré tout entier à ta plus joyeuse inspiration. Invité , comme Laujon , à la nombreuse réunioki que cet aimable vieil* lard se dièpose à charmer par ses chants , il «st curieux de ]fis entendre d'avance ; et sachant que son vénérable maître fredonnait

OBdioâîteiiieiit Ies€aiifilet& qu'il cmaposak, il va jckercber ane^ehaâse, vient se placer der^ rièrelui , caché par ia|;cossetir de Tarbre )^et . prâie une omiie att^itive. U entend bientôt le doyen du Caveaiï chanter , vépébtr et oor« riger les couplets les plus giÉcieux.. U en suit, la marche , en retienli les vers lea plus map-> qnans , et ne peut s*«mpécher d'adiâirer eetto Muse qet^âiaire, Picore firaicheetbtiUanJte» et poiivant servir de modèle par son goûtpariait et son étonnante facilité» .

Cependant I^aufon y <{ui savait qfuerassea^ Uée serait nombreuse et chcôsie, et qui vou-« lait, se montrer digne dé sa haute réputation ^ répète chaque coaideft pluffleiirs fois, de aw^ et avec la lenteur d'un critique austère. Cela feit naître à soa con&ère l'idée de s^aLmxêer aux depuis dju vieillard trop ccmfiaid , et de^. k. prémunir contre les larcins cpLoa pourrait aisément Im faire. Il tire un crayon de sa po-** che, écrit presque tons les c(u:qdets. du cél^aure*. chansonnier , à mesure qu'il les chante , et les arrange ensuite , en substituant quelque* mots a ceux qui sont échappés àson attention» Muni du résultat de cet adroit larcin , il s'é-;^ I 19-.

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loigne un instant , revient, passe derant Lan* jon , qu'il feint d'apercevoir p<mr la premièire fois, et l'aborde en hii disant : « Cher doyen, ne dînons-nonspas ensombleaujourd'iiui ches la comtesse ? «-^ Sans donte , on y fête le jour . de sa naissance, et je.n*ai garde d'y manqua* — Vous vous occupies d'elle, peut-être, et je ne veux pas vous distraire. -*- J'ai fini , mon ami ; je terminais en efiet quelques complets : vous savez comme elle tient à tons ces petits hommages. •*— Qui ne serait envieux des vô-« très ? ils sont toujours sipyyeui:, ai gabns 1 » Toua les deux pe^rcourarent de nouveau les grandes allées des Tuileries , et l'horloge du. château venant à sonner quatre heures , ils se rendirent ches la comtesse, oh se trouvaient déjà réunies les personnes les plus distinguées, soit par le mérite, soit par la naissance; et qui , voyant entrer Laujon , présumèrent aisément qu'il égaierait le dessert par ses jolis refreins. La dame de la maison ne douta pas de son coté qu'elle ne fût chantée, par son vieil ami ccmime elte méritait de l'être. Elle portait au bon Laujon un attachement particulier , et J'accueiUait ordinairement avec tant d'é-^

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gardb et d'aflection ! Elle le reçut avae xm» c&rdisiité plus apparente encore , et semblait le remercier d'avance de toutes les choses duirmantes qu'il se proposait de loi adresser^ Les femmes , à tout â§e y sont avides d'encens; rien ne les enivre mieux dans leur jeunes** se; rien n'est plus propre à les empedier de vieillir.

La eomteise Mt donc placer auprès d'eUe^ à table , le vénérable président du Caveau ^ ^'elle comhk de smns et de prévenances. n C'est mon plus soieien cke valier , dit-elle en souriant , et l'un de mes meilleurs amis. — « Comment pouvezvous les distinguer d^s un si grand nombre ? » Iqi répond le vieillard en lui baisant la main avec un reste de chaleur , et cette aimaUe gdanterie du bon vieux temps. Le rqpas est aussi ^ que somptueux. Tous les convives qui, pour la plupart, ont un nom connu dans les lettres , dans les arts^ s'abandonnent à ren|ouement dontla comtesse donne ell&-même un heureux signal. Qued'a^ necdotes variées ! que de bons mots et de pi«* gantes saillies ! On eût dit le Caveau moderne transporté dans le salon d'un grand seigneur^.

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mx daAs le boudoir de la plus jolie femme de. Paris.

Elnfin arrive le dessert : chacun porte lesa yeux sûr des littërateurs qu'on suppose devoir «kanter la comtesse. L*uu commence et. lui adresse des vers qui , la comparant àcette^ bonne et bien^sante Geoffrin , dont elle suit les traces , lui donnent Tassurance de yivre.,, ainsi qu'elle , daus le sou^^nir de tous les amis des lettres"; un autre» empruntant des coiw, leurs plus antiques 5 et voflâlaut chatouiller plus^ vivement encore la vanitë de k comtesse , voit en elle cette Niooii 9 dont le temps ne pouvait faner les charmes^ et .qui réunissait autour d'elle tout ce qui formait la splendeur, du siècle de Louis XIV. Enfin , le jeune dis^ ciple de Lau jon , tirant de son sein l'écrit qu'il avait tracé furtivement au. jardin de&Tuile-^. ries , et qu'il n'avait pu corriger qu'à la hâte^ chante avec assurance , et comme étant soi^ prope ouvrage , la chanson du vénérable doyen du Caveau , elle produit sur tous les. auditeurs un effet inesiprimable. u C'est char-, manti c'est xlivin! n s'écrie-t^on de toutes, parta : u on ne pouvait peindre la comtesse

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3» avec jdûs de çrfice et de vérité; c'est tin » coup de maître , et le bon Laujon lui-même n ne désavouerait pas ces couplets délicieux. »

Celui-ci , stupéfait d'ëtonnement , et néan** moins jouissant en secret de sou triomphe , ne peut concevoir comment cette chanson, qu'il a écrite au crayon , en la composant sous les arbres des Tuileries , se trouve entre les mains de son jeune émule; ce qui sur- tout le confond , c'est d'entendre celui -ci recevoir les £âicitation5 de tous les coovives comme un auteur heureux et triomphant.

(c Sans doute , se dit Laujon, le papier sur lequel j'ai tracé mes couplets , sera tombé de ma pdehe , et mon jeune homme s'en est em^ paré...* » Mais qu'on juge de sa surprise , lorsque se fonfllant , il trouve ce m^oke papier sur lequel est écrite en entier la chanson qvâ vient d'obtenir tant de sufirages ! U doute s'il rêve, et se perd en mille conjectures qui répandent sur ses traits un trouble , une rêve^ rie, dont on s'aperçoit, et qu'on ne sait- à quelle cause attribuer.

Enfin , chacun ayant payé sa dette àla com* fesse ^ il se fait un graqd silence pûar jouter

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le -moderne A nacréon^ ISle-fiaSme^ jÀr ui% doux regard qu*eUe laisse tomber sur lai< semble lui dire de compléter la couronnet qu'on lui décerne , et d'y attacher la plus belle fleur ; mais quel changement sur tons les vin sages , queUe surprise pour la comtesse , lors^ que cet aimaUe Laupn , ordinairement ^L fécond et si galant^ dit d'un ton sombre et avejc embarras* ». •% Qu'il n'a rien à chanter ^. On seregarde , on s'imagine que te vieux doy^^ est blessé du succès prodigieux queyient d'ob*. tenir le jeune chansonnier., La cœntesse rou*^* git de dépit, et parait aa supplice d'être placée auprès de sdn vieil ami* Lui-mâme oie peut se disisimuler qu'il va donner lieu h de â-« cheuses interprétations ,. et peut-être exciter la. malveillance qui déjà l'accuse d'iule ridicule jsjonsie; il sait à quel point il blesse la fierté d'une feifime exigeante et susceptible dont ilf reçut tant de preuves d'amitié^ dent le dé*n vouement et le zèle ont influé si pmssaramenfr sur, le bonheur de s^ vie; mais cet excellent, homme se détermine à. passer pour ingrat», envieux, à sacrifier, s'il le faut, Festime générale qu!on lui porte , plutôt que de pe»-

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dre, en sèd^iarant l'anteur des eouplets, un jeune Uttâ:titeiir qui commence sa carrière.

Celdi-ci avait êié force d'y faire quelques «^angemeùs : il avait fallu substituer plusieurs mots à ceux qu'il n'avait pu saisir en copiant iBvec tant de rapidité ; ce qui fit que Laujon , dont la bonhomie égalait le talent , crut d'abord qu'il était possible que son jeune confrère eût eu la même idée que lui , et que , travaillant tous les deux sur un plan sembla- Ue , ils eussent emjployé souvent les mêmes expressions ; mais bientôt r^écfaîssant h l'impossibilité de se rencontrer sur'tant de points à-la-fois, il demeura convaincu dn larcin , et se réserva de faire secrètement su voleur les reproches qu'il méritait»

Cependant on ne peut se i^^igner au gi-^ lence de Laujon : chacun le provoque des yeux , du geste et de la voix* Son âève lui^ néme ose l'inviter à se faire attendre; ce bon vieillard épirouve alors un tel embarras , qu'il n'ose plus lever ks yeux sur ce jeune audacieux qui le réduit à une impuissance appa-» Tente , et que d'xm seul mot û pourrait con-.

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